SON UNIVERSALITÉ
Son principal caractère a été l'universalité. Les démonstrations de joie et de loyauté auxquelles il a donné lieu ne se sont pas manifestées seulement à Londres et dans toutes les villes de l'Angleterre.
Elles n'ont pas seulement embrassé tout l'immense empire colonial, avec ses cités et ses villages. Elles se sont produites jusque
dans les pays étrangers, partout où des groupes de sujets anglais se sont trouvés réunis, sur toutes les terres où la puissante Albion entretient des légations, des ambassades, et des consulats, sur toutes les mers où ses innombrables navires promènent son pavillon.
Si, pendant cette mémorable journée du 22 juin. Sa Majesté a pu laisser voyager son esprit autour du globe, elle a pu voir partout sur le zone immense de mers, d'îles et de continents, qui forme l'empire britannique, un nombre incalculable de navires, de villes, et de villages, pavoises en son honneur, des processions, des illuminations, des feux d'artifices proclamant sa gloire, des centaines de millions d'hommes s'associant à son triomphe, et exal tant son nom.
Si grand et si populeux que fût Londres ce jour-là, il n'offrait qu'une miniature de la fête universelle, un résumé des manifestations de tout l'empire. Mais c'était un résumé complet ; car l'innombrable multi-
tude qui faisait escorte à notre auguste souveraine dans les rues de Londres n'était pas seulement un peuple, c'était une longue suite de peuples et de races, un immense assemblage de nations venues de toutes les contrées de la terre. Et, malgré cette variété de sangs et de couleurs, de croyances et de langues, la grande impératrice pouvait dire en les embrassant du regard :
voilà mon peuple
Ah ! si les vibrants enthousiames d'autrefois ont pu remuer encore son vieux cœur, qu'elle a dû les trouver beaux sous leurs accoutrements multicolores, et sous leurs armes flamboyantes, tous ces corps éblouissants de fantassins, de cavaliers, et d'artilleurs, venus pour l'acclamer, ceux-ci du Bengale, de Tancienne Golconde, ou de la Nouvelle-Zélande, ceux-là des bor.ls du Gange, du Nil, et du Saint-Laurent, les uns de Madras, de Bombay, de Hong-Kong, et les autres de l'île Maurice, de l'Australie, et du Cap de Bonne-Espérance !
Avec quel orgueil légitime elle a dû voir
rangés autour d'elle, tous ces généraux et officiers, aux tuniques brodées d or et de pierres précieuses, aux casques de cuivre et d'acier, aux turbans bariolés et multiformes, ornés de pierreries, aux ceintures d'ivoire niellé d'or, aux armes étincelantes de toutes formes, incrustées de rubis et de diamants !
Et, pendant qu'elle contemplait ce spectacle, elle se disait sans doute : " Là bas, par delà l'Atlantique, et là bas, par delà l'océan Pacifique, et, plus loin, sur les confins les plus reculés de mon immense empire, des manifestations du même genre témoignent de la loyauté et du dévouement de mes sujets ! "
Et, pendant qu'elle se parlait ainsi à ellemême, les fils télégraphiques parlaient à travers les continents et les mers, publiant sa gloire ; et des milliers de journaux répétaient partout son nom, et répandaient au loin le bruit de sa renommée, et les témoignages universels de sa souveraineté !
N'est-ce pas l'apogée de la gloire humaine ?
Sans doute la vraie gloire, la gloire complète, n'est pas de ce monde. C'est pourqupi les anges qui planaient sur Tétable de Bethléem n'ont promis que la " paix aux hommes de bonne volonté " et la " gloire à Dieu seul"
Mais de pâles reflets de cette gloire descendent de temps en temps parmi les hommes, et illuminent les fronts choisis.
Or, notre souveraine est du nombre de ces rares élus. Parmi les maîtres de ce monde, il en est peu qui aient reçu du ciel dans une aussi large mesure la paix promise aux bonnes volontés, et ce reflet de gloire dont le foyer est au ciel.
C'est en vain que Ton chercherait parmi les grands souverains des siècles passés, et parmi les demi-dieux antiques, l'exemple d'une pareille fortune et d'une apothéose plus éclatante et plus universelle.
Cette universalité s'est manifestée encore sous une autre forme.
Toutes les classes de la nation ont pris part à la fête. Aucune d'elles ne fut sa-
crifiée au plaisir des autres. Aucun malheur n*est venu troubler rallégresse générale. Aucune tache de sang n'a souillé ce triomphe du souverain, par ce qu'il était aussi le triomphe du peuple.
Quand la Rome antique accordait un triomphe à ses empereurs ou à ses généraux vainqueurs, ils traînaient derrière leurs chars des vaincus chargés de fers et des multitudes vouées à l'esclavage, qui pleuraient et maudissaient.
Quand à Paris, en 1871, l'empereur d'Allemagne et son armée victorieuse descendaient, au bruit des fanfares éclatantes, la voie triomphale des Champs-Elysées, ils piétinaient sur le corps mutilé d'un grand peuple, et c'est au millieu d'un silence de mort, fait de douleur et de désespoir, que les tambours battaient. Mais ici aucune des calamités de la guerre ne se mêlait à la joie universelle. Il n'y avait dans le coi-tège triomphal ni vaincus enchaînés, ni veuves en deuil, ni enfants orphelins.
Nationnaux et étrangers, sujets et prin-
— sénés, petits -et grands, . pauvres * et riches, étaient conviés à la fête. Et, comme les pauvres, pouvaient être empêchés de se réjouir par leur dénûment, on leur fit une place au banquet national. De grands dioers furent organisés, et préparés pour eux, dans tous les coins de Londres, dans toutes les villes voisines, et jusque dans les plus humbles villages.
C'était la princesse de Galles qui s'était chargée de ce soin. Dans plusieurs des quartiers de Londres, elle est allée ellemême visiter ses hôtes, pour s'assurer que ses ordres étaient bien exécutés.
Les enfants, les vieillards, les infirmes, furent groupés en divers endroits de la cité et des environs, et non seulement ils ont pu y déguster un bon dîner, mais on leur a distribué des paniers contenant des provisions pour le lendemain. Il va sans dire que toutes les grandes industries, et les administrations du service public, ont chômé pendant la fête, et que tous les
ouvriers, les employés et serviteurs, ont eu leur jour de congé.
En même temps, des pique-niques étaient organisés pour les enfants dans toutes les petites villes et les villages, autour de Londres, et après les avoir nourris et amusés on leur a distribué des médailles comraémoratives du Jubilé.
Plus d*un demi-million de pauvres et d'enfants ont pu ainsi prendre part à la fête, et se réjouir avec leur Souveraine.