CONCLUSION
« Je dois ajouter quelques mots à ce volume.
« Le fidèle serviteur dont il est souvent fait mention dans ces mémoires, n'est plus avec celle qu'il a servie toute sa vie avec tant de sincérité, d'affection, de zèle infatigable.
« En pleine force de santé, il a été arraché à sa carrière si utile, après une maladie de trois jours, le 27 mars de cette année. Il est parti respecté et aimé de ceux qui ont connu sa rare valeur et la bonté de son cœur; il a emporté les regrets de tous ceux qui l'ont connu.
« Sa perte pour moi (malade et impotente) est irréparable, car il avait mérité et possédait ma confiance absolue. En disant qu'il me manque chaque jour, et même à chaque heure du jour, je ne fais qu'exprimer faiblement la vérité envers celui qui a acquis des droits à ma reconnaissance éternelle par ses soins constants, ses attentions et son dévouement.
« Jamais cœur plus sincère, plus noble, plus loyal, plus dévoué, n'a battu dans une poitrine humaine.
« Bal moral, novembre 1883. »
Un tel attachement d'une reine puissante pour son humble serviteur parut si exagéré que les mauvaises langues se donnèrent libre carrière. La société puritaine de Londres ne put admettre qu'un valet reçût tant d'honneurs. Peut-être trouverait -on l'explication de^cette recon-
.Mm l'.l
naissance extraordinaire dans l'isolement où Victoria sentit après la mort du prince Albert, avec un besoin d'affection de tous les instants, plus impérieux à mesure que les années s'accumulaient sur la tête de la souveraine.
On dit que Browii avait, lui aussi, écrit ses mémoires qu'il destinait à la publication et que, sur l'ordre de la reine, tous ses papiers ont été saisis et lus par elle. Qui sait si ce n'est pas la lecture de ces mémoires intimes, auxquels le serviteur confiait ses pensées les plus secrètes, qui a démontré à la reine la sincérité absolue de son dévouement? En lui rendant les honneurs qu'on ne rend généralement qu'aux grands hommes, la reine a voulu perpétuer le souvenir du serviteur modèle, dont l'espèce semble disparaître de plus en plus.
Depuis Brown, le serviteur intime delà reine est l'Ecossais Grant, qui se montre attentif à ses moindres désirs, mais n'a jamais été admis dans le même degré d'intimité.
La reine Victoria chez ses sujets.
Comment la reine s'invite chez les autres. — Partout maîtresse. — Coucher de bonne heure. — Croquis et souvenirs.
La reine Victoria aime à vivre de la vie de ses sujets. Aussi exprime-t-elle fréquemment, dans ses excursions, ou dans ses villégiatures, le désir d'être reçue par l'un d'eux. C'est toujours avec un grand plaisir qu'un seigneur reçoit la nouvelle d'une visite de la reine. Il se mole bien souvent à ce plaisir un sentiment de fierté; cela pose aux yeux de l'aristocratie d'avoir hébergé la reine. Aussi la faveur d'être son hôte est-elle universellement recherchée. Lorsque la reine a manifesté le désir de visiter un château, le propriétaire en est avisé officieusement. Il n'a plus alors qu'à envoyer l'invitation officielle qu'il esl sur de ne pas voir déclinée. Il met sa demeure sans dessus dessous pour que rira ne cloche el bien souvent il se lance dans les dépensi
Il arrive quelquefois, lorsque tout esl prêt pour la pi voir, que la reine change brusquemenl d'avis et que son
hôte en reste pour ses frais. Le plus souvent cependant, elle arrive ponctuellement à l'heure dite et elle se montre reconnaissante de ce qu'on a l'ait pour elle.
Lorsque le prince Albert fut élu chancelier de l'Université de Cambridge, une des hautes personnalités de la ville universitaire fut choisie pour donner l'hospitalité au couple royal.
Celui-ci ne changea rien à ses habitudes et fut hors de lui, quand, avec la reine et le prince qu'il attendait, il vit tomber chez lui toute leur suite. Il prit cependant son parti en brave et fit de son mieux pour faire face à ses obligations.
Son hospitalité fut des plus simples. Au dîner, confortable mai- -impie, il affecta d'oublier la haute situation de ses hôtes et les traita avec la plus grande cordialité. Après le repas, il leur désigna leur chambre et leur souhaita une bonne nuit. Le lendemain au petit déjeuner, il trouva la reine, qui était matinale à relie époque, levée avant lui et lui demanda si elle avait bien dormi. Les seigneurs de la (loin- ne revenaient pas d'une (elle absence de décorum, la reine prenait au contraire le plus grand plaisir à être traitée comme toul le monde.
Rn'envapa paiement ainsi. Lorsque la reine entre
dans une maison, «'lie en prend possession el y commande en maîtresse absolue. Elledésire qu'on lui présente la liste d< nnes invitées en son honneur el il n'est
il- qu'ell rite a 1$ oir toutes a sa table.
1 m l'a vue exprimer !»• désir de
dîner seule dans sa chambre avec la princesse Béatrice ou une autre dame de la famille royale.
Le plus souvent cependant, l'assistance est triée sur le volel et elle se laisse aller à la familiarité. Si l'on donne un bal, elle y prend pari ou y assiste si elle ne danse pas. Elle aime les maisons où l'on fait de l'élevage et visite toujours avec intérêt les étables bien tenues et les fermes modèles.
La reine ne séjourne jamais dans un château sans en dessiner ou peindre à l'eau les parties pittoresques. Ses cartons sont ainsi pleins des plus beaux sites du Royaume- Uni.
Elle ne se couche jamais tard. A neuf heures et demie ou dix heures, une heure après la fin de son dîner, elle monte dans les appartements qui lui ont été réservés. On lui garde toujours une chambre à coucher aussi spacieuse que possible, un sitting-room, un cabinet de toilette et une salle de bain. La dame d'honneur qui l'accompagne ou la princesse Béatrice qui ne la quitte pour ainsi dire jamais, couche à côté d'elle, dans le sitting-room.
La conversation chez ses lords roule le plus souvent sur les beautés du pays ou sur l'histoire de la famille qu'elle aime à entendre raconter. Elle se fait conter la vie des parents dont les portraits sont appendus aux murs et elle a presque toujours un souvenir personnel de chacun des ancêtres.
Depuis son veuvage, la reine trouve un plaisir énorme à revoir les châteaux où elle a passé avec son époux des jours heureux. Alors on revit dans la mémoire du défunt et on ne parle que de lui. Elle a le souvenir très fidèle des
circonstances de ses visites d'alors et indique les endroits où son époux a enfoui dans la terre une bouteille contenant quelque inscription ou planté un arbre.
Lorsqu'elle se rend, à travers la campagne, à un château éloigné et non desservi par le chemin de fer, il arrive qu'elle couche à l'hôtel. Dans ce cas elle prend un pseudonyme et c'est toujours lorsqu'elle est loin que l'hôtelier apprend qu'il a hébergé la reine d'Angleterre.
Les privilégiés qui ont l'honneur d'une de ses visites ont toujours soin de lui demander d'en laisser un souvenir, que les aines de la famille conservent religieusement de génération en génération.
Depuis dix ans, Victoria ne fait plus que de très rares visites aux châteaux voisins de ses résidences. Elle préfère inviter à venir la voir ceux de ses lords pour lesquels elle a gardé de l'affection. C'est le prince de Galles qui maintenant est l'hôte choyé de l'aristocratie.
Comment la Reine voyage.
Le Irain royal. — Sa composition. — Le jour d'un départ. — En voiture, les voyageurs. — Voici la reine. — Partir. — La surveillance de la voie.
— De Portsmoulh à Cowes par mer. — Un voyage sur le continent.
— Jacquot à destination. — Coquetterie patriotique de la reine des mers.
Le train de la reine est ordinairement composé de deux locomotives, des deux longs wagons de la reine, de neuf autres pour sa suite et de deux fourgons de bagages.
Les deux wagons de la reine sont placés au milieu du train. Ils sont du dernier confortable, tout capitonnés de soie blanche. Ils portent les armes royales et l'inscription : train spécial de Sa Majesté. On y monte par des marchepieds articulés qui s'abaissent d'eux-mêmes lorsqu'on ouvre la portière et se replient, lorsqu'on la referme. Toutes les barces d'appui sont dorées. Le premier compartiment possè< le deux canapésqui peuvent être convertis pour la nuit en quatre lits très confortables. Ce compartiment est réservé à la dame d'honneur chargée de la toilette de
oslum
la reine cl a une dame de la garde-robe. Pendant la nuit, une de ces daines veille à la porte4 de la chambre à coucher de la reine. Elles se relayent de deux en deux heures.
La chambre à coucher de Sa Majesté est en soie rouge foncé. Les rideaux sont verts. Elle renferme deux couchettes, séparées par un passage étroit : Tune d'elles est pour la reine, l'autre pour la princesse Béatrice qui ne la quitte pas. Une sonnette électrique est à la portée de chacune. l*n cabinet de toilette fort bien aménagé sépare la chambre du salon. Le salon est bleu royal, qui approche de près le bleu ciel. L'ameublement se compose de larges fauteuils, d'un sofa, de deux tables et de lampes fixes. Un petit couloir tapissé conduit du salon au compartiment des personnes de la suite.
Le secrétaire indien de la reine, Munshi Abdul Karim, et ses compagnons occupent un wagon. Un autre wagon i si généralement occupé par les directeurs de la Compagnie de chemin de fer sur le réseau de laquelle voyage la reine.
Partout de moelleux tapis couvrent le parquet.
A lin d(3 ne pas troubler le sommeil de la reine, ses wagons n'ont pas de freins; les locomotives et les fourgons sont seuls munis de cet engin d'arrêt. La suspension en esl parfaite et il est 1res difficile, si les rideaux sont baissés, de pouvoir dire si le train esl en marche ou au repos. A Windsor, à Ballater el dans toutes les stations dan- lesquelles elle a coutume de s'arrêter, soit au départ, soit à l'arrivée, la reine a une salle d'attente spéciale ,-e. lavatory. < )n y sert souvent le thé à la famille royale venue pour saluer la souveraine à l'arrivée ou au départ.
Lorsque la reine est sur son départ, un grand mouvement s'établit dès l'aube entre le château et la gare. Toute la cavalerie est réquisitionnée pour le transport des
bagages que des
valets de pied de la Cour, de forts gaillards vêtus de rouge, empilent soigneusement sur les quais. C'est un va-et-vient de gens affairés pendant quatre ou cinq heures.
Après les colis, viennent les animaux, les chiens, puis les voitures et harnais, puis les clie vaux. Enfin, dès que l'heure du départ approche, ce sont la garde d'honneur qui se. rend à la gare, puis les gens delà reine, les dames et seigneurs de la Cour dans des voitures h la livrée royale, ensuite le secrétaire particulier et le médecin de la reine, puis enfin et en dernier la reine, qu'annonce de loin l'attelage
La Reine en 1890.
à quatre avec' postillons à cheval dans la livrée noire et blanche qu'elle a adoptée depuis la mort de son époux; on reconnaît aussi la voiture royale à la livrée pittoresque du serviteur écossais, qui, les genoux nus, vêtu du
Le wagon de la Reine. — La chambre ù coucher.
jupon plissé qui constitue la grande originalité du costume national des montagnards du nord, est assis sur le d'arrière. La reine est accompagnée soit de la prind'une autre dame de la famille île.
que la reine pénètre dans la cour de la gare, la [ue de la Garde ou les joueurs de cornemuse, selon
que le départ a lieu de Windsor ou de Ballater, station du domaine de Balmdral, joue le Gori save the Queen. La reine descend péniblement de voiture et traverse la gare en hâte. Elle adresse toujours un compliment au chef de train et monte en wagon. Tout le monde est prêt pour le départ, car, à peine la portière du wagon royal s'estelle refermée sur la souveraine, que le train s'ébranle sans secousse, sans bruit, au coup de sifflet.
De même qu'elle est la dernière à monter en wagon, de môme elle est la première à en descendre. Aussi les clames et seigneurs désignés pour prendre le service d'honneur à l'arrivée doivent-ils partir la veille de son départ. - Sur le passage de la reine, clans les lieux qui lui sont familiers et où elle revient chaque année, on sait qu'elle n'aime ni les cris, ni les acclamations ; aussi les hommes se contentent-ils de se découvrir et les dames de s'incliner sur son passage. La reine répond par de simples mouvements de tête, et en souriant.
Lorsque par hasard la princesse de Galles voyage avec la reine, il lui faut un wagon pour elle et pour sa multitude de chiens, dont elle encombre les bras de toutes les dames d'honneur et de toutes les personnes de sa suite.
La reine prend généralement place dans un angle de son wagon-salon où elle s'assied à reculons et du côté opposé à la voie adjacente.
Le train royal n'est jamais rapide. Sa vitesse maxima ne dépasse guère trente-cinq mille, soit plus de 56 kilomètres à l'heure. Il était autrefois précédé d'une locomotive-pilote, envoyée en avant-garde; mais depuis quelques années on a adopté un autre système de reconnaissance de
la voie. Les jours où le train royal doit passer sur une ligne, tous les ouvriers employés à l'année pour la réparation des voies sont transformés en signaleurs. Chacun d'eux reçoit un drapeau blanc et un rouge. Ils sont assez rapprochés les uns des autres pour que le mécanicien en aperçoive toujours au moins un. Tant qu'il voit le drapeau blanc, il n'a qu'à laisser courir son train; dès qu'il aperçoit le rouge, il stoppe. La nuit, des lanternes blanches et rouges remplacent les drapeaux.
Le train royal n'emporte ni les chevaux, ni les ânes, ni les chiens, ni le gros des bagages; un autre train, qui part trois heures après le spécial, est formé à cel effet.
Sauf dans le cas d'encombrement de la voie, le train royal n'a pas d'arrêt.
Lorsque la reine ne dort pas, une dame d'honneur lui fait la lecture ou organise une partie de whist, à moins que Sa Majesté ne préfère laisser errer sa rêverie à travers les silos merveilleusement frais qu'elle traverse.
Los choses so passent de la même façon lorsque la reine rend à ( teborne, dans son home du Sud, situé dans l'île de Wight. Jusqu'à Portsmouth, dans le comté de riants, célèbre par son port militaire, il n'esl l'ait aucune dérogation aux usages décrits plus haut. A Portsmouth, le yacht royal Victoria and Albert, et quelquefois aussi les deux yachts le Fairy et YElliu, attendent la reine el sa suite pour les transporter à Easl Gowes, où ils débarquenl el de là ils se rendent à Osborne House en voitur*
Lorsque la reine voyage sur mer, soit pour visiter la côte anglaise, ce qui ne lui arrive plus depuis longtemps, soil pour venir voir naître le printemps sur une plage du midi
de la France ou du nord de l'Italie, elle fait généralemenl la traversée par mer de Porlsmouth à Cherbourg, escortée de quelques cuirassés; un train spécial, formé par les soins de la Compagnie internationale des wagons-lits sur les ordres du chambellan, attend la comtesse de Balmoral, car elle n'est plus reine du Royaume-Uni, pour la
Le wae-oj
transporter aussi rapidement que possible au lieu de destination. Elle ne traverse jamais Paris et s'en détourne en empruntant une partie du réseau de la grande ceinture. Le train royal sur le continent se compose de six ou sept wagons seulement et est traîné, comme en Angleterre, par deux locomotives. Un sous-intendant délégué par le chambellan part généralement quelques jours avant elle,
atin de prendre toutes les dispositions pour que Sa Majesté ne manque de rien. L'àne Jacquot, la chaise roulante et les bagages sont partis quarante-huit heures avant la reine. Il n'est pas rare qu'au cours de ses voyages sur le continent, la reine admette quelque personnage de distinction à venir la saluer. Dans ce cas, son train stoppe à l'heure
la R
Phot. A. H. lYy.
précise au lieu fixé pour Le rendez-vous. L'arrôl ne dépasse
jamais un quart d'heure.
