LES COLONIAUX
Nous avons déjà montré en parlant des caractères du Jubilé quel rôle important les coloniaux y ont joué. Le Canada avait droit au premier rang dans toutes ces grandes et belles manifestations, et il lui a été invariablement accordé.
Mais notre récit ne serait pas complet si nous n'ajoutions pas quelques lignes au sujet des fêtes brillantes et variées données en rhonneur des Coloniaux.
Naturellement les banquets n ont pas manqué : et les journaux ont mentionné spécialement celui de S. A. R. le prince de Galles, celui du Lord Maire de Londres, celui de la magistrature et du barreau à Lincoln s Inn Hall, celui de Fishmongers' Hall, donné par la célèbre corporation du même nom, et plusieurs autres offerts par les hommes les plus haut placés dans Taristocratie anglaise.
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Quand les Coloniaux allèrent à la grdndc revue navale, raniifaulé, le maire, la corporation, et le publie de Portsiiiouth rivalisèrent d'empressement pour les recevoir.
A Londres, cjuand les banquets et les bals lêtar donnaient du répit, on les invitait aii théâtre. C'est ain^i qu'on les vit Au Lyceum, au Critérion, au Gurriek, et dans quelques autres où des loges éttiient mises à. leur disposition.
Les réceptions les plus cordiales leur furent données par divers corps militaires, et par l'Honorable Compacrnîe d'Artillerie.
Les directeurs du Palais de Cristal les invitèrent aussi à une grande fête de nuit : malheureusement nos militaires éttiient déjà en route pour le Canada quand cette fête eut Heu.
Le 3 juillet, Sa Majesté voulut donner aux troupcis coloniates une dernière marque de sa faveur;'eh leur faisant distribiàèr des médaili'es coiémémoratives de stm Jubilé et de stAx long r^gtie.
La cérémonie eut lieu dans les jardins spacieux du palais de Buckinghara, sur la vaste pelouse qui s'étend de la. terrasse du palais jusqu'au lac, et que toute une forêt entoure et ombrage. Le touriste qui passe en face du palais ne soupçonne pas qu'il y a là d'immenses jardins et tout un parc dans le centre le plus aristocratique de la grande ville.
Les troupes coloniales comptant environ mille hommes, étaient rangées sur deux lignes en forme de P grec, faisant face à la terrasse du palais. Nos Dragons Royaux, nos Hussards, nos batteries, notre infanterie, notre Police montée du Nord-Ouest y étaient représentés ; et à côté d'eux figuraient la Police montée du Cap, les Zaptichs de l'île de Chypre, les lanciers et les carabiniers à cheval de la Nouvelle-Galles du Sud, les Maoris de la Nouvelle-Zélande,, les Dyaks de Bornéo, les superbes Sykhs, les Zouaves des Indes, etc., etc.
La variété des types et des uniformes de ces différents détachements militaires
offraient un coup d œil des plus pittoresques. Mais en face un autre groupe attirait encore plus Tattention : c'étaient les premiers ministres coloniaux, avec leurs femmes et plusieurs officiers supérieurs de Tannée.
Vers onze heures, le prince de Galles, précédé du colonel Herbert et du capitaine McNeill, et suivi d'un brillant état-major, fit l'inspection en passant dans les rangs.
Puis il alla se placer en avant de la terrasse, sous un arbre où étaient dépostes des caisses contenant les médailles ; et les officiers d'abord, puis les soldats, défilèrent un à un devant Son Altesse, et reçurent de ses mains, les soldats, des médailles de bronze, et les officiers des médailles d'argent. Chaque médaille, placée dans un étui en cuir doublé de satin blanc, porte en relief sur une face, le buste de Sa Majesté, et sur l'autre cette inscription : " En souvenir de la 60ième année du règne de la Reine Victoria, 20 juin 1897 ".
Tous ces militaires paraissaient impas-
sibles, et saluaient solennellemont le prince, en arrivant à lui et en le quittant, chacun en levant son arme ; mais les cœurs battaient dans les poitrines que ces médailles a laient décor r, et Taccueil que leur faisait S. A. R. était remarquable de coi'dialité eb de grâce.
Immédiatement après cette imposante et touchante cérémonie, le même jour, le Ncdional Libéral Club donnait un déjeuner aux premiers ministres coloniaux, et aux libéraux. Trois cents convives y prirent place. Ce ne fut pas seulement un repas joyeux, mais une fête d'éloquence à laquelle prirent part Sir Wilfrid Laurier, Sir William Harcourt et Lord Roseberry.
