CHAPITRE IV La discipline hiunaine
La vraie lumière,
Qui éclaire tout homme,
Est venue dans le monde.
A tous ceux qui l'ont reçue
Elle a donné pouvoir
De devenir enfants de l'humanité,
Parce qu'ils croient en elle.
Religion et morale, religion morale, morale religieuse sont la discipline par laquelle s'est formée ou a commencé de se former l'humanité. Dans chaque humanité vivante cette discipline a été appliquée avec plus ou moins de rigueur aux individus et à la société : c'est non seulement avec cette discipline, mais en grande partie par elle que les peuples ont vécu ; c'est aussi par les défauts de leur discipline particulière ou par leur négligence à la suivre que beaucoup de peuples ont péri. Dans l'histoire de l'humanité, autant qu'elle nous est connue, ce ne sont pas les violents qui l'emportent, comme il pourrait sembler à une considéra-
tion superficielle. Les conquérants les plus célèbres ont passé comme un tourbillon dans le monde, et ce qui dure est l'œuvre des peuples qui ont cultivé leur talent. Nous pouvons dire ce que nous devons à la Grèce, à Rome, à Israël, c'est-à-dire ce par quoi la Grèce, Rome, Israël continuent de vivre en nous. L'œuvre spirituelle des nations est leur œuvre éternelle; et cette œuvre ne passe à des liéritiers indirects que quand les héritiers directs se montrent incapables de la faire valoir. Ainsi du moins se présente à nous l'ensemble, bien que quantité d'efforts collectifs et individuels se soient apparemment perdus, comme il paraît se faire grand gaspillage de vies dans la nature. Il importe donc d'examiner les principes de cette discipline humaine et leur application, selon que l'histoire nous les révèle, puisque, sans aucun doute, l'éducation de l'humanité se continuera suivant la loi qui l'a toujours gouvernée, et qu'il nous appartient comme un strict devoir d'y travailler en nous, d'y contribuer autour de nous. 11 va sans dire que cette discipline, dont nous avons pu voir que la direction générale est seule constante, son objet s'offrant à nous comme indéfmiment perfectible, a toujours été et qu'elle demeure perfectible comme cet objet même. S'il est, en effet, une chose évidente, c'est que l'humanité n'a point grandi intellectuellement et moralement par le simple jeu, par l'activité irréfléchie de ce que jadis on appelait volontiers ses
instincts ou sa nature. En s'abanclonnant à ses appétits et inclinations sensibles, elle serait restée dans l'immédiat voisinage des animaux supérieurs, si toutefois elle ne leur avait cédé la place. Son excellence résulte d'un travail de plus en plus conscient et toujours suivi, d'une discipline volontaire et imposée, parfois très dure, déraisonnable en beaucoup de ses parties, si ce n'est en quelquesunes de ses formes générales, mais dont on ne saurait dire néanmoins que, quant à l'ensemble, elle n'a pas été l'indispensable moyen du progrès réalisé. L'homme a grandi par un effort discipliné, un effort de plus en plus moral, qu'a soutenu le sentiment mystique du devoir ; et c'est ainsi que, parti de l'animalité, il s'est élevé graduellement en humanité. 11 serait insensé de penser que l'on peut vivre maintenant sur l'acquis, comme si effort et discipline avaient cessé d'être nécessaires. La vie morale des individus et des groupes humains n'a point cessé, elle ne cessera pas d'être une lutte où le progrès réalisé n'est garanti effectivement que par la continuité de l'effort vers un progrès ultérieur. 11 faut continuer de marcher, par le même chemin, vers le mieux. D'où nécessité d'une discipline toujours meilleure, en vue d'un résultat plus accompli. Ce sont là vérités simples, mais opportunes à rappeler, parce que la paresse et la routine ne se lassent pas non plus de les oublier ou de les méconnaître.
Discipline et liberté ne sont pas des mots qui se contredisent, et les choses que ces deux mots signifient ne s'excluent pas réciproquement. On méconnaît leur véritable nature en les croyant opposées et en se comportant comme si la liberté était un bien supérieur à la discipline ou qu'elle pût et dût se passer de cette compagnie censée gênante. L'histoire cependant et l'expérience nous apprennent que discipline et liberté sont corrélatives, la première instruisant la seconde, et celle-ci ne pouvant aucunement se passer de celle-là, dont elle a besoin d'abord pour naître, puis pour durer et se perfectionner. Dans toutes les sociétés humaines une certaine discipline a toujours été la condition d'une certaine liberté, la liberté procurée et laissée aux personnes adultes, aux membres actifs de la communauté, de réaliser par leur initiative propre les fins de la société, en conformité de l'idéal que cette société prescrit. Forme et qualité de la discipline ont varié avec les progrès des sociétés ; de même la forme et la qualité de la liberté. Ce qui n'a point varié, du moins au point de vue de l'idéal social et humain, et quels qu'aient
pu être en fait les abus de la discipline ou ceux de la liberté, c'est le rapport immédiat, nécessaire, constant, où sont l'une vis-à-vis de l'autre discipline et liberté, la discipline étant l'initiation indispensable à la liberté, la condition permanente de son utile exercice, et la liberté n'ayant sa raison d'être que dans cet exercice même et dans les fruits qui en résultent. Ni la discipline ni la liberté ne sont des tins ; l'une et l'autre sont des moyens, et des moyens perlectibles. Nul n'en doute pour ce qui est de la discipline. Mais il en va de même pour la liberté, qui n'est ni la fin de l'individu ni celle de la société ; la liberté n'est aussi qu'un moyen par lequel l'individu réalise sa fin dans la société, et la société elle-même réalise sa propre fin. La liberté n'est pas le droit qu'il faudrait reconnaître à l'individu d'aller contre sa fin, contre son devoir, ni le droit qu'il faudrait reconnaître à la société de travailler contre elle-même, contre son propre idéal ; c'est la faculté acquise par l'homme et par la société de poursuivre leurs fins par une initiative réfléchie. La faculté d'errer et de mal faire peut être, en un sens et dans une certaine mesure, la condition de la liberté ; mais tant s'en faut que ce soit un droit de cette liberté ; ce n'en est que le risque, recueil et la défaillance. Parce que la liberté s'acquiert, parce qu'elle n'est pas donnée naturellement à l'homme, toute faite et armée pour l'œuvre (l'humanité, une discipline est indispensable ; la
discipline aide à conquérir et à exercer comme il faut la liberté. Discipline sociale, conséquemment religieuse et morale, qu'elle concerne l'individu, ou la famille, la cité, la nation, ou les rapports internationaux et les relations générales d'humanité: c'est ce qu'il est aisé de constater en passant sommai^rement en revue ces applications de la discipline humaine. La condition normale de notre moralité est dans une discipline volontaire.
Même les non^-civilisés ont une discipline de l'éducation, et qui ne consiste pas seulement dans l'instruction rudimentaire que réclame le genre de vie mené par les adultes, mais dans une véritable initiation religieuse, une façon de mystère, qui est censée introduire le néophyte dans la vertu de son ixouvel état et qui pratiquement l'introduit dans la vie sociale, dans l'unité religieuse et morale de son groupe. Cette initiation a ses rites plus ou moins compliqués, souvent aussi ses épreuves. Elle est assez fréquemment comprise comme une nouvelle naissance, parfois même avec un simulacre de mort et de résurection. Le fait est que désormais une âme nouvelle, celle de la société où il devient membre agissant, doit s'emparer du sujet ; on lui signifie, en quelque sorte, qu'il a vécu jusqu'à présent dans la liberté inférieure d'un petit animal, et que désormais il devient homme, jouissant d'une liberté supérieure, mais sous la discipline tribale et la direction des anciens. Ce vague pressentiment
d'une âme sociale, humaine, libre dans la règle, et qui se substitue à l'âme de l'enfant non compté dans la tribu, est extrêmement significatif.
Les initiations des non-civilisés regardent surtout les hommes, et à peine existent-elles, en forme très réduite, pour les femmes. La raison est que chez ces peuples la condition sociale de la femme est fort abaissée au-dessous de celle de l'homme ; les femmes sont plutôt des auxiliaires que des membres de la société, qui est constituée réellement et mystiquement par les hommes ; d'où il résulte qu'elles sont presque tenues en dehors de la religion. Trait important pour l'histoire humaine et gros de conséquences. Dans les sociétés inférieures, l'initiation virile, qui est la pleine initiation sociale, est aussi la pleine initiation religieuse; c'est pourquoi, dans toute la suite des religions, les fonctions sacerdotales ou proprement religieuses ne sont guère attribuées qu'exceptionnellement ou accessoirement aux femmes. Cette incapacité religieuse correspond à l'infériorité de la position sociale et morale qui a été jusqu'à nos jours, à des degrés divers, celle de la femme dans toutes les sociétés humaines.
A travers les étapes de la civilisation le caractère religieux des initiations à la vie sociale s'est maintenu. Réserve faite des initiations sacerdotales, qui, tout comme la consécration des chefs, sont en rapport avec les hautes fonctions de la société,
l'initiation commune à la vie sociale et l'initiation à la vie religieuse demeurent unies ou plutôt n'en font qu'une. Dans les premières civilisations, le jeune homme est introduit par certaines cérémonies, après la préparation nécessaire, à la vie civile, à la profession guerrière, aux rites sacrés de sa cité. Mais à mesure que l'existence de la société s'est diversifiée, comportant des emplois multiples qui réclamaient une préparation plus spéciale, l'instruction s'est développée et compliquée sans pourtant cesser d'être dominée par l'éducation c'est-àdire, encore et toujours, par l'adaptation, moyennant initiation religieuse, de l'individu à la vie spirituelle et morale de la sociilté. Car la société continue de préparer les individus comme il convient à son service, chaque individu ayant pour cela besoin d'être élevé, dans le plein sens du mot, comme riiumanité a dû s'élever elle-même et a besoin de s'élever toujours afin de ne pas déchoir. Plus l'humanité avance, plus l'œuvre de l'éducation devient délicate, en même temps que plus nécessaire ; et tant s'en faut que la part de l'élément religieux et moral y soit moins indispensable ; il importe, au contraire, que cet élément religieux et moral, ciment de l'humanité, se fasse plus intimement vivant et pénétrant. Car l'instruction toute seule pourrait nous donner des animaux subtils, habiles et industrieux, mais non des hommes vertueux et des citovens dévoués.
Ce n'est point ici le lieu de discuter longuement les mérites respectifs des deux systèmes d'éducation que nous avons accoutumé d'appeler Tédiication religieuse et l'éducation laïque. Il est impossible pourtant de n'y point toucher. Remarquons d'abord que les mots employés ne correspondent pas bien à la nature des choses qu'ils expriment. A la place de religieuse, il faudrait dire confessionnelle ou catholique ; à la place de laïque, il faudrait dire non confessionnelle, mais nationale et humaine, — ce qui impliquerait l'élément religieux, bien loin de paraître l'exclure. — L'emploi de mots qui ont l'air de s'opposer quant au principe même qui doit dominer l'éducation, alors qu'ils s'opposent seulement quant à la forme spéciale d'application que comporte le principe, est extrêmement fâcheux, parce que ces mots inexacts impliquent ou favorisent deux tendances contraires au but de l'éducation : d'un côté le souci d'une discipline spécifiquement confessionnelle, qui pourrait aller contre notre idéal national et humain ; de l'autre celui d'une discipline qui, pour se mieux différencier de la première, se préoccuperait tout autant d'être anticonfessionnelle, anticatholique, même antireligieuse, que de réaliser parl'éducation cet idéal national et humain dont le caractère religieux et moral lui échapperait en partie ou tout à ■fait. Les deux écueils ne sont point chimériques ; il est certain que ni d'un côté ni de l'autre on ne s'y
est jusqu'à présent brisé ; il n'est pas moins certain que ni d'un côté ni de l'autre on n'a pas toujours paru décidé à les éviter. La question mérite d'être tirée au clair ; car il ne s'agit pas d'opinions indifférentes mais de choses qui intéressent la vie et l'avenir du pays. De la valeur des deux méthodes et de ce que devrait être leur application l'on jugera mieux en considérant les conditions qui s'imposent à une éducation vraiment humaine de l'intelligence, du sentiment et de la volonté.
