‹ La reine Victoria et son jubilé [microforme]Chapitre 4 sur 28 · RÉPONSE · texte numérisé non relu

RÉPONSE

Cher monsieur le juge.

Vous me faites trop d'honneur, et peutêtre devrais-je le refuser. Mais le puis-je vraiment ?

Dans votre dédicace si gracieuse vous associez mon nom à celui de la grande souveraine qu'il a été donné à mon mari de représenter pendant plus de cinq ans dans ce beau Canada, et spécialement pendant Vheureuse année de son jubilé de diamant ! Et vous nous faites Vamitié de rappeler à la génération présente, comme aux générations futures, ce lien dont nous et notre famille avons raison d'être si fiers, et qui nous unit à Sa Majesté,

La Reine, il n'y en a qu'une pour nous !

Et ce titre n^ désignera qu'Elle pour nous, à jwinais ! Elle dont le règne a vu changer la vie de ce siècle et la face de ce monde !

Elle, qui Reine et Impératrice de près d'un quart du globe a compris que le sceptre de Vamour est encore plus fort que celui de la puissance matérielle !

Cest là son vrai triomphe du jubilé d* avoir vu tous les cœurs de son vaste empire proclamer leur assujettissement à son joug formé d* affection et de dévouement.

Et si Von cherchait dans toute Uétendue de ses im^menses domaines les cœurs qui lui sont les plus dévoués, on n'en trouverait nulle part de plus loyaux et de plus fidèles qu en Canada,

Bientôt nous retournerons rendre compte de notre mission à Sa Majesté, et nous nous ferons un devoir de lui dire combien

ce pays est beau, et avec quelle sécurité elle peut compter sur la loyauté et le sincère attachement des Canadiens^et nommément des Canadiens-Français.

Il nous fait bien plaisir que ce soit vous, mon cher juge, orateur et poète, qui preniez le soin de rappeler le lien qui s'est formé entre la Reine, le Canada et nous, et d'en perpétuer le souvenir dans un livre qui ne périra pas.

Veuillez bien agréer l'expression de mes meilleurs vœux et de mon amitié très sincère.

IbHBEL AbEHDEEN.

Ottawa f septembre 1898.

ments parmi les hommes les plus forts qu'elle puisse mettre en mouvement; et c'est ce qu'elle doit faire. Mais en dépit de toutes ces précautions, sa prudence et sa sao^esse se trouvent souvent en défaut : l'œuvre qu'elle avait en vue est manquée.

La sagesse divine, au contraire, semble mépriser toutes les habiletés des pouvoirs humains. Elle se joue des calculs et des combinaisons de l'expérience et du génie, et quand l'heure est venue d'accomplir un grand œuvre, elle choisit ses ouvriers parmi ceux qui semblent les plus faibles et les moins propres à cette grande mission.

Sans doute, en agissant ainsi, Dieu veut que les hommes reconnaissent son action, et se disent : Le doigt divin est ici L'histoire est remplie de ces événements, où les plans les mieux conçus de la politique humaine sont déjoués, et où l'action providentielle se manifeste visiblement.

Ces réflexions me sont suggérées par le règne de notre grande Souveraine

Sans doute, il n'y a eu dans son accession

— là —

au trône, auctin de ces événements prodigieux qui révèlent évidemment l'intervention directe et immédiate de la Providence.

Il n*y a eu aucune dérocçation aux lois, et à la marche logique des événements. Ils ont suivi leurs cours naturel, et c'est en vertu de la constitution anglaise, qu'on a vu, en 1887, monter sur le trône d'Angleterre une enfant, une jeune fille de dixhuit an«, sans expérience et sans autre prestige personnel que celui de sa naissance.

Et cependant, il faut le reconnaître, son accession au trône d'Angleterre ne rentrait pas dans les prévisions ordinaires.

George IV avait six frères, et le duc de Kent, le père de Notre Souveraine, n'était que le troisième. Le duc d'York et le duc de Clarence étaient ses aînés.

Pour que cette nièce du roi pût arriver au trône, il fallait donc que ces deux derniers princes mourussent avant l'âge, et sans enfants, et que son propre père, jeune encore, et d'une santé robuste, fût ravi à son àflfecti(m, par une mort tout à fait prématurée.

