‹ La Reine de BangaloreChapitre 2 sur 16 · LA BAYADÈRE · texte numérisé non relu

LA BAYADÈRE

— Mon cher, nous voilà riches, dit Kerjean, occupé à compter des mohurs d'or et à les ranger en piles ; le Soubab a bien fait les choses ; il paraît que le trésor d'Allah-Verdi a tenu ce qu'il prom ettait.

— C'est vraiment les Mille et une Nuits, dit Bussy, qui, le coude sur la table, la joue dans sa main, regarde d'un air rêveur et surpris le tas d'or qui roule devant lui, hors d'un coffret de mosaïque ; du jour au lendemain maître d'une fortune, pour avoir distribué à d'affreux moricauds quelques coups de sabre bien appliqués.

— Bien appliqués, en effet ; sans vous tout était perdu, et le roi vous doit une fière chandelle. Mordieu 1 quel chef étonnant vous êtes ! Vous n'avez pas votre égal pour entraîner les soldats ; rien qu'en les regar-

dant vous les feriez sauter dans des chaudières d'huile bouillante. Allez, c'est bien à vous que nous devons la journée d'Ambour, et ces beaux mohurs que j'ai si grand plaisir à empiler.

— Vous exagérez, dit Bussy en riant: mais qu'allons-nous faire de tout cet or ?

— Nos dettes payés, les miennes du moins, il n'en restera pas tant. Moi je veux faire du commerce pour devenir au plus vite millionnaire ; je vous conseille de m'imiter, nous aurons des occasions superbes.

— Qu'est-ce donc ? dit le marquis en se retournant vers Naïk, qui passa sa tête entre les rideaux de la tente.

Le paria entra tout à fait.

— Ah ! Naïk, ne laisse pénétrer personne avant que nos trésors soient cachés, dit Kerjean.

Naïk parle un peu français, maintenant, il l'a appris de Marion.

— J'ai dit que les seigneurs dormaient, personne n'entrera. Ce sont des Nautchnis, de la pagode de Krischna, qui viennent rendre visite, et danser si cela plaît.

— Voilà déjà les inconvénients des grandeurs ; les bayadères nous font visite. Sont-elles jolies au moins ?

— Assez jolies,

— 11 faut être galant, dit le marquis ; fais-les conduire sous la tente de Kerjean, et qu'on leur serve des friandises, nous les recevrons tout à l'heure.

Tout en serrant ses mohurs dans un coffre, Kerjean demanda à Bussy :

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, — Savez-vous de qui venait le coup de feu qui a tué Allah-Verdi ?

— Non ; n'est-ce pas une balle de hasard ?

— Nullement ; c'est le paria qui a visé et tiré. .— Naïk!

— ParfaitemQnt. Je l'ai vu ajuster au milieu d'une mousqueterie violente, avec un sang-froid superbe. Comment 1 il ne s'est pas vanté de ce haut fait?

— Il n'en a pas dit un mot. C'est en amateur qu'il se bat, pour ne pas me quitter et me défendre au besoin. Vous voyez qu'il est modeste.

— Vraiment il surpasse ce que vous m'aviez dit de lui, il n'a rien de sa race, et, comme la nature a négligé de marquer les parias d'un signe, depuis qu'il est heureux et élégant, personne ne le soupçonne. Mais que faisons-nous de nos bayadères ?

— Qu'elles viennent ici, et dansent tant qu'elles voudront, cela nous fera passer le temps.

Le camp français était établi dans le magnifique jardin d'un des palais d'Arcate. Le comte d'Auteuil n'avait pas voulu qu'on se logeât dans les maisons qu'on leur offrait, pour ne pas disperser ses hommes et pouvoir maintenir la discipline. Alors on leur avait donné ce jardin, qui était un paradis. Le général avait recommandé de ne rien abîmer et les soldats s'ébahissaient de toutes sortes de fleurs étranges, dont ils respiraient le parfum sans les cueillir, des bosquets, des portiques, des kiosques de marbre; et ils trempaient, en riant, leurs doigts dans les fontaines d'eau de rose, s'efforçaient de saisir les papillons, si superbes

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qu'ils croyaient d'abord voir des fleurs s'envoler. Le Soubab ne savait comment leur témoigner sa gratitude ; outre l'argent qu'il leur avait fait' distribuer, il leur envoyait des fruits, des gâteaux et des pièces de venaison; il a /ait une telle confiance maintenant dans ses nouveaux alliés qu'il s'écriait :

— Avec cinq cents Français, j'irais braver le Grand- Mogol lui-même dans Delhi !

Les tentes étaient dressées sur de charmantes pelouses, à l'ombre de grands tamariniers; de clairs ruisseaux circulaient dans l'herbe, des gazelles et des daims familiers venaient y boire.

Les clochettes tintent aux chevilles des bayadères ; Naïk soulève le rideau, pour faire entrer les huit jeunes filles, et les musiciens qui les suivent. Elles s'approchent, timides et rieuses, faisant un joli salut en appuyant la main sur leur cœur. Elles ont le caleçon de soie écarlate clair, la jupe transparente, le corsage, à manches étroites , attaché sous les seins et laissant la taille nue ; le léger voile de gaze, alourdi aux angles par un gland de perles, puis des colliers, en or clair curieusement ciselé, des bracelets massifs, et le riche moukouty, tremblant à leur narine droite.

L'une d'elles restait en arrière, avec un voile plus épais, très brodé de perles et de fleurs, qui lui cachait le visage.

— Eh bien! mesdemoiselles, ravissez-nous, nous sommes prêts à vous admirer, dit Kerjean en s'installant dans un fauteuil de jonc. Traduisez-leur cela, Bussy, car elles ne m'entendent pas du tout.

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Mais Bussy était occupé de celle qui n'approchait pas, et cherchait à la voir sous les broderies.

Elle était plus grande, plus élégante de forme que les autres, et il remarquait la main, qu'elle appuyait sur sa poitrine pour retenir le voile, presque blanche, d'une beauté extrême et chargée de bagues magnifiques.

— Pourquoi votre compagne ne se dévoile-t-elle pas ? demanda-t-il.

— C'est parce qu'elle est musulmane, seigneur, dit une des Nautchnis.

Les musiciens, debout dans un coin, faisaient ronronner leurs tambourins ; une jeune fille se mit à danser, tandis que les autres chantaient. C'était une pantomine guerrière et un chant de victoire.

Bussy remarqua que la femme voilée ne chantait pas ; elle s'était reculée encore et se tenait immobile dans une attitude pleine d'aisance et de noblesse. Il voyait deux prunelles noires qui le regardaient ; mais 11 ne voyait que cela. Pourtant une émotion le prenait, un espoir qu'il repoussait, ne voulant pas avoir la déception d'une fausse joie.