Il y a une discipline de l'intelligence, et cette discipline est nécessaire à la formation et à la conduite de notre esprit. La mémoire, dont nous voyons que les animaux sont aussi doués, est la faculté que l'homme a développée la première; se manifestant dès l'abord chez l'enfant, elle est cultivée pour commencer ; mais l'intelligence n'est pas à traiter comme si elle était faite surtout de mémoire et que sa culture consistât à la remplir, comme un vase vide, de toutes les connaissances acquises qu'on y peut emmagasiner. Chez les peuples incultes, qui vivent presque uniquement de tradition, la formation intellectuelle ne consiste guère qu'à recueillir ainsi la sagesse ancestrale. Mais c'est par l'attention et la réflexion, par le jugement et le raisonnement que se développe l'intelligence. L'éducation intellectuelle doit faire croître par l'exercice la faculté d'observer exactement, de juger saineraent,de raisonnerjustement, A cette gymnastique rentas*
sèment des connaissances importe moins que la rectitude des opérations. Ce dont il s'agit n'est pas tant d'apprendre tout de suite le plus possible, que d'apprendre à apprendre comme il faut. Pour le choix et la quantité des objets, il faut considérer les aptitudes des individus et les fonctions sociales auxquelles ils sont destinés. Le but immédiat est l'assouplissement de l'esprit par l'exercice, en partant toujours de notions simples et exactes. Où que doive être menée cette préparation, qu'elle se borne aux connaissances nécessaires à un modeste artisan, ou qu'elle doive introduire aux carrières dites libérales, ce qu'elle doit donner, avec l'instruction convenable, est le sens et le goût du vrai. Aspect moral de l'éducation intellectuelle, condition normale de la vie de l'esprit, du travail scientifique, de l'art en toutes ses formes, de la littérature qui ne veut pas être puéril amusement ou instrument de fausseté. Là est, à tous les degrés de la culture, la dignité de l'intelligence et le devoir de la pensée. 11 faut que le sentiment de ce devoir s'acquière en même temps que les connaissances techniques ; la valeur d'un esprit en dépend, et la fécondité de son travail.
Eu égard à cette formation de l'esprit, l'inconvénient de l'éducation religieuse comme elle s'est pratiquée jusqu'à présent parmi nous consiste en ce que cette éducation impose à l'intelligence un ensemble de croyances toutes faites, malaisément assimilables,
OÙ la science antique se trouve en désaccord aveC celle d'aujourd'hui. De ce manque d'harmonie peut résulter soit une déviation habituelle du jugement sur des points qui n'importent pas qu'à la direction générale de l'esprit, mais aussi bien à celle de la vie, soit une crise de la pensée dont les résultats, même si la crise aboutit, comme il arrive le plus souvent, à l'émancipation du sujet, ne sont pas toujours heureux quant à l'équilibre de son jugement et à celui de sa vie morale. Mais, politiquement, socialement et humainement parlant, tout ce qu'on est en droit de denianderau maître est de pratiquer luimême et d'encourager la sincérité de l'esprit. L'inconvénient de l'éducation dite laïque ne serait pas moindre, même au point de vue de la formation intellectuelle, mais surtout à celui de l'intérêt social, si cette éducation devait s'inspirer de scepticisme moral ou d'une complète indifférence à l'endroit des principes profonds de la moralité, la culture de l'esprit n'étant plus qu'un moyen de subsister et de parvenir.
11 serait tout aussi fâcheux de se désintéreser de la formation du jugement dans les choses morales, sous prétexte du respect qui est dû à la liberté de penser. La liberté de l'esprit est comme celle de la volonté . Ce n'est pas un don que nous recevions tout fait, comme si une fée bienveillante l'avait déposé dans notre berceau; c'est une faculté qui s'acquiert et qui est toujours susceptible de perfectionnement.
L'homme ne naît pas libre de son jug:ement, il le devient en s'exerçant à juger en connaissance de cause. Dans les commencements de cet exercice, il a besoin d'être guidé ; peut-être même ne lui est-il jamais inutile d'être un peu aidé ; le fait est que, socialement, il est toujours plus ou moins soutenu. Mais le plus sûr moyen d'étouffer cette liberté du jugement en ayant l'air de la garantir serait de ne pourvoir point à son développement. Pas plus que la liberté dans l'ordre de l'action n'est pour chacun le droit absolu d'agir selon son caprice, la liberté dans l'ordre de la pensée n'est le droit de penser ce qui plaît à croire. Nous n'avons aucunement le droit de penser contre la vérité, et nous avons bel et bien le devoir de la chercher, puis celui d'y adhérer quand nous l'avons trouvée. La liberté de penser, — pour autant que cette formule offre un sens raisonnable, — est tout simplement le droit que nous avons de professer ce que nous jugeons vrai, et de n'être pas contraints à professer ce que nous n'avons pas trouvé tel. Liberté tout extérieure, relative, correspondant à l'obligation, pour la société, de n'opprimer point les intelligences. Subjectivement, nous n'avons d'autre droit que celui de connaître, et le devoir d'aller au vrai, au vrai seul, dans l'élan sincère de notre esprit. L'éducation doit instruire l'enfant et le jeune homme à cette démarche où il a besoin d'être assisté et encouragé.
L'éducation du sentiment est chose plus délicate encore que celle de l'esprit. Les sentiments humains sont des énergies naturelles qui ont besoin d'être gouvernées. Leur discipline n'est point qu'une affaired'hygiène.bienquel'hygièney doiveêtreprise en considération. Mais l'homme est plus qu'un bel animal, destiné à réaliser la perfection physique de sa race et à devenir un excellent reproducteur. Il a compris et construit sa vie de telle sorte qu'il ne peut pas être que cela, et que même il ne peut, en fait, atteindre à cette plénitude de la vie naturelle sans un certain développement de sa vie spirituelle et de sa culture morale. C'est dès l'enfance que s'apprend la sobriété ; c'est dès l'adolescence que se règle la sensualité. Cette discipline des instincts qui sont en rapport avec la vie naturelle n'est assurée que par le développement des sentiments moraux, d'une sortede dignité humaine en ce qui regarde le manger et le boire, des affections qui ne sont pas simples passions mais mouvements de l'âme où entrent le dévouement et le respect, c'est-à-dire des sentiments où intervient la religion. Il existe donc, et nécessairement, une discipline des appétits naturels et des affections de famille, des sentiments sociaux, des sentiments humains. Si bon que soit le cœur du chien, le cœur de l'homme doit être meilleur encore, et le dressage en est plus minutieux. Il est d'ailleurs évident, sans au'il soit utile d'y insister, que cette discipline ne
saurait s'appuyer uniquement ni même principalement sur des leçons théoriques, si habilement graduées qu'on les suppose pour s'adapter à l'évolution même de la vie dans l'homme grandissant. L'enseignement ne serait rien sans l'influence de ce qu'il est bien permis d'appeler l'atmosphère morale que chacun respire en son milieu. La raison toute seule ne parle pas au cœur; c'est le cœur qui fait valoir au cœur la leçon des sentiments élevés. Normalement les sentiments de la famille s'épanouissent dans les familles qui en ont la tradition vivante; et de même les vertus sociales là où s'en entretient l'habitude. Le milieu domestique et civil façonne ses recrues à son image et ressemblance. Cette influence toutefois n'a rien d'automatique, et, tout comme pour la formation de l'esprit, il importe que les éducateurs, parents ou maîtres, ne prêchent pas seulement d'exemple, mais qu'ils éveillent et instruisent les sentiments élevés et généreux par lesquels seront contenus et dirigés les appétits, inspirés les dévouements que la vie réclame de ceux qui veulent y marcher utilement et dignement.
Cette éducation du sentiment, diront plusieurs, est pour une bonne part l'affaire de la religion. Elle est, en effet, affaire de religion, et il serait à souhaiter que tout le monde le comprît ainsi, se rendant bien compte que ce n'est point chose vulgaire mais la portion la plus sacrée d'une œuvre qui dans son ensemble est véritablement religieuse. Il fau-
drait comprendre en même temps que telle religion donnée n'en a pas le monopole. La religion chrétienne peut être une de celles qui exercent le mieux la vie du sentiment, si même, à certains égards, elle n'y excelle plus que toute autre ; depuis des siècles elle préside à notre éducation morale et elle a inspiré encore celle du plus grand nombre de nos contemporains dans notre pays. Il ne s'ensuit pas qu'elle soit à tout jamais la maîtresse indispensable d'une haute éducation morale. Si les sentiments de famille, de patrie, d'humanité, sont des sentiments religieux, ce ne sont pas pour autant des sentiments que le christianisme seul soit capable d'informer comme il convient ; ce sont des sentiments humains qui peuvent garder leur caractère religieux sans leur couleur spécifiquement chrétienne. Après tout, le christianisme, en aucune de ses formes, n'a réalisé le type absolu de la perfection humaine quant à l'individu, la famille, la nation, la société universelle. 11 a développé la discipline intérieure de l'âme, mais en la liant à un mysticisme qui est sujet à beaucoup d'écarts, à des croyances que nombre de ceux qui maintenant les acceptent dans leur jeune âge ne peuvent retenir dans l'âge adulte. Ce qu'il a mis surtout en honneur est un certain sens d'humanité que d'ailleurs il n'a pas su faire prévaloir, parce qu'il l'avait encadré dans une eschatologie étroite. A ce qu'il semble, l'évolution des sentiments humains
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tend à dcborder le moule chrétien, comme le courant de la pensée Iminaine tend a submerger la croyance chrétienne. Toutefois ceux qui croient pouvoir et devoir ne recourir point à l'influence éducatrice du christianisme ont à considérer qu'ils sont tenus de faire, non pas moins, mais mieux, et que, pour ce qui est de l'éducation des sentiments, ils ne remplaceront pas la puissante impression de l'idéal chrétien personnilié dans le Christ lui-même et agissant par toute l'économie du culte chrétien, si de leur côté ils ne disposent d'un idéal aussi nettement défini en son principe, aussi vivant, aussi pénétrant, et qui soit mieux adapté aux conditions actuelles de la vie humaine, de la famille, de la société et de l'humanité. S'ils n'ont comme idéal qu'un régime d'intérêts et de plaisirs sagement équilibrés et combinés, ou bien même un système de devoirs froidement raisonnes et légitimés par les avantages qu'en assure la pratique, non un type simple et émouvant d'humanité dont se puisse inspirer toute la vie, ils ne feront qu'une œuvre incomplète, moins féconde en ses résultats que l'éducation chrétienne, quels que puissent être maintenant les inconvénients de celle-ci.
Que la discipline du caractère soit aussi autre chose qu'une instruction donnée touchant les choses à faire ou à éviter et le zèle qu'il convient de mettre à pratiquer les unes ou à fuir les autres, il est superflu de le montrer. Répétons seulement que
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l'homme ne naît pas avec la possession de sa volonté libre, mais qu'il devient libre, qu'il a besoin d'apprendre à le devenir, à se rendre maître de luimême, de son vouloir, de son action. Ce qu'il possède est une certaine faculté d'énergie qui a besoin d'être éclairée et de s'accroître par l'usage en se disciplinant, en se gouvernant elle-même. Il n'est de volonté libre qu'avec un jugement sainement formé et une subordination régulière des appétits naturels aux sentiments moraux. La volonté prend conscience de sa force et s'affermit dans le progrès de ce jugement, dans le perfectionnement de cette subordination ; par là elle s'exerce, elle devient ellemême, c'est-à-dire de plus en plus forte et de plus en plus libre, de moins en moins susceptible de se laisser entraîner aux impressions fugitives d'une imagination excitée, ou à la séduction d'une idée fausse, ou à la sollicitation d'un désir, au mouvement d'une passion non contrôlée. Plus la volonté devient ainsi consciente de sa propre force et de son devoir, moins elle est sujette à défaillance. Tant s'en faut qu'elle soit moins libre, bien qu'elle soit de plus en plus orientée, comme nécessairement, vers le bien. Mais le développement normal delà volonté libre est tout autre chose que la faculté de mal faire. Celui qui s'abandonne furieusement à sa passion est moins libre que celui qui sait, quand il le doit, y résister patiemment et fortement. La liberté morale de l'homme se réalise dans le mou-
vement spontané de sa volonté vers le bien, et d'autant plus grande est cette liberté que les appétits et les passions sont mieux disciplinés, c'est-àdire que les chances de défaillance sont plus réduites. La liberté s'est fait jour dans l'humanité à mesure qu'à grandi l'idéal humain ; elle se fait jour et grandit en chaque homme à mesure qu'il prend conscience de cet idéal et qu'il s'en rapproche délibérément. De la liberté morale on peut dire qu'elle grandit avec le sens du devoir, l'une et l'autre étant corrélatifs, et la spontanéité de la volonté vers le bien se développant pour mieux embrasser le devoir. C'est pourquoi l'idée de déterminisme moral est contradictoire en elle-même : le déterminisme existe en dehors de la moralité et dans les défaillances mêmes de la moralité ; mais de l'acte moral, de la moralité humaine et de son progrès la liberté est à la fois le principe et le fruit. La moralité est la mesure de liberté vraie que nous réussissons à introduire dans le gouvernement de notre conduite.