La reine ne paraît pas g mtir outre nuesun
tiguesdeces longs voyages et, maigre ses quatre-vingl
urmonte allègrement les inconvénients du mal «le
mer. Elle aime La mer el tient à ce que son peuple le sache.
Pte de coquetterie patriotique qu'elle ne
cherche pas à abréger la traversée et quelle vient en six heures, par un beau temps, de Portsmouth à Cherbourg, tandis qu'elle pourrait faire confortablement le voyage de Porlsnoouth à Folkestbne ou à Douvres et n'aurait plus à redouter qu'une traversée d'une heure et demie au plus par Boulogne ou Calais. Elle sait qu'elle est reine d'un peuple qui est fier de posséder l'empire des mers et que par conséquent elle doit à son titre de reine des mers de no pas se dérober au mal de cœur qu'elle n'arrive que rarement à éviter.
A l'époque de ces déplacements qui coïncident toujours avec les fêtes de Pâques, ce qui a fait chuchoter, bien à tort, que la reine se cachait d'avoir été convertie au catholicisme et qu'elle ne venait sur le continent (pic pour y faire son devoir pascal, à l'abri des yeux indiscrets, l'état de la mer est généralement troublé. Malgré cela et malgré son grand âge, Victoria affronte de longues traversées. Ses sujets lui savent gré de mépriser le mal de mer; jour un peu, ils lui prescriraient de le rechercher. Quand on est reine de la première puissance maritime, de nombreuses et puissantes colonies au delà des mers, d'une flotte capable de tenir tête ou peut-être même de lutter avec avantage contre toutes les flottes du monde réunies, le mal de mer ne doit pas compter.
Lorsque Victoria est arrivée à destination, c'est dans ses propres attelages qu'elle se rend à la villa qui a été louée pour son séjour et c'est dans sa propre chaise, traînée par Jacquot, avec John Brown autrefois, aujourd'hui Francis Clark, son domestique écossais au marchepied de droite et avec la princesse Béatrice ou Henry de Battenberg,
comme on l'appelle depuis son mariage au marchepied de gauche, qu'elle se promène deux fois par jour dans le parc qui entoure sa maison d'emprunt. *
Au bout de son séjour, la reine retourne directement en Angleterre. Le retour s'effectue invariablement dans les mêmes conditions que l'aller : la reine est en tout 1res conservatrice et aime n'avoir rien à changer à ses moindres habitudes.
C'est dans un sentiment d'orgueil que l'Angleterre voulut dernièrement que le yacht royal et impérial fui un bâtiment de plus grande importance que n'est le Victoria and Albert actuel, lequel a un plus faible tonnage que le Hohenzollern, dans lequel Guillaume II, petit-fils de la reine et chef d'une nation qui n'a rien de maritime, a l'habitude de naviguer. On fit donc construire le nouveau yacht, qui devait prendre le nom de son prédécesseur Victoria and Albert, sur les plans de sir William White, l'ingénieur-architecte en chef de la marine britannique, 11 devait déplacer 1.200 tonneaux, 800 de moins que YEtendard, le yacht de guerre du tzar de toutes les Russies, mais quelques centaines de plus que le Hohenzollern de l'empereur allemand. Il devait filer d\) noeuds à l'heure et, d'une façon courante, 17 nœuds sans trépidation. Los devis s'élevèrent à £ 360.000 s.. il a 9.000.000 de francs. Il avail été solennellement lancé par la duchesse d'York le '.) mai 1899 el devail être mis à la mer le lejanvier 1900. Les ordres avaient été donnés d'envoyer de Portsmouth l'équipage qui devail l'amener de Pembroke dans les eaux du Soient el de nombreuses invitations avaient été lanc à l'aristocratie el au monde maritime. Une Foule élail de
plus accourue de tous les environs pour assister à cet événement. A neuf heures précises, les écluses laissaient pénétrer l'eau dans le bassin de construction; à neuf heures et demie le navire commençait à flotter; mais on remarqua qu'il s'inclinait fortement à bâbord et qu'il restait clans celte position sans qu'il fût possible de le redresser sur sa quille. L'angle d'inclinaison était de 25 degrés. On ne pouvait en croire ses yeux. On commanda aussitôt d'étayer le navire do tous côtés de peur qu'il ne portât sur le quai du bassin et les pompes d'épuisement furent mises en œuvre, tandis qu'on télégraphiait de tous côtés aux autorités de venir constater les défauts de construction.
On comprend que la marine anglaise ne soit pas iière de ce loup et que tout ait été fait pour empêcher que la mésaventure du nouveau Victoria and Albert, qui devait être présenté à la reine pour ses étrennes, se répandit. La nouvelle s'en est propagée malgré tout et elle n'a pas contribué à relever la réputation de l'Angleterre dans l'art de la construction navale, réputation ébranlée déjà par les échecs successifs que les Américains ont infligés aux yachts de construction anglaise depuis que la coupe America a traversé l'Atlantique.
On espère être en mesure de présenter le yacht réparé à la reine à l'occasion de l'anniversaire de sa naissance.
La Reine Victoria et ses bêtes.
L'amour des bûtes. — La ménagerie royale. — La maternité à Hamplon Court. — On ne vieillit pas sous les harnais royaux. — Le mus» chiens de Windsor Park. — La vérandah de la reine. — Thern chiens. — La liste des grands favoris. — On ne passe pas, même au nom de la reine. — Schopenhaucr a raison. — Le proscrit de Mendelssohn. — Amour platonique. — Le pauvre Sanger. — Empereur et Jacquot ; grandeur et décadence.
La reine Victoria a toujours adoré les bêtes, particulièrement les chiens, les chevaux et les ânes. Elle répète à plaisir le motde Schopenhauer : « Sans les honnêtes figures nous oublierions que la sincérité existe. » Nous ne parlerons pas de tous ceux qui ont vécu à service; les dimensions do notre cadre n'y suffiraient pas. Nous nous bornerons à mentionner ceux avec lesquels elle en plus grande intimité ou qui ont tenu un rang plus dans les bonnes grâces de la souveraine. Le premier en date Put le petii âne toul caparaçonn satin bleu sur lequel la princesse Victoria faisail
menades dans les jardins de Kensington, que rappelle si fidèlement aujourd'hui Ninette, achetée à Grasse par la
reine et affectée à sa petite-fille, la petite princesse Victoria de ( lonnaught.
Mais une visite méthodique au chenil de Windsor, aux écuries de Windsor et de Buckingham Palace va nous permettre de passer en revue les favoris du jour et d'évoquer la mémoire de ceux qui ne sont plus.
A Windsor, ou plutôt clans la ferme-modèle construite sur les dépendances du château par le prince consort, se trouve le chenil, les écuries des chevaux préférés, les invalides des favoris. Aux écuries cle Buckingham Palace, où le grand écuyer, actuellement le populaire duc de Portland, a son bureau central, nous visiterons les chevaux d'apparat et les équipages cle la Cour. Il existe, au vieux château royal de Hampton-Gourt qui appartint au cardinal Wolsey, ministre cle Henry VIII, et que Ton aperçoit de la magnifique terrasse cle Richmond, à travers la vallée, cle l'autre côté cle la Tamise, une écurie d'élevage. C'est là que vont se perpétuer les races, notamment celle des chevaux de satin isabelle, à la crinière et à la queue de soie crème, qu'on attelle à douze au carrosse cle gala, les jours cle couronnement. Il arrive, comme clans le cas de Victoria, que plusieurs générations cle ces chevaux passent sans avoir servi ; mais leur élevage est si soigné, leur race est conservée si intacte à l'abri cle tout croisement de sang, qu'ils se succèdent sous les harnais royaux sans que l'on s'aperçoive du changement.
Nous sommes à la ferme-modèle cle Windsor où sont les chenils. Le maître de céans, M. Hugh Brown et son
LA KKIXK VKTOKIA INTIME
sous-intendanl M. Ilill nous montrenl L'appartement où s'arrête la reine quand elle vienl visiter e sis pins fidèles amis ». L'ameublement de cette pièce est en chêne sculpté avec tentures rouges. Les murs disparaissent derrière les centaines de portraits de chiens, les uns photographiques, d'autres peints à l'aquarelle, d'autres à l'huile. Ces portraits sont signés de noms célèbres, tels que ceux de Landseer, le grand peintre animalier de l'Angleterre, de noms respectés comme ceux de Victoria la reine même ou d'Albert, son époux. Par une attention délicate, une mèche du poil des favoris trépassés est tressée dans la découpure1 dn cadre sculpté qui entoure leur peinture ou leur photographie. Le long* des chenils, un passage couvert à l'abri des intempéries, appelé la « Vérandah de la reine», permet à la souveraine de visiter les stands en détail. Chaque stand de chien ou de couple de chien est compost' d'une niche et d'un petit jardinet. Les niches sont chauffées par un calorifère unique à eau chaude. Un petit lac triangulaire sert de bain public à tonte la gent canine. On ne consulte pour leur imposer la cohabitation, que leurs sympathies réciproques, sans égard pour la taille, ni la race. Enfin il existe un petit hôpital pour les malades. On compte
en toul à Windsor cinquante-cinq chiens.
( )n les sort en promenade deux t'ois par jour, dans la matinée et l'après-midi^ Le grand repas se fait à quatre heures de l'après-midi : en hiver, par les temps rigoureux, on leur donne à man. ilement le matin. Ceux qui accom-
pagnent partout la reine actuellement, sont un superbe fox-terrier nommé Spot, un magnifique basset noir et feu Roy et un petit spitz plein d'esprit répondant an nom do
Marco. La race favorite de la reine est celle des colliers dont Durnley est un des plus beaux types. Darnley est le chien le plus aimable de la création ; il suffît de lui demander
La Reine et son chien.
un sourire pour être à môme de compter toutes ses dents. Le plus intelligent de toute la collection est Beppo, un petit toutou à longs poils blancs envoyé de Poméranie, qui a pris ses habitudes à la Cour.
Le prince Albert préférait les <lachshounds, le prince de Galles a des préférences pour les basse! s.
A toutes les expositions de chiens du Royaume-Uni, la reine a l'habitude d'envoyer des pensionnaires de ses chenils et il est rare qu'elle n'y remporte pas quelque prix de beauté.
Partout à travers le domaine royal, on rencontre une tombe de chien : ici gît Dash, le fidèle épagneul qui aboya si joyeusement à la reine, à son retour de Westminster Abbey, le jour de son couronnement ; là Eos, le superbe lévrier qui vint en Angleterre avec le prince Albert, ne l'ayant jamais quitté, et dont la mort, survenue en 1844, faisait écrire au prince s'adressant à sa mère : « Je suis sur que vous partagerez mon chagrin; il était si intelligent et si dévoué. Combien il me rappelait de doux souvenirs ! » Plus loin des plaques de bronze rappelent les mémoires de Quiz, le chien-lion de l'île de Malte, dernier de sa race, qui fut le plus grand favori de la duchesse de Kent, mère de la reine; de Dacheî, chien allemand, unique pour la chasse; iYhlny, qui servit tant de fois de modèle à la royale él< de Landseer; Sharp, auquel la reine fait souvent allusion dans ses mémoires, commeà un modèle de fidélité el d'ob< sance passive. Ce Sharp, don! l'éducation était l'œuvre de John Brown, avait été dresséàne laisser touchera rien dans la chambre de son maître. Unjourquela reine avail
envoyé une d;nne d'honneur a sou fidèle écossais, celle-ci
ne trouvant dan- la chambre que Sharp, voulul s'acquitter de sa commission par écrit. Elle pril doue un crayoasur la table ei écrivit à Brown ce que la reine attendait de lui Lorsqu'elle voulul sortir, Sharp se dressa entre elle et la
porte; elle eut beau crier, appeler au secours, ameuter tout le château : Sharp ne lâcha sa prisonnière qu'en présence de John Brown, que l'on finit par découvrir après de longues heures. La statue de Sharp représente le chien couche, gardant un gant de la reine. Noble esl un autre chien de même race, offert à la reine en 1872, par une dame de la (leur, à l'occasion de l'anniversaire de sa naissance : il mourut subilemenl à Balmoral où il a son monument; sa statue esl à Osborne. C'est à son sujet que la reine a écrit : « Tant qu'il y aura sur terre de ces têtes-là, on ne pourra douter de la fidélité ».
Deux favoris ont encore leurs traits coulés dans le bronze : se sont Boy et Boz.
A côté de ces favoris et seul de son espèce, il nous faut placer ici Lorie, un perroquet bavard, don du prince Albert, qui, par deux fois, a eu les honneurs du pinceau de Landseer. Toujours avec la reine, où qu'elle soit, excepté dans la chambre à coucher, il imite sa voix, à tel point qu'elle ne peut chanter sans qu'il cherche à convertir le solo royal en un désagréable duo. C'est lui que Mendelssohn dut un jour sortir lui-même du salon pour pouvoir entendre la reine chanter un de ses morceaux. Aujourd'hui Lorie vit à côté de sa royale maîtresse, qui a blanchi et s'est courbée vers la terre, sans paraître de son côté ressentir les atteintes de l'âge.
La visite des étables n'est pas moins intéressante. L'espèce bovine y est à peu près représentée dans toutes ses variétés. Les vaches de Jersey sont couchées à côté de celles du Zoulouland. La race espagnole avec ses longues cornes forme à elle seule une collection des plus complètes.
Les écuries royales évoquent de plus piquants souvenirs : voici Flora el Aima, les deux juments offertes à l;i reine parle roi Victor-Emmanuel : elles goûtent aùjourd'huiles douceurs de la retraite. A côté est le fougueux chargeur alezan que l'empereur Frédéric d'Allemagne offrit à son beau-frère le prince Christian. Il t'a il écurie commune avec Ninette, l'ânesse blanche de la petite Victoria de Gonnaught. Il n'y a pas moyen de le tenir lorsqu'on lui enlève Ninette et il faut voir la joie qu'il manifeste à son retour. Jenny est une ânesse blanche de w25 ans d'âge, née à Windsor et élevée dans la dépendance du château, à Virginia Water. Tewfik est un âne égyptien acheté au Caire par lord Wolseley, le généralissime actuel de l'armée du Royaume-Uni, et offert à la reine sous ses harnais orientaux. On le laisse souvent à l'état libre dans le parc au milieu du nombreux bétail écossais. Voici la Skewbald, jolie petite jumenl shetlandaise, de la grosseur d'un petit poney, qui fait la joie des arrière-petits-enfants de la reine; le pauvre Sanger, qui fui offert un jour dans les highlands a la reine par Sanger, le vieux propriétaire d'un cirque jadis fameux. La reine raconte dans ses mémoires sa rencontre sur la route avec le cirque Sanger et ruminent elle l'invita, par commisération pour sa déchéance, a donner une représentation à Balmoral. Le vieux bonhomme faillit en devenir fou. Il avait depuis longtemps perdu sa position de premier cirque d'Angleterre el tout son matériel étail démodé et défraîchi. N'importe, la retttation eut lieu el un petil âne blanc fut même fort admiré des enfants de la reine. Celle-ci voulut l'avoir. Sanger, dont il étail la great attraction, promit d'en
dresser un semblable pour la Cour, Il tint parole et envoya à Windsor celui qui, depuis, y rappelle son nom. Empereur, le fougueux Empereur sur lequel la reine passait à Aldershot la revue de ses troupes, n'est plus depuis longtemps ; mais on voit encore Jessie, la jument favorite à la longue robe de velours tachetée, que conduisait John Brown à la main dans les jardins d'Osborne, quand sa royale maîtresse commença à vieillir. Enfin voici Jacquot, le favori du jour, celui qu'on attelle à la chaise royale partout et toujours, aussi bien sur le territoire du Royaume- Uni que sur le continent.