— Ces femmes sont des courtisanes, se disait-il, celle-ci s'enveloppe de mystère, pour se faire mieux désirer et donner plus de prix à ses charmes.

Néanmoins il ne pouvait se détacher de ce regard brillant qui l'observait. Il se leva à la fin impatienté et marcha vers cette femme.

— Pourquoi ne danses-tu pas ? lui dit-il, c'est toi que je désire voir.

— Je ne danse pas, dit-elle.

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— Tu ne chantais pas davantage .

— Il ne me plaît pas de chanter.

Il écoutait. Cette voix, ne Tavait-il pas entendue déjà ?

— Mais alors, reprit-il, pourquoi viens-tu chez moi? Laisse-moi voir ton visage, au moins 1

— A toi seul, oui.

— Je ne me trompais pas, se dit Bussy, ce n'est rien qu'une courtisane.

Kerjean s'était approché :

— Mademoiselle ne daigne pas nous éblouir de sa beauté ?

— Elle ne veut éblouir que moi, dit Bussy.

— Alors, avec ma discrétion habituelle, je me retire sans tarder. Mais j'emmène avec moi, sauf madame, tout le joli troupeau.

Lorsqu'il ne resta plus que la danseuse voilée, Bussy, s'attendant à une déception, alla se rasseoir d'un air indifférent. Mais Naïk, avant de sortir, passa près de lui, et lui dit rapidement, à voix basse :

— C'est la princesse Lila, je l'ai reconnue à Pescarboucle qu'elle porte au doigt. Souviens-toi, maître, que tu ne la connais pas.

Le marquis eut un éblouissement ; et il demeura immobile, palpitant, les regards attachés sur cette femme.

Si Naïk s'était trompé pourtant ?

Elle s'était avancée jusqu'au milieu delà tente et restait là debout, un peu comme une danseuse qui va commencer un pas.

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— Eh bien î lui dit-il, doutes-tu de ta beauté ? Elle eut un joli mouvement d'épaules, et détacha le

voile dont la gaze se prenait aux ornements de sa coiffure; d'un mouvement brusque, elle le rejeta derrière elle. C'était bien la princesse Lila, et, sans l'avertissement de Naïk, le jeune homme n'eût pu retenir le cri de joie qui lui monta aux lèvres. Il avait envie de se jeter à ses pieds, de baiser le bord de sa ttfnique, pour la remercier d'être venue. Cependant il ne bougea pas, et lui dit d'une voix dont il dissimulait l'émotion:

— Ta beauté surpasse de beaucoup tout ce que je pouvais imaginer.

Elle le regardait avec un singulier sourire et parut très surprise de son calme et de son air impassible : — Vraiment, tu ne me connais pas ? tu ne sais pas qui je suis?

— Tu es une Apsara, qui s'est clandestinement évadée du ciel d'Indra.

t — Tu ne m'as jamais vue ? reprit-elle d'un air de doute.

— Si, je crois te reconnaître à présent, je t'ai vue, une fois, dans un rêve.

, — Dans un rêve ?

— Oui, dans un rêve tellement saisissant qu'il m'a impressionné au point que j'attendais la réalisation de ses promesses.

. — Et maintenant, tu n'espères plus ?

— Cette vaine attente, d'un bonheur impossible, m'épuise, et, malgré moi pourtant, oui, j'espère encore.

Elle s'avança avec un doux regard et un sourire.

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— Voyons, magicien, dit-elle, puisque tu sais tout, devine qui je suis.

— Tu es la princesse sa compagne, tu viens d'auprès d'elle, et le rêve se continue î s'écria-t-il en se levant plein d'enthousiasme.

Il la fit asseoir, ^'agenouillant devant elle, lui baisant les mains.

— Tu as daigné venir sous ma tente toi-même !

— Le secret du rêve ne pouvait-être divulgué, ditelle en retirant ses mains sans brusquerie.

— Ah! pardon, murmura-t-il, j'oublie que je suis à vos yeux un être immonde, tu crains toi aussi la souillure.

— Non, répondit-elle en rougissant, ce n'est pas cela que je crains.

— Tu ne me hais donc pas, toi ?

— Pas assez ; tu as sauvé la reine, je ne peux oublier cela. Avant de t'avoir vu déjà, je te défendais. Mais depuis que tu m'es apparu... en rêve, mon cœur s T est déclaré pour toi, et je suis ouvertement ton alliée.

— Est-ce possible ! et j'ignorais une telle faveur. Tu ne peux t'imaginer combien cela adoucit ma peine, de savoir que quelqu'un, près d'elle, me défend.

— Je lui parle de toi jusqu'à l'obséder ; bien souvent je déchaîne sa colère et elle veut me chasser ; mais elle me rappelle toujours, et sans l'influence de l'horrible Panch-Anan, je parviendrais à faire revenir la lumière dans les ténèbres de son âme.

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— Que faire contre le fanatisme et l'exaltation religieuse ? c'est la plus tenace et la plus incurable des folies.

— Oui, le sage Rugoonat Dat, mon maître, m'a enseigné cela ; mais Panch-Anan n'est même pas sincère; il est dévoré d'ambition, et je le crois capable de tout. Je le surveille en secret ; si on pouvait le démasquer, le prendre sur le fait de quelque trahison, il serait possible de le briser alors.... Mais je te fais mourir d'impatience, en ne te disant pas tout de suite que la rançon réclamée par toi, dans le rêve, est accordée ; tu sais ce que je veux dire ?

Bussy retint un cri, et la princesse eut peur, tant il était devenu pâle.

— Comme il l'aime, le malheureux ! murmura-t-elle. Il parvint cependant à se remettre un peu.

— Est-ce vrai, dit-il, l'affreux brahmane a consenti ?

— Oui; après de longues et secrètes conférences, dont je n'ai rien pu découvrir, il a enfin déclaré que les dieux exigeaient cette pénitence.

— Et la reine ne s'est pas révoltée ?

— Non, elle semble résignée, et même assez impatiente. Pendant cette guerre, que vous avez eue et qui nous a séparés, elle était quelquefois dans une inquiétude folle. € Voilà qu'il me faut trembler pour sa vie, s'écriait-elle ; s'il est tué avant que je me sois libérée envers lui, le brahmane de Vichnou l'a dit, je suis perdue, et il me faudra renaître dans les plus viles existences ».

— Que dois-je faire maintenant.

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— Me f uivre" à Bangalore dans le palais où elle t'attend.