Pour devenir ainsi libre, toujours plus libre et meilleure, la volonté a besoin d'être cultivée, d'être exercée. Son perfectionnement n'est point achevé avec le temps donné à l'éducation proprement dite. Comme la discipline humaine recouvre tous les siècles de l'humanité, elle s'impose à la durée entière des existences individuelles, elle est l'œuvre de toute la vie. Mais durant la période de première Information, de ce que nous appelons l'éducation, il
appartient à ceux qui sont déjà plus avancés dans la conquête du libre et bon vouloir d'y accoutumer les novices, d'exciter et de fortifier en eux le ressort de la volonté. Simple énoncé qui ramène la question religieuse. Comment émouvoir ce ressort delà volonté autrement que par la foi, et n'est-ce pas encore le christianisme qui seul pourra donner à la volonté la discipline qui lui convient, en lui présentant le devoir avec l'autorité d'une volonté supérieure, sage et bonne, la volonté même de Dieu, en assurant au vouloir humain, infirme et combattu, le mystique appui de la foi ou de la grâce divine ? L'efficace du devoir chrétiennement compris n'est point à nier : pour nous décider à faire le bien il ne suffit pas que notre raison nous en montre les avantages et les motifs ; il faut que le bien nous apparaisse dans un rayonnement d'autorité, de puissance supérieure et indiscutable ; et rien n'est plus sacré que le vouloir divin. Gardonsnous aussi de contester l'infirmité de notre nature, la répugnance de la vie animale et de l'égoïsme aux exigences de la vie morale, et la nécessité d'un secours spirituel pour surmonter cette faiblesse: la foi chrétienne, l'esprit dont la foi anime la prière et les sacrements chrétiens sont aptes à donner cet indispensable secours. Ils n'en sont point toutefois la forme unique et invariablement fixée pour tout l'avenir de notre race. Si la croyance à la révéla- Uon chrétienne nous échappe sans qu'il soit en notre
pouvoir de la retenir, et si tout le réconfort de la foi chrétienne s'évanouit en même temps pour nous, nous ne sommes pas pour autant privés de toute notion mystique du devoir, de tout secours intime de la foi. Il ne nous est pas possible de réaliser en nous la présence d'an dieu ; mais c'est parce qu'il nous est devenu impossible d'en réaliser l'idée. Ce n'est pas qu'il nous soit impossible de réaliser la présence d'une volonté non moins auguste et d'éprouver l'assistance de son esprit. L'idéal d'humanité que nous concevons est aussi une force impérieuse, qui commande et qui soutient. Il faut le sentir, comme toute foi, pour qu'il soit opérant ; mais on peut le sentir et en être divinement assisté.
Toutefois cette possibilité ne deviendra une vérité, une réalité sociale ayant toute la vertu d'une religion, que si l'on a le courage de se définir à soimême cet idéal et de le prononcer tout haut, de l'avouer publiquement en dépouillant l'espèce particulière de respect hum'ain par lequel un souffle de scepticisme superficiel compromet l'expression des sentiments généreux. Il faudrait rompre décidément avec le scepticisme moral et la conception matérialiste de la vie humaine ; ne pas se faire un credo négatif; n'avoir pas honte d'aflirmer un idéal très pur et très haut de l'existence, de la famille, de la patrie, de l'humanité ; avoir cet idéal vivant en soi ; le communiquer en l'enseignant et le pratiquant. Les forces de la vie spirituelle ne sont point
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canalisées à jamais dans les concepts et les rites des religions anciennes ; mais encore faut-il, pour les utiliser et les répandre, s'être pénétré d'abord de leur réalité, vivre de leur vertu et parler sa foi. Cette foi nouvelle, — nouvelle en sa forme et son développement, dans le jaillissement de son espoir, éternelle en son principe, et plongeant par sa racine dans la foi antique, — éclairera les volontés, les excitera et soutiendra leur effort.
La discipline de la famille est une partie ou un aspect important de la discipline humaine. Ce que nous en avons pourrait bien être le legs le plus précieux que nous aient fait les siècles chrétiens, bien que ce ne soit pas un fruit propre du christianisme. Les origines de la discipline familiale sont aussi obscures que celles de l'humanité. Un peu partout, au sein des hordes primitives, les rapports des deux sexes ont été plus ou moins réglés, une sorte de séparation dans l'économie de la vie commune a été instituée par une subordination relative ou complète de la femme à l'homme, et la famille ébauchée par l'attribution, de plus en plus exclusivQ, d'une seule femme, quelquefois de plusieurs.
a un seul homme. Si la polygamie n'est point très rare, exceptionnelle est la polyandrie. Il semble bien que l'on soit arrivé par tâtonnements successifs, étant parti d'une certaine promiscuité, à un régime fixe. Un moment décisif dans cette évolution a été celui où naquit l'idée de l'inceste, d'une inconvenance affectant les rapports sexuels entre personnes déterminées, inconvenance qu'ont bientôt sanctionnée les plus sévères interdits. Le caructère originairement social, c'est-à-dire mystico-moral, non utilitaire, de ces interdits, ne paraît pas douteux. Très significative à cet égard est la loi de l'exogamie, que l'on rencontre chez un grand nombre de non-civilisés, associée ou non à une organisation totémiquede la tribu : c'est, comme on l'a vu plus haut, la loi qui défend aux hommes d'un clan donné les rapports sexuels avec les personnes de leur groupe et les oblige à chercher femme au dehors. Les interdits de ce genre, d'où résultait assez naturellement, si la femme ne sortait pas de son clan, que les enfants fussent attribués au clan de la mère, ont dû précéder les limitations plus étroites de l'inceste d'après les relations individuelles de parenté. Des explications diverses en ont été cherchées. La seule qui soit prise dans le fait lui-même est celle du respect, au sens que le mot peut comporter dans son application à ce qu'on appelait jadis l'homme de la nature. D'autre part on ne saurait se dissimuler que la discipline primi-
tiveen son aspect positif, c'est-à-dire en tant qu'elle attribue une ou plusieurs femmes à un seul homme en excluant les autres, tient en quelque façon par son origine au droit de propriété. Mais tant s'en faut que dece chef elle soit dépourvue de caractère social et religieux ; tout comme la femme du clan a été sacrée pour les hommes du clan, parce qu'elle en était, la femme d'un individu a été sacrée pour les autres hommes parce qu'elle lui appartenait ; c'est comme bien de son mari (ju'elle est interdite à d'autres, et certaines coutumes de non-civilisés, sur lesquelles il est inutile d'insister, témoignent que la notion d'adultère est en rapport direct avec ce droit de propriété. Le droit du chef de famille, époux et père, s'est développé à partir de cette notion primitive de la propriété de l'homme sur la femme et sur les enfants qu'elle lui donne; et la notion de ce droit personnel paraît postérieure à celle de l'inceste. Quoi qu'il en soit, c'est sur ces deux notions, la notion négative, la prohibition de l'inceste, qui apparaît dans les sociétés les plus primitives, et la notion positive, le droit marital et paternel qui grandit dans les sociétés montant vers la civilisation, que s'est, moyennantdes applications diverses, constitué le régime de la famille dans les différentes branches de l'humanité. 11 s'y remarque dès le début un rudiment de religion et de moralité, mais d'une religion plutôt extérieure et d'une moralité peu profonde, avec une médiocre considération
de la personnalité humaine dans la femme et l'enfant. Telle quelle, cette discipline place l'homme fort au-dessus des animaux, et elle élève ainsi l'homme, parce qu'elle introduit, de nécessité sociale, la propagation de l'espèce dans le sphère de la moralité. Démarche décisive autant qu'indispensable, mais qui a dû coûter, qui n'a pas cessé de coûter beaucoup à l'homme animal. Nulle part peutêtre n'apparaît plus sensiblement la nécessité de la discipline sociale, du frein religieux et moral, pour élever notre espèce de l'animalité à l'humanité.
Si, en général et pendant longtemps, la femme a peu compté comme valeur sociale à côté de l'homme, la raison, comme il a été dit, doit en être cherchée dans les conditions ou se sont formées les premières sociétés et où ont grandi les premières civilisations. Relativement inaptes à la chasse et surtout à la guerre, occupées et fatiguées par la maternité, les femmes ont été comme placées à l'arrière-plan de la vie commune en ce qu'elle avait de plusactifetdeplusintense. Exclues desopérations qui y avaient rapport, elles l'ont été aussi bien des rites mystiques qui y étaient coordonnés. L'espèce d'incapacité religieuse dont elles ont été frappées, la place tout à fait secondaire qui leur est assignée dans le culte et qui même dans certains cultes nationaux rappelle tout à fait leur situation dans les sociétés inférieures où les mystères totémiques et l'initiation n'appartiennent qu'aux hommes, sont
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dues à cette cause et s'accordent avec l'espèce de servitude où la femme est tombée à l'égard de rhomme dans la plupart des sociétés antiques et chez les peuples non chrétiens. De cette infériorité le christianismemêmeneTapas entièrement relevée. La discipline humaine de la famille s'est beaucoup améliorée dans le christianisme, sinon tout à fait par son influence. 11 est malaisé de trouver dans l'Evangile un idéal de la vie conjugale à moins qu'on ne l'y apporte. La préoccupation de la fin imminente empêchait toute attention profonde au régime normal de la famille, que Jésus, sauf sur un point, à pris tel qu'il existait en son milieu, annonçant d'ailleurs que les relations de mariage et de parenté ne subsisteraient pas dans le royaume qui allait venir et que même il était expédient, dès maintenant, de tout quitter en vue de cette éventualité. Ainsi compris et pratiqué, l'Evangile n'aurait été qu'une utopie destructive des liens de famille comme de toute économie sociale. Mais il n'est pas possible à un homme vivant de perdre tout contact avec la vie réelle. Jésus s'est prononcé sur une question concernant la discipline du mariage, et dans un sens contraire à la tradition de son peuple : il a nettement condamné le divorce, soit peut-être encore par la considération de la prochaine fin du monde, soit plutôt par un sentiment de justice et de bonté envers la femme, et sous l'influence de quelque doctrine particulière ou tradition non juive
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dont l'origine nous échappe. En tout cas le précepte du Christ se trouva être d'imporlance capitale pour l'évolution ultérieure de la morale chrétienne ; car il protégeait surtout la dignité de la femme en accentuant celle du mariage. Cependant cette dignité du mariage ne laissa pas d'être sérieusement compromise par une doctrine que Paul a esquissée et qui, pour le principal, est restée celle de la tradition catholique: le mariage est un remède à la concupiscence innée dans la chair pécheresse; mieux vaut se marier que se consumer par le désir ; mais il est bien préférable, si on le peut, d'attendre dans le célibat l'avènement du règne de Dieu. Partant de ce principe, l'Église affirma bientôt la valeur mystique de la continence perpétuelle, abstraction faite de l'opportunité que Paul, après Jésus, y avait trouvée par rapport à l'imminence du jugement dernier. Le mariage n'était qu'une forme inférieure de la vie chrétienne, et d'autant plus inférieure que, dans la théorie du péché originel, le mariage ne servait qu'à perpétuer et propager le péché sur la terre en le transmettant par la génération. L'acte même delà génération, sans être absosolument taxé de péché, restait du moins entaché d'impureté : idée qui continuait, sous une forme à peine modifiée, dans le christianisme, une des plus vieilles superstitions de l'âge magique. Ainsi, selon la conception de la théologie catholique, le genre humain ne subsiste que grâce à l'imperfection
de la plupart de ses membres. Si d'aventure tout le monde s'avisait de mener la vie parfaite, l'humanité disparaîtrait pour toujours avec la génération présente. Un manque certain d'équilibre apparaît ici dans la doctrine, aussi dans la discipline que cette doctrine a fondée ou justifiée. Mais, pour être équitable envers le christianisme, on doit tenir compte des progrès qu'il a réalisés, non seulement des défauts qu'il n'a pas su corriger ou éviter.