Les chevaux de Buckingham n'ont d'histoire que pour les valets d'écurie, à part le fameux team isabelle dont nous avons parlé. Au contraire, chacun des carrosses que l'on y voit dans les remises du palais, a eu sa part de succès dans les grandes journées historiques du règne de Victoria. C'est d'abord le carrosse d'apparat construit pour la cérémonie du couronnement de Georges III et qui coûta 200.000 francs. C'est une pure merveille de carrosserie, de sculpture et de peinture, qui peut soutenir la comparaison avec nos plus magnifiques voitures de Trianon. Il a servi au couronnement et au mariage de la reine et une dernière fois en 1861. C'est le brave Miller, cocher en premier de la reine, un vieillard, qui le présente avec une fierté jalouse. Vient ensuite la voiture de demi-gala construite en 1845 pour la reine et le prince consort. Le toit, surmonté d'une couronne massive, en est assez lourd et d'un goût allemand. Chacun des membres de la famille royale a sa voiture de gala avec des petites couronnes à chaque angle. Elles ne servent que pour les
grandes cérémonies et lorsque les princes vont inaugurer
quelque monument ou ouvrir un bazar au nom de la souveraine.
Les 60 ou 80 landaus que l'on voit encore à Buckingham n'ont pas d'autre intérêt. On y voit aussi le manège avec sa petite tribune, où la reine vint plus d'une fois assister aux premières leçons d'équitation de sa nombreuse progéniture.
( l'est de Buckingham que sont expédiées les voilures de la Cour dans tous les lieux de villégiature de la reine. Elles l'y précèdent toujours et n'en reviennent qu'après elle. Les nombreux déplacements des membres de la grande famille royale donnent de tout temps lieu au va-etvient dans les écuries de Londres ; pendant la saison d'été, la L< union season, les écuries présentent la plus vive animation. Les jours de drawing-rooms, le personm'l, pointant nombreux, est sur les dents. Que serait-ce si Victoria tenait une Cour!
La Reine Victoria propriétaire.
La plus riche propriétaire du Royaume-Uni. — Les dettes du duc de Kent. — Principales propriétés do Victoria. — Les bons conseils de lord Sydney et de lord Cross. — La reine et ses métayers. — Trop cher pour ses moyens. — Un autographe de la reine aux enchères. — Prodigue ou avare de son effigie, suivant les cas. — Les fermes et leurs produits. — Les legs de ses admirateurs. — Son portefeuille de mines d'or. — Fils prodigues.
Bien que montée sur le trône de ses ancêtres avec un passif de 50.(100 livres sterling, ou de 1.250.000 francs, représentant le montant des dettes du duc de Kent son père, qu'elle s'était engagée vis-à-vis des créanciers à payer sur sa cassette, Victoria est aujourd'hui la plus riche propriétaire foncière du Royaume-Uni.
Outre ses châteaux d'Osborne, de Balmoral, d'Albergeldie, de Sundrigham, <le Glaremont, de Frogmore, de Farnborough qu'elle a mis à la disposition de l'impératrice Eugénie, elle possède un grand nombre de domaines de grande étendue qu'elle a administrés avec le concours du
comte de Sydney, puis, après la mort de ce dernier, avec le vicomte Cross. Du vivant du prince Albert, elle n'avait (Tanin' intendant pour ses biens particuliers que son époux,
qui s'était constitué à la fois le gardien de sa bourse privée et son intendant. Toutefois, elle a toujours eu d'excellents conseillers, qui lui ont fait faire des placements avantageux et réaliser d'énormes bénéfices.
La reine connaît si bien ses affaires qu'il n'est pas un seul de ses métayers dont elle ne connaisse le nom, l'âge, le lieu de naissance, le nombre d'enfants, en un mot toute l'histoire. Gomme pour les domestiques qui ont quitté son service, la reine exige que les lettres de ses gens lui soient toujours remises et il est répondu à chacune par les soins de son secrétaire particulier. Elle veut, et le recommande «tans chacune de ses lettres, qu'on lui fasse part des grands événements heureux ou malheureux qui surviennent dans chaque famille et se montre humaine dans les mauvaises années.
Nul ne saurait dire, même approximativement, à quel chiffre est évaluée la fortune de Victoria, ni par quels moyens elle a prospéré. Ce sont là des secrets [tour lesquels les Anglais professent la plus grande discrétion. Toul ce que Ton sait, et parce que la reine en a donné maints exemples au cours de sa très longue carrière, c'est
qu'elle est plus que parcimonieuse ; (pie, connue SOD oncle
I'' duc do Sus-ex et son (ils le due d'Edimbourg, elle n'aime pasdépenser; qu'elle n'a jamais dépasse de deniers la partie de sa liste civile qui lui est allouée pour être dépensée on bonnes œuvres; qu'enfin elle économise sur e civile elle-même et n'a jamais refuse aucun
des legs que de loyaux sujets se sont plu à lui faire.
Dès sou enfance^ la duchesse de Kent, sa mère, qui a
connu bien (\c< fois la gêne du vivant de son mari, avait habitué sa fille à connaître la valeur de l'argent. On raconte ([ue bien des l'ois la petite princesse Victoria entra dans des boutiques de bijoutiers dans l'intention d'acheter pour elle-même ou pour quelque amie un bijou de bas prix que L'état de sa bourse ne lui permettait pas de se payer et que, chaque fois, sa mère se refusa à ce que l'achat en fût l'ait à crédit. Victoria dut donc s'en passer et souvent elle en éprouva de gros crève-cœurs.
C'est sans doute en souvenir de ces leçons qu'elle jugeait profitables qu'un jour ayant reçu d'Eton une demande d'emprunt d'une livre sterling (25 francs) de son petit-fils le prince Albert-Victor, fils aîné du prince de Galles et alors héritier présomptif de la couronne, fait plus tard duc de Clarence et d'Avondale, pour payer un pari perdu par lui contre un de ses condisciples, se vit refuser cette modique somme. Le refus de la reine était accompagné d'une longue lettre dans laquelle la grand'mère faisait des remontrances à son petit-fils, lui faisant ressortir l'immoralité du pari, surtout lorsqu'on n'a pas la somme pour l'acquitter.
La leçon protita-t-elle ? C'est ce qu'on ne saurait dire; toujours est-il que le jeune prince, en garçon pratique, vendit aux enchères la lettre autographe de sa grand'mère, qu'elle monta à trois livres, qu'il acquitta son pari, mit deux livres dans sa poche et fit savoir à la reine, ] airetour du courrier, le résultat de celle fructueuse opéra-
tion. I lepuis ce moment, la reine dut avoir une plus haute idée «le l'intelligence de son petit-fils.
La reine entre d'ailleurs souvent elle-même dans cet en Ire d'idées. Chai pie fois qu'on sollicite d'elle un don, ou un cadeau pour une loterie ou un bazar de charité, elle préfère envoyer soit un dessin de sa main, ses photographies signées d'elle, un ouvrage de broderie, un exemplaire de ses mémoires avec dédicace, en un mot un objet de valeur relative, qu'un objel de réelle valeur intrinsèque ou qu'un don en espèces. Autant elle est prodigue de son effigie sur le papier, autant elle aime peu offrir cette même effigie sur une pièce de monnaie.
Les fermes de la reine sont toutes des fermes-modèles, fort bien entretenues, dont les produits sont vendus dans le commerce.
On dit, mais nous ne nous portons pas garants de ce bruit, qu'elle possède un grand nombre d'actions des mines d'or du Transvaal, ainsi que de la compagnie à charte qui gouverne la Rhodésie et dont le duc de Fife, son petit- Qls par alliance, est un des principaux actionnaires. Il n'y aurait rien d'étonnant à ci' qu'elle se fût laisse tenter, comme bien d'autres, par les rendements merveilleux de l'industrie aurifère du premier de ces pays, industrie unique auquel a donné naissance un gisement également unique an monde. Il n'y a pas incompatibilité entre la possession d'une couronne et le devoir qu'a tout bon propriétaire de faire fructifier ses capitaux; ruais on aimerait mieux penser qu'en taisant la guerre au Transvaal, la reine d'Angleterre n'est pas directemenl in a l'is-
sue d< npagne.
En tout cas, les nombreux membres de la famille royale pourront bénir la mémoire de Victoria, lorsqu'elle ne sera plus, car elle aura rétabli la fortune de la famille et l'aura désormais assise sur des bases solides. C'est un éloge qu'on ne pourra sans doute pas faire du prince de Galles, son fils, après sa mort.
La Reine Victoria artiste et écrivain.
Croquis et aquarelles. — La peinture à la Cour. — La copie de la nature. — Tous modèles. — Victoria au piano. — Son chant. — Une lettre de Mendelssohn. — Victoria écrivain. — Protectrice des arts.
Dans aucun art, on ne saurait dire que Victoria ait excellé, encore qu'elle soit excellent juge des œuvres des autres. L'art qu'elle a le plus volontiers cultivé et vers lequel elle s'est toujours sentie attirée, est celui de la peinture. Dès ses plus jeunes années, elle a eu du goût pour le dessin, puis pour l'aquarelle et ce goût est allé se fortifiant d'année en année. Il y a à < Isborne et à Balmonil des sketch-books remplis de ses croquis et des cartons pleins des aquarelles qu'elle a lavées. Dans ses mémoires ou «mi journal sur son séjour dans les highlands d'Kcosse, il est question à chaque page d'un site qu'elle éprouve le :er de son crayon ou de son pinceau, Bile aime copier la uatureel s'en rapprocher le pins près pus-
LA HEINE YICTOllIA INTIME
sible. En cela, elle subit l'influence de Ruskin et de Hunt.
Dès les premières années, la duchesse de Kent el plus tard la duchesse de Northumberland ont pris soin de lui donner les meilleurs maîtres et ceux-ci ont toujours déploré que sa future destinée ne lui laissât pas le loisir de s'adonner entièrement ta l'art de la peinture.
Une fois reine, elle tient à ce que tous les grands événements de son règne et de sa vie publique soient fixés sur la toile et elle étonne par la justesse de ses remarques les maîtres de l'école anglaise qui viennent au palais travailler sous ses yeux. Jusqu'en ces dernières années, elle a fait venir à Balmoral le fameux aquarelliste Green pour lui demander ses conseils et le secret de son genre merveilleux. Avant Green, elle avait travaillé sous la direction de Landseer, le grand peintre animalier.
Victoria dessine dans toutes les positions, môme à cheval. Il n'était pas rare qu'en promenade dans le parc d'Osborne ou de Balmoral, elle donnât l'ordre h son fidèle John Brown de lui tenir sa vieille jument Jessie pendant qu'elle croquait au vol un coin de ciel, de mer, ou un aperçu sur un détour de la rivière Dee.
En visite chez ses lords, elle éprouve le besoin de se distraire de la société en allant faire une heure de paysage dans le jardin. Les dames qui ont été à la Cour et qui connaissenl ses goûts, préparent toujours une table pour dessiner en plein air, lorsqu'elle les honore d'une visite à la campagne. La plupart même l'imitent; mais il est rare qu'elles arrivent à l'égaler. Peut-être y mettent-elles aussi quelque complaisance
Il ne faudrait pas croire cependant que Victoria ait du génie; elle en manque au contraire totalement, comme d'imagination; mais elle a un goût rée] pour la peinture et le dessin, et comme peindre et dessiner sont ses occupations favorites, elle est parvenue à une certaine habileté.
Dans les environs de ses châteaux, les paysans sont au courant de ce faible de la reine, pour avoir été priés par elle de poser avec ou sans leurs animaux.
Le prince Albert adorait la gravure en taille douce et il avait à manier le burin ou à se servir de l'eau-forte un ceiïain talent. Il voulut initier la reine à cet art et celle-ci était déjà arrivée à un certain degré de talent à reproduire des dessins sur le cuivre.
En musique, c'est le contraire. Ses goûts ne l'y portent bas du tout et nous avons dit, en parlant de son éducation, quels efforts elle avait dû faire pour arriver n se rendre maîtresse des difficultés du piano. A force de persévérance, elle est parvenue, non pas à la virtuosité, mais à se rendre agréable, soit qu'elle chaule, soit qu'elle exécute un morceau. Elle a de l'oreille, de la mesure; son rythme est impeccable et elle possède assez bien l'art des nuances. Son professeur de chanl fut un Français nommé Lablache.
Nous extrayons d'une lettre de La'iy Bloomfîeld, une -un. -s de lai iour, le compte rendu d'une soirée intime I la Cour, où il est question de la peine pianiste. Elle écril de Windsor Castle, à la date du lw2 décembre 1843 :
• Nous nous sommes <>xrwr> hier après-midi pendant
deux heures avec la reine et le prince Albert. N'eus avons
joué a mk mains un morceau de Beethoven, charmant, extrêmemenl dur. La mesure étail si difficile,
LA REINE YUToiilA INTIME
qu'il fallail être excellenl musicien pour l'observer. » Presque un an plus tard, la même dame écril à la date du '9 novembre :
« Hier soir, nous avons joué à première vue, la reine, Mathilde Pages el moi, un septuor de Beethoven. Nous jouons généralement à première vue <\(>* ouvertures el des morceaux classiques. Mais celui-ci étail si difficile que, lorsque nous frappâmes toutes ensemble la dernière mesure, la reine dil que nous pouvions nous féliciter de ne pas avoir fait de faute, car si Tune de nous avait manqué la mesure, il aurait élé impossible de nous y retrouver. J'éprouve un grand plaisir à jouir de cette intimité de la reine el je voudrais que tous ceux qui la méconnaissent, pussent juger par eux-mêmes à quel point elle esl agréable, lorsqu'elle esl à son aise et qu'elle a dépouillé toule contrainte. »
Peu après son mariage et au lendemain de l'attentat d'Oxford, la reine donna un concert privé à Buckingham- Palace, dans lequel elie ne chanta pas moins de cinq fois en italien. Voici, extrait du programme, les numéros dans lesquels elle se lit entendre avec succès :
1° Non funèstàr crudele (de II Desertore). . . . Ricci.
Duo par Sa Majesté et le prince Albert. 2° Dunque il mio bene (Il flauto magico) .... Mozart. La flûte enchantée Trio par Sa Majesté, MM. Rubini et Lablache.
3° Feliee Eta, chœur pastoral Costa.
Sa Majesté et les Dames de la Coin-.
4° Tu di grazia Haydn.
Quatuor avec chœur : Sa Majesté, le prince Albert, MM. Rubini et Lablache.
5° Oh! corne lieto <juinze Mendelssoun.
Chœur.