Rien ne pouvait faire prévoir que la petite fille, née en 1819, au palais de Keasington, fût jamais appelée au trône, suivant Tordre dynastique.

Mais rimprévu est précisément un des jeux de la Providence.

Par une série de ces événements, que nous appelons accidentels, tous ceux qui devaient recueillir la succession monarchique d'Angleterre disparurent prém^turéinent.

Le duc de K^nt, auquel une vigueur peu commune et une vie régulière promettaient de longues années, rentra d'une promenade par un jour de pluie, et fut soudainement pris de frisson. Son médecin lui lit subir une saignée copieuse, selon la mode du temps, et quelques jours rprès, le pauvre prince mourut, laissant une orpheline au berceau et une veuve inconsolée. (1)

(1) Il va sans dire que nous empruntons aux historiens les faits et documents historiques qui font la matière de cet éloge. Nous avons surtout

Dans les années qui suivirent, la mort parut s*acharner à la dynastie royale.

Le due de Clarenee, qui avait plusieurs enfants, les vit mourir les uns après les autres.

En 1827, le duc d'York mourut à son tour sans avoir recueilli Théritage royal ; car George IV vivait encore. Et dix ans après, c'était le duc de Clarenee, devenu Guillaume IV, qui passait de vie à trépas, sans postérité.

La pi incesse Victoria venait d avoir 18 ans, justement Tâge requis par la constitution pour monter sur le trône.

Son avènement renversait bien des prévisions, et créait naturellement des alarmes. L'Angleterre traversait une époque critique, et ses ennemis durent se réjouir de

puisé dans le grand ouvrage de M. Castell Hopkins " Queen Victoria, her life and reign " publié à Toronto, en 1896, par Bradley Garretson Company.

voir une jeune fiile, sortant à peine de l'enfance, prendre en mains les rênes du pouvoir suprême, et devenir à la fois la tête de l'Eglise d'Angleterre et le chef de TEtat.

Les alarmistes voyaient dans cet avènement un signe avant-coureur de la déchéance nationale. Le sceptre était changé en quenouille, et la fière Albion revêtait les traits d'une vierge frêle, incapable de manier l'épée, comme de porter un sceptre, trop lourd pour sa main, et une couronne trop large pour son front !

Et cependant, quel démenti les événements ont donné à ces prévisions alarmantes de la raison humaine ! Quel règne fut plus grand, plus glorieux, et plus heureux pour son peuple que celui de cette femme qui a été pendant soixante ans l'incarnation de sa patrie !

Quand lord Melbourne et le duc de Wellington, debout au chevet du lit où Guillaume IV expirait, regardaient l'avenir avec anxiété, il semble que Dieu leur ait tenu ce langage :

" Vous croyez que ce sont les hommes seuls qui dirigent les événements de ce monde ? Vous croyez que le sort des nations dépend uniquement de la puissance personnelle des princes ou de leurs ministres, et que Dieu se désintéresse de l'avenir de l'humanité ? Méditez donc les grandes leçons que je vous ai données durant ce siècle !

" Quel homme eut jamais une puissance personnelle plus grande que Napoléon Bonaparte ? Et cependant, n'avez- vous pus vu avec quelle facilité j'ai brisé cette puissance, et par quels coups imprévus j'ai amené ce prodigieux instrument de mes desseins à se remettre lui-même entre vos mains ?

" Eh ! bien, maintenant, admirez le contraste de mes leçons :

" C'est à une jeune fille que je vais confier le sceptre de l'Angleterre ; c'est à ce sexe que vous regardez comme l'incarnation de la faiblesse et de l'inconstance, à la donna mobile^ que je vais communiquer la

force et la stabilité ; et parmi les trônes renversés, les dynasties déchues, et les souverains proscrits, je vous la montrerai seule debout, comuie la vivante incarnation du pouvoir assis sur ma souveraineté toute puissante ! "

Est-ce que je me trompe ? Et ce langage que je prête à Dieu est-il vraiment téméraire ?