Eu égard à la mentalité antique, c'était beaucoup de proclamer la femme égale de l'homme devant Dieu, au point de vue du salut ; et eu égard aux mœurs de l'antiquité, c'était beaucoup aussi de leur imposer le même devoir de fidélité conjugale. L'interdictiondudivorce,nonobstantlesalténuationsqui y furent apportées dans la pratique, étaitune garantie pourla stabilité du mariage et de la famille ; elle fut surtout une garantie pour la femme. Le christianisme était beaucoup trop, dans les premiers siècles, une religion de l'au-delà, pour rien changer à la condition civile des femmes : on sait que pendant longtemps il ne songea pas non plus à changer celle des esclaves. L'égalité des époux dans la foi et devant Dieu était néanmoins un avantage appréciable, d'où se pourrait dériver peu à peu et finalement une approximative égalité dans la pratique ordinaire de la vie. Cette égalité religieuse commençait à s'affirmer en certains cultes païens de mystères ; mais l'on ne manque de justice envers
aucun d'eux en déclarant que nul ne constituait pour cet article spécial de la famille une discipline humaine comparable à celle du christianisme.
Mémo sur le terrain religieux le christianisme se garda bien de tirer toutes les conséquences qui auraient pu découler du principe de l'égalité Célibataire ou mariée la femme resta sujette, ici à son mari, là à la direction des clercs dès que les communautés se furent donné un clergé. L'institution des diaconesses ne dura pas, et elle n'avait pour objet qu'un service secondaire dans la participation des femmes au culte, ou bien un service de charité. L'Église a réalisé une émancipation toute relative des femmes dans l'état religieux, mais en les dérobant à la famille. Le sacerdoce leur est demeuré inaccessible. L'extraordinaire développement du célibat religieux dans les deux sexes, explicable en partie par 1 état des sociétés où il s'est produit, n'en est pas moins, à beaucoup d'égards, une manifestation de mysticisme exorbitant. Dans l'Église d'Occident la politique de la papauté y a trouvé son intérêt. Sous la forme de célibat ecclésiastique ou de vœux religieux il dépasse certainement de beaucoup la mesure de ce qu'une société de constitution normale pourrait demander comme service de dévouement au célibat volontaire. En ce point l'Église catholique s'est fait une discipline qui a déjà été, qui sera de plus en plus accusée d'inhumanité. Mais la matière est de celles où les hommes, depuis qu'il y en a,
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ont le plus abondamment déraisonné, sollicités en sens contraire par un appétit qu'ils ne sauraient détruire, que beaucoup n'ont pas le courage de régler, et un idéal qui, sous prétexte de hausser l'individu sur l'échelle de la perfection mystique, le soustrait à la société, à l'humanité, à la vraie moralité.
Le christianisme a relevé devant les parents euxmêmes la personnalité de l'enfant. La tendance des sociétés antiques, attestée par leur législation, était à regarder l'enfant comme la chose du père, et il n'était pas rare que celui-ci fût reconnu arbitre absolu de la vie et de la mort du nouveau-né. Pareille licence nous étonne aujourd'hui, et volontiers nous demanderions-nous si ceux qui se l'attribuaient ne se regardaient pas eux-mêmes comme des brutes, ils se regardaient certainement comme des hommes et se croyaient fort avancés en humanité ; mais, comme il arrive toujours, ils ne l'étaient pas autant qu'ils se l'imaginaient. Le christianisme, estimant du point de vue du salut individuel la valeur de l'être humain, fut conséquent avec luimême en imputant valeur humaine à l'enfant qui venait à la vie. Les primitifs, les anciens, du point de vue de la collectivité, l'avaient considéré seulement comme susceptible d'acquérir le droit de vivre, mais comme ne l'ayant pas en vertu du seul fait d'exister. Par un côté, la personnalité apparaît comme la reconnaissance de l'individu par la société.
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I.e christianisme n'a pas voulu que cette reconnaissance fùl libredela part de la société civile représentée parles parents jet, comme société universelle de salut, il la proclamée lui-même en général, faisant de tout enfant appelé à la vie une personnalité ayant le droit de vivre. L'enfant est censé tenir ce droit de Dieu, son créateur, non des parents, intermédiaires de sa procréation. Donné par Dieu aux parents, l'enfant doit être élevé par ceux-ci, conformément aux règles et à la dignité de la profession chrétienne à laquelle il est appelé pour le bien de son immortalité. Quoi que l'on pense du mythe de salut qui l'environne, cette notion de l'homme l'emporte en humanité sur celle des sociétés antiques.
C'est ainsi que, l'esprit et la civilisation des peuples chrétiens y aidant, s'est constituée ce qu'on appelle couramment la famille chrétienne, c'est-àdire le type de famille qui, avec quelques nuances, est réalisé chez les peuples appartenant aux diverses confessions entre lesquelles se partage le christianisme. On vient de voir quelles acquisitions importantes le caractérisent: tellement importantes, que, si l'on a égard aux antécédents, tout en constatant que le christianisme aurait pu et que l'on peut, que l'on doit porter plus haut encore l'idéal humain du mariage et de la famille, on sera moins tenté de faire grief à l'idéal chrétien de ce qui lui manque. Sans le christianisme, les peuples où le christia-
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nisme aujourd'hui commence à languir n'auraient point conçu le type de cette société des époux fondée sur l'entière communion des âmes et le respect mutuel, non plus sur la subordination d un sexe à l'autre et, si on l'ose dire, sa simple utilisation pour la perpétuité de la race ; où sont admises l'égalité et la réciprocité des devoirs ; où les enfants ne sont ni une charge ni un embarras, mais l'honneur et la joie du foyer ; où le souci de leur formation morale, de leur formation complète sous la prédominance de l'élément moral, prime toute considération d'intérêt égoïste ou de fausse tendresse, Mais cet idéal qui s'est formé dans nos sociétés modernes et qui s'impose à elles, si elles ne veulent promptement déchoir, implique une haute conception, une conception religieuse de la famille, du mariage, de l'amour, des rôles de l'époux et de l'épouse, du père et de la mère. Cet idéal aussi se définit en devoir et il ne connaît de droit que dans le devoir. Devant cet idéal les plaidoyers en faveur de l'amour dit libre ne se font pas en faveur de l'humanité mais de l'animalité, ni de la vraie liberté du cœur mais pour la satisfaction de la sensualité. En considération de l'idéal humain, il n'est pas de droit égoïste à l'amour, et l'amour, quoi qu'en ait dit le vieux Corneille, n'est pas qu'un plaisir. Il peut être le plus facile des plaisirs, et c'est précisément contre cette facilité du plaisir de l'amour que depuis le commencement proteste l'idéal humain, deraan-
dant que l'amour se réalise dans le devoir, afin de n'être pas qu'une passion mais une force de l'humanité. Une organisation plus ou moins incohérente et défectueuse de la vie sociale, le préjugé, la légèreté, la poussée de l'instinct en des êtres qui n'ont point appris à se gouverner, font que cet idéal est à peine senti d'un très grand nombre, et que la frivolité le prend même volontiers en ridicule. Quoi qu'on pense la frivolité, une forte discipline morale de la famille sera de plus en plus indispensable aux peuples qui auront souci de vivre. 11 y aura un haut idéal de la famille, ou la famille ne sera point; or cet idéal de la famille est partie nécessaire d'un haut idéal social, et l'appui faute duquel tous les essais d'amélioration sociale seraient superflus.
Les revendications de l'individualisme absolu ne sont pas plus de mise ici qu'ailleurs. L'individu n'a pas de droit contre les conditions élémentaires de la vie sociale dans la société où il vit. Telle question, par exemple, celle du divorce, ne comporte pas, au point de vue de l'idéal moral, qui est celui de l'intérêt social, une solution aussi facile qu'au point de vue, artificiel et superficiel, du droit supposé de l'individu. En principe, le divorce est condamné par l'idéal moderne de la famille aussi rigoureusement qu'il a pu Têtre par l'Evangile et par l'Église, plus rigoureusement même, parce que l'idéal humain de la famille n'était pas, tant s'en faut, aussi achevé dans l'uvangile qu'il l'est main-
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tenant pour l'élite de l'humanité. Le contrat matrimonial est de sa nature perpétuel, soit qu'on le considère par rapport aux époux, soit qu'on le considère par rapport aux enfants : la famille que le mariage institue est faite pour durer, et le divorce la détruit. Si donc le divorce est nécessaire dans nos sociétés, ce ne peut être que relativement, et comme un moindre mal. Il est possible que, par suite de mauvaises habitudes sociales ou de circonstances particulières, un assez grand nombre de mariages se trouvent conclus en des conditions qui les fassent incapables de durer, ou bien par des individus mal préparés aux devoirs de la famille, ou qui se révoltent contre ces devoirs, en sorte que la dissolution de tels mariages ait moins d'inconvénient que leur maintien légal, non seulement pour les individus mal mariés mais pour la société où ils vivent. Encore est-il que le divorce devrait toujours être regardé, au point de vue social, comme convenant à des cas exceptionnels, aberrants et anormaux. Que l'honneur des divorcés soit ou non atteint par la sentence qui les sépare, il convient que le divorce en lui-même continue d'être envisagé comme une brèche à la moralité sociale ; que l'effort de la législation et de l'opinion tende à le limiter, non à le multiplier ; et que le progrès des mœurs le rende de moins en moins nécessaire.
Une autre question dont on parle beaucoup depuis quelque temps, et qui importe à l'avenir de notre
pays, est celle de la diminution constante des naissances, le problème de la dépopulation. Les causes et les conséquences purement économiques du fait ne sont point de notre sujet. Mais la question est aussi d'ordre moral, et le principe essentiel de la solution, si solution il doit y avoir, est à chercher de ce côté. Décevant est l'espoir de ceux qui croient pouvoir remédier efficacement au mal en « favorisant » les familles nombreuses. Le faux individualisme qui a pénétré notre mentalité s'accuse jusque dans la façon de concevoir et de présenter ce remède. Mettre les familles nombreuses en état de subsister honnêtement ne serait point du tout les a favoriser » aux dépens des autres, par une violation aussi exceptionnelle qu'avantageuse du principe sacro-saint de l'égalité ; ce serait, au contraire, leur faire socialement la condition qui leur est due pour qu'elles soient sur le même pied que les autres dans l'économie générale de la communauté, c'est-à-dire pour que l'égalité sociale, l'égalité véritable ne soit pas rompue à Lur détriment, et que les célibataires, les ménages stériles ou peu féconds ne soient pas favorisés par la législation, ne soient pas favorisés socialement aux dépens de ceux qui par leur fécondité servent mieux qu'eux la société. Une conception absurde et béate de l'égalité réelle des individus, égalité qui n'existe pas et qui ne peut pas exister, nous aveugle sur la véritable nature, les devoirs et les droits, les con-
ditions de la seule égalité réalisable, l'égalité sociale. L'idée de relever la natalité par une prime offerte à la procréation se présente comme un expédient, et l'expédient a toute chance d'être insuffisant. Ce que l'on conçoit et offre comme une sorte d'avantage extra-légal, le législateur le devrait, en stricte justice sociale, aux ménages féconds, et sans doute doit-il encore plus qu'il n'est jusqu'à présent disposé à offrir ; mais il se ferait beaucoup d'illusion s'il croyait par cette récompense promouvoir grandement la natalité. Jamais, quoi qu'il fasse, sa prime, pour qui se met à ce point de vue, plat et bas, de l'intérêt matériel, ne compensera l'effort demandé. Jamais dégrèvement d'impôt ou subvention directe ne rendront souhaitables, pour le confort et l'agrément, à un couple égoïste, la douzaine ou seulement la demi-douzaine d'enfants, ou même la paire. C'est grande tâche qne le soin d'un enfant pour qui mesure sa peine, et c'est grand souci que la surveillance d'un enfant pour qui est ami de ses aises. A des gens qui n'ont aucun idéal du mariage et de son objet social, de la famille et de sa sainteté ; qui ne savent pas trouver leur bonheur dans le devoir et ne le cherchent que dans le maximum de plaisir avec le minimum de travail ; qui n'apportent pas le sens de l'esprit dans l'œuvre delà chair, la moralité dans l'amour, le dévouement dans la vie commune, le don d'euxmêmes aux enfants qu'ils seraient capables d'appe-
1er à l'existence, paternité et maternité ont perdu leur sio^nification, leur seul et véritable intérêt. Les économistes peuvent encourager de tels êtres à produire quelques rejetons pour un peu d'argent : ils n'écouteront pas les économistes ; et, dans la mesure où ils les écouteraient, le gain serait encore médiocre par la qualité.