Sir Wilfrid Laurier répondit à la santé :
• Nos hôtes, les Premiers." proposée en termes aimables par le Président, Lord Carirington. La parole facile et élégante de notre Premier fut très applau«lie.
Sir William Hai court lit un remarquable discours en réponse à la santé du Parlement britannique, et revendiqua pour le parti
liber 1 une large part des progrès réalisés par les colonies.
Lord Rosebc rry fut étincelant de verve et d'esprit. On dit généralement qu'il est le plus brillant orateur de banquet qu'il y ait en Angleterre.
Cette journée, déjà si bien remplie, n'était pas finie : mais elle était la dernière des fêtes joyeuses de nos troupes. L'heure du départ allait sonner.
Vers le soir, nos militaires se diriç^èrent vers la gare Euston, accompagnés de plusieurs fanfares, et d'autres troupes coloniales, et salués par les acclamations de milliers de spectateurs.
Un train spécial les y attendait et les transporta à Liverpool. Là, une foule enthousiaste couvrait les quais, quand ils montèrent à bord du " Scotsman " ; et ur^ corps d'artilleur.'^, avec sa fanfare, vint leur dire adieu, et leur souhaiter bon voyage.
Mai.s| les fêtes continuèrent pour les Coloniaux restés à Londres.
Les réceptions privées succédèrent aux réceptions publiques ; et non seulement nous ne saurions pas les décrire convenablement, mais nous ne pouvons pas même en publier une liste complète.
Mentionnons, entre autres, celles de la duchesse d'Abercorn à Hampden House, de Sir Henry Irving au Lyceum Théâtre, et le gardcn party du duc et de la duchesse de Devonshire.
Rappelons encore parmi les plus brillantes de Londres, auxquelles il nous a été donné d'assister, la somptueuse réception du marquis de Lansdowne dans sa résidence princière de Berkeley Square, et celle de Lord Strathcoina à l'Institut Impérial.
Après les réceptions de Londres vinrent celles des châteaux environnants. C'est ainsi que les Premiers coloniaux furent reçus et fêtés à Chcster par le maire de la ville, à Hawarden par le Grand Vieillard Gladstone, et à Llanrwit par Lord Càrxington.
Le 7 juillet, c'est au château de Windsor qu'ils étaient invités avec leurs femmes par Sa Majesté.
Des officiers du château les attendaient à la gare un peu avant midi, et ils les conduisirent d'abord au palais Quelques instants après, on leur fit faire une proT menade à travers le parc et les jardins, jusqu'au mausolée de Frogmore, élevé sur la tombe du prince Consort, puis h la résidence du prince Christian.
Le temps était ravissant, et les visiteurs purent admirer à loisir les alentours de la royale demeure.
Revenus au palais, ils visitèrent les chapelles et le cloître, et furent ensuite introduits dans une des salles du château, où le duc de Devonshire, président du Conseil Privé, M. Chamberlain, secrétaire des oolonies, et plusieurs autres membres du Conseil vinrent les rejoindre.
A deux heures P. M. un somptueux déjeûner leur fut servi dans la salle Saint-»
Georges , et, après le déjeûner, Sa Majesté,
accompagnée du duc de Connatighfc, du grand duc de Hesse, de la princesse dé Battenbcrg et d'autres membres de la famille royale les reçut dans le gnnd salon blanc.
Des adresses furent alors présentées à JSa Majesté par Sir Wilfrid Laurier dii nom <lu Parlement du Canada, et des villes de Montréal et de Toronto — et par les autires ministres coloniaux aux noms de leurs gouvernements respectifs. Lady Turner et Lady Forrest lurent aussi des adresses à ]a reine de la part des femmes d'Australie.
Sa Majesté répondit gracieusement à toutes ces adresses ; et les Premiei^s coloniaux furent ensuite assermentés comme membres du Conseil Privé de Sa Majesté.
Il était près de cinq heures quand ils reprirent la route de la métropole, encliàlntés de ce qu'ils avaient vu, et du gracieux accueil de leur grande souveraine.
Longtemps sans doute ils garderont le souvenir de ces fêtes incomparables aijtxquelles ils ont été mêlés, et l'esquisse que
nous venons d en faire devra avoir pour eux un charme particulier.
Mais il nous semble qu'elle aura aussi de rintérêt pour tous nos compatriotes, parce que l'événement que nous avons raconté et décrit devra occuper une place importante dans notre histoire.