— Te suivre, mon Dieu ! Comment m'y prendre ? Je ne suis pas libre, en campagne surtout. M'éloigner serait un crime.

— Que dis-tu } s'écria Lila, tu n'es pas le maître, toi dont le bras formidable a dispersé une armée, toi dont les louanges, criées par tous, t'ont fait comme un cortège, tandis que je te cherchais ; tu n'es pas libre ? Qui donc peut commander à celui de qui le nouveau Soubab tient sa victoire.

— Un Français , qui est mon supérieur en grade et en ancienneté. Cependant, ce repos où nous sommes à l'air de devoir se prolonger. J'obtiendrai un congé de quelques jour$, et sois sûre que, si on me le refuse, quel que soit le risque, je trouverai moyen de m'échapper. Est-ce loin Bangalore ?

— J'ai voyagé trois jours, en me reposant aux heures brûlantes, et une partie de la nuit. Ma litière était portée par huit hommes aux pieds rapides.

— A cheval il faudrait à peine deux jours .

— Si tu viens à cheval, je te laisserai un guide et je partirai ce soir même, pour annoncer ton arrivée.

La princesse se leva et reprit son voile.

— Tu me quittes déjà?... Si tu savais- quelle joie c'est pour moi, après tant de souffrances, de t'avoir là, sous ma tente, d'écouter ta voix, de t'admïrer ! Je ne te connais pas, et il me semble te connaître depuis toujours ; tout à coup, je me mets à t'aimer comme si tu étais ma sœur.

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— Merci, dit-elle en lui tendant la main ; je suis heureuse d'être quelque chose pour toi, car, loin de le tenir pour barbare, j'aime ton pays où l'on dit que la femme est l'égale de l'homme.

— Elle est plus que cela, nous sommes ses esclaves et nous subissons le joug avec joie.

— Il ne lui eât pas, comme à nous, défendu d'apprendre, son esprit est l'égal du vôtre, ce n'est pas seulement un joli oiseau élevé pour vous charmer. Ici les courtisanes seules ont le droit de savoir lire et de composer des poésies, et il faut être princesse pour oser s'affranchir de ces lois iniques.

— Vraiment, la justesse de ton jugement est admirable, et bien rare, pour qui a vécu au milieu des préjugés de ta race.

— C'est à Rugoonat Dat que je dois tout, et Ourvaci comme moi; il était notre maître. C'était avec une ardeur passionnée que nous suivions ses enseignements. Puis, enthousiasmées par l'histoire des héros, qu'il nous contait, l'idée nous vint de leur ressembler, d'apprendre le maniement des armes; nous vivions alors comme des hommes, courant les chasses dangereuses, voyageant en . habits guerriers ; la reine était intrépide ; mais moi je restais femme et peureuse, préférant la poésie et la musique aux courses aventureuses ; Rugoonat Dat avec qui je restais souvent, m'ouvrait de pJus en plus l'esprit. Ecartant' les broussailles des superstitions il remontait à la pure morale des premiers védas, les sur-

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3o LA CONQUÊTE DU PARADIS

passant même en sagesse ; quelquefois il s'arrêtait, effrayé de son audace et me faisait jurer de ne pas divulguer les choses qu'il me disait. Nous vivions ainsi, heureuses et libres, fuyant le mariage de peur de nous donner un maître, jusqu'au jour où Panch- Anan, jaloux de Rugoonat Dat, persuada à la reine qu'elle perdait son âme en l'écoutant.

— Combien j'aurais voulu le revoir, ce noble brahmane ! dit Bussy, je l'ai méconnu et traité [injustement, je voudrais obtenir de lui mon pardon.

— Tu le reverras, dit Lila, le nouveau Soubab lui a fait offrir le poste de grand vizir, et il est possible qu'il l'accepte. Mais viens, je dois partir, accompagnemoi jusqu'à mon escorte ; il n'est pas bon que je laisse longtemps la reine seule ; ma rivale, la princesse Mangala est toute dévouée à Panch-Anan et je n'aime pas son influence.

Il l'aida à remettre son voile, et ils sortirent de la tente. Elle prit une allée sinueuse qui les déroba vite aux regards ; et gagna une porte du jardin, ouvrant sur le bord de la rivière, là son palanquin et son escorte l'attendaient.

— Voici l'homme qui te guidera, dit-elle en faisant signe à un Hindou de s'approcher ; il est muet. Que Vichnou te protège ! ajouta-t-elle avec un léger salut, les bras croisés sur la poitrine.

— Garde-moi ta sympathie, princesse, dit Bussy, et laisse-moi espérer que je te reverrai.

— Puisque tu m'as dit m'aimer comme une sœur, je te tiens pour mon frère, dit-elle en lui tendant la

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LA REINE DE BANGALORE 3l

main, qu'il porta rapidement à ses lèvres. Elle lui sourit encore, en écartant son voile, à travers les rideaux de la litière, puis disparut.

Quand le marquis rentra sous sa tente, au rayonnement de ses yeux, Naïk comprit que la princesse avait apporté une bonne nouvelle.

— Occupe-toi de cet homme, lui dit Bussy en lui montrant l'Hindou, pendant que je vais vite trouver le général, pour obtenir mon congé.

Le comte d'Auteuil, que sa blessure retenait couché, avait fait porter son lit sous un buisson de jasmins, près d'une fontaine de marbre rose, et s'amusait à jeter des miettes de pain aux poissons. C'était un homme qui portait bien la soixantaine, brave, simple, manquant un peu de vivacité et de décision.

Bussy s'informa d'abord de sa santé.

— Ma foi, s'écria gaiement le général, je crois que cette saignée m'a fait grand bien ; ma goutte me laisse tranquille, et à côté de cette maudite torture, le trou fait par une balle n'est rien du tout. Je serai bientôt sur pied; n'allez pas vous imaginer, jeune lionceau, que je vais vous laisser me voler toutes mes victoires.

— Je n'ai rien fait que d'achever ce que vous aviez si bien commencé.

— Non, monsieur, la journée. d'Ambour esta vous, et, si vous ne vous en vantez pas, la renommée le fait pour vous ; vous êtes jeune, la gloire vous aime.

Il y avait un peu de rancune sous cette bonhomie,

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et Bussy, embarrassé, n'osait pas faire sa demande, tant il craignait un refus.

— Je crois que nous aurons ici de longs loisirs, dit-il ; les princes semblent peu pressés de se remettre en campagne.