La reine avail une voix de soprano, el le prince Albert une voix de basse. La marquise de Donco qui l'entendit ce jour-là, écrii a Michael Costa, l'auteur «l'un des morcefcmx :
La reine chante bien et très correctement. »
Mendelssohn étanl de passage à Londres, où il était venu rendre visite à Denmark Ilill à la famille de sa femme (c'est pendant cette visite qu'il composa sa Romance sans paroles), lui invité au palais de Buckingham par le prince Albert, qui le retint des heures dans sa salle de musique. Le retour à Francfort, il écril à sa mère le L» juillet 1842, une longue lettre dans laquelle il lui conte le- moindres incidents de son entrevue avec la reine. Nous laissons la plume au grand maître :
6 Le prince Albert m'avait invité à venir essayer son orgue, samedi, à une heure et demie, avant mon départ de Londres, ,1e me rendis donc à Buckingham-Palace, où je le trouvai seul. Nous nous étions mis a causer tranquillement, quand la reine entra, également seule, dans une .-impie rpbe de malin. Elle annonça a sou ('poux son intention de partir pour Glaremonl après lunch et allai! retirer, quand ses yeux tombèrent sur toutes les feuilles de musique que le vent venait de disperser par toute la chambre et jusque sur les pédales de l'orgue du prince, lequel, en passant, est, un instrument merveilleux et le plus bel ornemenl de la pièce. ■■ Quel d.ésordn i-ia
la reine et «lie se mil aussitôt, en devoir de ramasser notre musique et de la remettre en ordre. Elle était déjà à [ noux, lorsque le prince et moi nous empressâmes a son aide. Le prince se mit alors a m'éxpliquer le- registres et la reine me renvoya, alléguant qu'elle tinirail bien le ran-
gement seule. Je priai alors le prince de me jouer quelque chose, afin de pouvoir dire en Allemagne que je l'avais entendu. Il joua quelque morceau par cœur en s'aidant des pédales : son jeu est très correct et son style clair mérité
qu'on le propose en exemple à plus d'un organiste professionnel. La reine, probablement charmée, s'assit à côté de nous, après avoir remis la musique en ordre et écoula son mari avec un plaisir qu'elle ne cherchait pas à dissimuler.
« Lorsgue le morceau du prince fut terminé, ce fut à mon tour à jouer et je commençai les « Gracieux Messagers » de mon chœur de Saint-Paul. Je n'avais pas achevé la première partie que la reine et le prince m'accompagnaient de leur chant, le prince maniant en outre les registres à ma place et tout le temps très habilement, faisant entendre, foi'l à propos, le grand jeu, et observant scrupuleusement toules les nuances. J'étais ravi !
« Le prince héritier de Saxe-Gobourg fit alors son entrée; on causa et, au cours de la conversation tout amicale, la reine me dit qu'elle adorait chanter ma musique el me demanda si je n'avais rien écrit de nouveau.
— Vous devriez bien nous chanter quelque chose, dit à Sa Majesté le prince Albert.
« La reine se lit d'abord un peu prier et dit ensuite qu'elle allait essayer le « Chant du Printemps » en si bémol, si toutefois l'on pouvait le trouver, car toute sa musique venait d'être emballée pour Glaremont. Le prince alla luimême la chercher, mais il revint en (lisant qu'elle était dans la malle.
— Oh! ne pourrait-on pas la déballer? demandai-je.
« La reine sonna et demanda Lady... , mais personne ne
pul rien trouver et la peine daigna se déranger elle-même. Elle revint sans avoir été plus hfeureuse que les autres.
— La reine va vous chanter quelque chose de Gluck, dil alors le prince Albert.
« La princesse de Saxe-Gohourg venai! d'arriver. Nous nous rendîmes tous dans le sitling-room de la reine où la duchesse de Kent ne tarda pas à nous rejoindre. Mon premier livre de chant était précisément sur le piano. La reine Fouvrit et choisit « Italy ». J'écoutai la reine dans le ravissement*. Elle s'en acquitta presque parfaitement ; la -cille faute que je relevai fut, à la fin, un ré naturel donné au lieu d'un ré dièze.
o J'avouai à la reine que ce morceau n'était pas de moi, mais de Fanny, ma sœur, et je la priai de chanter quelque chose de ma composition. Elle accepta volontiers el uous lit entendre le « Chant du Pèlerin » avec toutes les nuances et beaucoup d'expression. Gomme je la félicitais sur la perfection de sou chan! :
— Oh! dit-elle avec beaucoup de simplicité, j'aurais fait beaucoup mieux, si je n'avais pas été si intimidée, cur d'habitude j'ai beaucoup plus de souffle.
• Apres quoi, le prince Albert voulut bien nous faire entendre " le .Moissonneur et les fleurs », puis il me demanda d'improviser quelque chose pour finir. Etant très embarrassé, je priai le prince de me donner un thème. Il m'imposa la chorale qu'il avait jouée sur l'orgue et le morceau qu'il venail de chanter.
i Contrairement à mon habitude en pareille circonstance, je réussis admirablemenl el eus peut-être le défaut d'être long; mais je voulais prolonger mon plaisir. Naturellement
LA REINE V!( TOlilA INTIME
j'ajoutai aux deux motifs imposés ceux chantés par Sa Majesté.
« Lorsque j'eus fini, la reine me dit : J'espère bien que vous reviendrez bientôt en Angleterre et que nous aurons alors le plaisir de votre visite. ,
« Je remerciai et, en saluant pour me retirer, je priai la reine de daigner accepter la dédicace de ma « Symphonie écossaise ■> en la mineur, qui avait été la cause de mou voyage, ce qu'elle accepta avec une parfaite bonne grâce. »
Cette simple lettre nous en dit plus long sur les talents de la reine que de gros volumes.
A Windsor, à Osborne, à Balmoral, dans ses soirées, la reine s'est souvent fait entendre. Depuis la mort du prince Albert, elle a surtout fait jouer ses dames d'honneur, mais s'est abstenue presque entièrement de jouer elle-même en publie.
Quelques critiques, parlant des écrits de la reine, ont déclaré que ceux-ci n'enrichiraient pas beaucoup la littérature de son pays. La vérité est qu'il ne Tant pas considérer les mémoires de la reine et le journal de sa vie dans les highlands d'Ecosse comme nue tentative d'écrivain. Victoria, en publiant ees simples noies, n'a voulu qu'offrir à son peuple le récit au jour le jour (Tune vie qu'elle lui a vouée tout entière. Il est vrai que, même dans un écrit de
ire, un écrivain aurait pus;' révéler. La reine ne pas révélée écrivain, c'est tout ce que l'on peut dire ; elle n'y fait preuve ni d'imagination, ni môme de cœur. C'est qu'à la vérité l'imagination lui t'ait complètement défaut et que les qualités du cœur sont chez elle étouffées le plus souvent par son défaut dominant qui est un égoïsme féroce.
Elle se contente de nous faire assister minute par minuté à ses moindres actions, parce qu'elle s'occupe surtout d'elle~même et que, du moment que quelque chose la louche ou l'approche, cette chose fût-elle des plus futiles, prend une grande importance à ses yeux. Nous aimerions savoir par elle l'émotion ressentie a la vue d'une <l scènes grandioses de la nature, inconnue d'elle jusqu'alors ei au milieu de laquelle elle se trouve pour la première fois, el nous devons nous contenter d'une épithète généralement banale; mais aussi elle nous dit, par compensation, si elle était a voilure à deux ou quatre chevaux, quels étaient les chevaux, le nom du cocher, si Brown était sur le siège el si le prince avait revêt a son kilt et sou plaid jsais.
A chaque ligne de srs mémoires, ou (''prouve la même déception. Elle apprend la mort de Wellington, dont l'Angleterre a l'ail un dieu de sou vivant pour avoir eu le mérite ou la bonne fortune de s'être trouvé là en même temps ([ne Blûcher a Waterloo; que dit la reine : « Il est vrai <pie le <\wc avait quatre-vingt-trois ans ! « On reste confondu devant tant d'inconscience et de naïveté. Quelques-uns oui été jusqu'à dire que les mémoires de Victoria ne seraient même pas corrects, si l'historien Sir Théodore Martin n'y avait l'ail de nombreuses relouches nécessaires. Nous leur laissons la responsabilité de ce jugement.
Si la reine n'a pas le tempérament d'un écrivain, elle aime du moins les bons écrivains et sail goûter les poètes. Dans les premières années de son mariage, elle aimait a se faire la lectrice do sou époux et à lin faire saisir les beautés de la littérature anglaise.
( )n cite de la reine des lettres rendues publiques, notamment celle adressée au prince de Galles à l'occasion de sa majorité. Nous n'en parlerons pas, soupçonnanl que dans tous les écrits publics, il ne faut attribuer à la souveraine ni l'initiative de la pensée, ni l'élévation de la forme. Jl doit y avoir tant de talents qui ne demandent qu'à s'employer parmi les nombreux personnages d'élite qui oui le privilège d'exercer une sinécure à la Cour de Saint-James!
Quoi qu'on puisse penser des dons de Victoria aux points de vue des arts el delà littérature, on doit lui .-avoir gré d'une (dioso : c'esl d'avoir cherché à encourager les arts, ou toul au moins d'avoir aide son époux à les encourager. Cette noble tache, le prince Albert l'assuma et la remplit de son mieux el c'esl à lui, en grande partie, que l'Angleterre; qui n'a jamais pu avoir un musicien, doil d'avoir aujourd'hui une école de peinture qui, avec de 1res grands mérites, possède une réelle originalité.
Attentats contre la Reine Victoria.
pi attentats contre la reine. — Oxford, Fram Uamillon, le
capitaine Peter, Arthur O'Connor, Roderick Maclean. — Un accident de
voilure dans les Highlands. — M Le naufr
En dehors des dangers qu'elle courut au cours de son existence, Victoria échappa sepl fois aux coups de
assins. Quelques mois après sou mariage, le 10 juin
1840, elle se promenail avec le prince Albert en landau
découvert dans Hyde Park, avanl l'heure du dîner, sans
aucune escorte, comme elle aimail le faire lorsqu'elle n'ac-
complissail pas un acte officiel, quand un tout jeune
homme de dix-sepl ans, nommé Oxford, se précipita sur
la portière droite de la voiture, du côté où se tenait la reine
el déchargea un pistolel presque à boul portant. Dans
précipitation, il n'eul heureusement pas le temps de
vis< la balle n'atteignil pas son but. Le cocher, au
bruil de la détonation el se rendant compte deeequi vouait
de se passer, avait arrêté ses chevaux. Le prince Albert lui donna Tordre de continuer son chemin, tout heureux que sa femme eût échappé si miraculeusement à la mort. Il prit aussitôt les mains de la reine et lui demanda si la peur ne l'avait pas saisie; mais celle-ci, qui regardait d'un aulre côte, ne s'étaitpas encore rendu compte de ce qui s'était passé, ni de la nature du bruit qu'elle avait entendu à son oreille. La voiture démarrait à peine que l'assassin s'écriait : <( J'en ai encore un » et déchargeait un second pistolet, dette t'ois le prince Albert avait eu le temps de le voir se préparer à tirer et avait fait baisser la tète à la reine, qui en était encore quitte pour la peur. Cependant la foule de promeneurs élégants qui encombre H y de Park à celte heure de la journée avait reconnu le couple royal et s'était emparée de l'assassin. Pour la tranquilliser sur son sort, Victoria se leva dans sa voiture et la salua. Puis elle ordonna au cocher de la mener chez sa mère, afin que la duchesse de Kent n'apprit que par elle-même l'attentat dont elle avait failli être victime.
L'assassin Oxford était un garçon de cabaret. Il fut jugé et condamne à mort pour crime de haute trahison ; mais la reine fit commuer sa peine en celle des travaux forcés à vie et lui accorda même la relégation en Australie.
Lorsque la reine revint de chez sa mère par Hyde Park, elle fut l'objet d'une ovation sympathique et rentra à Buckingham Palace escortée de cavaliers et d'amazones qui s'étaient improvisés en garde d'honneur. Le soir on chanta le God stive the Qucen dans tous les théâtres et, le dimanche suivant, des prières d'actions de grâces furent prescrites dans toutes les églises. Le Parlement lui adressa
LA REINE VICTORIA IXTIMi:
un message de félicitations. Enfin la reine fut elle-même l'objet d'une manifestation de loyalisme, quelques jours après, à l'Opéra.
Deux ans après, un dimanche, comme elle revenait de l'église en compagnie de son époux, ce dernier remarqua à un coin de rue désert un individu qui visait la reine avec un pistolet. Heureusement le coup ne partit pas. La reine, prévenue par le prince Alberl une foisle danger passé, ne put rester sous la menace d'un nouveau danger et elle résolut de l'affronter dès le lendemain. Après avoir prévenu la police, elle se rendit donc en voiture découverte au même endroit que la veille, qui n'était d'ailleurs pas très éloigne du lieu de l'attentat d'Oxford et, en effet, comme elle passait, un individu petit, chétif, nommé Francis, tira un coup de pistolet dans sa direction. Le prince Albert n'eut pas de peine à reconnaître le même individu que la veille.
« Le soir, lorsque la rein:' rentra au Palais, écril Miss Liddell, demoiselle d'honneur, la première personne qu'elle rencontra fut sir Uni). -ri Peel, alors premier ministre, qui se montra très affecté à la nouvelle de l'attentat el lui adressa ses félicitations. La reine m'aperçut alors et, se tournant vers moi : « Dites-moi, Georgette, vous vous êtes étonnée que je ne vous aie pas emmenée à la promenade avec moi cet après-midi; c'est qu'hier j'avais essuyé un coup de t'en et que je voulais affronter de nouveau le danger aujourd'hui, pensanl que l'assassin recommencerai! sa tentative. Or je ne voulais exposer d'autre vie que la mienne. »
Franci a, dans son procès, de prendre l'attitude
d'un héroïque républicain ; mais lorsqu'il s'enlendil condamner à moi'l pour crime de haute trahison, son courage l'abandonna el il s'évanouit. La reine ne voulut pas le laisser exécuter el sa peine fui également commuée en celle de la déportation perpétuelle.
Le jour même où la nouvelle de la grâce fut connue du public, la reine échappa une troisième fois. L'auteur du régicide était cette l'ois un polit bossu du nom de Bean. Bien inspirée, la reine demanda qu'on le jugeai en vulgaire assassin et non en régicide. Le crime de haute trahison attirant les esprits faibles ou dérangés avides déjouer quelque rôle important, pensait la reine, mieux valait donc ne pas leur laisser ce rôle et les juger pour une tentative de meurtre ordinaire. L'idée était bonne, car après le jugement de Bean, qui fut condamné à être fouetté et à sept ans de déportation, on n'entendit plus parler de nouvel attentat pendant sept années.
Lequatrième l'ut celui du maçon Hamilton, qui tira sur la reine avec un pistolet chargé de poudre seulement. Celleci garda, comme les fois précédentes, tout son sang-froid el se mit à parler très énergiquement ;i ceux de ses enfanls qui étaient avec elle dans la voilure, afin de distraire leur attention. Hamilton se vil infliger la même condamnation que le bossu Bean.