C'était la première fois que le Canada était appelé à jouer un rôle sur un grand théâtre où figuraient toutes les puissances européennes, et tous ceux qui voudront rendre justice à notre premier ministre devront reconnaître que ce rôle a été bien rempli.
Jusqu'au jour de ce mémorable évèn> ment, le Canada n'était guère connu parmi . les peuples nombreux qui s'y sont fait représenter; mais ils ne peuvent plus l'ignorer après tout le bruit fait autour de son nom pendant ces fêtes.
Si l'Angleterre était la reine de ce grand rassemblement de peuples, les Etats coloniaux en étaient les princes ; or, dans cette cour princière de l'Empire britan-
DÎque, le Canada ôcc jpait la première place, et parmi les premiers ministres coloniaux Sir Wiifrid Laurier brillait au premiep rang.
Après Sa Majesté, sur laquelle tous les regards étaient naturellement fixés, il a peut-être été l'homme qui a le plus attiré l'attention publique dans les nombreuses manifestations où il a représenté son pays.
Partout où sa présence était requise, il a su occuper la place d'honneur qui lui était assignée, et remplir la tâche qui lui était confiée, avec la dignité, la correction et le tact que les circonstances exigeaient.
Il a su plaire à tous par sa distinction pleine de réserve, par sa remarquable intelligence, par l'amabilité de ses manières, et par sa bonne humeur toute française corrigeant agréablement son flegme britannique.
Tous les hommes marquants et les plus haut placés de TAngleterre n'ont pas seulement voulu le voir, ils ont voulu Tentendre,
et dans maintes occasions ils Tont forcé à prendre la parole.
Certes, il a parlé la plupart du temps dans les circonstances les plus désavantageuses, improvisant presque toujours (car le tourbillon des fêtes ne lui laissait pas un inst^mt pour se recueillir) et s'adressant à des auditoires dont il ignorait les goûts, les idées et les sentiments.
Aussi croyons-nous, sans Tavoir entendu, et daprès le seul rapport des journaux, qu il n'a pas été dans ces diverses circonstances aussi éloquent qu'il a coutume de
I être, quand il s'adresse à ses compatriotes.
II nétait pas possible qu'il en fût autrement ; et nous sommes d'avis que c'est un tour de force d'avoir pu parler ainsi forcément à temps et à contre-temps, et mériter les applaudissements et les éloges de ses auditeurs.
Ses compatriotes ont donc raison d'être fiers de lui ; car il a fait honneur à sa rdce et à son pays.
Ajoutons que le thème favori de ses dis-
cours était Téloge du Canada et des Canadi^SL II l'a fait partout avec la chaleur d!i|n patriptisme ardent, et de manière à prouver sa confiance absolue dans notre avenir national.
Je lui sais gré tout particulièrement d Savoir prononcé cette parole, au banquet que lui ont donné les amis du Canada à Paris : .
" Paris est la plus belle de toutes les villes ! Mais Paris avec toutes ses beautés ne parlé pas à mon âme comme le rocher de Québec ! "
Cette parole n'est pas seulement agréable à nos oreilles québecquoises : elle est Texpression vraie et imagée du sentiment national chez les Canadiens-Français.
Quand ceux qui voyagent, ou qui vivent à rétranger, songent au pays natal, ot veulent en évoquer le. cher souvenir, c'est l'image de Québec qu'ils voient passer devant les yeux de leur imagination.
Et tous les étrangers, Européens et Américains, qui visitent le Canada en rempor-
— notent cette même image profondément gravée dans leur souvenir : Le rocher àe Québec, baignant seô pieds dans le grand fleuve, et sa tête dans les nuages, portant une forteresse sur ses épaules, et à ses flancs accrochés ses pittoresques édifices symbolisant tout ce qui constitue la nationalité!
Voilà le tableau idéal qui parle à Tâmg canadienne et dans lequel Sir Wilf rid a eu raison de montrer le Canada.
l'avenir des coloxies.
Les fêtes mémorables que nous venoàs de décrire ayant mis en relief Timportance toujours grandissante des colonies, on s'est demandé tout naturellement quel avenir attend ces vaste? dépendances de TEtnpire britannique.
Dans les journaux, dans les chifo3 politiques, dans les banquets où des hotnmés
d'Etat ont pris la parole, la question a été posée et discutée. Diverses solutions ont été proposées, et les penseurs ont plongé des regards plus ou moins prophétiques dans nos destinées futures.
