‹ La régence galanteChapitre 11 sur 11 · CENT PISTOLES A GAGNER · texte numérisé non relu

CENT PISTOLES A GAGNER

" Il a été perdu depuis peu, sur le chemin de Chantilly, une grande jument de p^ix^ qui suivait un cheval borgne (1). »

La fin de la marquise de Prie devait être dramatique. Elle résolut de s'empoisonner tel mois, tel jour, à telle heure. Celle femme si belle et si jeune annonça sa mort comme une pro-

(i) Collection Maurepas, t. XVI, p. 342,

phélie, mais on n'en crut rien. Du reste, elle affectait beaucoup do gaîté, réunit tous les plaisirs à Courbe-Epine, où vinrent des personnes de la cour, où l'on dansa, où Ton fit bonne chère, où l'on joua la comédie. Elle-même parut en scène deux jours avant sa mort, et récita avec un talent véritable trois cents vers qu'elle avait appris. Un amant qu'elle choisit, pendant son exil, était un garçon jeune, sage, modeste, spirituel, et d'une jolie figure. Elle lui annonça qu'elle allait mourir; il fut incrédule, et pourtant la prédiction de la marquise de Prie s'accomplit (I). Un matin, elle fit appeler cet amant, nommé Brévedent.

— Mon ami, lui dit-elle, j'ai passé une bien mauvaise nuit, donnez-moi cette fiole.

Brévedent obéit. Elle but et ajouta :

— Je vais être affranchie des chagrins de ce monde. L'amant devina que c'était du poison, se jeta aux genoux

de la marquise, la supplia d'en arrêter les progrès. Elle n'avoua rien, manda le curé du village, se confessa, reçut les sacrements, subit d'atroces douleurs pendant trois jours, et poussa de tels hurlements, assure un biographe, qu'ils furent entendus à plus de trois cents toises dans les chaumières consternées.

Un suicide termina la vie de cette femme qui avait rêvé le despotisme de la débauche, à qui Voltaire avait dédié une comédie, à qui il accorda

Un esprit juste, gracieux^

Solide dans le sérieux,

Et charmant dans les bagatelles.

{\) Mémoires du marquis d'Argensou.

La disgrâce de la marquise de Prie et de son amanl coïncidait avec le terme rcel de la Régence. Fleuri, accusant M. le Duc des malheurs de la France, avait dit à Louis XV : « Vous n'êtes plus un enfant, sire, montrez-vous ; il est temps de gouverner vous-même. »

En la maîtresse du duc de Bourbon on avait vu la réussite et le châtiment de la débauche sceptique; elle était l'avanlcourrière des ministres en jupons que Louis XV n'allait pas tarder à choisir. Madame de Prie, seule, avait fait plus de mal aux Français que les maîtresses du Régent toutes engir semble.

; Concluons maintenant : la Régence fait à tout instant rougir l'Histoire.

C'est pour les détails de celte époque, si courte et si célèbre, que les lignes de petits points, que les mots indiqués par de simples initiales, que les phrases prudemment tronquées sont indispensables. En la dépeignant, plus on désire être vrai, plus on craint d'être obscène. Elle est parfois si décolletée, que ses charmes mêmes inspirent le dégoût.

Existe-t-il une âme dans ce corps si gracieux, si enivrant, si passionné? La Régence ne personniûe-t-elle pas plutôt, avec ses roses et ses parfums, le matérialisme triomphant? Toute une génération a le parti-pris du plaisir. Le mystère cache les honteuses débauches; le grand jour fait éclater d'incroyables scandales.

Après nous la fin du monde ! Telle est la pensée qui domine déjà les hauts rangs de la société française, jusqu'à ce qu'une bouche royale l'ait énergiquement formulée. L'amour de l'or, du vin et des femmes fait taire les consciences. Des

sommets, on donne l'exemple; dans le bas, on brûle d'imiler les vices des grands seigneurs.

Chacun vit dans les boudoirs, entre les bras de Phrynés à la mode. Questions de religion, de politique et d'argent, tout s'agite et se décide à la mate lueur des bougies, pendant les nuits d'ivresse, autour des tables chargées de mels exquis et de vins fumeux.

La galanterie, sous Louis XIV, était hypocrite, s'accomraodant avec le ciel, se confondant quelquefois avec les pratiques de dévotion. Sous la Régence, elle revêt deux formes distinctes :

Elle est platonique, à la cour de Sceaux, parmi les beauxesprits qui gravitent autour de la duchesse du Maine.

Elle est réaliste à JMeudon et au Palais- Royal, parmi les roués du duc d'Orléans.

Celui-ci pratique la démocratie du vice, et, jusqu'à un certain point, l'égalité devant le vin. Celle-là, au contraire, garde les formes royales de son beau-père naturel ; la duchesse du Maine cultive avec amour la fadaise courtisanesque, elle respire avec bonheur l'encens des parasites, et s'élève jusqu'à la fantaisie de devenir dans l'occasion reine de France.