L'attentat de 1850 fut plutôt un outrage. Son auteur n'en voulait pas à la vie de la souveraine. C'était en juin 1850. La reine venait de rendre visite à son oncle, le duc de Cambridge, qui était à toute extrémité. Au moment où sa voiture franchissait la grille de l'hôtel du duc, un gentleman, d'extérieur élégant, nommé Pâtes, qui avait été ca-
e tableau de Winterhalter.
pitaine de hussards, s'élança vers sa voiture, la canne le> el lui cingla le visage. Quelque cuisante qu'elle fût, la blessure ne fui pas grave, puisqu'elle n'empêcha pas la royale blessée de paraître le lendemain de l'attentat, dans sa loge, à l'( )péra.
Jusqu'en 1872, Victoria ne fut plus l'objet des attentions des régicides. Au mois de lévrier de cette année, cependant, un fou de nationalité irlandaise, nommé Arthur OC >nnor, s'élança à la portière de la voiture de la reine, tenant d'une main un pistolet el de l'autre une supplique : mais il fut aussitôt saisi d'une main vigoureuse par le domestique écossais John Brown, qui ne lui laissa pas le lemps de se reconnaître ; un autre irlandais nommé Roderick Maclean tira en 1882 sur la reine, lorsque, descendant du train, elle se disposait à monter dans sa voilure à la station de Windsor. Ce furent deux jeunes gens, élèves du collège d'Eton, qui s'emparèrent de l'assassin. La reine tint à les remercier de vive voix et les lit venir a cet effet au château.
En aucune occasion Victoria ne perdit la tète el ne laissa même paraître la moindre émotion. Elle s'informa seulement dans ce dernier cas si personne n'avait blessé pour elle.
Elle a toujours eu une horreur particulière pour les crimes de cette nature et n'a jamais oie la dernièreà taire parvenir ses félicitations, lorsque ces attentats n'ont pas été suivis d'effel ou dans le con-
traires. C'est ainsi que les veuves des présidents américains Lincoln et Gariield el de notre président Carnot
curent d'elle d >s m >ts touchants. A.près le crime de
Gaserio, le gouvernement anglais ayanl voulu prendre des mesures pour la protéger plus efficacement, elle s'y opposa énergiquement, ne voulant pas que « ces mécréants pussenl s'imaginer qu'ils avaient fait peur à une femme ». Pourtant la mort tragique de l'impératrice Elisabeth d'Autriche fit une profonde impression sur son esprit.
Lorsqu'elle faillit être victime d'un accident en Ecoï sa voiture s'étant renversée dans un fossé sur une mauvaise route déserte, elle écrivit : « Ces occasions extraordinaires me trouvent toujours calme et en pleine possession de moi-même: cette fois-ci je n'ai pensé qu'à une chose : c'est que je n'avais pas encore fait tout ce que je me suis propose d'accomplir avant de mourir ».
Elle a toujours montré de la reconnaissance à ceux qui l'ont tirée de mauvais pas. Elle lit une pension à un soldat irlandais qui l'avait sauvée dans ses bras dans un grave accident de voiture. Elle donna un poste à la Cour à un brave matelot qui l'avait, au péril de sa vie, emportée au moment où un mât rompu par la tempête, allait s'abattre sur elle et elle s'occupa, après sa mort, de sa veuve et de ses orphelins.
11 lui est arrivé de causer, de son côté, des accidents.
Un jour, faisant la traversée du Soient, d'East Cowes à Gosport, le yacht royal Victoria and Albert vint en collision avec un yacht de plaisance, le Misletoe, qui croisait à cet endroit. Le petit navire fut aussitôt coulé. La reine, qui était sur le. pont, lit tout ce qui dépendit d'elle pour sauver lajvie du propriétaire du yacht, à sa belle-sœur et au vieillard qui étaient à bord et elle fut navrée d'avoir à
s'éloigner, sur l'ordre du capitaine, sans qu'on eût i a les tirer de l'eau.
Elle se montre généralement pitoyable aux malheurs des autres. Dans une autre circonstance, àBaimoral,elle passa une grande après-midi et une partie do la soirée a chercher avec le ghillies <\<>> Highlands, le corps d'un petit garçon qui s'était jeté dans la Dee, à un endroit très dangereux, pour sauver la vie d'un de ses petits i'vcve^ tombé à la rivière. Lorsqu'elle apprit qu'on avait enfin retrouvé le petit cadavre à une bonne distance du lieu de l'accident, elle fut la première a envoyer ses consolations aux parents désolés el voulut assistera son enterrement.
On citerait de* milliers de traits analogues ou se révèle la sensibilité d'àme de la reine Victoria. En somme, ellen'apas d'ennemi a proprement parler et tous ceux qui ont porte atteinte à ses jours étaient des détraqués on des maniaques avides d'une sinistre renommée.
Les Voyages de la Reine.
Première visite de la reine au château d'Eu. — Les banquets champêtres dans la foret. — On reparle du Camp du Drap d'or. — L'équipage se mutine. — Le mariage du duc de Montpensier. — Voyage en Belgique. — Visite au roi de Prusse. — Lavage des rues à l'eau de Cologne. — Le Rhin en feu. — Bonn. - Gotha. — Deuxième visite à Eu. — L'Opéra- Comique en plein vent. — Revue du camp de Boulogne. — Napoléon III et l'impératrice Eugénie à Windsor. — La reine à Paris, Saint-Cloud et Versailles. — Bal à l'Hôtel-de-Ville. — Bismarck est présenté à la reine. .- La revue du Champ-de-Mars. — ■ Devant le cercueil de Napoléon Ier.
— Chasse en forêt de Saint-Germain. — Au revoir. — Visite à Cherbourg.
— A bord de la Bretagne. — A la Grande-Chartreuse. — La reine ne veut plus venir en France.
On peut classer les voyages de la reine en deux catégories : ses voyages politiques et ses voyages d'agrément. Ses seuls voyages politiques ont été ceux faits en France.
Le Ier septembre 1843, le Victoria and Albert, nouveau yacht royal qui venait de sortit' tout flambant neuf des chantiers de la Clyde, venait a Portsmouth embarquer la reine et sou époux pour une destination inconnue. La
reine avait tenu secrète son intention d'aller en France, à tel point que ses ministres l'ignorèrent jusqu'au dernier moment. La rencontre de Louis-Philippe et de Victoria avait été préparée de longue date par l'intermédiaire de
la reine des Belges, fille dn roi de France. Pourtant un certain nombre de personnages avaient été mis dans la confidence, à cause des objections que le duc de Wellington avait faites et de ses propositions de faire nommer une régence pour la durée de l'absence de la souveraine. Le vieux héros de Waterloo invoquait des précédents : chaque fois que Georges I, II et IV étaient ailes à l'élranger, ils avaient nommé d^^ conseils de régence. La reine taisait valoir que Henri VIII avait rencontré François Ie* a Ardres ; mais le duc lui répondait qu'à celte époque Calais étant à l'Angleterre, le roi d'Angleterre n'avait t'ait qu'à peine dépasser sa frontière. Bref, la reine consulta des légistes, qui furent d'avis qu'elle n'avait pas a nommer de conseil de régence pour une absence de quelques jours. File partit donc le 3J août. File louvoya autour de l'ile de Wighl él devant la côte de I )evonshire pendnnl une journée et, le l1 septembre au soir, traversa le détroit. Fa traversée faillit ne pas aller tout droil ; l'équipage donnait des signes de mutinerie. Fa reine avait en effet choisi une place à
l'abri du vent et s'était par mégarde installée devant l'entrée de la buvette des matelots et ceux-ci se voyaient déjà privés dégoutte pour toute la traversée. La reine s'aperçut de quelque chose. Ella interrogea lord Adolphus, litaine du yacht, qui la pria de bien vouloir choisir un autre endroit, « Je le veux bien, dit-elle, mais c'esl a la condition que j'aurai cl utte, moi aussi, i ( >n lui
en donna un petit verre : « Elle n'a qu'un défaut, ajoutât-elle, c'esl d'être un peu faible ». Cette parole lui reconquil tous lés cœurs de ses matelots.
Le il septembre, au malin, le Vicloriu and Albert mouillait au Tréporl et un canot, sur lequel était Louis- Philippe, allait assister au débarquement du couple royal. L'accueil fut tout joyeux de la pari du roi-citoyen, qui prit paternellement la petite reine dans ses brasel l'enleva de terre, l'embrassa sur les joues, au grand ébahissemenl du prince Albert, qui n'avait encore vu personne en u.^v si familièrement avec Sa gracieuse Majesté. Il convient de dire ici qu'étant duc d'Orléans, Louis-Philippe était un des meilleurs amis du duc de Kent et qu'il avait joué avec Victoria enfant. On monta dans une suite d'équipages splendides et l'on gagna le château d'Eu.
Il avait d'abord été question d'une visite a Paris dans la correspondance suivie qui s'était établie au sujet de cette rencontre ; mais on ne sait pour quelle raison la reine s'est obstinément refusée a visiter la capitale.
A Eu, on mena joyeuse vie, tant en banquets, que bals et fêtes champêtres.
Les déjeuners sur l'herbe, qui étaient une nouveauté pour Victoria, eurent le don de lui plaire. On parlai! pour un coin de la forêt dans dos grands chars a bancs et une multitude de valets a la livrée royale improvisaient en quelques minutes une salle de festin sous les arbres. Ea plus franche gaieté et le plus grand abandon régnail entre tous les invités du roi de France: ce dernier lui-même ne tarissait pas de verve. La reine d'Angleterre se laissait gagner par l'entrain général, ainsi que le prince Albert et
le comte d'Aberdeen ; lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre, qui (levait être habitué au sans-gène de la Cour, était le seul qui restât guindé en présence de sa souveraine.
Au Champagne, Louis-Philippe lit remarquer, dans le premier toast a la reine, que leur entrevue était la première entre un souverain anglais et un souverain français depuis celle du Camp du Drap d'or. La reine garda le meilleur souvenir de ses fêtes « si jolies, si gaies, si pleines d'entrain, si rustiques ». Le prince Albert écrivit au baron Stockmar sur son court séjour en France et compara la gaieté des Tètes françaises à celle des têtes allemandes.
Le 7 septembre, le yacht royal était de retour sur les côtes d'Angleterre. Le comte d'Aberdeen avail eu le temps de s'entretenir avec M. Guizot de la question qui passionnait alors la diplomatie anglaise. Le ministre des Affaires étrangères français lui avait donné l'assurance que la France renonçait à une alliance matrimoniale avec l'Espagne; que le roi Louis-I 'liilippe ne donnerait son plus jeune fils le duc de Montpensier à l'infante Marie-Louise, sœur di' la reine d'Espagne, qu'après que celle-ci, étanl mariée, aurait eu (U^ enfants. I le son côté, le comte d'Aberdeen avait donné sa parole à M. Guizot que l'Angleterre ne consentirait pasau mariage de la reine d'Espagne avec un prince de Saxe-Gobourg. L'Angleterre ne craignait rien tant qu'une union qui conférât à la couronne de Franco des droits éventuels à la succession d'Espagne. On sait que Louis-Philippe, s'il a réellement donne cette assurance par l'intermédiaire de M. Guizot, ne s'esl nullement considéré comme engagé, ce que la reine d'Angleterre ne lui pardonna d'a-lleurs jamais.
voyage politique fui bientôt suivi d'un voyage d'agrément à travers les Flandres. Après avoir touché à Brighton, où le' ménage royal passa quelques jours, au moment où la saison des bains de mer était à son déclin, le Victoria and Albert reprenait la mer le 12 septembre et le 13 était rendu dans le port d'Ostende. Le roi Léopold avait préparé à sn nièce un tour intéressant : la reine et le prince visitèrenl successivement Bruges, Gand, Bruxelles el Anvers. Le 21, ils étaient de retour à Windsor Gastle. A son retour, le prince écrivit au baron Stockmarà qui il ne cachait rien el dont il sollicitait les conseils en toute occasion : « Ce voyage en Belgique a l'ait une impression profonde sur Victoria, qui a gardé le meilleur souvenir des vieilles cités flamandes el surtout de l'accueil si flatteur qu'elle a reçu du peuple belge ».
Deux ans plus Lard, en août 1815, la reine iil enfin le voyage en Allemagne qu'elle projetait depuis plusieurs années de faire au bras de son époux. Ce fut avant tout un pieux pèlerinage qu'elle accomplit aux lieux qui avaient été témoins de l'enfance et de la jeunesse du prince Albert. Elle demanda a coucher à Rosenau dans le château même où naquit son époux el elle contempla avec ravissement « la jolie couchette où Albert et son ïivve Ernest avaient coutume de dormir ensemble étant enfants ». A Aix-la- Chapelle, le roi de Prusse vint à sn rencontre et raccompagna dans une visite a Cologne on, pour la recevoir, on répandit a flots, sur te pavé des rue.-., l'eau parfumée si renommée du pays. On lui donna le soir un spectacle inoubliable sur le Rhin qu'on embrasa et convertit en un long feu de joie. A Bonn, elle visita l'Université où le
prince Alberl avail terminé si brillammant ses études el elle recul avec ravissement des détails sur Lous les lieux qui avaienl de témoins de son séjour. A Gotha, on lui donna, en plein air, une de ces représentations populaires dans lesquelles les rôles de princes sont tenus par de vrais princes et ceux de paysans par des paysans authentiqu Elle admira la tenue des enfants et les costumes des femmes du peuple, si simples et si pauvres, mais si propres et si .mis. Elle compara cette mise à celle des pauvres anglaises, si dégoûtantes sous leurs châles en loques et leurs chapeaux de soie fripés. « Si au moins, écrivit-elle, anglaises du peuple pouvaient se contenter de ces vêtements simples et laisser là leurs châles et leurs chapeaux de soie ! »
Elle avait promis de revenir à Eu voir Louis-Philippe à son retour d'Allemagne. Elle tint parole et, y arriva le -s septembre. La chambre qu'elle habita avait été préparée avec des attentions toutes spéciales. Les portraits de la reine et du prince Alberl par Winterhalter ornaient la cheminée de chaque côté et les autres peintures représi taient des épisodes de sa première visite a lui et do la ption de Louis-Philippe à Windsor Castle. On compilait la retenir une semaine a la Cour ; elle n'y resta que doux jours', juste le temps d'assister à uni1 représentation donnée sur un théâtre improvisé en plein air par la trou de l'Opéra-Gomique de Paris, (lotte l'ois Louis-Philippe donna lui-même l'assurance a la reine qu'il ne consentirai! au mariage du dur do Montpensier avec l'infante que lorsque la question politique serait écarl Ce voyage calma pour une longue période son amour
des voyages. D'ailleurs elle avait fait ample prévision de souvenirs chers à sou cœur et il se passa dix ans et bien des événements en Europe, avant qu'elle ne remit le pied sur le Continent.
Elle eut du reste assez a faire à visiter l'Irlande et l'Ecosse où elle fut très occupée avec l'acquisition et la construction d'un nouveau home. Cependant le Continent était secoué terriblement et Louis-Philippe payait de son trône, par les intrigues de lord Palmerston, ses vues ambitieuses sur la succession d'Espagne.
En se séparant de lui, Victoria ne se doutait guère qu'elle ne le reverrait plus qu'en exil.
Depuis le dernier voyage delà reine au château d'Eu, l'Europe avait été en proie à la convulsion, et peu de trônes avaient été épargnés par la tourmente. Le trône d'Angleterre lui-même avait tremblé un instant sur sa base.