Montrez-moi donc durant ce siècle et même dans les siècles passés, plus de puissance, ]»lus de gloire, et plus de stable grandeur accumulées sur une seule tête !

Fortune inouïe que les revers n'empêchent pns de grandir I Majesté inviolée que le temps ne be lasse pas de respecter, et que la souveraineté du peuple, ordinairement si mobile, entoure depuis soixante ans de ses hommages et de sa vénération !

Le XIXème siècle a été le plus fécond en merveilles dont l'histoire fasse mention, et c'est la gloire de notre auguste souveraine d'être l'une de ces merveilles.

Elle compte aujourd'hui près de quatre

cent millions de sujets ! Son royaume embrasse un quart de la surface terrestre !

Son règne couvre une période de soixante années, et il n est pas fini !

Dans un siècle où tant de trônes séculaires chancellent, où Ton a vu crouler les pouvoirs établis les plus antiques et les plus vénérables, elle a maintenu dans la stabilité et dans la paix intérieure les saines institutions du passé et les glorieuses traditions des ancêtres.

Cherchez ailleurs et montrez-moi une reine, ou un roi, une impératrice ou un empereur, dont le règne soit comparable au sien !

Assise depuis soixante ans sur l'un des trônes les plus puissants de ce monde, elle regarde d'un œil tranquille défiler à ses pieds les événements et les hommes, comme les grandes vagues de TOcéan qui baigne son Isle.

A mesure que les années se sont déroulées devant elle comme dans un vaste panorama de tableaux vivants, elle a vu

son empire s'étendre, se développer graduellement, se petipler de races variées, et former enfin une zone immense qui entoure le globe terrestre comme une riche ceinture d'or, ornée d'émeraudes et de diamants !

Elle parle, et ses paroles deviennent des.

lois dans les déserts de TOrient, sur les vastes plages du Nouveau-Monde, parmi les peuples innombrables de Textréme Occident, et dans les contrées habitées par les antipodes.

Il y a des hommes qui sont des incarnations d'une race : Elle est l'incarnation du plus vaste empire que le monde ait connu depuis celui des Romains, et l'énergie vitale de son sang n'a pas seulement vivifié ce corps gigantesque ; elle a débordé, elle a franchi ses frontières, elle a circulé dans les maisons régnantes des nations étrangères !

A tous les trônes de l'Europe elle a fourni des princes et des princesses, des rois et des reines, des impératrices et des empereurs I

Issue d'une dynastie qui remonte par une chaîne d'ancêtres illustres jusqu'à Alfred le Grand, et au-delà, elle a été plus grande et plus puissante qu'eux tous ; et pour assurer même l'avenir à cette glorieuse dynastie, elle a échelonné sur les marches de son trône dans un tableau vivant, pittoresque et magnitique des fils, des petits-fils et des arrière-petits-fils !

Dès cet âge où les jeunes filles ont le cœur plein de rêves et les mains chargées de fleurs, elle a pris le sceptre royal d'une main ferme, et elle a rempli son cœur des graves soucis du gouvernement d'un grand royaume.

Il s(;mble que ce rude métier do reine aurait dû l'user en peu d'années ; mais non, elle est arrivée à l'âge de soixante et dix-huit ans sans défaillance morale, ni intellectuelle, ni physique, et le sceptre lourd de la fière Albion ne tremble pas encore dans ses mains ridées !

N'est-ce pas prodigieux ?

Victoria est un nonj difficile à portçr

parcequ*il est plein de promesses î Mais il a été pour notre Souveraine un nom prédestiné ; car elle a été dans toute l'étendue du mot une victorieuse !

Certes les occasions de lutte ne lui ont pas manqué, car c'est pour les reines surtout que la vie humaine est un combat.

Mai 4 la force et le courage ne lui ont jamais fait défaut, ni à lextérieur, ni à l'intérieur, ni au foyer domestique, et le nombre de ses victoires est innombrable.

Que dis-îe ? Elle a été victorieure même dans ses luttes contre son propre cœur ! Et la mort impitoyable qui a depuis soixante ans abattu tant de têtes couronnées a reculé jusqu'à ce jour devant cette Invincible !

Page 1