Le tout n'est pas qu'il y ait des enfants; il faut aussi qu'on en fasse des hommes. Si la dépopulation est un fléau, l'éducation mauvaise en est un autre, sous les différentes formes qu'elle peut affecter selon les classes de la société. Mieux vaudrait souvent, pour certains parents et pour la société même, qu'ils n'eussent point eu d'enfants, que de s'être donné une idole par eux servie en son premier âge et qui les afflige ensuite de sa perverse nullité. Inutile de multiplier les individus si ce n'est pour les élever dans le plein sens du mot. Il est trop évident qu'une bonne discipline morale de la famille est la condition première d'une bonne éducation. Les faits sont là devant lesquels philosophie et science politiques n'ont qu'à s'incliner. On a pu vouloir émanciper de la tutelle de l'Kglise la famille, comme on en a voulu émanciper l'itidividu, comme on en a émancipé à peu près l'État. Mais il faut bien se dire que cette émancipation relative à l'égard de la discipline traditionnelle ne peut pas être une émancipation à l'égard de toute discipline, que même elle ne se justifie, elle ne peut éviter
d'être nuisible et elle ne sera utile que si elle marque un progrès dans la discipline humaine. Pour ce qui est spécialement de la famille, on ne serait certes pas fondé à en critiquer l'idéal chrétien, si ce n'était pour le perfectionner dans un idéal humain qui en retienne tout l'acquis positif. Ici comme ailleurs le véritable intérêt de notre humanité n'est pas de détruire le christianisme en ce qu'il a de sainement moral et de socialement bienfaisant, mais de l'accomplir.
La plus antique notion de l'Etat, de la société déjà civilisée ou en voie de civilisation, paraît être celle d'un groupe humain mystiquement représenté en un chef que les puissances supérieures ont investi du pouvoir de gouverner les hommes en assurant le service des dieux, en défendant avec leur secours le peuple contre ses ennemis, et en main'enant dans la cité l'ordre que les dieux ont établi. L'autorité par laquelle la société subsiste est une institution de droit divin, comme la société même, que les dieux ont fondée, comme ses lois, qu'ils lui ont données. Toutes les monarchies primitives ont été, en ce sens, des théocraties, bien que d'ailleurs leur intérêt le plus apparent fût celui de leur prospérité m.atérielle. Dans les cités hellé-
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niques s'est ébauché ce que nous appelons uu système de gouvernement rationnel et de libertés publiques: système trop rationnel sans doute, et où le goût de la liberté ne s'accompagnait pas d'un juste sens des nécessités politiques, puisque les peuples helléniques, après une période aussi courte que brillante de résistance à l'empire perse, ont succombé, par suite de leurs dissensions intestines et de leurs rivalités, à la monarchie macédonienne, pour se dissoudre finalement dans l'empire romain. Le dévouement à la cité ne put survivre longtemps à sa conception mystique, ébranlée avec la foi des dieux ; la liberté politique fut, aux mains de ceux qui en jouissaient, la faculté de s'employer au bouleversement de l'État, régime de privilégiés plutôt qu'idéal de justice humaine, et rien de stable ne fut institué. Rome, en se démocratisant, avait mieux gardé le sens religieux de la société, qu'elle tâcha d'entretenir quand elle devint un peuple-roi; après des siècles d'insécurité, le monde méditerranéen avait connu par elle une ère de liberté relative et de paix sous la règle du droit; il est significatif que l'autorité impériale s'imprégna immédiatement de caractère religieux, et que, sous sa tutelle, un sens d'humanité romaine se forma, incomplet toutefois, puisqu'il dut se parfaire et se réaliser en quelque façon dans le christianisme, comme si Rome n'avait su créer que le corps dont la nouvelle foi devait être l'âme. L'histoire de l'empire romain marque,
dans l'histoire générale du monde méditerranéen, le passage définitif des conceptions antiques de monarchies particulières, des théocraties nationales, des humanités distinctes, à celle d'une humanité plus large, d'un empire du monde civilisé, uni dans une même conscience religieuse de cette humanité relativement universelle, avec le double sentiment, assez vif en ses deux aspects, d'une autorité politico-religieuse très forte, et d'une valeur morale, d'une conscience, à respecter en chaque individu, même non investi de droits politiques. Cette évolution toutefois n'élait point achevée lorsque tomba l'empire d'Occident, et c'est dans la chrétienté latine du moyen âge qu'elle acquit sa forme dernière, instable et passagère aussi, mais qu'il convient de regarder un instant, parce qu'elle a réalisé la conception de l'État chrétien.
Cette conception trahit sa caducité dans le temps même où elle achevait de se définir, puisque c'est le pape Boniface VlII qui en donna la formule la plus nette, et que, depuis lors, la papauté, qui pourtant n'a jamais abandonné son idéal, s'est montrée de plus en plus impuissante à en maintenir l'application. Une république chrétienne aurait existé, faite de tous les États chrétiens, ayant à sa tête le pape, comme chef suprême, chef spirituel, mais avec la direction du temporel, qu'auraient administré sous lui les princes, parmi lesquels l'empereur aurait été son vicaire général. C'est la théorie des
deux glaives, dont l'un, le spirituel, appartient au pontife romain, l'autre, le temporel, au souverain laïque, mais pour être manié au gré du pontife. Le système, avec beaucoup de heurts et d'accrocs, ne fonctionna guère que pendant deux siècles. Le droit divin des princes y est marqué, mais en subordination à l'autorité du pape, seule absolue. Le pape est arbitre et protecteur du droit, de tout droit, du droit des peuples, du droit des rois, du droit des individus. Il est le guide et, à l'occasion, le défenseur de toutes les consciences. La grandeur de ce rôle, qui eut sa raison d'être en son temps, n'est point contestable. Les inconvénients du système ne sont pas moins évidents : il existe un droit de l'humanité chrétienne et catholique, mais qui est pour la protection de cette humanité contre les autres, auxquelles en principe n'est reconnu aucun droit; à l'intérieur, le despotisme de l'orthodoxie crée sa police, l'inquisition; la curie romaine, non contrôlée, exploite les peuples et se corrompt. Il apparaît que la tâche assumée par le pape, vicaire de Dieu, est au-dessus des forces humaines, et le pontificat s'affaisse peu à peu sous son propre poids. Ce n'en avait pas moins été un puissant essai d'organisation de l'humanité dans le droit, sinon dans la liberté. L'émancipation progressive des Etats chrétiens produisit des monarchies de droit divin où le prince, indépendant en fait à l'égard du pape dans l'ordre temporel, partageait de plus avec
lui l'autorité effective dans l'ordre spirituel. Là où prévalut la réforme protestante, il y eut soit des monarchies de droit divin, soit des statuts religieux de l'Etat qui prétendaient fonder la société en droit chrétien. Ainsi los sociétés modernes se formaient avec les débris de l'idéal que s'était donné le christianisme romain. L'autorité de la loi, de toutes les lois, y demeure très forte, parce que cette autorité, en dernière analyse, est censée procéder de la révélation de Dieu dans la Bible et dans le Christ, de l'assistance de son Esprit aux dirigeants et aux communautés. Finalement, les querelles religieuses après avoir troublé la sécurité intérieure des Etats, avaient accentué les divisions des peuples.
Cependant une conception rationnelle de l'Etat, renouvelée des Grecs, s'étaitfait jour depuis la renaissance ; elle trouva des théoriciens chez les philosophes du XVIII8 siècle. Elle a paru se réaliser durant quelques années de la Révolution française; elle a depuis pénétré un peu partout, même là où subsistent les institutions des siècles antérieurs fondées sur d'autres principes ; enfin elle s'est affirmée chez nous hautement, se flattant de construire selon la raison, dans le droit etla liberté, en dehors de toute considération religieuse, un Etat démocratique. Projet hasardeux, irréalisable peut-être dans son idée, qui pourrait impliquer une contradiction. Autant que nous en pouvons actuellement juger, il ne doit pas être plus facile de coostruire une société vivaote, de faire
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subsister un grand peuple, sans idéal religieux, que de fabriquer par simple combinaison chimique un animal vivant. N'aurait-on pas cru pouvoir se passer de religion parce que l'on croyait devoir se dégager d'une ancienne religion ?
Le régime concordataire sous lequel nous avons vécu durant tout le xix» siècle avait certainement quelque chose d'artificiel et ressemblait fort à un mensonge politique : demi-profession officielle de catholicisme par un Etat et une nation qui étaient à moitié sinon plus d'à moitié réfractaires à celte religion. Il n'est pas étonnant que cette combinaison bâtarde ait disparu après les fragiles monarchies qui successivement l'avaient soutenue : elle était accommodée à leur caractère de demi-droit divin, de demi-libéralisme, de demi-démocratie. Mais de ce que l'Elatcessait d'être confessionnel, il ne résultait pas qu'il dût être anticonfessionnel ni étranger à toute idée, à tout sentiment de religion ; la neutralité dont il faisait profession à l'égard des confessions religieuses n'impliquait pas nécessairement la neutralité, c'est-à-dire ri udifférence envers la religion même en tant que représentée dans ces confessions. La neutralité confessionnelle existe aux Etals-Unis avec une notion religieuse et un idéal religieux de la société, avec une égale bienveillance du pouvoir pour toutes les confessions religieuses, où l'on aime à reconnaître, non sans raison, des institutions |)mnftaitaires,
Une démocratie ne peut subsister sans un haut idéal de moralité, et il n'est point de haut idéal de moralité qui ne soit religieux, essentiellement religieux. L'histoire le prouve et l'évidence le montre. On ne fait du dévouement qu'avec de la foi. La liberté politique, toutes les libertés publiques ne seront que fausses libertés et instruments do ruine, si elles ne servent à réaliser le maximum de justice, non seulement de justice sociale, — car la justice sociale ne peut aller seule, et ceux-là se feraient grande illusion qui croiraient pouvoir y atteindre sans un haut idéal d'humaine moralité, — mais de justice humaine, de pure et noble humanité. Pour constituer ainsi dans la justice une société libre, il ne suffît pas de décréter et de pratiquer vaille que vaille le suffrage universel, — quand même on donnerait à ce suffrage un caractère vraiment universel en ajoutant au suffrage des hommes celui des femmes, — Un régime de liberté n'est réel et viable qu'avec des hommes capables de se conduire, de se porter d'eux-mêmes, non seulement vers l'utile, mais vers le vrai, le juste et le bien. Sinon c'est la porte ouverte à tous les désordres et à tous les abus, parce que d'insatiables et basses ambitions se feront un jeu d'y exploiter d'insatiables et basses passions. Au lieu du plus beau type de société humaine, ce sera le spectacle d'une humanité en décomposition. L'homme n'est pas si éloigné encore de l'animalité que la régres-
sîon n'y puisse être facile et prompte. Une société où l'on ne poursuivrait que la richesse et le bienêtre, le plus possible de bien-être par le moins possible de travail, sans autre souci de la dignité humaine dans l'individu, dans la famille, dans les mœurs publiques, deviendrait à bref délai une Sodome ou un enfer, ou bien les deux à la fois. Le programme démocratique et socialiste n'est vraiment réalisable que rnoyeimant un idéal d'humanité plus parfait, plus compréhensif, plus intimement ot strictement obligatoire, — c'est le point à considérer par tous les intéressés, — que celui des anciennes religions. Car, dans ce nouvel ordre de la société, où la masse n'est plus en tutelle, chacun doit apporter beaucoup plus du sien, plus d'activité dévouée, dans plus de liberté, pour plus de bonheur. L'idée qui soutiendra ce dévouement, l'idée de l'homme et de l'humanité, de la famille, de la patrie, de la fraternité des peuples et de la justice à établir entre eux comme entre les individus au sein d'une même nation, cette idée que nous commençons seulement à entrevoir et à embrasser, cette idée qui impose, au fond, de plus grands devoirs que l'idéal chrétien, est plus religieuse, elle est une plus grande foi que le christianisme kiimême, puisqu'elle entend réaliser dans l'humanité vivante la perfection de bonheur dans la justice, que le christianisme renvoyait, par une sorte de désespoir, à l'éternité invisible et à l'éventualité
d'un renouvellement cosmique. Il faut oser le dire, et il convient que tous en soient avertis: cet idéal humain est la plus exigeante des religions qui ait été jamais conçue par les hommes. C'est pourquoi elle réclame une sorte de discipline humaine, rigoureuse et profonde, qui n'a pas encore été appliquée ni seulement rêvée dans l'humanité. Touchons-en quelques points des plus importants ou des plus actuels.