La prochaine visite de la reine d Angleterre fut pour la Cour impériale de France, pour son nouvel allié Napoléon III, qui lui devait bien quelques égards pour l'empressement avec lequel elle avait reconnu le coup d'Etat; pour la facilité avec laquelle elle l'avait, la première de tous les monarques d'Europe, félicité cle son avènement en l'appelant « mon frère »; pour s'être employée sincèrement à l'aire réussir des projets de mariage avec la princesse Caroline-Stéphanie deVasa, petite-tille cle la grande-duchesse de Bade et du dernier roi de Suède de la branche légitime, d'abord; puis avec la princesse Adélaïde de Hohenlohe, sa propre nièce. Car ce fut fatigue de voir son alliance reje- • de toutes parts, que Napoléon III arrêta ses vues sur
Eugénie de Montijo, qui devait devenir une intime amie de Victoria.
Cependant, la question d'Orient était revenue sur le lapis. Les flottes anglaise et française étaient allées faire une démonstration dans les eaux du Bosphore en attendant de prêter main-forte aux Turcs contre la Russie.
Le 29 août 1855, Victoria écrit au roi des Belges, qui est resté son plus cher confident, qu'elle va avoir à souffrir d'une longue absence du prince Albert, lequel se prop de rendre prochainement visite à l'empereur des Français. Le 3 septembre, le prince quille Osborne pour aller assister à une revue de IÔ0.0 H) hommes au camp de Boulogne, situé ^iilve Boulogne et Saint-Omer. Le prince rentre charmé des honneurs qui lui ont été rendus comme au représentant de la reine d'Angleterre.
Cette visite ne devait être que la préparation (Tune autre [dus longue et plus solennelle de la reine d'Angleterreà Paris. L ■ 16 avril de l'année suivante, Napoléon III prenait lui-même les devants el débarquaità Douvres avec l'impératrice à son bras, sur le quai de l'Amirauté, au bruit des salves d'artillerie qui fêtaient sa bienvenue. Il étail reçu a Londres avec un enthousiasme populaire, que Victoria elle-même eut de la peine a croire. A Win Isor, elle le recevait avec aménité, faisait fête à la « gentille el jolie impératrice toute nerveuse ». leur réservait les mèi appartements qu'à Louis-Philippe el à l'empereur Nicolas de Russie, devenu l'ennemi commun, donnait un bal en leur honneur dan- la salle de Waterloo, conférait l'ordre de la Jarre >oléon, lui passait le grand-cordon sur
l'épaule, tandis que le prince Albert lui attachait la Jar-
retière au-dessus du mollet droit, et s'entendait dire par l'empereur, en quittant la salle à sou Liras: « Il me reste à faire mon serment de fidélité à Votre Majesté et à son pays », « paroles qui promettent, écrivait la reine, do la part d'un homme tel que1 lui, peu prodigue de paroles el ferme dans ses desseins ».
L'heure des adieux venue, l'empereur dil à la reine : « J'attends donc votre visite à Paris cet été. — Oui, répond Victoria, si mes devoirs publics ne m'en empêchent, comptez sur moi. » On avait pris dos résolutions pour obtenir des succès en Grimée et dans l'intervalle rendre la guerre populaire en France.
Le 18 août, un samedi, dès l'aurore, la reine, le prince Albert, la princesse royale, plus tard l'impératrice Frédéric III d'Allemagne, et le prince de Galles s'embarquaient à East Cowes pour Boulogne, où ils arrivaient le même jour, dans l'après-midi, escortés de l'escadre de la Manche. Les canons tonnaient des hauteurs qui dominent la ville. Lorsque le yacht royal aborda, Napoléon se précipita à bord et salua Sa Majesté, lui baisant la main d'abord, puis l'embrassant sur les deux joues. La reine et sa famille montaient à destination de la gare en voiture de gala, escortés par l'empereur et le maréchal Magnan à cheval, et une garde d'honneur. A Paris, où aucun souverain anglais n'avait paru elepuis qu'Henri VI y était venu en roi pour se faire couronner à Saint-Denis, la réception fut enthousiaste. Delà gare du Nord jusqu'au Palais de Saint- Gloud, les rues étaient enguirlandées et 200.000 hommes de la garde nationale faisaient la haie sur le parcours. Malheureusement, la nuit commençait à tomber et le coup
is^^î
LA REINE VICTi HUA INTIME
d'oeil perdit de sa beauté. En arrivant à l'Arc de Triomphe, il fallut allumer des torches pour l'escorte royale el l'on ne vit plus Paris que sous le fard des illuminations. A Saint- Cloud, la réception fut « splendide et enthousia icri-
vit le prince Albert. La reine écrivit de sou côté dans journal : « J'étais un peu ahurie, mais enchantée; toutétait si beau ! » Le tableau qui rappelait la visite de la reine a disparu dans l'incendie du château en 1871, après avoir été mutile. Un officier prussien avait en effet découpé la tête de la princesse royale, devenue la femme du Crown Prince. La famille royale vécut là dans la pins stricte intimité. La reine trouva la table de l'empereur très simplement servie; mais « tout y était si exquis! •>
Le lundi se passa en visite à l'Exposition des Beaux- Arts aux Champs-Elysées et à une représentation dc^ demoiselles de Saint-Cyr aux Tuileries. Le mardi fut consacre à une visite à Versailles et aux Trianons et à une représentation de gala, le soir, à l'Opéra. Le mercredi ^2, la reine visita l'Exposition industrielle et accepta une invitation de la Municipalité de Paris à un bal à l'Hôtel-de-Ville. Le jeudi fut laissé aux hôtes de l'empereur pour vivre incognito. Le soir, ilyeul grand banquet de 80 couverts el la reine parla sérieusement à l'empereur d'une alliance anglo-française. L'empereur prétendit tenir de Drouyn de Lhuys que Louis-Philippe était devenu impopulaire cause de son alliance avec l'Angleterre. La reine luirépondit que ce n'étail pas à eau n alliance, mais à cause de
sa trahison à celle alliance.
Le jeudi, La famille royale visita le Louvre et, le soie, la reine assista au bal de l'Hôtel-de- Ville. Le quadrille royal
fut dansé par la reine, l'empereur, le prince Albert, la princesse Mathilde, le prince Napoléon, lady Cowley, la femme de l'ambassadeur d'Angleterre, le prince Aldebert de Bavière el M1!<> Haussmann, fille du préfel de la Seine.
La reine parla de celle soirée comme d'un « songe <\(>> mille et une nuits ».
Le 24, la reine visita pour la seconde fois l'Exposition de l'Industrie et l'Ecole militaire, puis l'empereur passa la revue des troupes au Ghamp-de-Mars devant elle. Le prince Albert était à cheval, à gauche de l'empereur, au bas de la tribune impériale, dans laquelle la reine était assise au milieu, entre l'impératrice Eugénie et la princesse Mathilde. La reine regretta de n'avoir pas été à cheval, avec l'empereur. Elle fut émerveillée de la tenue de nos troupes et écrivit sur son journal : « Leurs jolis uniformes sont infiniment mieux faits et de meilleure coupe que ceux de nos soldats, ce qui me taquine beaucoup. »
Après la revue, la reine monta en voiture avec le prince et alla visiter l'Hôtel des Invalides. Elle descendit au tombeau de Napoléon Ier. L'énorme sarcophage de marbre était illuminé par des cierges. Le chapeau et l'épée du grand empereur avaient été placés sur un coussin de velours. Le spectacle était déjà imposant par lui-même ; un violent orage qui éclata à ce moment et le bruit du tonnerre qui se répercuta sous la coupole ajoutèrent encore à sa grandeur. La reine resta émue et pensive. Le soir, elle écrivit ses impressions : « J'étais là, au bras de Napoléon III, son neveu, devant le cercueil du plus grand ennemi de l'Angleterre, moi, la petite-fille de ce roi qui le haïssait tant et qui lutta si vigoureusement contre lui. Aujourd'hui son neveu, qui
porte son nom, esl mon meilleur cl m< n plus cher allié, et l'orgue de la chapelle joue le God savè the Queen. »
Le samedi, l'empereur donna une chasse en l'honneur de Ja reine dans la forêf de Saint-Germain. Le soir, il v eut grand bal au palais de Versailles.
L'empereur rencontra l'impératrice au haut du grand escalier et lui dit : « Comme tu es belle » ; la reine, en rapportant ce compliment, ajoutait : « De fait, elle avait l'air d'une reine de conte de fée. » G'esl a ce bal que le comte de Bismarck se lit présenter à Victoria.
La reine coucha au palais, ce soir-là, ainsi que la prinie royale dont le beau-père devait recevoir non loin de là, quelques années plus tard, la couronne d'empereur d'Allemagne, après ([ne son mari aurait aide à vaincre la France dans une guerre terrible.
Le lendemain, dimanche £6, était le jour anniversaire du prince. On le célébra dans l'intimité. La reine conseilla à l'empereur de ne pas persécuter la famille d'< Irléans et lui expliqua très franchement la nature de ses relations avec la dynastie déchue.
Le lendemain, on reprit, accompagné par l'empereur, le chemin de Boulogne, au grand désespoir du petit prince de Galles, qui déclara adorer Paris, — rameur de la capitale lui esl venu, on le voit, de bonne heure. La reine visita les camps d'Hensaull et d'Ambleteuse. Lutin elle nbârqua et, comme le yacht royal commençait à se mouvoir, l'empereur lui cria du quai, en la saluant :
Ldieu, madame, au revoir! ■> Elle répondit 1res gracii
et bientôt les deux souverain rdirent de vue. La reine parti! enthousiasmée {le
l'empereur qu'elle dit « doux, bon et simple ». Elle avait en lui une < confiance sans réserve ». Le prince Albert ne partagea pas l'enthousiasme do la reine : il considéra Napoléon III comme un politicien d'occasion, tremblant toujours devant quelque complot.
Quelques mois plus tard, Napoléon rendit visite à la reine à Osborne et demanda la révision du traité de 1815. Il avait rêvé de faire de la Méditerranée un lac européen. Ses ouvertures lurent froidement accueillies. Il s'en retourna incompris et l'alliance anglaise entra dans une phase précaire. La mésintelligence au sujet des principautés danubiennes ne lit qu'augmenter le malentendu. Napoléon invita la reine à venir à Cherbourg et le gouvernement britannique voulut qu'elle acceptât. On espéra que son amiiié parviendrait à détendre la situation. Le i août 1858, la reine arriva à sept heures du soir à Cherbourg, après une traversée assez agitée. L'empereur et l'impératrice vinrent la saluer sur le vachl roval, à huit heures, sans aucune suite.
Personne ne fut admis à assister à la conversation des deux souverains. L'empereur et l'impératrice rentrèrent à Cherbourg dans leur barque éclairée par un jet de lumière électrique. La reine coucha à bord de son yacht. Le lendemain, déjeuner à la préfecture et dîner à bord de la Bretagne. Le général Mac-Mahon était parmi les invités. L'empereur porta un toast à la reine et le prince Albert se leva pour y répondre : « J'étais si émue, écrivit la reine, que je ne pus boire mon café ». Après quelque hésitation cependant, le prince Albert vint à bout de sa tâche. Un magnifique feu d'artifice termina la journée.
Ce fut la dernière entrevue de Napoléon III et de la reine avant l'exil de Ghislehurst.
Le 14 août, la reine se rendit en Prusse avec son époux omplir une promesse de visite au prince et à la prin- Frédéric, visite de famille, qui s'acheva le 28 du même mois.
lurent ses deux derniers voyages avant qu'elle eût la douleur de perdre sa mère et son époux. Elle s'embarqua le Ier septembre 1862, a Woolwich, pour se rendr Bruxelles et l'aire la connaissance de la princesse Alexandra et de ses parents et arranger le mariage du prince de Galles. De là, elle gagna l'Allemagne et séjourna au château de Reinhardsbrunn, qui est plutôt un rendez-vous de chasse qu'un château à proprement parler; mais ce voyage n'eut aucun caractère politique.
printemps de 1871), — la guerre et la chute de l'empire étaient depuis longtemps des faits accomplis — la reine alla se repos fatigues du mariage de son lits, le du»'
de Gonnaught, avec la princesse Louise-Marguerite Prusse, dans le nord de l'Italie. Elle passa par Paris en vêtement de grand deuil et lit un court séjour à l'ambassade d'Angleterre. Elle y reçut le président Grévy, accompagné de M. Waddington. Le duc de Nemours lui rendit aussi visite. Le 28 mars, elle arriva à Modane el ►n voyage jusqu'à Turin et Baveno ou le lac Majeui lonyme de comtesse de Balmoral. Le
prince Amédée vint la saluer au nom du roi et de la reine lie. Elle habita à lia venu la villa Clara.
Le 18 avril, elle se rencontra dai itation de chemin
■nii-e Rome et Monza reineel la Cour,
qui se rendaient en villégiature. La reine accepta de déjeuner à Mon/a, après quoi clic rentra à Baveno. A sou retour, elle passa de nouveau par Paris où elle s'arrêta à l'ambassade, installée dans l'hôtel de l'ancienne princesse Pauline Bonaparte, sœur de Napoléon Ier, et regagna Windsor Castle.
Depuis cette époque, la reine fait un séjour d'un mois chaque année, au printemps, sur la cote méridionale de France ou dans quelque station italienne.
Après la mort du duc d'Albany, — car la reine perdit les siens coup sur coup — le mariage de sa petitefille la princesse Victoria de liesse avec le prince Louis de Battenberg l'attira à Darmstadt. Elle fut heureuse de vivre dans le château où vécut la pauvre princesse Alice, sa fille. Ce voyage dura d'ailleurs quelques jours seulement.
L'année suivante, elle passa quelques semaines à Aix- Ies-Bains et s'en retourna par Darmstadt ; un an après elle se rendit directement par mer de Portsmouth à Cannes et de Cannes à Aix-les-Bains où elle habita la même suite d'appartements à la villa Mottet. Avec une permission spéciale du pape, elle visita la Grande-Chartreuse où aucune femme ne doit pénétrer; l'année d'après, elle choisit Biarritz et visita la reine régente et le petit roi d'Espagne à San Sébastien. Chaque année nous la ramène; elle vient redemander au climat du midi de la France ou au climat italien, les forces dont elle a besoin pour continuer d'accomplir sa tâche. Les catholiques d'Angleterre voient dans cette émigration, au printemps de chaque année, à l'époque de la semaine sainte, un retour des souverains du
Royaume-Uni à la religion catholique; la raison de ces déplacements est beaucoup plus profane : les médecins de la reine redoutent pour ses poumons devenus délie Fliumidité du climai britannique, a celle4 époque de l'anm
On a prétendu que, profondément froissée des caricatures qui ont paru d'elle dans les journaux humoristiq français, à propos de la guerre du Transvaal, elle éviterait de passer sur le territoire français et séjourner ail en Italie. Elle pourrait peut-être se souvenir des raisons qu'elle donna à Cherbourg, à Napoléon III, lorsque celuici se plaignail d'être attaqué dans le Tunes : « Notre presse esl libre, en Angleterre, dit-elle à l'empereur pour repousser toute responsabilité ». La nôtre l'est devenue depuis la visite a Cherbourg, et il est enfantin de tenir rigueur à une nation libre de l'humour de ses caricaturistes. Cela n'empêche que le monde juge sévèrement l'attitude de la reine dan- l'affaire du Transvaal. Chaque fois que Victoria l'a voulu, elle a su éviter la guerre, notamment avec la Russie et les Etats-Unis; cette foi-, au contraire, elle n'a pas cherché a retenir ses ministres; elle a même encouragé les lâches agressions, — lâches parce qu'il croyait les diriger contre des faibles — de son ministre colonies, Mi*. J. Chamberlain, ce fléau de notre tin de l<\ dont l'ambition et la rapacité menacent de coûter si cher a son pays.