Parmi les discours de Sir Wilfrid Laurier en Angleterre le plus important peutêtre est celui qu'il a prononcé dans une réunion du Parti Colonial de la Chambi:o des Communes, présidée par Sir tUharles Dilke.
Si le rapport qu'en ont fait les journaux est exact, Sir Wilfrid y aurait annoncé, comme devant s'imposer dans un avenir plus ou moins rapproché, la représentation directe des colonies dans le Parlement Ini- . périal.
Il, aurait soutenu que l'unité de l'Empire exige un changement dans les relations
-parlementaires entre la mère-patrie et les colonies ; qu'il devrait exister Un grand Conseil nationçdy ou un parlement fédéral,
. impérial de fait comme il l'est de nom ; et que cette représentation coloniale, dont
rorgani.«ation serait peut-être difficile aujourd'hui, deviendra facile et simple quand l'Australie et l'Afrique du Sud auront formé des confédérations comme le Canada.
Quelques jours après, au banquet donné aux Premiers coloniaux par l'Honorable Compagnie des marchands de poisson (Fishviovgeris) Sir Wilf rid donna une autre forme à î-es idées. Il déclara qu*il n'aimait pas le nom de colonie ; que ce nom impliquait chez les habitants de la m ère- patrie Uîie supériorité à laquelle ils ne prétendaient pas, et que le temps était proche où ce mot serait remplacé par un autre . . .
Que les Canadiens étaient satisfaits de leurs relations présentes avec la mèrepatrie, mais que dans un avenir prochain ils demanderaient quelque chose de plus à l'Angleterre.
Au banquet du Club Libéral National, (Libéral National Club), Sir Wilf rid avait déjà dit : qu'il croyait à l'existence future d'un Parlement britannique agrandi {a parlianient of Greater Britain).
Ces expressions diverses, tombées de la bouche de notre Premier Ministre, sont graves, et elles soulèvent un grave et difficile problême.
Faut-il y voir un programme défini, ou seulement de vagues aspirations vers des changements possibles et lointains ? — La seconde hypothèse nous parait la plus vraisemblable ; car il serait prématuré dans la situation actuelle des colonies, qui est satisfaisante pour tous, d'engager l'avenir inconnu dans les termes d'un programme déterminé.
Pour notre part, nous n avons pas Tintention de chercher la solution de l'obscur problême de l'avenir colonial. Nous vouiQna seulement indiquer les difficultés de ; celle qu'on a vaguement proposée. ;
. Tout le monde semble reconnaître que 1« statu quo est pleinement satisfaisant ; et ' je ne sache pa« que ni les colonies ni la ' noièÉre-patrie s'en plaignent. >
Mais tout le monde reconnaît aussi que '
cet état de choses ne saurait durer toujours ; et les hommes politiques anglais et coloniaux se préoccupent naturellement de ce qui pourra suivre.
Dans le discours, dont nous avons cité quelques phrases, Lord Salisbury disait en parlant de l'empire colonial : " Nous faisons une grande expérience, une expérience qui n'a jamais réussi chez les autres peuples."
Cette parole de Téminent homme d'Etat a besoin d'explications. Le régime colonial n'a pas été un succès chez les Français, et chez quelques autres peuples. Mais il a été un succès remarquable, et qui a duré plusieurs siècles dans l'empire romain.
Sans doute, il a pris fin, comme toutes les institutions humaines; mais il a fini avec l'empire lui-même, et c'est quand Rome est tombée, victime de sa corruption et de ses abominations, que ses colonies sont devenues des nations.
Au point de vue exclusivement politique, Borne avait admirablement organisé son
système colonial, et ses nombreuses provinces lui étaient très attachées.
Tout autour de lu Méditerranée, depuis la Syrie et la Grèce jusqu'à TEspagne et l'Angleterre, alors nommée la Bretagne, sur la côte Africaine et jusqu'aux bords du Rhin, elle a posé lé pendant longtemps des colonies florissantes qui se disaient hères d'être romaines.
Et ce n'est pas par la force des armes qu'elle les gardait, mais par les bienfaits de la liberté et de sa civilisation. Elle leur laissait dans une large mesure cette liberté administrative que la France n'a jamais su donner à ses colonies ; et en retour du tribut qu'elles lui payaient elle leur construisait des routes admirables, des ponts <^ui subsistent encore en divers pays, des temples, des arènes, des théâtres, des thermes, des villes entières, faites à l'image de Rome.