Le duc d'Orléans, plein d'insouciance, tantôt débonnaire tantôt saisi d'emportement, mène la barque dont la direction lui a été confiée, comme le ferait un pilote habile, mais rarement à jeun, et obligé de céder le gouvernail à un second (Dubois) qui porte mieux le vin que lui.

La duchesse du Maine connaît les faibles de la cuirasse du Régent, et toute sa conduite se règle sur les faiblesses de son antagoniste; à défaut du pilote ivre, elle veut gouverner la barque, sans s'apercevoir que le second a conservé assez de

raison pour tout diriger selon ses vues. Elle conspire, et l'équipage entier rit de ses prétentions.

Qu'importent, d'ailleurs, les dangers auxquels la barque est exposée. Si les passagers meurent de fatigue ou de faim, cela ne regarde pas l'état-major qui la conduit. On navigue, malgré vent et marée, jusqu'au port le plus prochain, jusqu'à la majorité vraie de Louis XV. Pendant celte courte navigation, tous les expédients paraissent bons, pourvu qu'ils laissent au pilote et à son second la meilleure part de vivres.

Et quand, après des coups de tempête, après des avaries nombreuses, irréparables, un transbordement aura eu lieu dans une autre embarcation, dont Louis XV sera définitivement le pilote, les passagers verront bien que rien n'est changé dans l'état-major, que les mauvaises traditions du commandement se perpétuent, que le naufrage est imminent, et qu'ils devront se soulever en masse pour prendre euxmêmes la barre du gouvernail.

Voilà la Régence. Qu'on nous pardonne cette vieille comparaison, en faveur de sa justesse.

L'époque dont nous nous sommes occupés n'est qu'une transition entre les magnificences ruineuses de Louis XIV et les débauches délirantes de Louis XV. Nous le répétons, la Régence apparaît comme une lueur démocratique du vice, entrevue entre deux règnes, dont le premier se cacha sous les dehors hypocrites, et dont le second ne garda même plus les apparences de grandeur monarchique.

Est-ce à dire que, au milieu de tout ce mal, il ne faille pas reconnaître l'existence de quelque bien, et que rien ne doive être approuvé dans les actes du duc d'Orléans et de Dubois ?

Rappelons sommairement, au contraire, certains faits remarquables et dignes des éloges de l'hislorien.

Le mouvement des lettres, des sciences, et des arts ne s'est pas arrêté. En 1716, l'Académie des sciences prend un libéral essor; en 1717, celle des Inscriptions commence à publier ses mémoires, et l'on établit un nouveau règlement de l'Académie d'architecture; en 1718, une académie des arts mécaniques est installée au Louvre, pour le perfectionnement des métiers, pour la fabrication des outils, instruments et machines : c'est le Conservatoire des arts et métiers en germe. L'enseignement universitaire est devenu gratuit, et peut soutenir la concurrence de l'instruction donnée par les jésuites.

Dans Qil-Blas Le Sage a créé le roman de mœurs (1715); la première publication des Mémoires d%^ cardinal de Retz (1717) a réveillé les idées d'opposition à la toute-puissance monarchique, et le Petit Carême de Massillon, paru pendant la même année, reste comme un des modèles de l'éloquence de la chaire. Voltaire a fait jouer Œdipe (1718) ; Montesquieu a obtenu un charmant succès avec ses Lettres persanes; enfin, en 1726, Rollin a publié les deux premiers volumes de son excellent Traité des Études.

La science est représentée par le Traité méthodique des affinités chimiques., de Geoflroy aîné (1718); à l'année 1723 remonte le premier volume de la Collection des ordonnances du Louvre, continuée jusqu'à nos jours par Laurière, Secousse, de Villevant, Bréquigny et Pastoret.

Outre les grandes roules, on a fondé, en 1719, quatre cent quatre-vingt-huit casernes, pour soulager les populations des logements militaires; on a perfectionné l'artillerie, et l'on a diminué la cavalerie, qui était trop considérable et trop dispendieuse.

En 1717, a eu lieu l'organisation des haras; en 1720, a été transporté à la Martinique le premier rejeton d'un pied de

café; en 4722, ont été inventées les pompes pour éteindre les incendies; en 4724, on constate la fondation de la Bourse de Paris; vers 1725, s'organise, dans la môme ville, la première loge maçonnique.

L'abbé de La Salle a institué, en 1722, l'ordre des frères de la doctrine chrétienne ; prosqu'à la môme époque, et avec le même succès, la veuve du sculpteur Triéodon a établi dans le faubourg Saint-Antoine les filles Sainte-Marthe, consacrées à l'instruction des jeunes filles pauvres et au service des malades.

Les cafés ont remplacé les tavernes; on s'y est occupé des affaires publiques; enfin les conférences de l'Entresol, fondées dans la capitale par l'abbé Alary, peuvent être regardées comme le premier club politique.

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