— C'est un tort, un grave tort, s'écria le général avec animation; ils sont là à s'investir les uns les autres de titres pompeux, à lever des impôts, à fouiller les trésors, au lieu de fondre sur l'usurpateur, sans lui donner le temps de se reconnaître. Maintenant ils

* attendent de Delhi les lettres du Grand-Mogol qui les confirment dans leurs titres; je m'en moque pas mal des lettres du Grand-Mogol ! L'autre Soubab s'en fabrique de fausses, c'est plus tôt fait, et il peut nous tomber sur le dos sans prévenir.

— Cela n'est pas à craindre, dit Bussy, ces princes indiens procèdent tous de la même façon ; Nasser- Cingh est le pire des ivrognes, il n'a aucune énergie ; avant que son armée soit venue d'Aurengabad ici, il se passera des mois. C'est pourquoi je venais vous demander un congé de quelques jours.

— Un congé : pourquoi faire ? demanda d'Auteuil brusquement.

— Vous savez que je m'intéresse fort aux monuments, à la littérature et aux mœurs de ce pays, il y a dans les environs des ruines que je voudrais visiter.

— C'est vrai, vous êtes un savant, vous. Mais voilà bien le moment d'aller regarder de vieilles pierres! Vous en verrez de reste, et c'est toujours la même chose ; il vaut mieux que vous-demeuriez ici.

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— Monsieur, vous m'obligeriez beaucoup en m'accordant ce que je vous demande, dit le marquis qui faisait tous ses efforts pour rester très calme.

— Vous y tenez à ce point, dit le général en jetant à Bussy un regard de côté.

— J'y tiens beaucoup.

— Encore si c'était un rendez-vous d'amour, cela aurait le sens commun ; mais pour aller admirer d'affreux bonshommes de pierre qui font la grimace...

D'Auteuil éclata de rire.

— Mais c'est qu'il a l'air fâché pour de bon ! s'écria-t-il. Voyons, j'ai voulu vous taquiner un peu pour me venger du succès que vous m'avez soufflé ; faites ce qui vous plaira, cher ami ; ne vous attardez pas trop, et surtout qu'il ne vous arrive rien.

Et le général tendit la main au jeune homme, qui la serra d'une étreinte cordiale, avec un soupir de soulagement.

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LILE DU SILENCE

Bussy ne vit rien du chemin, ni les plaines arides ni les bois, ni les cités ; il s'apercevait seulement des montagnes nombreuses, parce qu'elles retardaient sa marche.

Ce muet, qui le guidait , lui paraissait le plus insupportable des tyrans. Quand il jugeait rétape assez longue, il cherchait un abri, s'asseyait sur ses talons, ne bougeait plus, et si le marquis, se fâchant, le pressait de continuer le voyage, il montrait d'un geste les chevaux, las et affamés, et faisait signe que lorsqu'ils seraient morts ils ne pourraient plus counr.

On arriva cependant. Vers le soir du deuxième jour on était à Bangalore, devant le palais de la reine.

Là des pages de quinze ans s'élancèrent à la tète des chevaux pour les empêcher de franchir au galop Je portail de l'entrée ; mais Bussy n'était plus pressé

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maintenant, et autant ses yeux avaient été jusque-là aveuglés d'indifférence, autant ils étaient avides de tout voir, dans cette demeure, bien souvent édifiée par

ses rêves, et où il n'avait pas cru être admis jamais.

La porte, haute et majestueuse, s'ouvrait dans une muraille toute tapissée de jasmins ; deux colonnes de porphyre soutenaient un arceau d'ivoire sculpté, au sommet duquel flottaient des étendards couleur de safran; à longues franges, et, dans des vases de cristal, sur les chapiteaux, deux jeunes manguiers s'élevaient.

Les pages maintenaient le cheval au pas, et le firent entrer dans la première cour.

Elle était environnée d'édifices d'une blancheur éblouissante, avec des toits en terrasses, des balcons sculptés, des escaliers de marbre. Sous les arbres, plantés régulièrement, des guerriers s'exerçaient au maniement des armes, luttaient avec la pique, lançaient des javelots. Dans un coin, le portier sommeillait sur un large fauteuil de pierre.

Une baie carrée, plus large à la base qu'au sommet, donnait accès dans la seconde cour, que bordaient les écuries et les étables. Des variétés d'herbes succulentes étaient amoncelées devant les chevaux, aux belles crinières tressées, qui Téparpillaient d'une lèvre repue, sur la mosaïque luisante du sol. Les mahouts offraient aux éléphants, sur des plateaux en filigrane d'argent, des boulettes de riz et de beurre clarifié ; on dorait les cornes des buffles et des zébus de trait, on frottait d'huile le cou des béliers de combat. Plus loin des femmes peignaient et parfumaient les crins des mon*

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tures favorites. Enchaîné à une colonne, criant et grimaçant, un grand singe noir semblait présider à ces travaux.

Une triple arcade, ajourée de sculptures, conduisait à la troisième cour. Celle-là était la cour publique, où s'assemblaient les courtisans, les seigneurs, la jeunesse de Bangalore. Toute environnée de frais portiques, ombragée d'arbres, rafraîchie par des fontaines, le brouhaha des causeries remplissait. L'on voyait des amis se promener, lentement, en regardant des peintures galantes, d'autres accroupis devant un échiquier, dont les pièces étaient des pierres précieuses, d'autres lisant, mangeant des sorbets, ou fumant le houka.

La quatrième cour était le domaine de la musique. Des coups sourds frappés sur les timbales, le doux sifflement d'une flûte, la corde d'un vina, pincée d'un ongle nerveux, formaient un charivari discret. Chaque musicien étudiait pour lui-même ; et par les larges fenêtres, au fond des appartements, on apercevait de gracieuses jeunes filles, s'exerçant au chant et à la danse. Des jarres en terre poreuse, suspendues çà et là, traversée parla brise, lui donnaient de la fraîcheur.

La fumée et le parfum des cuisines emplissait la cinquième cour. Le chef des cuisiniers, tout environné de plats, les goûtait l'un après l'autre ; on sucrait les confitures, on enfournait des gâteaux et dans des bassins d'or on disposait les fruits mûrs, sur un lit de fleurs.

Une voûte somptueuse, revêtue de lapis lazuli et «d'or, séparait les cuisines de la cour suivante, peuplée,

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celle-là, par les parfumeurs et les joailliers. D'un côté séchaient des sacs de safran, des fleurs et des racines ; on cousait des sachets de musc, on exprimait le jus du santal, on broyait les fards, on composait des essences. Des salles, jusqu'au plafond, étaient emplies de pétales de roses, car il fallait la moisson de tout un champ pour obtenir un étroit flacon de l'huile exquise, extraite des roses: l'attar-gul.