Evidemment nous, chrétieens, savons tout ce qu'il y avait de pernideu.K dans ces bienfaits de la civilisation païenne. Mais
ce vice était inhérent au paganisme, et quoiqu'il dût produire les fruits les plus funestes, et attirer le châtiment des Barbares, il n'en est pas moins vrai qu'au point de vue païen la politique coloniale de Rome fut très habile, et longtemps couronnée de succès.
L'Espagne fut aussi une grande puissance coloniale, et elle a gardé ses colonies pendant plus de trois siècles. Mais elle a commis vis-à-vis d'elles la même faute que la France: elle ne leur a pas donné la liberté dont elles avaient besoin pour se , développer et grandir, et c'est pour cela qu'elle les a perdues.
L'Angleterre a oompris les leçons du passé sous ce rapport ; et elle s'efforce de faire mieux que la France, mieux que l'Espagne, mieux que l'ancienne Rome.
Son empire colonial est le plus vaste qui ^ait jamais existé. Il s'étend à travers les mers et les continents comme une immense ceinture autour du globe.
Son organisation est toute différente du régime colonial français qui est essentiellement centralisateur et autoritaire. Elle ressemble plutôt à celle de l'ancienne Rome.
Comme celle-ci, elle respecte, au moins dans une large mesure, la liberté, les mœurs, le culte et les lois de ses peuples coloniaux.
Comme Rome, qui avait un Préteur des étrangers jugeant les habitants des colonies suivant leurs lois nationales, Londres a son Conseil Privé qui nous juge d'après nos lois françaises et canadiennes, et qui juge les Indiens selon les lois de Manou.
Mais il y a entre l'Angleterre et Rome, au point de vue de leur politique coloniale deux différences fondamentales.
Comme nous l'avons dit plus haut la civilisation païenne que Rome donnait à ses colonies portait en elle-même un germe de mort, tandisque l'Angleterre porte aux nations africaines et asiatiques la civilisation chrétienne qui éclaire, assainit et revivifie.
En outre, elle donne à ses colonies une mesure de liberté politique que Rome n'auritit jamais cru possible. Les Coloniaux britanniques se gouvernent eux-mêmes, avec une indépendance qu'on peut dire complète à Tintérieur.
Comme le disait très bien Sir Wilfrid, dans un des di-cours qu'il a prononcés à Paris : " Le lien qui nous attache à la Grande-Bretagne n'est pas un lien imposé par la force ; c'est un lien maintenu par l'affection et la gratitude — par la gratitude pour la grande nation qui protège à la fois nos intérêts et notre liberté."
Dans ces conditions, le régime colonial anglais devrait durer plus longtemps que ceux dont nous venons de parler, et qui sont des choses du passé.
Mais il ne faut pas perdre de vue que la vie des peuples n'est plus la même qu'autrefois ; que leurs développements et leurs progrès sont an jourd hui bien plus rapides que jadis ; qu'ils arrivent bien plus tôt à l'âge adulte ; or l'âge adulte marque gêné-
raleinent la transition du régime colonial à rindépendance.
L'évolution des peuples est d'ailleurs la grande loi de l'histoire, et rien ne peut enrayer ses transformations. Nulle force humaine ne peut empêcher un petit peuple de grandir, dès qu'il possèle quelque vitalité, un territoire étendu, et des richesses naturelles à exploiter.
L'agrandissement du Canada est donc un des événements les plus certains de l'avenir, et les pronostics de sa gran leur future sont visibles aux yeux de tous.
Mais par quelles phases passerons-nous avant d'arriver à cet avenir glorieux ?
Verrons-nous un régime colonial d'un nouveau genre, avant que les colonies ne forment des nations indépendantes ?
Voilà le point obscur.
On parle de fédération impériale. Mais une fédération n'exigerait-elle pas l'abandon par les colonies d'une part plus ou moins étendue de leur autonomie ? Or, le
Canada serai t-il disposé ,à ftiire les con- ^ cessions nécessaires sous ce rapport ?
Il s'e^t formé et |dével9pp;é dans notre . population un ssentimeat iiation^l très prononcé Ce sentiment national s'açcpminodçraitîil .rl'up jPiaçte féJiral qui le , diminuerait ou ).e; mettrait en péril ?
Dans son discours au banquet duiLord Maire de Londres, Sir Wilfrid disait, avec avec cette fière. allure, qui n exclut j pas la loyauté • "Nous sommes une nation."
C«st en effet notre prétention d'être une nation, quoique nous ne possédions qu'une demi-souveraineté.
