SCÈNE IV
LA SULTANE, le général FLEUR-DE- KABYLIE.
LA SULTANE
Eh bienl général, qu'y a-t-il?
LE GÉNÉRAL
Il y a qu'il faut prendre un parti, et sur-lechamp. Il devient impossible de cacher plus longtemps la réalité. Six personnes sont dans le secret : il est inouï qu'il ne soit pas encore ébruité. . . Plomb-Plomb-Pudding le soupçonne, la Bourse l'escompte, les journaux commencent à le présenter comme une hypothèse possible... Il faut en finir.
LA SULTANE
Alors, vous pensez que ce serait le moment d'essayer une promenade en voiture avec l'homme en question?... Vous allez dire que je suis enfant; mais quand je vois cette contrefaçon du Sultan, il me semble que je suis en présence d'un spectre... Cette ressemblance est si étonnante, cette imitation si merveilleuse... C'est ù tirer dessus, comme disent ces messieurs les enragés.
LE GÉNÉRAL
Ah! vous en tenez toujours pour votre mannequin?.., Je dois vous le dire franchement, ce moyen de comédie ne me parait pas fort... En somme, cette imitation si parfaite n'est parfaite qu'à distance... Il suffît d'un mouve-
ment maladroit, d'une distraction d'un instant, pour faire éventer la mèche... Et alors, songez-y, c'est la déconfiture, l'effondrement, tout ce que vous voudrez.
LA SULTANE
Mais que faire?
LE GÉNÉRAL
^ Je VOUS l'ai dit... Prendre des mesures et faire la déclaration.
LA SULTANE
C'est ça... Et puis alors, baisse sur toute la ligne, débandade générale, ruine, solitude, — je vois ça d'ici... Ah! il est joli, votre moyen!
LE GÉNÉRAL
Mais enfin, il faudra bien toujours y venir !
LA SULTANE
Oui ; mais pas avant ma fin de mois !
LE GÉNÉRAL
Votre fin de mois ! Voilà une belle raison!... Mais, pour Dieu, commençons par nous bien mettre en selle, et puis nous n'aurons pas besoin d'attendre les fins de mois...
LA SULTANE
En somme, que proposez-vous?
LE GÉNÉRAL
C'est simple... Vous me signez ce bout de papier, — une proclamation d'état de siège... Je l'envoie cette nuit à la Gazette officielley en même temps que la déclaration de décès, la liste du Conseil de Régence et de la Commission consultative... Je consigne les troupes... Dès cette nuit, avant de rien laisser transpirer, je fais procéder à l'arrestation de trois mille enragés...
LA SULTANE
Crojez-vous que ce sera assez ?
LE GÉNÉRAL
Ah ! dame ! il vaudrait mieux en arrêter cent mille, mais nous ne saurions où les loger...
LA SULTANE
On pourrait les diriger, à mesure, sur les bagnes.
LE GÉNÉRAL
Ce n'est pas aussi facile à organiser qu'il vous paraît. Trois mille enragés à arrêter dans une nuit, c'est déjà un joli coup de filet... Du reste, cela suffira... En plein jour, ce serait impossible... Mais, en opérant de nuit, et à l'improviste, j en réponds.
LA SULTANE
S'il est si difficile de les déporter rapidement, on pourrait s'en débarrasser d'une façon plus expéditive... {Elle fait un geste significatif.)
LE GÉNÉRAL
Non, c'est trop bruyant.
LA SULTANE
Ou bien, en les parquant dans des caves et en allumant, aux ouvertures, de la paille mouillée.
LE GÉNÉRAL
Le système algérien?... Ici cela ferait peutêtre un mauvais effet... La déportation vaut mieux, croyez-moi. On n'en revient jias, et cela ne fait pas de bruit : c'est une guillotine silencieuse... la véritable silencieuse américaine.
LA SULTANE
Vous avez réponse à tout... Mais la province ?
LE GÉNÉRAL
Un coup de télégraphe, et cette nuit même on arrêtera quinze habitants pour cent dans toute ville au-dessus de 4,000 âmes*
LA SUI/rANK.
Et VOUS croyez clécidt3ment qu'il faut se hâter?
LE GÉNÉRAL
Je crois qu'il faut se hâter. . . ou sauter.
LA SULTANE
Eh bien!... faites préparer les décrets!
LE GÉNÉRAL
Je les ai tout prêts... Les voici.
LA SULTANE
Pour cette nuit?
LE GÉNÉRAL
Pour cette nuit.
LA SULTANE
Vous êtes un homme terrible... Allons, donnez-moi ça...
(Elle signe.)
LE GÉNÉRAL
Il serait bon, pour détourner les soupçons, d'annoncer aujourd'hui un mieux sensible et de le célébrer par une fête, un diner, un feu d'artifice .
LA SULTANE
Oui, VOUS avez raison... Mieux que ça ! une idée!... Vous vous rappelez le dernier bal masqué, que j'ai été obligée de contremander au dernier moment... Ce fut même très-désagréable, j'avais un costume ravissant... Eh bien, je vais l'annoncer pour ce soir... {Riant.) Ce sera très-drôle : pendant qu'on arrêtera ces messieurs, nous autres... ah! ah!
LE GÉNÉRAL
Parfait. Pour moi, je vais tout disposer.
LA SULTANE
N'oubliez pas au moins le Champagne, et l'eau-de-vie pour les troupes.
LE GÉNÉRAL
Soyez sans inquiétude. J'ai pensé même aux cigares.
LA SULTANE
Eh bien ! donc, adieu, homme étonnant, et bonne chance!... Je vais commander deux cents messes pour cette nuit, afin d'appeler sur nous les bénédictions de Notre-Seigneur. (Elle se signe.)