Le côté des joailliers était éblouissant à voir. D'habiles artistes battaient et ciselaient For, à côté de fourneaux incandescents ; d'autres taillaient l'ambre, le corail, le chrysoprase, l'hyacinthe, la pierre de lune et la pierre du soleil, assortissaient des perles, les perçaient pour en former des colliers, préparaient les pendeloques de ceinture ; avec des grenats verts de Sibérie, des saphirs d'eau, des topazes, des opales de feu. Dans des kiosques séparés, les sertisseurs, ayant devant eux des coupes de cristal, pleines des pierreries les plus rares, attentifs, l'œil fixe, enchâssaient dans l'or, diamants, émeraudes, rubis et saphirs, en ornaient des bagues, des aigrettes, des moukoutys, des anneaux pour les chevilles, des couronnes, des sabres, des boucliers ; tandis que les graveurs, du bout de leur burin d'or, traçaient sur de larges turquoises, des vers, des prières, ou des formules talismaniques. ' . Bussy s'avançait, comme dans un rêve, à travers toutes ces richesses ; le temple lui apparaissait digne çle la déesse. Mais dans le prestige de ce luxe et de cette puissance, elle lui semblait se reculer de lui, devenir de plus en plus chimérique et insaisissable.

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La septième cour était aussi brillante que celle des pierreries, mais ici les bijoux vivaient : c'étaient des oiseaux de toutes sortes, aux merveilleux plumages. Dallée d'un marbre, si poli que les colombes, aux pattes roses y glissaient, et ombragée d'arbres qui semblaient prendre racine dans la pierre, cette cour se creusait, au centre, en un bassin entouré de marches sur lesquelles toute une population de volatiles aquatiques lustraient leurs plumes ou battaient des ailes ; des cygnes, et des canards dorés, naviguaient sur cette eau, fleurie de lotus rouges. Dans les arbres, ou sur des perchoirs d'ivoire, les perroquets mangeaient du riz et du lait caillé, poussaient leurs cris stridents ; des grues aux longues jambes se promenaient gravement, des paons agitaient l'éventail splendide de leur queue, et, dans des cages d'or, la maïna babillait avec une volubilité incroyable, et le kokila, ivre du jus des fruits, exhalait une plainte amoureuse.

Pour ne pas effrayer les oiseaux, on avait prié le marquis de descendre de cheval ; mais on ne le laissa pas pénétrer dans la huitième cour où s'élevait le palais de la reine ; on lui fit traverser, à gauche, un appartement, où il vit des salles peintes en rouge foncé, et historiées de figures mythologiques ou héroïques, qui lui rappelèrent les peintures égyptiennes ; il ne fit que passer dans ces salles et ressortit dans un délicieux jardin.

Ici, sous, les arbres hauts à merveille, étaient suspendues à une seule branche, comme le plateau d'une balance, des escarpolettes de soie ; et il aperçut, sur les

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pelouses, de gracieuses jeunes filles, faisant la chasse aux papillons bleus avec des étournaux dressés.

A mesure qu'il avançait, les parterres et les bosquets lui apparurent, étalant des fleurs plus belles que toutes celles qu'il avait vues jusqu'alors dans l'Inde. 11 admira l'étrange kéora, à la fleur énorme d'une odeur exquise de musc frais, le bleu clitoria, l'asolka cramoisi le blanc Tchen-Pali, le gurhil arborescent, semblable au rosier mais qui, hors des calices épanouis, fait jaillir une tige mince portant un cœur d'un rouge magnifique; le madhavi, aux fleurs vertes comme des émeraudes, et la pâleanicha, si délicate qu'elle se fane quand on la respire. Puis, au borddes fontaines, les lotus charmants, d'azur, d'or ou de pourpre.

On le conduisit à une gracieuse construction, entourée de colonnettes de jaspe à chapitaux dorés. Sous la verandah, des femmes s'avancèrent vers lui, souriant d'un air affable, qui contrastait avec la mine sévère des pages qui l'avaient guidé jusque-là.

— - Entre, jeune étranger, dirent-elles, viens te réconforter et te délasser du voyage ; tu es ici chez la princesse Lila.

— Ne verrai-je pas la princesse ? demanda vivement Bussy.

— Elle est avec la reine, dans l'île du Silence ; c'est là que nous devons te conduire, quand la lune se lèvera, dit une des femmes.

— La princesse a dit : que l'étranger soit ici comme un frère chez sa sœur, reprit une autre ; il faut lui obéir.

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Seigneur, on a préparé pour toi le bain parfumé, les mets délicats, et les boissons fraîches.

Le jeune homme se laissa faire ; il passa la fin de la journée étendu sur des coussins, les yeux clos, attendant la nuit, avec une joie fiévreuse mêlée d'angoisse.

Quant on vint lui dire qu'il était temps de se rendre au rendez-vous, il se dressa en sursaut en s'écriant :

— Déjà !

Pris d'une espèce de terreur.

Ils marchèrent assez longtemps à travers le jardin, des bois et des prairies, et arrivèrent enfin au bord d'un lac ; les femmes s'arrêtèrent.

— Voilà que le croissant de la lune sort de l'eau, pareille à la défense d'un éléphant qui remonte du bain, dit Tune ; c'est bien l'heure.

Et elles frappèrent leurs mains l'une contre l'autre, donnant un signal. Bientôt un bruit de rames se fit entendre, se rapprochant rapidement ; une mince barque vint enfoncer sa proue dorée dans les roseaux du rivage. Deux noirs robustes, le torse nu, la conduisaient. L'un deux tendit le poing à Bussy pour l'aider à monter.

— Prends garde, lui dit tout bas une des femmes, ne te penche pas, ne laisse pas tremper tes doigts dans l'eau, le lac est plein de caïmans.

La barque rapidement s'éloigna. Il aperçut encore un instant sur la rive, dans la demi-obscurité, les voiles blancs de celles qui l'avaient accompagné, puis il ne vit plus que l'eau immobile, piquée de quelques lueurs

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d'étoiles, où le mince reflet de la lune s'allongeait en ondoyant.

Pour la première fois, il eut le sentiment d'être bien isolé, bien perdu, dans ce palais propre aux trahisons. Le lac était comme hérissé de pointes, pn eût dit des rochers ; mais ils s'enfonçaient, se déplaçaient, suivaient la barque ; c'étaientles têtes horribles des crocodiles au guet. Quel redoutable fossé ce lac eût pu faire à une prison !