Dans les anciennes organisations politiques, l'autorité royale étant sacrée par la vertu de son institution divine, l'insuffisance ou les vices du monarque étaient, dans une très large mesure, couverts par le prestige de la fonction ; le pouvoir restait honoré en un médiocre sujet. Dans une démocratie, l'idéal seul est sacré, avec les lois qui tendent à le promouvoir, et dans la mesure où elles y répondent ; le représentant de la nation, administrateur ou législateur, n'est recommandé, sacré, que par sa propre vertu, entendons par ses capacités, ses mérites personnels et sa valeur morale. Même le principe, au lieu de couvrir ici les défauts de l'homme, les fait plutôt ressortir, pour disqualifier sa personnalité devant l'idéal qu'il trahit. L'ambition de ceux qui recherchent le pouvoir pour eux-mêmes, par souci de vanité, d'influence ou d'argent, les empêche de voir que la confiance du peuple, si elle peut être surprise, ne demeure fina-» jement qu'à ceux qui en sont dignes, et que, sur-
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tout, quelle que soit encore la facilité de la masse à se laisser tromper, une démocratie ne peut subsister que dans l'intégrité des mœurs, ceux qui gouvernent devant présider, en tout désintéressement, à une économie de justice. Que ceux qui aspirent aux premières places examinent donc leur puissance de dévouement, parce que, s'offrant au gouvernement de la communauté, ils annoncentl'intention de se sacrifier eux-mêmes au bien de tous L'opinion publique, il est vrai, peut être abusée si son éducation est mal faite. Le journalisme, qui semblerait avoir pour mission de l'instruire, peut servir à la tromper. De la liberté de la presse on peut dire, comme de toute liberté, qu'elle est un moyen pour une fin, et qui vaut uniquement par l'usage qu'on en fait. Dans une démocratie éclairée, l'intérêt commun exige qu'il y ait libre discussion de cet intérêt même, en ses divers éléments, devant le public intéressé. Mais la liberté de la presse n'est pas, ne doit pas être prise pour le droit de soutenir n'importe quoi dans l'intérêt de n'importe qui. Nul n'a, en conscience, le droit de soutenir que les opinions jugées par lui vraies et équitables touchant les intérêts légitimes tant des particuliers que de la communauté. Tous les procédés de polémique ne sont pas permis contre une opinion adverse, loyalement proposée et soutenue, ni contre ceux qui la défendent. Une discussion faussée par le parti pris, le manque de sincérité, la calomnie, fomeatf
la division au lieu de ménager l'entente. Il est certain que la presse est en position d'éclairer et d'assainir l'opinion publique ; mais elle est aussi en position de l'aveugler et de l'empoisonner. Dans ce dernier cas, la liberté de la presse, au lieu d'être un bien, au lieu d'être un droit, ne serait pas autre chose qu'un fléau. La liberté n'est pas donnée à la presse pour tromper la crédulité, souffler la haine et exploiter les bas instincts de notre nature. La presse est devenue une grande influence morale ; elle manque à son devoir si elle ne sert pas un haut idéal de moralité. Elle exerce une façon de ministère permanent d'instruction publique, et sans doute le remplirait-elle avec plus de scrupule, si une clientèle plus exigeante lui était préparée ; mais ce n'est pas aux défauts de cette clientèle qu'il lui faudrait s'adapter, si ce n'est pour y remédier.
C'est dans les écoles que s'instruit d'abord le citoyen. Le système de notre enseignement public est fondé, ou paraît fondé, comme le régime de la presse, sur le principe de la liberté. Pas plus sur ce terrain qu'ailleurs la liberté n'est un principe absolu: ce n'est qu'une faculté d'action dont l'usage est à justifier par ses fruits ; et chez nous, pratiquement, elle se présente comme une sorte de compromis entre l'État et l'Eglise catholique. Nul ne pense que le droit de donner un enseignement qui serait subversif de la société existe pour personne. Ce que nous avons accoutumé d'appeler liberté
d'enseignement est le pouvoir de fonder des établissements d'enseignement public, primaire secondaire et supérieur, en dehors de l'organisme officiel que dirige et entretient l'Ktat. Liberté toute relative, et de signification politique. En soi et au point de vue moral, la liberté d'enseigner serait pour le maître la faculté de dire ce qu'il sait ou ce qu'il croit être la vérité. En fait, étant donné que les établissements dits libres sont surtout des établissements catholiques, soumis à la direction de l'Eglise, la liberté qui y règne consiste en ce que l'Eglise a pouvoir d'y former à son gré la jeunesse en faisant prédominer son dogme traditionnel et son esprit sur les idées modernes, scientifiques et autres, et sur l'esprit moderne, tout en s'y accommodant quelque peu. L'enseignement officiel a aussi sa liberté, qui consiste dans une entière indépendance à l'égard des doctrines religieuses confessionnelles, envers lesquelles il doit pratiquer la neutralité, la liberté de la recherche scientifique étant d'ailleurs garantie maintenant par l'esprit public encore plus que par la législation. Du reste, la reconnaissance légale d'un enseignement non officiel n'est pas à regarder seulement comme une concession politiquement opportune. L'éducation des établissements confessionnels, coopérant à ce qui subsiste d'esprit chrétien d'ans les familles et à l'action générale de l'Église, constitue un système de discipline humaine qui peutêtre à certains égards
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défectueux, et qui est exposé à le paraître de jour en jour davantage, mais qui, au point de vue moral, a l'avantage d'être bien défini, équilibré dans son ensemble, d'avoir fait ses preuves et de donner encore des résultats faciles à constater. Tant que cet enseignement reste dévoué à l'intérêt national, il n'est pas à considérer, tant s'en faut, comme un ennemi à extirper dans la mesure du possible, mais comme un témoin dont l'expérience séculaire est à interroger par ceux qui ont l'ambition de mieux faire pour les progrès de l'éducation nationale et de l'humanité. On ne fera mieux qu'avec un idéal plus large et plus vrai ; on ne fera mieux qu'avec un dévouement aussi complet, aussi actif, aussi persévérant ; on ne fera mieux qu'avec un sentiment encore plus profondément religieux et moral de l'éducation humaine, de la vie humaine, de la famille, de la patrie et de la solidarité à établir, de la fraternité à réaliser entre tous les hommes et toutes les patries.
De plus grande portée, en effet, que les divisions politico-religieuses sont le problème social et le problème international. Le premier, partout posé, de plus en plus aigu, serait à envisager d'un point de vue moral, c'est à-dire vraiment social et humain, et non seulement par son côté, d'ailleurs le plus poignant, celui de la subsistance, ou bien au point de vue d'une certaine égalité naturelle des hommes. — Point de vue décevant, parce que rien n'est plus
inégal que la constitution naturelle des individus, conséquemment que leurs aptitudes aux fonctions qui sont à remplir dans la société ; il ne peut y avoir d'égalité entre les hommes qu'au point de vue tout moral et tout religieux d'une humanité dont tous les membres sont solidaires les uns des autres, chacun ayant droit à la considération et à la protection de tous, pourvu que lui-même, de son côté, soit dévoué à tous ; mais il est trop évident que, pratiquement, ce droit et ce devoir ne sauraient se mesurer par quantités égales et uniformes des mêmes avantages et des mêmes obligations ; de ce chef il n'y aura qu'une certaine égalité de proportion, de plus grands devoirs, une plus grande abnégation de soi, incombant aux plus instruits et aux plus haut placés. — Justice et solidarité sont les bases d'un ordre social parfait. Mais justice et solidarité sont un corps sans âme si on ne les considère que par rapport aux conditions matérielles de l'existence, — conditions qui ne sont point à négliger, qui sont essentielles à leur manière et dans leur ordre, mais qui ne sont pas tout l'essentiel ni le plus essentiel de la vie sociale. — Il n'est ni justice ni solidarité vraies et vivantes sans une haute conception morale de l'existence, sans un idéal de fraternité plus profonde que la commune participation aux biens de la terre, sans une religion du devoir primant la revendication du droit. Si l'on n'ouvre devant les hommes qu'une perspective de bien-être,
on n'excitera que des appétits, et le bien-être deviendra irréalisable, parce que l'appétit se rendra insatiable, et que l'on sera fort empêché de marquer une limite au droit de jouir, si on ne le conditionne par le devoir. Le travail est plus noble que la simple jouissance : c'est de quoi il importerait que chacun ifût pénétré, afin de pouvoir mettre au premier rang des plaisirs la jouissance morale du devoir accompli. Certes, dans une société équilibrée selon la justice, il ne saurait y avoir des gens dont la vocation soit de jouir, — au sens vulgaire du mot, — pendant que les autres peinent, — au sens réel de la chose. — Mais, du haut en bas de l'échelle sociale, — car il y aura toujours, quoi qu'on fasse, une sorte d'échelle sociale, par la diversité des fonctions et de l'action, — doit se constituer une hiérarchie des devoirs et des droits qui y correspondent, nul devoir n'étant sans droit, mais nul droit n'existant sans devoir qui le fonde. N'a droit à rien qui ne sert de rien. La meilleure récompense du devoir sera toujours dans la satisfaction du devoir bien rempli, du service rendu. Ainsi justice et solidarité seront de vains mots si elles ne sont une chose morale, la réalisation de cette conception religieuse qu'est l'humaine fraternité, l'accomplissement d'un très noble et très haut idéal d'humanité. Autrement la question sociale se tournera en lutte d'appétits, pour finir dans l'abrutissement de tous. Si le socialisme nç se donnait pas un
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grand idéal moral, au lieu d'apporier le salut à la société contemporaine dans la réconciliation de toutes les classes et de tous les peuples il précipiterait la décadence universelle.
Notre idéal humain doit dépasser les limites de la nationalité. Il convient que notre discipline s'adapte à notre idéal. C'est dans la patrie que nous servons l'humanité, comme c'est en grande partie dans la famille que, le plus souvent, nous servons la patrie ; c'est par les ressources de notre tempérament national et par ses richesses spirituelles que nous contribuons au progrès humain. Maisnous nedevons pas nous enfermer dans l'admiration exclusive et béate de notre passé,nous barricader dans un patriotisme étroit et orgueilleux, comme si nous enfermions en nous l'humanité entière ou que nous fussions une humanité supérieure devant laquelle les autres ne compteraient pas : attitude et mentalité de primitifs, qui paraîtront de plus en plus monstrueuses à mesure qu'on s'éloignera de ce temps où en aura paru la plus redoutable et — espérons le — la dernière manifestation. L'évolution de l'histoire n'est pas orientée dans le sens de cette folie. Nous savons comment s'est préparée l'unité relative de l'humanité méditerranéenne dans^l'empire romain et le christianisme du moyen âge. A présent nous voyons comment une humanité nouvelle, plus large, vraiment universelle, se prépare, et si loin qu'elle soit encore d'être réalisée, nous percevons et connais-
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sons la loi qui dès maintenant travaille à sa formation. La fraternité des nations s'annonce dans le respect mutuel de leur droit à l'existence, pour l'accomplissement d'un idéal commun de civilisation humaine. Fédération de peuples libres, dans la réciprocité des devoirs et des droits. Là est le terme, lointain encore, où la dure loi de la nécessité, par la terrible leçon qu'elle leur donne aujourd'hui, conduit les nations civilisées. Pas n'est besoin de prouver que ce but ne saurait être atteint par de simples arrangements internationaux, si tous les contractants ne sont pas pénétrés d'un unique et grand idéal d'humanité. Ces conventions pratiques seront indispensables : elles n'auront efîicace et durée que par l'esprit de justice et un certain désintéressement, — il faut bien employer le mot pour signifier le détachement à l'égard de l'intérêt étroit et immédiat, en vue d'un intérêt supérieur, puisque là est le correctif indispensable de l'ambition aveugle à laquelle sont enclins les égoïsmes nationaux, — c'est-à-dire par un esprit de véritable et sincère humanité.
Alors seulement, — quand il n'y aura plus de barbares parmi les peuples dits civilisés, — alors enfin le pacifisme cessera d'être une utopie, et la guerre apparaîtra comme une chose absurde, la folie et le crime des siècles passés, le forfait de l'humanité organisée contre elle-même et acharnée à se détruire. On sera tenté d'y voir une ruée d'animaux
La discipline humaine 259
rapaces et mallaisants : ce qu'elle n'aura pas été tout à fait, et tant s'en faut ; car elle aura été pen. dant des siècles et des siècles une grande école de vertu. Elle aura eu sa place, considérable, essentielle même, dans l'elTort de l'humanité pour surmonter l'animalité. La malheureuse bête humaine auraeu besoind'être corrigée de ses appétits violents par la violence même. Ce n'est pas toutefois la violence qui la dégoûtera définitivement de la violence ; ce seront les leçons d'une sévère expérience, les réclamations d'une intelligence plus éclairée, d'une âme plus généreuse, d'une conscience plus humaine dans sa perception du devoir et du droit ; ce sera le respect religieux, la considération morale de l'humanité dans toutes les humanités, dans tous les peuples et dans tous les hommes.