Mais quelle nation sommes-nous ? Nous sommes bien des sujets anglais; mais nous ne sommes pas la nation anglaise. Nous en faisons partie cependant ; mais ce n'est pas Sa Majesté, ni son ministère qui nous gouvernent. Nous avons la souveraineté intérieure, et c est pourquoi nous prétendons déjà être une nation.
Or cette souveraineté devra s'élargir
au lieu de se rétrécir dans un avenir plus ou moins éloigné, jusqu'à ce <jue nous devenions indépendants de jure, comme nous le sommes de facto dans une mesure satisfaisante.
Voilà le sentiment national dont Texistence est incontestable en Canada, et qui nourrit de hautes aspirations. Serait-il sage de proposer au peuple d y renoncer ?
S'ins doute, nous désirons tous voir la mère- patrie grandir ; et quand ses hommes d'Etat parlent d'une Angleterre agrandie, a greater England, nous entendons les nôtres avec plaisir faire écho à ce sentiment patriotique.
Mais nous ne voudrions pas d'un agrandissement accompli par l'absorption ou l'effacement de l'autonomie coloniale.
Quand donc on parle de l'unité de rEmpire, et de représentation coloniale dans un parlement britannique agrandi, on se demande naturellement quelle pourrait être la forme de l'union projetée, et bien des difficultés surgissent.
. — aST.- Xoq s^uleincnt,Ia:^upprQ$&ion.uiêmp partiolle.de l'îaïUtQnpmie flolçnialp rcnçoiitirerait ,unQ :yi,ve opp^J^itipri ; niais ; les législatures ,,pi*o.vinci(ilc§ eUes-mêiiie.s. ne. renonceraient ...pas yolont^er?^ à leurs, at^rjl-ïiitiçns.
Serait-il question de, fpp,ueî:.un, gra^nJ Ç.opseil National, en dehors du Parleinent Itt>périal, avec. une jurisdiçtjon particulière?, .Mais ç|*9iti-:Qn^ fiS^Q l'ï» Chambre des Ço|UiuiUOes ,et la Çhauibre des Ï4ords aban- .,<lQnn,erjjjen^ leurs, attributipns sur des inatjères. tVintérêt gçnép» 1 ?
^iMiiJs supposons une jnssliti^tion de ce genre jétablie n'enbrainerait-eile pas .des . charges ?
La luère-patrie ne dirait-elJe pas aux colonies: "si vous prenez part au.gouver- ,nem.ent de nies affaires, intérieures, vous . aurez à, payer . yptrcpa^rt djmppts ; et si .c'est dans,n)es rejetions ext/é^rieurçs .que ypps vpfilez.il^t^-p'e^ir vpus devrez .cpr^tri - ^.b.uerau $ou,tien de rar^née et jjde, Jî\,nja- .rine""? " " . . ^^ .<-.•
; Jjodroifcidfi représent«»tiQnervtmine Ivpbli-
gation de Timpôt, comme le paiement de rimpôt donne droit à la représentation,
Nous ne faisons qu'indiquer quelquesunes des difficultés que pourraient faire naître des modifications constitutionnelles du régime colonial.
Nous ne disons pas qu'elles sont insolubles. Nous ne soutenons pus non plus que des relations plus étroites ne puissent pas être établies entre les colonies et la mère-patrie, et que celle-ci ne puisse pas élargir encore le champ des attributions et des libertés coloniales. Nous constatons seulement que le problême est posé, qu'il est compliqué et qu'il sera, tôt ou tard, pour nos hommes politiques un grave sujet d'étude.
Les monnaies anglaises donnent à notre souveraine le titre de Reine des Bretagnes, Regina Britanniarum. Les différentes contrées qui forment l'Empire britannique sont donc autant de Bretagnes. La première, mère des autres, est surnommée la Grande Buetagne ; mais ses filles sont, au
physique, bien plus grandes que leur mère, et il n'est pas téméraire de prédire qu'elles vont devenir des puissances et jouer un rôle important dans le monde.
Pour le moment, elles sont des colonies libres dans TEmpire libre, sous une seule Reine-Impératrice, et cette formule est assez large pour ne pas gêner leur essor.
Si des modifications deviennent nécessaires, elles se. feront graduellement, d'une façon insensible, et probablement sans pacte écrit.
Les constitutions non écrites sont les plus élastiques et les plus favorables au développement normal des peuples, et au progrès régulier de la civilisation.