Le marquis s'étonnait aussi de l'absence de Naïk ; comment n'avait-il pas demandé à le suivre ? Son dévouement, si vite alarmé, était en défaut cette fois-ci. Peut-être avait-il craint d'être repoussé par son maître, •comprenant qu'il ne voudrait pas se laisser escorter à ce rendez-vous, comme s'il avait peur ? D'ailleurs, qu'importait tout cela ? il avait son épée, et ne craignait rien.

Une île blanche apparut, comme taillée dans un bloc de marbre, avec des clochetons, des portiques, des colonnades, de grands escaliers s'enfonçant sous l'eau. Les buissons et les bouquets de palmiers, faisaient des taches sombres entre les édifices et on ne voyait aucune lumière briller. Tout de suite on aborda au niveau des marches, et les silencieux rameurs aidèrent le jeune homme à descendre. Puis, d'un violent coup d'aviron, éloignèrent la barque, disparurent dans l'ombre.

Il gravit rapidement les degrés, jusqu'à une terrasse vaste et déserte ; mais aussitôt, d'un palais dont on distinguait confusément la haute porte voûtée, sortit

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un homme, qui s'avança et, sans dire un mot, mit le pan de sa ceinture dans la main de Bussy, puis marcha devant lui. Ils entrèrent sous un péristyle obscur, s'engagèrent dans une galerie qui, par une pente insensible, montait. L'une des parois était percée d'arcades à jours, et Ton voyait la clarté pâle du ciel dans les découpures et les festons. Un silence extraordinaire régnait ; les pas s'étouffaient dans une poussière douce qui sentait bon. Les feuillages ni l'eau ne faisaient aucun bruit.

Tout à coup, à un tournant plus obscur, il sentit qu'une petite main saisissait la sienne, et une bouche, tout près de sa joue, lui souffla à l'oreille :

— Prends garde! ami, la Mort ne donne qu'un baiser. Cette voix si basse, palpitante de peur, il la devina,

plutôt qu'il ne la reconnut. C'était Lila, sans doute. Il répondit par une pression rapide à celle de cette douce main brûlante, puis la femme invisible sembla s'être enfoncée dans la muraille.

Quel danger courait-il donc ? Un seul l'inquiétait : la reine manquant à sa promesse. Mais il était certain qu'elle voudrait la tenir et n'oserait pas désobéir aux dieux*

— Le danger ne viendra qu'après, se disait-il, et après, qu'importe !

Il marchait à présent dans une complète obscurité, les arcades avaient cessé, et l'on s'enfonçait dans l'intérieur de l'édifice. Bientôt, pourtant, une lueur apparut au lointain, grandit rapidement, faisant briller sur le sol cette poussière épaisse, faite de poudres d'or,

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de santal et d'aloès. Il arriva dans une haute salle, éclairée par des lampes, et celui qui le guidait s'arrêta devant une porte, que masquaient de lourds rideaux de drap d'or. Ils s'écartèrent et, sans bruit, la porte qu'ils découvrirent, glissa dans une rainure.

Bussy entra dans une chambre octogonale, dont les murs étaient revêtus de panneaux d'ivoire sculpté, où le plafond, en coupole, scintillait, sur un fond de lapis, d'étoiles de pierreries. Mais le jeune homme n'aperçut rien de la salle.

La reine était là, debout, appuyée au socle d'or qui supportait les lumières, et la revoir était toujours pour lui uue surprise nouvelle, car toujours sa beauté surpassait le souvenir qu'il en gardait.

Elle semblait, cette fois, une statue merveilleuse, dans le blanc tissu, d'une invraisemblable finesse, qui s'enroulait à son corps. Cette trame, nommée « rosée nocturne »,si ténue qu'elle est invisible si elle n'est pas plusieurs fois repliée, laissant nue une de ses épaules, l'habillait comme d'un fin brouillard, voilant ses formes exquises sans les cacher ; des boucles s'échappaient du bandeau de diamants qui relevait simplement ses cheveux, et elle n'avait d'autres bijoux que des bagues aux mains, et à ses pieds nus.

Il s'était avancé, lentement, la contemplait d'un regard si avide qu'elle baissa les yeux, et une imperceptible rougeur passa sur ses joues.

Le panneau s'était refermé ; ils étaient seuls dans ce grand silence, et elle semblait oppressée ; elle jeta un rapide coup d'œil autour d'elle. Il pensa qu'elle

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avait peur d'être ainsi à sa merci ; alors il se mit à ses pieds, la suppliant de ne rien craindre, et elle se laissa tomber assise sur l'amoncellement des coussins.

Elle le regardait aussi, baissant la tète vers lui, l'éloignant d'elle de ses bras tendus, pour le mieux voir peut-être, ou bien pour le repousser. Il crut à un mouvement d'aversion.

— Ah î sois généreuse, s'écria-t-il, et cache moi ta haine; libère-toi en reine et, au moins, donne moi une minute d'illusion. Je ne veux pas tes lèvres, froides et hostiles, s'approchant des miennes comme d'un breuvage amer, qu'il faut boire pour sauver sa vie ; non,* c'est un baiser d'amour que je veux, ou je ne suis pas payé. Sache me faire croire que tu t'es méprise sur tes sentiments, que cette ardeur, que tu prenais pour de la haine, était une autre brûlure pareille à celle qui me dévore, je le croirai, va, tellement cela devrait être si de farouches préjugés n'affolaient pas ton esprit. Oui, c'était la volonté du ciel. Tu devais m'aimer, moi, venu de si loin à travers les mers, certainement guidé par le destin, pour t'arracher à la mort ; et quand, dans le premier regard, je t'ai donné mon dme tu devais me donner la tienne en échange ; malgré toi, peut être, je te l'ai prise.

— 11 faudra me la rendre alors, dit-elle d'une voix délicieuse, pour que je puisse donner ce que Ton m'a pris.

D'un mouvement presque involontaire, il lui entoura la taille de ses bras et elle ne le repoussa plus. Elle

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semblait s'engourdir, partager le trouble qui le bouleversait. Ses yeux aussi avaient changé d'expression : un attendrissement noyait ses larges prunelles ; et lui, de plus près, regardait tout au fond de ces diamants noirs au rayonnement d'étoile. Il admirait les contours si purs de ce visage, cette pulpe si délicate, s'extasiait de cette bouche adorable, dont le vague sourire découvrait des dents plus charmantes que les boutons du jasmin. Et il était à tel point subjugué par cette perfection, qui semblait dévoiler Dieu, qu'il ne comprenait plus comment il avait osé parler tout à l'heure comme il l'avait fait.