Jubilés d'or et de diamant.
Cinquante mus de règne. — L'Inde célèbre le jubilé de sa Kaiseri-hind. — Le plus ébloui n'esl pas celui qu'on pense. — La province veul eu être. — Du jubile, on en a mis partout. — Onze heures sonnant. — Les princes indiens el leurs diamants. — Le cortège royal. — Le succès du futur empereur Frédéric. — Sur la chaise d'Edouard le Confesseur. — La musique de l'absent. — Les sanglots de la reine. — Garden-party el banquet. — L'Irlande s'insurge. — La pose de la première pierre de l'Impérial Institute. — Soixante ans de règne. — Le plus long règne de l'histoire .du Royaume- Uni.
L'année 1887, cinquantième année du règne de Victoria, s'ouvre avec les fêtes. C'est l'Inde qui donne le signal de l'allégresse au grand empire britannique, en multipliant, dans toutes les principautés, les réjouissances en l'honneur de la vieille impératrice, la Kaiseri-hind, comme on l'appelle dans C€tte partie du inonde. A cette occasion solennelle, on distribue dos honneurs, on rend la liberté aux prisonniers, on remet les dettes. A Gwalior, tous ceux qui n'ont pas payé la taxe foncière on seront exemptés et cette acte d(3 libéralité conte vingt-cinq millions à la colonie.
En Angleterre, les députations commencenl dès le mois de mars, par celle du clergé conduite par l'archevêque de Cantorbéry, primat d'Angleterre, qui est reç nnelle-
ment à Windsor le 8 mars. Le i mai, à sou retour de son séjour annuel sur le continent, Victoria reçoit les délég lions de tous les gouvernements coloniaux, qui la félicitent d'avoir vu s'élever le nombre de ses sujets des colonies de deux à neuf millions et ceux de l'Inde de quatre-vingt-seize à deux cent cinquante-quatre million.-. Le 9, elle tient une Cour à Buckingham Palace, au milieu d'un faste bien fait pour éblouir le Maharajah et le Maharânee de Kutch Behar, le Maharajah sir Pertab Sing, el plusieurs autres princes indien-, de l'éclat de sa puissance. Ceux-ci éblouiront de leur côté la nation anglaise.
Le grand jour approche. On est au commencement de juin. Londres est livré aux charpentiers et tapissiers décorateurs. La métropole se transforme à vue d'œil, surtout sur le pi traditionnel de Buckingham Palace à l'ab-
baye do Westminster. Lutin, le c2»), on peut juger du coup d'œil général : la ville esl toul enguirlandée; à chaque pas se dresse un arc de triomphe avec tU^ inscriptions ti- • l'Ecriture Sainte ou i\(^ «ouvres Ar> poètes nationaux. Les hôtels regorgent de monde. Toute la province n»' trouve pas a se loger et la plus grande partie i\o la foule que vomissenl les gares des grandes lignes et des innombrables ligne- de banlieue, à toute heure de la journée, doit passer la nuit à la belle étoile. Elle n'a d'ailleurs pas a le regretter, car Londres se prive de sommeil et ses boutiques restent éclairées jusqu'au lever du
Enfin l'aube fait pâlir les derniers feux; les canons saluent l'aurore et la foule se rue, à ce signal, vers les lieux qui vont être témoins du grand événement historique. On trouve difficilement à prix d'or une place sur- les gradins improvises sur le passage de la procession ; de toutes parts des camelots vendent des souvenirs du jubilé; tout est au jubilé : marques de commerce, menus des restaurants, modes; tout se vend et s'achète à des prix de jubilé. Il n'est pas jusqu'aux cabmen qui ne jubilent, en appliquant aux bons bourgeois et aux gentlemen farmers de la province des tarifs jubiléens.
Seul, le palais de Buckingham, gardé de tous cotés à grande distance pour empêcher que les bruits de la ville en liesse ne troublent le sommeil de la reine, parait étranger à l'enthousiasme général.
L'Union Jack, qui flotte en haut de son paratonnerre central, indique seul que la souveraine y réside ; mais le palais a son aspect sévère et froid des jours ordinaires, et, n'était la présence des gardes et de matelots de la flotte en grande tenue, nul ne se douterait, à le voir, qu'il recèle la plus grande activité.
Cependant l'horloge de Westminster tinte onze heures. Les trompettes et les tambours donnent le signal du départ, les portes du palais s'ouvrent et la procession se met en marche. Les horse-guards, sur leurs magnifiques chevaux noirs ouvrent la marche; ils sont suivis par les princes indiens, vêtus de richissimes costumes de drap d'or et coiffés de turbans étincelants de diamants et de pierreries, en voitures de gala ; viennent ensuite la duchesse de Teek, les envoyés de Perse cl de Siam, la reine d'Hawaï, les
rois de Saxe, de Belgique et de Grèce, le prince héritier d'Autriche- Hongrie Les gardes du corps séparent les souverains étrangers du cortège des prii royales,
qui se compose de onze voilures. Puis c'est le tour des princes tous à cheval, le prince Albert- Victor et le prince Guillaume de Prusse, devenu l'empereur Guillaume II, le prince héritier Frédéric, père du précédent, qui est l'objet d'une chaleureuse ovation et les princes Christian, le Grand-Duc de Hesse, le prince Henry de Battenberg. Le marquis de Lomé est absent : il a été jeté à bas de sa monture au départ du palais de Buckingham et gagne l'abbaye à pied. Apres les gendres de la reine, défilenl lils : les ducs de Gonnaught et d'Edimbourg et le prince de Galles, pour qui le peuple se montre moins enthousiaste que pour son beau-frère Frédéric de Prusse.
Enfin voici dans sa voilure, traînée par huit chevaux Isabelle, la reine. Kl le est vêtue de noir et coiffée de dentelles blanches espagnoles, enrichies de diamants. Elle porte le grand cordon de la Jarretière et celui de l'Etoile de l'Inde. En face d'elleçoni assises sa fille aînée, la temme de Frédéric et sa bru la princesse de Galles.
Une cavalcade de soldats indiens clôt la procession.
Partoul le passage de Victoria est le signal d'ovations délirantes. On lui jette des bouquets effeuillés et c'est sur un tapis de pétales de roses que roule le cortège qui l'accompagne à Westminster. Elle est radieuse el salue cieusemenl ses sujets avec un bon sourire plein d'affection el de reconnaissance. A Londres, connue partout, les
loustics prennent leur part el lancent des quolibets à la
personnages du cortège. Le futur empereur Fr
cléric, qui est décidément plus populaire en Angleterre que le prince de Galles, esl très remarqué'sous son uniforme de cuirassier blanc; chacun s'extasie sur sa beauté.
L'intérieur de la vieille abbaye n'esl pas composé comme au jour du couronnement. La noblesse en manteaux d'hermine a cédé la place aux députations de la nation tout entière. Toutes les villes du Royaume-Uni, toutes les colonies de l'empire Britannique, les Universités y sont représentées; les corps de l'Etat, le corps diplomatique, les ministres en costumes de Cour, les officiers de la maison royale, les attachés militaires des puissances étrangères emplissent les nefs.
La reine prend place sur la chaise d'Edouard le Confesseur où elle s'est assise, cinquante ans pins tôt, a pareille date, à la fleur de son âge.
Gombienlesémotions(fui remplissaient alors sonâmed'enfant étaient différentes de celles d'aujourd'hui! Il y a un demi-siècle, l'avenir s'ouvrait devant elle avec ck antes perspectives ; mais que serait-il en réalité? Les hommages qui lui étaient rendus étaient ceux de sujets pleins d'espérances. Aujourd'hui, au contraire, après une si longue étape parcourue, après avoir présidé tant d'années aux destinées d'une grande nation, malgré les ronces du chemin el l'amertume d'éternels regrets, c'esl tout ce long règne a son déclin qui se dresse devant ses yeux sous les voûtes de la vieille abbaye el, tout compte fait, ce sont des actions de grâces qu'elle apporte au pied des autels el qu'y apportent avec elle ses sujets reconnaissants de la taçon dont elle a su s'acquitter de son rôle difficile.
Par une attention délicate pour la veuve inconsolée,
toute la musique jouée pendant I»4 service esi de la composition de son époux regretté. A la bénédiction, Victoria
iye de se mettre à genoux sur le prie-dieu qu'elle a (lovant elle ; mais son émotion est à son comble et elle retombe «mi sanglotant sur son trône, la tête cachée dans les main-.
La fête religieuse a pris lin. Los princes, le prince de Galles en tête, viennent pour lui rendre hommage. Ils veulent lui baiser cérémonfeusement la main ; mais c'en est l'ait do l'ôtiquotto. Après un si long et si glorieux règne, elle a bien lo droit de se montrer mère el grand'mère, même sur lo trône d'Edouard le Confesseur, el elle prend l'un après l'autre les membres do la famille royale ol los embrasse affectueusement. Les voilà vivants, cinquante ans de royauté qu'elle célèbre, la plus grande partie do sa vie, avec ses joi - douleurs !
Lorsqu'elle a embrassé toute sa famille, la reini tournant vers ses hôtes étrangers, leur tait nue profonde révérence et quitte l'abbaye aux harmonies de la Marche des Prêtres de l'Athalie de Lulli.
La procession royale, dans le morne ordre, regagne Buckingham Palace, où la reine demande à lunoher seule el a se reposer quelques heures d(^ (''motions de la mali-
'. L'après-midi, elle offre un garden-party dans les jardins du Palais. Près de la lente royale, se tiennent des joueurs de cornemuse écossais en costume national. Le soir, un grand banquet de quatre-vingts couverts réunit autour de S;i Majesté les princes anglais et étrangers, auxquels se sont joints le duc d'Aoste, représentant le roi et La reine d'Italie, L'infant Antonio et l'infante Eulalie
d'Espagne, le prince héritier de Suède et le roi de Danemark.
Londres esl de nouveau illuminé splendidement, de même que toutes les villes du Rovaume-Uni. Seule, l'Irlande, la douloureuse Irlande, où le long règne de Victoria n'aura pas réussi à lasser de tenaces espérances, jette une noie discordante dans ce concert de loyalisme; la police doit réprimer, à Dublin et à Cork, des démonstrations non équivoques d'hostilité. A l'étranger, partout où il existe une colonie d'Anglais, le Jubilé est célébré dans un banquet. Une fête enfantine, due à l'initiative de M. Lawson, directeur du Daily Tclegraph, réunit 30,000 enfants de Londres à Hyde-Park.
A l'occasion de son jubilé d'or, la reine créa huit pairs d'Angleterre, treize baronnets et trente-trois chevaliers.
Le 24, il y eut grand bal à Buckihgham Palace et le 4 juillet, pour clore la série des cérémonies inscrites au programme du jubilé, la reine scella la première pierre de l'Impérial Institule, élevé par souscription avec les deniers de la Nation, dans le but de servir uniquement au développement des questions coloniales. Celle cérémonie de fondation d'un monument colonial, clôturant les fêtes du jubilé, donne la véritable note de ce glorieux cinquantenaire.
De tout ce qui a passé devant les yeux du peuple ébloui, une image s'esl surtout imprimée dans le souvenir du peuple : celle des princes indiens et des délégués des colonies; l'air qu'il a retenu, c'est le Hule, Britannial Impose ta loi au monde, Grande-Bretagne ! qu'attaqua l'orchestre à la sortie d*1 la reine-impératrice de l'inauguration de
l'Imperial-Institute el quinconsciemmeni il substitue souvenl à l'hymne national God save Ihe Quecn. Cette image et ce refrain hypnotisenl la nation anglaise depuis le jubilé de 1.887, au poinl ([ne Ions les politiciens à pile ou face, sans conviction profonde, qui cherchenl l'inspiration do leur politique dan- la popularité, comme ce pantin au cœur léger de Chamberlain, ne voient plus d'avenir ({no dans la flatterie des sentiments impérialistes. On s'explique ainsi la révoltante impudeur de la diplomatie anglaise dans ses démêlés avec les républiques sœurs du sud do l'Afrique, qui aboutit à celle guerre, savamment ourdie par la rapacité anglaise, el d'où l'Angleterre ne peut sortir, même victorieuse, que 1res affaiblie el pour longtemps anémiée. L'Angleterre vaincue, car il n'esl pas sûr qu'elle arrive à briser la résistance de ces superbes burghers qu'admire le monde entier, la guerre sud-africaine sera le commencement de la désagrégation do cet immense empire colonial sur lequel le soleil ne demandera alors qu'à se coucher. Ce sérail là une triste ce; quence (Tune fausse interprétation donnée a celle fête de famille «pie devail rester le jubilé de 1889.
Avant Victoria, la nation anglaise avait par trois fois célébré le jubilé d'or de son souverain. L'histoire a gardé la mémoire ^^ cinquantenaires d'Henri III, d'Edouard III et de G III, le nombre trois porte bonheur dans les dy-
nasties anglaises. Cependant, aucun de ces trois règne9 ne représenta pour la nation une ère de prospérité comparable a celle \\i^> cinquante premières année- du règne de lu reine actuelle.
Une seule fois avant Victoria, un souverain anglai
lébra son jubilé de diamant : ce fut son grand-père, l'infortuné Georges III, dont la raison sombra sous le poids de chagrins domestiques au boni de soixante ans de règne el à qui la nation dut donner une régence. Le règne de Victoria est donc le plus long règne d'Angleterre et, dans neuf ans, si elle vit et est encore sur le Irène, elle aura rogné aussi longtemps que Louis XIV. En juin 1897, de splendides fêtes turent données à l'occasion de son jubilé de diamant, qui fut célébré dans un service d'actions de grâces, comme le jubilé d'or, dans l'abbaye de Westminster. Le cérémonial lut à peu près le même et le concours du peuple au moins aussi imposant. Quelques figures, et non des moins sympathiques du cortège, avaient disparu, notamment le beau Frédéric III, si admiré en 1887 et si près du trône el du tombeau. Naturellement, le jubilé de diamant, à l'occasion duquel le Gouvernement s'est ingénié à exhiber toute une mise en scène coloniale, n'a t'ait que développe]- les sentiments impérialistes de la nation. Il semble bien qu'on y ait encore plus chanté le Rule, Brit an ni a et un peu moins le God save Ihe Queen.
Le Règne de Victoria.
Les grands événements et les grandes crises qui surviennent dans l'histoire des peuples <>nl cet immense avanie les faire se recueillir el mesurer l'étape parcourue dans la voie du progrès. Des quatre monarques anglais, dont la nation a célébré le cinquantenaire, seule, Victoria résumait une époque vraiment glorieuse. Henri III n'avait en effet à son actif que la fondation du régime parlementaire ; Edouard III, qui eut un règne brillant au début, avait connu les désastres à la lin ; quant à Georges III, il avait perdu tout un continent, où la nation avait déversé le [tins pur de son activité.
Au contraire, le règne de Victoria résumait, à l'époque du jubilé, tonte une époque de gloire el de prospérité et pourquoi l'àme de la nation, s'aimanl el s'admirant dans la reine, qui représente par ses aïeux l'histoire do son passé, et incarne la notion de la solidarité britannique, vibra toul entière à la manifestation de celte gloire qui
était la sienne, de cette puissance qui aiguisait en lui le sentiment de sa propre force.