Car il est très remarquable que l'homme a senti de bonne heure l'odieux du meurtre commis sur son semblable ; mais le semblable dont il pensait devoir respecter la vie était le membre de sa petite humanité, l'homme de son groupe, celui de l'humanité voisine étant comme d'une autre espèce. L'abomination du meurtre collectif, de peuple à peuple, n'existe que par rapport à un sens d'humanité auquel on peut dire que nous atteignons à peine, et qui est encore à créer pour qu'une guerre entre peuples civilisés devienne moralement impossible. Du moins est-il déjà évident que la civilisation humaine sera indigne de son nom tant qu'elle
n'aura pas obtenu ce résultat. Toutes précautions et mesures vraiment pratiques seront à prendre pour y arriver , elles contribueront à la formation de la fraternité internationale, à l'éducation de l'humanité ; mais elles ne seront opérantes que par l'esprit d'humanité ; et c'est cet esprit d'humanité qu'il importe aussi bien de développer. Le christianisme n'y a pas réussi autant qu'il le prétend. Il y visait ; mais son eschatologie, sa distinction des bons et des méchants d'après un critérium qui les transposait facilement en chrétiens et non-chrétiens, les divisions de ses sectes, le caractère de plus en plus politique de la papauté romaine ont perpétué la pluralité des humanités au lieu d'en réaliser l'unité. Cette unité, le poids de sa tradition ne lui permettra de la réaliser dans aucune des confessions existantes, pas plus qu'elle n'est réalisable dans aucune des religions actuellement connues. Mais une humanité nouvelle se fait quand même avec le christianisme et en dehors de lui. Seule la conscience de cette humanité nouvelle, une et universelle, pourra, quand elle se sera bien instruite et affermie, donner force durable aux institutions de paix. La simple considération et l'expérience des avantages matériels que présenterait cette économie des rapports internationaux n'y suffirait pas plus que la connaissance des avantages temporels de la vertu ne suffit à faire l'homme vertueux, ni celle de la prospérité que le bon accord assure aux familles
LA DISCIPLINE HUMAINE 26l
ne suffit à le procurer, ni celle de l'intérêt qu'a une nation à équilibrer son régime intérieur dans l'intégrité des mœurs et la justice sociale ne suffit à créer cet équilibre. Rien de tout cela ne tient si l'on n'en fait une religion.
D'où il suit qu'une discipline humaine de plus en plusparfaiteestl'indispensablecondition dubonheur humain. La félicité ne nous arrivera jamais sans travail,sans elîort moral surtout. Comme elle estpartie, l'humanité s'est engagée à ne pouvoir devenir plus heureuse qu'en devenant meilleure. Telle est l'honorable loi de son développement. Ceux qui parfois lui ont donné pour règle de suivre sa nature n'avaient pas fait attention que cette nature n'est pas faite, qu'elle se fait et qu'elle grandit ; que, par l'effet de son évolution, elle est double, animale et spirituelle, faite d'un passé inférieur et d'aspiration vers un meilleur idéal ; que, si on lâche inconsidérément la bride aux appétits de la nature animale, on contrevient au besoin de la nature spirituelle, et, si l'on • ne veut pas que l'homme réalise une félicité supérieure en se disciplinant dans le devoir, on le voue au malheur. Car l'homme ne réussira plus jamais à être un tranquille animal ; par la liberté qu'on prétendrait lui en donner, on ne le conduirait qu'à une servitude insupportable. L'unique voie de salut pour lui est l'ascension dans la vie par une discipline qui développe, non seulement son être inférieur,mais ses plus hautes facultés et ses meilleures
aspirations, vers la liberté vraie dans le service du bien. Le vrai bonheur de l'homme n'est pas dans la satisfaction de l'égoïsme individuel, familial, social, national, mais dans la conscience d'humanité qui, par son activité dévouée, dans la famille et dans la société, dans la communauté des peuples, lui fait réaliser sa félicité avec et par celle d'autrui. Sorte de félicité surnaturelle, eu égard aux instincts facilement égoïstes de sa nature inférieure, mais félicité proprement humaine et, qui s'obstient, qui s'obtiendra de plus en plus par une discipline d'humanité.
GFIAPITRE V Les symboles de la foi
Et le devoir s'est fait homme, Il a habité parmi nous, Et nous avons vu sa gloire, Perfection de bonté et de vérité.
Les moyens spéciaux pur lesquels la religion soutient l'effort moral de l'homme, l'éclairé et l'affermit, parce que la foi s'y appuie en s'exprimant et s'encourageant elle-même, sont la croyance et le rite : deux formes de symbole, susceptibles, en cette qualité, d'agir sur nous, moyennant des images qui captivent notre attention, touchent notre sensibilité, mobilisent notre action. Toutes les images n'ont pas cette efficacité, mais seulement celles qui possèdent une valeur mystique et qui par là même sont capables d'émouvoir nos sentiments les plus profonds, les forces les plus vivantes et les plus nobles de notre âme. Croyances et rites religieux sont des figurations de choses et de sentiments mystiques } et ces figurations sont évocatrices des
idées et des émotions, des idées émotives qui sont le fond de la religion, qui expriment, transportent et communiquent la sève spirituelle de l'humanité. Longue et complexe est leur histoire, puisque c'est l'histoire même de toutes les religions dans leurs croyances'et dans leurs liturgies. Une saurait être ici question de raconter l'objet et la formation de toutes les théologies, de tous les rituels ; il s'agit d'en dire l'esprit, le caractère, la raison d'être, de noter la direction et le sens de leur évolution. Car ces éléments traditionnels de la discipline humaine sont, comme l'humanité, dans un flux perpétuel ; toujours les mêmes quant à leur substance la plus intime et à leur orientation la plus générale ; toujours changeants, mourant et renaissant avec l'humanité qui monte vers l'idéal ; plus ou moins absurdes et extravagants, — du moinsparaissanttels à qui les regarde du dehors et de loin, — comme si beaucoup de folie avait été jusqu'à présent pour les hommes la condition génératrice d'un peu de sagesse, l'amplitude des grandes réactions de la fantaisie religieuse paraissant pourtant se restreindre à mesure que l'humanité s'est mieux connue, et les symboles mêmes s'étant fait plus spirituels à mesure qu'elle a grandi en esprit. Entre les symboles parlés, expression de la foi dans la croyance mystique ou théologique, et les actes symboliques des rituels, naïvement magiques en leur conception initiale, mais de plus en plus moralises dans leur développement, se
place la prière, qui tient des uns et des autres, étant, d'une part, expression de la foi, et, d'autre part, action sur le monde des forces invisibles : il convient néanmoins de la compter surtout à ce dernier litre. Sur cette double manifestation de la vie mystique, la croyance religieuse et le rite sacré, et sur leur signification profonde, s'achèvera la présente étude.
La religion, nous le savons, n'a pas commencé parla spéculation religieuse, et tant s'en faut qu'elle soit seulement une réponse, jugée maintenant trop hâtive par les doctes, que les hommes, dépourvus de science et inexpérimentés, auraient étourdiment donnée au problème de leur existence. Ce problème, chez les peuples les plus civilisés, n'existe pas pour le plus grand nombre, mais pour ceux qui ont le goût et le loisir de la réflexion, surtout pour les théologiens et les philosophes, rares personnalités qui prennent à tâche d'expliquer la foi ou de comprendre la raison des choses. La masse des hommes vit sans se demander pourquoi; elle pense voir, elle se laisse dire comment elle existe ; et c'est dans cette peu philosophique posture que l'humanité a commencé d'être. Elle avait autre
chose à faire que de rechercher qui a créé le monde : cette question, qui n'a plus guère de sens pour nous, n'en avait aucun pour elle. Des peuples très civilisés ne se la sont jamais posée dans les termes où la tradition juive et chrétienne a voulu la formuler ; et ce n'est point faute d'intelligence qu'ils s'en sont abstenus; ce pourrait être par un sentiment assezjuste de la réalité des choses ou de la position de l'homme dans l'univers. Toujours est-il que l'homme inculte a moins encore que le civilisé le goût des questions purement spéculatives, et, s'il rêve, ce n'est pas de cette manière-là.
Autant qu'il est permis d'en juger, les groupes de notre espèce qui débutent dans l'humanité sont, pour ainsi parler, envahis par les vives impressions que l'univers ambiant fait sur leur imagination naissante, et les idées qu'ils se forment des choses concernent d'abord soit l'attitude qu'ils doivent prendre à leur égard, soit le parti qu'ils peuvent en tirer. C'est en vue de ce parti qu'ils règlent leur attitude, et c'est par rapporta l'intérêt de leur vie qu'ils voient et observent la vie d'alentour. Tout spontanément l'homme se fait, en quelque manière, le centre du monde, — il ne cesse pas facilement de se donner cette importance, même quand il se prend à philosopher sur la conduite de l'univers, — s'imaginant que les choses le regardent et s'occupent de lui comme lui-même les regarde et s'occupe d'elles ; se persuadant qu'il peut agir sur elles
comme elles agissentsur lui ; instituant desprocédés efticaces, ou censés tels, pour conduire au mieux de ses intérêts le cours des saisons, la multiplication et la reproduction des plantes et des animaux dont il se nourrit. Les relations qu'il conçoit entre les choses, les esprits des choses, et lui-même, sont l'expression de ce que force nous est d'appeler sa croyance religieuse. L'on pourrait dire aussi bien que c'est sa science ; mais le caractère de sa pensée fait de sa science enfantine une religion. L'organisation totémique des tribus australiennes, par exemple, est la forme de leur existence sociale, mais le sens mystique de la relation du clan avec son totem, de la relation de tous les clans avec l'ensemble des totems, c'est-à-dire avec le petit univers environnant, est le fond de leur religion ; la définition mystique de cette relation constitue leur croyance religieuse, les esprits des ancêtres du clan étant de fort près apparentés à à ceux des espèces totémiques, si toutefois ils ne se confondent avec eux. Sous une forme ou sous une autre, avec une systématisation moins étroite chez certaines familles de peuples qui ne semblent pas avoir connu en sa rigueur l'organisation totémique, les relations mystiques des groupes humains avec le monde d'alentour, et les relations établies à l'intérieur des groupes en regard de ce monde se sont ainsi définies, constituant la conception religieuse, l'humble idéal de ces sociétés, impliquant leur
notion du devoir et en déterminant les diverses applications. Ce sontsouvent,chez ces peuples qu'on dit incultes, des constructions fort complexes, développées, équilibrées à leur manière, fruits d'une raison naturellement soucieuse de logique et d'harmonie, où l'univers se trouve comme encadré dans la vie sociale de la tribu, et cette vie liée à celle du monde.
Ainsi dès l'abord les croyances religieuses sont adaptées à un certain équilibre de la vie sociale dans les groupes humains : il en est de même pour toute la suite de l'évolution des sociétés humaines et des religions. Comme l'équilibre de la vie sociale est sujet à des transformations, et que certains bouleversements extérieurs, provoquant une excitation extraordinaire des esprits et un remaniement des sociétés, y amènent des révolutions, il se produit des crises de croyances ; on peut dire aussi des crises de la foi, parce que, si le sentiment de la foi est aussi indestructible dans l'humanité que celui de la vie sociale, il peut néanmoins subir, et dans ces moments critiques il a souvent subi des éclipses partielles, le doute sur les croyances engendrant aisémentune défiance qui porte atteinte à l'élan naturel de la foi. 11 est avéré que le contact des civilisés a été maintes fois un principe de mort pour les non-civilisés, parce que ceux-ci n'ont d'abord appris de ceux-là que l'inconsistance de leurs traditions ancestrales, et, délaissant leurs
coutumes avec la forme et le degré de moralité qu'elles comportaient, n'ont su s'approprier que les vices des civilisés. Le choc est moins violent, moins funeste aussi, quand l'écart de culture est moindre entre les groupes humains qui viennent à se rencontrer, ou bien quand la foi y a des sources plus profondes que dans les sociétés inférieures. Quoique ce n'ait pas été sans malaises ni déchirements accidentels, l'évolution, dans l'ensemble, s'est faite, des croyances rudimentaires où s'arrête la mentalité magique des non-civilisés, aux cioyances moins enfantines, plus morales, des cultes nationaux, et de ces croyances aux symboles, plus élargis encore et plus spirituels, des religions de salut, notamment au symbole chrétien. L'on peut dire même que la ligne de l'évolution n'a été aucunement brisée, et qu'elle est assez facile à suivre, depuis les religions d'esprits à peine personnifiés, jusqu'à la religion du dieu unique, souverain maître de l'univers et de l'humanité.