— Ah ! pardon ! pardon ! dit-il. Ourvaci, pourquoi m'aimerais-tu ? Pardonne-moi de t'avoir offensée d'une telle démence ! c'est comme si on demandait au splendide soleil d'aimer la terre obscure, qu'il éclaire et qu'il ravit.

— Tu savais mon nom ? dit-elle.

.Et ces mains, qui tout à l'heure le repoussaient, elle les noua derrière le cou du jeune homme.

Il était comme ivre de haschisch, et perdait toute notion du temps. Il lui semblait, seulement, que cette minute était la raison même de son existence, qu'il n'avait vécu que pour l'atteindre, et que les jours écoulés et lejmonde entier tourbillonnaient, dans un vertige, autour de ce point suprême.

Et il murmurait, en fermant les yeux par moments :

— L'amour dont je t'aime est au-dessus des forces d'un mortel. Tenir dans ses bras l'idéal réalisé, surpassé même ! c'est là un bonheur trop lourd que le

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cœur ne peut porter ; l'âme se dilate au point d'en être déchirée, et il torture horriblement, parce qu'on le sent impossible et prêt à s'envoler.

Elle le regardait, profondément, se penchant pour entendre ses paroles, toute surprise de cette souffrance qui le rendait si pâle, de cette adoration fervente qui le faisait si réservé. En effet, il éprouvait comme une honte de lui-même, une timidité tremblante, et ce baiser, maintenant, lui semblait impossible et sacrilège.

Ce fut elle qui jeta ses lèvres sur les siennes, brusquement, comme pour en finir. Tout rapide et léger qu'il fût, ce contact velouté, embaumé et frais comme celui d'une fleur, le fit presque évanouir, l'aveugla d'un tourbillon de flammes.

— Ahl pardon 1 cria-t-il, je ne le demandais plus, je ne méritais pas tant.

Il avait laissé tomber sa tête sur l'épaule froide de la jeune fille, et elle lui dit à voix basse :

— Tu ne me trouves plus ingrate ?

— Je verserais mon sang goutte à goutte sans cesser de bénir cette minute céleste.

— Est-ce bien vrai ? Dis-tu ce que tu penses ? Jurele moi, veux-tu ?

— Je te le jure, dit-il.

Et il crispait ses mains derrière la taille de la reine, qui se ployait, se renversait. Elle était tout émue maintenant, fiévreuse, tremblante; une palpitation rapide soulevait ses seins, et elle regardait le jeune homme avec une expression étrange, où il y avait

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comme du désespoir. Tout à coup, poussant un soupir profond, presque un sanglot, elle se précipita dans ses bras, écrasant ses lèvres sur les siennes, se serrant contre lui avec une espèce de frénésie ; et il sentait des larmes lui mouiller les joues, et il écoutait ce cœur orgueilleux battre à se rompre.

— Ce baiser-là est bien un don de ton amour!

s'écria- t-il, éperdu de joie, j'ai senti ton âme divine pénétrer la mienne î

Mais elle s'était reculée, le contemplant sans l'entendre.

— Ces yeux, dit-elle, ces yeux qui m'ont fait tant de mal !..

Et elle les baisa longuement, l'un après l'autre, comme pour les clore à jamais.

— Mon Dieu ! Si une telle ivresse doit cesser, c'est maintenant qu'il faudrait mourir, dit-il d'une voix presque indistincte.

Elle s'était levée, dégagée de ses bras, brusquement éloignée de lui.

— Tu veux mourir, s'écria-t-elle d'une voix changée et avec un rire cruel, réjouis toi donc, car tu vas être exaucé : pour toi cette chambre est un tombeau.

Il leva les yeux vers la reine. C'était bien maintenant son ennemie, au regard altier et dur, à la lèvre crispée de dédain. Il se détourna pour ne pas la voir ainsi.

— La mort sera la bienvenue, dit-il, qu'importe la vie maintenant ?

Brisé d'émotion, saturé de bonheur, il se laissa

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tomber sur les coussins, sans force, anéanti, et vraiment désireux de mourir.

— Croyais-tu donc qu'un pareil jour aurait un lendemain ? dit-elle ; si le prince, mon fiancé, apprend jamais le crime de cette heure, il saura au moins, en même temps, que le coupable n'en a pas gardé une heure le souvenir.

Mais Bussy s'était relevé d'un bond, comme piqué par un dard brûlant.

— Ton fiancé ! cria-t-il, ah! il ne fallait pas parler de lui ! J'étais soumis et résigné, prêt à tendre le cou à tes assassins ; pourquoi as-tu versé sur mon cœur le plomb fondu de la jalousie? Cette douleur-là me redonne la force de vivre, et me rappelle que c'est à moi de tuer tous ceux qui voudraient Rapprocher. Ton amour m'appartient, entends- tu, tout à l'heure tu me l'as donné dans ce baiser, et tu peux feindre de me haïr à présent, je ne te crois plus. Fuis-moi, fais-moi subir toutes les tortures que tu voudras, hormis celle d'appartenir à un autre ; cela je te le défends, et je vivrai pour t'empècher de me désobéir.

Elle était adossée maintenant à un des panneaux d'ivoire qui s'écarta derrière elle ; sans répondre, avec un geste douloureux,elle s'enfonça dans l'ombre et disparut.

La porte se referma silencieusement.

Bussy se retourna vivement, se croyant prisonnier ; mais il vit que les sept autres panneaux étaient ouverts et que sur chaque seuil se tenait un guerrier noir, appuyé sur un glaive nu.

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— Ah ! c'est cela ! s'écria-t-il, tant mieux ! Un combat ne me fait pas peur, je pensais qu'on voulait me murer dans ce tombeau.

Rapidement il arracha une draperie, au dais qui surmontaient les coussins, l'enroula autour de son bras gauche, s'adossa au socle d'or des lumières, et tira son épée.

Alors, tranquillement, il examina ces hommes.

C'étaient des soldats hindous, vêtus de tuniques blanches, sans manches, et coiffés de turbans rouges, ayant des visages imberbes, luisants, avec des yeux en boule, aux lueurs de perles; leurs jambes étaient. grêles et leurs bras minces.

Us s'avancèrent tous ensemble et levèrent leurs glaives; mais le marquis riait de leur gaucherie. D'un moulinet éblouissant, il en désarma plusieurs ; quelques-uns, effleurés par l'épée, reculèrent. Il avait mis le pied sur la lame d'un des sabres tombés, et parvint, d'un geste net et vif, à le ramasser de la main gauche ; ainsi armé, il sembla invincible et se mit à combattre avec une violence terrible. Frappant des deux bras, dans tous les sens ; donnant des coups de pieds, des coups de tête, qui faisait craquer les poitrines ; le sang jaillissait, illustrant de perles rouges les sculptures des murailles ; les hommes tombaient, sans un mot, sans un cri, se tordant, vomissant des flots de liquide noir.