Il n'y a rien que de louable dans l'ivresse d'un peuple qui s'offre ainsi la revue de sa récente histoire, a la condition qu'il ne laisse pas le calme sentiment de sa supériorité dégénérer en fierté chauvine et agressive. Ce danger, la nation anglaise ne sut pas l'éviter, car, moins de trois ans plus lard, nous pouvons, aux folies qui4 lui l'ait faire sa furie impérialiste, constater les ravages qu'a exercés le jingoïsme clans l'âme nationale.
Ce long règne de Victoria, qui nous paraissait, il y a trois ans, devoir entrer dans le domaine de l'histoire dans tout l'éclat de la gloire, comme, à la fin d'un beau jour, on voit descendre le soleil radieux derrière l'horizon des mers, s'obscurcit d'un nuage (''pais, plein de menaces.
Ce règne pourtant, a été grand. En 1837, à ses débuts, le régime parlementaire existait solide, inébranlable. De 1783 à 1830, il avait eu de bien beaux jours, ses plus beaux peut-être, avec les Pitt, les Fox, les Burke, les Sheridan, les Grey, les Ganning, les Brougham. A la faveur des bienfaits de la Révolution française, les institutions libérales s'étaient développées pacifiquement, sans précipitation, mais aussi sans secousses. Il restait à ouvrir grandes les portes de la cité politique a la démocratie et à arracher certaines prérogatives a une aristocratie qui, sous le fallacieux prétexte d'être le boulevard de la Constitution, n'était réellement (pie la forteresse de ses propres intérêts. Les nobles possédaient en effet les deux tiers du sol et, avec les titres, avaient accaparé toutes les dignités de l'Etat. Pour enrayer l'avènement des autres classes, qui
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LA REINE VICTORIA fNTTME
(Mil été favorisé par le morcellement de la propriété foncière, ils avaient racheté les biens des petits propriétai ruraux. 11 fallait parer à l'orage démocratique qui ne pouvait manquer d'éclater. C'est ce que comprirent les ministres de Victoria.
En 1846, ils assurèrent le triomphe du Libre Echange, malgré la vigoureuse opposition de la Chambre des lords, qui trouvaient dans les tarifs des douanes la protection dont ils avaient besoin pour continuer à vendre à hauts prix les produits de leurs terres au risque d'affamer la population. Dès lors, l'émancipation économique de la nation, sa prospérité et celle < le ses colonies étaient assuré En 1867, la réforme électorale dans les bourgs préparait l'avènement de la démocratie et l'extension decelte réforme aux comtés, en 18Si, lui mettait définitivement le pouvoir aux mains. L'évolution de la Constitution a été ainsi naturelle. Telle qu'elle est actuellement, celle Gonstilution est loin d'être parfaite : pour [ton qu'on l'étudié, on la trouve entachée d'hypocrisie, Lu effet, la démocratie, qui esl désormais inscrite dans les lois du pays, ne s'exerce pas de fait librement; pour arriver à représenter une circonscription ctorale, il faut avoir des titres on beaucoup d'argent ; or ce n'est généraleménl pas dans les nobles et les capitalistes ([ne le peuple trouve des défenseurs sincères de intérêt-.. La démocratie servie par une minorité de pseudodémocrates entrave- a chaque pas par une Chambre delords obstinée dans se- préjugés, telle est la silliation
politique actuelle. Elle suffit a expliquer la société anglai faite de cou 'idées ultra-modernes et de
préjugés démodés ; de progrès matériels incomparables
'si LA REINE VICTORTA ENTIME
de résistances acharnées. C'est ce qui fait qu'entre notre démocratie française ol la démocratie anglaise il y a un monde, comme entre les deux sociétés, et que c'est encore la mer, qui, en dépit des apparences, nous divise le moins. N'empêche que la Constitution, telle qu'elle est, a déjà rendu des services immenses à la cause nationale, que c'est à la faveur de ses lois que la population britannique a doublé et qu'elle a débordé sur toutes les colonies de l'Empire : l'Australie, le Canada, l'Inde, l'Afrique du Sud, qu'elle a fécondées de son initiative el de sa dévorante activité. Avant Victoria, le domaine impérial du Royaume-Uni était déjà énorme; l'Afrique à part, il était le même qu'aujourd'hui, mais il était peu connu, peu peuplé; son loyalisme était des plus douteux. Aucune colonie ne se suffisait à elle-même ; on n'avait pas encore trouvé la formule idéale du self-government ; les idées qui avaient cours étaient celles de la vieille école ; penseurs, administrateurs, hommes d'Etat, politiciens, à quelque parti qu'ils appartinssent, Cornwall-Lewis, Gobden, sir Robert Peel, John Bright, etc., tous étaient persuadés que les colonies ne pouvaient avoir qu'un temps, que toutes étaient appelées à se séparer de la mère-patrie, comme les Etats-Unis d'Amérique, une fois suffisamment puissantes et prospères pour secouer le joug. L'idée de l'Empire uni et indivisible était mise au rang des utopies politiques, que toutes les conditions économiques seraient impuissantes à réaliser. Les idées ont bien changé au cours du rèsme de Victoria et la théorie du self-government, qui a commencé à être appliquée au Canada, semble devoir donner raison à la conception moderne de l'impérialisme. Par quelle erreur
l'Irlande, la bonne [rïande, a-t-elle élé rayée du programme des réformateurs? Gomment se fait-il que le home-rule n'ait pu passer dans un pays si imbu des principi L'autonomie? Gomment n'a-t-on pas été frappé de ce l'ait que, sous le même règne qui a vu le Royaume-Uni • colonies se développer et prospérer, seule l'Irlande a en sa population décimée par la famine et par l'expatriation? G'esl Terreur et ce sera la tache indélébile de ce long règne.
L'expansion territoriale sous Victoria a eu pour théâtre principal l'Afrique. Aujourd'hui l'UnionJack Hotte du Cap au Zambèze et, à l'exception des territoire- dr< républiques qui luttent actuellement pour leur indépendance, tout le sud de l'Afrique esl soumis à la loi anglaise. Me Zanzibar à l'Ouganda cl aux sources du Nil s'étend l'Afrique orientale britannique. Enfin Victoria règne sur un vaste domaine dans le bassin du Niger et l'Afrique occidentale. (In sait que le rêve d'un de ujets,
Mr Oeil Rhodes, est do mettre on communication le Gap avec le Caire.
Mais ce n'est pas seulemenl on territoire qu'a grandi le domaine impérial du Royaume-Uni; c'esl surtout par le développement de son commerce interne, par l'envoi des
productions nouvelles de ses climats lointains, qui a l'ait du Royaume-Uni le grand entrepôl d^ l'univers.
Au grand entrepôl du inonde entier, il a fallu pou y
une marine marchande colossale, des chemins do foi-, un marché, une poste rapide, une presse, le télégraphe, le téléphone, <\f> câbles sous-marins, l'union des capitaux, •mpagnû âbilité limitée, les banqi
dustrie nationale a été à la hauteur de sa tâche et a fait face atout. Dans toutes les branches de l'activité humaine, on a réalisé dos prodiges; l'agriculture seule a été abandonnée, livrée qu'elle était par le libre-échange à la concurrence effrénée des terres vierges du domaine impérial.
L'essor de l'industrie a entraîné l'élévation des salaires et le libre-échange, la diminution des objets de première nécessité : ce double bienfait devait avoir pour conséquence fatale l'ascension des classes laborieuses par le droit de suffrage. Le droit de suffrage a donné naissance au trade-unionisme, puis au néo-trade-unionisme qui devait englober l'armée des manouvriers, et, de l'entente des deux trade-unionismes, est sorti le socialisme, qui a envoyé des députés ouvriers à la Chambre des communes. Toutefois ce socialisme ne connaîtra pas les excès : l'anarchie ne fera pas d'adeptes en Angleterre. Les grands syndicats ouvriers poursuivront légalement la réalisation des réformes sociales et l'abrogation des lois oppressives.
Lorsqu'on s'est rendu compte que l'ère de prospérité qu'a été pour le Royaume-Uni le règne de Victoria, a dépendu entièrement du développement de son empire colonial, on comprend que, chez nos voisins, ce soit la politique coloniale qui inspire toute la politique étrangère.
Un dernier mot sur la question économique : dans l'espace de ces vingt dernières années, l'Angleterre a amorti cinq milliards de sa dette. Il est vrai qu'elle n'a entretenu d'armée que le strict nécessaire pour la garde de ses colonies. Le désarroi militaire dans lequel l'a surprise l'ultimatum des Boers a suffisamment démontré qu'elle ne sau rait prétendre à garder plus longtemps de si vastes terri-
toires sans une armée régulière puissante et bien entrain Il faul s'attendre à de profondes réformes de ce côté.
des privilèges arrachés sous ce règne à la noblessi l'abolition de l'achat des grades dans l'année : c'était le commencement d'une réorganisation militaire qui s arrêtée en route. Bon gré, mal gré, la guerre du Transvaal la remet à l'ordre du jour.
Nous ne dirons qu'un mot de la marine anglaise qui, malgré les progrès de la vapeur et de la construction navale militaire, qui l'ont obligée a des sacrifices énorm a gardé son avance sur toutes les marines du monde. Il semble toutefois que l'attitude cassante de l'Angleterre vis-à-vis de la France dans la petite affaire de Fachoda, aura eu pour effet de pousser les nations continentales à faire de grandes dépenses en défense navale el en construction de navires.
Le développement intellectuel aura été énorme au cours de ces soixante-trois ans et l'éducation physique et morale du peuple aura fait de très grands progrès. Par suite, les institutions de bienfaisance, tels que les hospices de vieillard.-, les maisons de retraite, les hôpitaux, les maisons hospitaliè sont multipliés.
En matière religieuse, l'ère de Victoria n'aura pas été indifférente, comme en témoignent les nombreuses qui oui été successivement fondées. Toutefois, l'anglo-catholicisme, incarné dan- Newman el suscité dans le mouvement d'Oxford, semble avoir eu une grande influence sur les croyances de la nation.
La littérature el les sciences ont aussi connu règne leur plus belle floraison : le roman a atteint l'apo{
LA RKÎNE \ !( l'OIîlA JN'J IMi;
avec Dickens, Thackeray, Bulwer Lytton, George Elliot, Bronte, MmeGaskell, George Meredith, Thomas Hardy; la poésie s'est élevée aux plus liantes régions de l'idéal avec Woodsworlh, Southey, Browning, Tennyson, Mathew Arnold, Rosetti, William Morris et Swinburne, pour ne pas parler des poêles secondaires d'une réelle envolée. Macaulay, Grote, Kreeman, Lecky, Gardiner, Théodore Martin forment une illustre pléiade d'historiens de talent; Stiiiirt Mill, Bairie et Spencer, un trio de philosophes d'envergure; Darwin, Faraday, Maxwell, Stewart, un quatuor de savants émériles; Piuskin, Hunt, Everett Millais, Rossetli, Watts, Landseer, Green et Scott, un groupe d'artistes, dont leur pays peut se montrer justement lier.
Le foyer n'est pas une pierre, dit un proverbe indien, mais une femme. On est tenté de l'appliquer à la vieille reine qui a, pendant plus de soixante ans, préside au foyer britannique, d'où est plus d'une fois parti le progrès, pour rayonner sur le monde entier. Elle a été le centre, le cœur de la nation; vers elle ont convergé tous les efforts de son peuple, répandu sous toutes les latitudes, et c'est de ces efforts épars qu'est faite sa gloire universelle. Voilà pourquoi la reine est sacrée pour tous les Anglais; toucher à leur reine, c'est toucher à la gloire de leur nation; leur reine, c'est leur patrie et c'est pour leur patrie qu'ils prient,, lorsqu'ils chantent le God sa ce the Queen,
TABLE
Du berceau au trône.
Jolie fleur de mai. — Su* les fonds d'or de la Tour de Londres. — Ni un nom ni l'autre, Victoria. — Claremont. — L'orpheline de Sydmouth. — La Cour de poupées de la princesse Drina. — Poupées virantes. — 150.000 francs à dépenser par an à six ans. — Rayons et ombres. — L'écolière. — Un instrument de torture sous clé. — Fini de rire. — Bal d'enfants à la Cour. — La Tour d'Angleterre.
— Confirmation. — Petite marraine d'un grand port. — Majeure.
— Le sommeil d'une reine appartient à l'État. — La reine e't si m premier ministre. — Premier conseil privé. — Dans la cour de Saint-James Palace. — Les ancêtres de la rein
Apprentissage de reine.
Bon terrain de culture. — L'âme de la nation.— L'influence d Melbourne. — ! inell. — Au
tour d'un autre. — Constitution hypocrite.— De l'air. des Dames de la chambre a coucher. - Ça œ vaut pas la mort d'un homme. — Gigot h
do... ré... si do ré... — Un d
— Mistress Langtry red rems.
TABLE
— Plus besoin de dollars.— Les singeries du Black Rod.— Retenez vos numéros. — L'or et les lords. — Reine ou femme? Femme. — Un monarque sans Cour est un meuble inutile 30
Sur la chaise d'Edouard le Confesseur.
livres sterling à dépenser. — Les pieds humides. — De Buckingham Palace à Westminster Abbcy en passant par Whitehall. — Hipp! hipp ! hourrah! — Le passe et l'avenir. — La chaise d'Edouard le Confesseur. — L'oreiller de Jacob. — Les diamants d'Lstcrhazy. — Soult et Wellington. — Le rite veut que le contenant soit plus petit que le contenu. — Tous coiffés. — Aux uns la joue, aux autres la main. — Médailles à la volée. — Dash aboie..
La Maison de la Reine.
Ce que coûte à la nation la reine, la famille royale et le mari de la reine. — L'incohérence de la Tour de Babel. — L'aventure d'un ministre français très pressé. — Les emplois à la Cour et les sinécures. — Les écuries de Pimlico. — Gants à six boutons. — Victoria ne sait pas s'habiller. — C'est à qui ne veut pas de cadeaux. — Ce que coûtent à l'État les révérences du Black Rod et les dithyrambes du poète-lauréat. — L'ordre de préséance....
La Cour de Saint-James.
Lu vieux Saint-James. — Les merry wives of Windsor. — L'assaiincnt. — Les Mémoires d'un vieil Anglais parisiennant. — Reine et Empereur. — Le thé sous la feuilléc. — A la table royale. — Les Veomen de la Garde du corps. — La partie de whist. — Le coj-iza de la comtesse de Bunsen. — Les petits cheveux de la princesse de Galles. — Les divorcées. — L'oreiller de peau du vieux duc de Cambridge. — No smoking. — Le mot de Napoléon III. — La loi des contrastes
TABLE
\ 1 A la conquête d'une autre couronne.
Nemours, Cumberland ou Cambridge ? Saxc-Cabourg-Gotha. — Premier voyage du prince Albert en Angleterre. — Le manuscrit de Voltaire et la rose des Alpes. — Deuxième voyage. — La reine arrête son choix. — Déclaration à l'Anglaise. — Le doigt du vieux Léopold et de son alter ego le baron de Stockmar. — La situation du prince Albert discutée à la Chambre des lords. — Un mari aux enchères. — Les délégués de la nation anglaise à Gotha. — Douloureuse séparation. — Mal de mer. — L'arrivée à Buckingham Palace. — Le serment luthérien. — La couronne de mvrthes. — Noce et lune de miel
VU
Les palais de la reine.