Bussy avait le sentiment de lutter contre des enfants, et d'accomplir un affreux carnage ; mais il était surpris de leur nombre, il avait porté plus de coups

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qu'il n'en fallait pour les détruire et ce nombre ne diminuait pas. Il vit alors que chaque porte encadrait toujours un homme immobile, qui s'avançait quand un des combattants tombait, et dont un autre, venant de l'extérieur, prenait la place.

— Voilà qui est flatteur ! s'écria-t-il, et qui prouve la haute idée que l'on a de ma valeur. On envoie contre moi tous les pygmées de Bangalore.

La chambre s'encombrait de plus en plus ; les morts et les blessés, par terre, faisaient trébucher ; les Hindous, trop nombreux, se blessaient mutuellement, car le marquis, évitant leurs coups, l'élan ne pouvait en être arrêté et ils tombaient sur d'autres. Il bondissait, franchissant les monceaux de cadavres, s'en faisait un rempart; quelquefois il écrasait une figure dont la bouche le mordait.

Tout à coup une corde siffla. C'était un nœud coulant qu'on lui lançait. Il l'évita ; un autre cingla l'air et l'atteignit. Il la coupa avec son épée, et retourna s'adosser au socle d'or, poussa du pied devant lui des coussins et des cadavres ; mais il se sentait perdu. Ces hommes faibles, qui se battaient sans haine ni colère et mouraient en silence, le vaincraient certainement à la longue. Si leur affreux lasso ne l'atteignait pas, leur multitude l'étouflerait.

Alors il pensa à Dupleix qui s'était confié à lui, ignorant quelle démence possédait son cœur et conduisait sa vie ; sa mort allait trahir la noble espérance de son ami ! il éprouva contre lui-même une grande colère et essaya de lutter encore.

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LA REINE DE BANGALORE 5l

Il jeta le sabre et déploya l'étoffe enroulée à son bras, l'agita au-dessus de lui pour repousser ces cordes qu'on lui lançait maintenant de tous côtés. Mais l'air devenait irrespirable : toutes ces haleines, toutes ces sueurs, ces soupirs d'agonie qui s'exhalaient, souillaient d'une épaisse et mortelle atmosphère le sanctuaire embaumé de tout à l'heure.

Le marquis était à bout de force ; une blessure qu'il avait au front lui couvrait, à chaque moment, le visage d'un voile rouge, lui emplissait les yeux de sang ; aveuglé, il s'essuyait rapidement, mais ce mouvement le découvrait. Il s'engourdissait ; le vertige faisait tournoyer la chambre autour de lui. Deux fois déjà il avait abaissé son épée.

Maintenant il pensait à Ourvaci.

— Je te pardonne, murmurait-il ; je meurs avec le goût du ciel sur les lèvres.

Soudain un coup de feu éclata, rompant le lourd et terrible silence ; Bussy entendit des voix qui l'appelaient.

A l'une des ouvertures, les Hindous, brusquement, tombèrent en avant, les uns sur les autres, sous une poussée qui les refoulait. Une bouffée d'air frais entra : Bussy vit apparaître des hommes, courant sur les corps renversés ; il entrevit des figures amies : Naïk, Kerjean, Arslan-Khan, d'autres encore, puis il tomba, ne vit plus rien.

Quand il rouvrit les yeux, il aperçut les étoiles, et respira l'air libre avec bonheur ; mais il était immobilisé par une lassitude affreuse, comme si ses mem-

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bres étaient devenus de plomb. A genoux, Arslan lui soutenait la tête, et Naïk lui baignait le front d'eau fraîche, tandis que Kerjean, debout, déchirait un mouchoir.

— Mes amis, dit-il, merci ; vous m'avez sauvé ; comment, je ne puis le comprendre.

— Pardieu ! c'est Naïk, dit Kerjean, il a deviné que ce rendez-vous, où vous couriez, cachait un guet-apens, et commme il prétendait que rien ne vous en détournerait, nous avions pris le parti de vous suivre de près, pour vous porter secours au moment voulu.

— Hélas ! dit le paria, qui pleurait en essuyant le sang de son maître, nous sommes arrivés bien tard.

— - Suis-je blessé gravement? demanda Bussy, je ne sens plus mon corps, tant je suis brisé de fatigue.

— Non, vous n'avez riçn, dit Kerjean ; beaucoup d'égratignures et de contusions; ce coup au front saigne assez fort, mais n'est pas profond.

Et il s'agenouilla pour panser provisoirement la blessure.

— Nous ne sommes pas encore sortis de cette île maudite ! dit Arslan. Puisque tu as repris tes sens, partons vite.

Bussy se souleva; il aperçut, en effet, 'la blancheur du palais de marbre, et y attacha un regard plein de reconnaissance et de tendresse. Oubliant la trahison, il revoyait, à travers ces murs, la chambre octogonale, aux panneaux d'ivoire, où sa divine ennemie avait .pleuré d'amour sur son cœur. Et il soupira de regret

quand ses amis, le soutenant, lui firent descendre les marches glissantes de la terrasse.

Une masse noire, énorme, au bas des degrés sortait de l'eau.

— Qu'est-ce donc, dit le marquis.

— Votre éléphant, Ganésa, répondit Kerjean, sans lui nous n'aurions pas pu arriver jusqu'à vous, car il n'y avait pas la moindre barque, et hommes ou chevaux, à la nage, eussent été dévorés par les innombrables caïmans qui montent la garde autour de cet aimable palais.

On rappela les hommes en sentinelles aux angles de l'édifice. Bussy les reconnut: c'était l'ancien coq, Jean-Marie, qu'il avait trouvé ivre, un matin, à Ja porte de sa petite maison de Pondichéry, et deux de ces matelots déserteurs, qui étaient maintenant parmi ses volontaires.

Lorsqu'on fut installé sur la plateforme, entouré d'une balustrade, que portait le dos de Ganésa, l'animal, avec précaution, descendit les dernières marches et entra dans l'eau, où il perdit pied tout de suite. Arslan indiqua un point de la rive où il était plus aisé d'aborder, et, tandis que l'éléphant nageait, levant haut sa trompe, que les soldats, adroite et à gauche, déchargeaient leurs mousquets sur les caïmans,— ce qui était un crime, ces animaux étant sacrés, — Bussy se soulevait péniblement pour jeter un dernier regard à l'île muette, dont la blancheur s'effaçait lentement dans la nuit.

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