I/unité du développement est visible en ce que cl la na(tiondu double, de l'esprit, qui est la première I notion définie où s'arrête Tintelligence humaine au terme de l'âge primitif, après avoir traité avec des forces plus ou moins vagues, est restée fondamentale dans toute l'évolution de la croyance religieuse, au moins dans cette branche de l'évolution, pour nous principale, qui se termine au symbole chrétien. Dans les religions nationales, les esprits
Î1Ù LA HELIGIOV
des choses naturelles et les esprits des hommes se sont hiérarchisés, — comme les choses avec leurs vertus ont été régulièrement distribuées dans le cadre des sociétés totémiques, — et ils constituent ensemble, au-dessus de la cité ou du royaume qu'ils protègent, le double céleste de la société qui les honore de son culte, en même temps qu'ils sont comme le double spirituel de l'univers qu'ils gouvernent, étant à la fois personnification des formes cosmiques,conçues sel(jn l'analogie de la société humaine, et de cette société même dans les manifestations principales de sa vie collective. C'est le mirage magique des non-civilisés, mais amplifié, spiritualisé, moralisé, d'après une connaissance moins imparfaite du monde, et surtout d'après un progrès plus réel de la culture humaine et de l'organisation sociale. Cette nouvelle synthèse de croyance a toujours un caractère éminemment pratique, étant dominée par le soin que la société humaine prend de sa conservation, pour laquelle uniquement on dirait qu'existent l'univers et les dieux qui en ont l'administration.
Dans les économies de salut, l'intérêt s'élargit encore et s'approfondit davantage, mais les caractères essentiels de la synthèse où s'harmonisent les croyances ne sont pas changés. Dans les économies polythéistes, par exemple dans les mystères du paganisme gréco-romain, la disposition générale du monde divin reste la même que dans les grands
LES SYMBOLES DE LA FOI 27l
cultes nationaux ; cependant la hiérarchisation des dieux tend à s'accentuer de plus en plus dans le sens du monothéisme, d'un monde divin souverainement présidé par une seule divinité ; et au-dessous de ce dieu suprême, quelque puissance médiatrice, moins occupée au gouvernement de l'univers qu'au salut des hommes, pourvoit directement au bonheur éternel de ceux-ci en les faisant initier à son institut de rédemption. Autant dire que le monde divin reste le double de l'univers, dont l'unité apparaîtsymbolisée et personnifiée dans le dieu suprême, et, en même temps, d'une humanité plus large, qui n'est plus la population d'une cité ou d'un royaume, mais qui tend à être l'humanité, tout en n'étant encore qu'une humanité, l'humanité formée par un groupe de croyants qui se recrutent sans égard à la nationalité ; et l'humanité, ainsi divinement personnifiée, se reconnaît tout entière dans l'individu, qu'elle semblerait presque regarder indépendamment de la société. C'est le mirage magico-religieuxdes cultes nationaux, avec son monde divin, double spirituel de Tunivers et de l'humanité ; mais le double divin de l'humanité paraît sentir davantage toutes les misères de celle-ci en chacun de ses membres, misères physiques et misères morales, parce que l'humanité réelle et vivante les sentait plus douloureusement et s'en préoccupait dans les milieux où ces cultes ont grandi. L'intépêt pratique des croyances subsiste aussi biea
dans cette nouvelle étape de la foi, puisque les dieux, non contents de régir le monde pour l'utilité d^s hommes, se vouent eux-mêmes à leur salut. En vérité, il ne s'agit toujours pas de résoudre des problèmes qui seraient inquiétants pour la raison, mais de procurer, indépendamment de la raison et plutôt contre elle, — du moins à ce qu'il nous semblerait, — à la pauvre humanité, collectivement et individuellement, un motif de confiance en son destin, un sentiment d'assurance en sa vie, en la valeur de cette vie et de son avenir.
Jusqu'ici l'humanité se donne les croyances appropriées à son besoin, sans expérience véritable de ce qu'elle croit, mais par une sorte de rapide conjecture dont le besoin de la foi a fait pour la foi même une réalité. Chaque économie nouvelle a résolu en quelque façon la crise des croyances antérieures lorsque la synthèse de celles-ci et son équilibre ont été mis en échec par les circonstances de l'histoire et par la marche de l'évolution. La transposition s'est opérée spontanément par un effort et une intuition de la foi plutôt que par une investigation rélléchie de la raison. Sans aucun exercice de réflexion logique, un peuple conquérant s'avisait que son dieu national était plus puissant que les dieux des peuples vaincus. Sans raisonnement métaphysique, mais par l'élan spontané de leur foi morale, les prophètes d'Israël se sont avisés quelahvé gouvernait les événements pour la correction et le salut
final de son peuple. Même dans le développement des cultes de mystères l'influence de la spe^cuirtion heosoph.que peut être considérée comm'e adv^n tice et accessoire. L'essentiel était la foi de l'immortalité par la grâce de la divinité salutaire: ce Zt point la philosophie qui a suggéré cette croyance fondamentale; elle l'a recueilîie%eulement et eîle a tache de la traduire en termes pour elle inteUi! gibes.De même que la foi s'était donné constance chez les primitifs en se représentant les êtres ou les forces de la nature comme soumis à la ve u de ses rites magiques, elle se donna consistance chez les civilises en se figurant les esprits et^es dieux attentifs aux besoins de la cité puis ou cieux du bonheur de leurs fidèles individu'e mea"
lui fliiTif- r"^' '■''' P'-^^"^^ ^« ^^%iûn qu'a
lui fallait pour la sécurité de son existence et pour a satisfaction de son désir. Toutes les créations de la mentalité magico-religieuse, doubles des choses naturelles et doubles des hommes, dieux et e prUs âmes subsistent dans les religions de salut ^c un rôle spécial dans l'économie d'immortalité
Les esprits et les âmes ont subsisté pareillement auprès de Dieu. L'économie chrétienne^du saaTn'a pas aboli, elle a continué, sans la mener à te me l œuvre des humanités, des religions et des siècles qui ont précédé son avènement. Elle repose en effet sur trois mythes dont l'énoncé distinct'^est Lcile à reconnaître dans les plus anciens formulaire le
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symbole dit des Apôtres, qui sert encore de profession de foi baptismale, et le symbole dit de Nicée, qui se chante aux messes solennelles. Ces trois mythes sont : le mythe cosmogonique, emprunté surtout au monothéisme juif; le mythe christologique, amalgame du messianisme juif avec un concept de rédemption influencé par les mystères païens; le mythe eschatologique, développement des espérance juives et païennes en une synthèse où apparaît mieux peut-être que dans les deux mythes précédents l'originalité du christianisme, et qui se résume dans la notion de l'Eglise. Tous les trois ont été plus ou moias rationalisés dans la tradition par la spéculation théologique ; en leur substance, et d'où qu'en proviennent les éléments, ils sont à considérer comme un produit et une expression de la conscience chrétienne s'affîrmant telle qu'elle avait besoin de se définir pour prendre consistance en elle-même et se propager dans son milieu.
Mythe cosmogonique : un dieu éternel et toutpuissant, qui n'a pas eu de commencement et qui n'aura pas de fin, a créé dans le temps, quelque quatre ou cinq milleansavant l'apparition de Jésus, le monde que nous voyons, c'est-à-dire la terre, centre de l'univers, autour de laquelle tournent les astres, soleil, lune, étoiles, que Dieu a faits pour l'éclairer et pour orner son ciel; cette création est celle du monde visible, et Dieu a créé, pour l'administrer sous lui, tout un monde d'esprits, invisibles
à nos yeux, dont les uns, ayant prévariqué, ont contribué et contribuent encore à la propagation du mal dans le monde, les autres, demeurés fidèles, pourvoient à la conduite de toutes les sphères concentriques du monde céleste, à la marche des saisons, au régime de la vie terrestre et au gouvernement des hommes ; au sommet de l'empyrée trône la majesté de Dieu, esprit transcendant à tous les esprits créés, mais visible à eux, comme il l'est et le sera aux hommes qui sont entrés ou qui entreront dans l'immortalité bienheureuse.
Mythe christologique : désobéissant à Dieu dès le commencement, l'homme pécheur avait été condamné à la mort, abandonné à ses propres voies et aux suggestions du démon ; après l'inutile châtiment du déluge, il est tombé dans toutes les aberrations et la corruption du paganisme ; cependant Dieu n'était pas tout à fait sans témoins sur la terre, et il n'avait pas laissé non plus l'humanité sans espérance ; il s'était révélé à Abraham, à Isaac et à Jacob, les ancêtres du peuple Israélite; il se révéla à Israël, après l'avoir tiré d'Egypte par le ministère de Moïse, et il lui donna sur le Sinaï la loi qu'observe encore de nos jours le peuple juif; à Adam après son péché, à Abraham, à Moïse, aux prophètes qui vinrent après lui, et par les prophètes à Israël il annonça le salut des hommes par le Messie, sauveur qu'il devait envoyer dans la plénitude des temps ; ce sauveur est Jésus, fils unique
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de Dieu, envoyé du ciel en terre afin de racheter les hommes pour la vie éternelle, en expiant le péché par la mort qu'il a subie pour eux sur la croix, au temps du procurateur Ponce-Pilate ; ressuscité le troisième jour après sa mort, Jésus, qui a tiré des enfers, en en remontant lui-même, les justes de l'ancienne Loi, est allé dans le ciel s'asseoir à la droite de Dieu, où il règne en attendant qu'il revienne en gloire ici-bas pour juger les vivants et les morts.
Mythe eschatologique : Jésus, ressuscité au ciel, a envoyé et envoie à ses fidèles son esprit, l'esprit de Dieu, qui les a soutenus et qui soutient encore, qui soutiendra jusqu'à la fin des temps tous les témoins de la foi; le même esprit, vivant en tous les croyants et communiqué à eux par les sacrements, fait d'eux un seul corps perpétuel, le corps mystique du Christ, Tiiglise, une par le lien de grâce qui la rassemble, sainte par cet esprit qui l'anime, catholique par son expansion universelle, apostolique par l'immuable tradition de la foi qu'elle tient des envoyés du Christ, les apôtres, qui l'ont fondée ; l'Eglise n'a pas été constituée pour la terre, elle travaille à y rassembler des candidats pour le ciel, pour le royaume de Dieu; là, de militante qu'elle est maintenant, poursuivant à travers les persécutions le recrutement et la formation des élus, elle devient et deviendra au dernier jour triomphante ; provisoirement, elle est souffrante aussi,
dans les âmes des justes imparfaits, qui, après la mort, subissent, dans l'ombre du purgatoire, jusqu'à leur purification complète, des peines expiatrices ; pour le jugement dernier, à la fin des temps, le Christ apparaîtra, les morts ressusciteront.et toutes choses entreront dans leur ordre définitif ; les hommes pervers seront à jamais enfermés avec les mauvais esprits dans le lieu infernal où les uns et les autres, privés de Dieu, brûleront sans fin, cependant que les justes, réunis autour du Christ, contempleront Dieu et le loueront avec les anges éternellement. Tel est en son triple registre le poème du salut chrétien, construction grandiose, qui n'a consistance que par la foi d'où elle est sortie. Toutes les spéculations théologiques sur le rapport transcendant du Père, du Fils et de l'Esprit, sur l'économie providentielle de la rédemption, sur la communication de la grâce divine par les sacrements, et sur les pouvoirs qui appartiennent à la hiérarchie de l'Église, ne sont qu'un effort de la raison au service de la foi pour justifier la croyance: dans le mythe cosmogonique, c'est effort pour adapter le monothéisme juif aux doctrines qui étaient celles de la sagesse hellénique à l'époque où s'est formé le dogme chrétien; dans le mythe christologique, c'est effort pour rendre compte de toute l'histoire humaine par rapport à la genèse du christianisme ; dans le mythe eschatologique, c'est effort pour expliquer la vie de l'Église, l'objet de son institution et les prétentions
de sa hiérarchie. Cette systématisation scolatisque des croyances n'en change pas le caraclèreoriginal. Vues du dehors, les conceptions de la foi chrétienne apparaissent en toute évidence comme des définitions de l'univers, de l'histoire humaine, de l'homme lui-même et de sa destinée, qui ne correspondent point à la réalité de leur objet selon qu'il nous est actuellement connu, ou bien, pour ce qui échappe à vérification, ne sont que des conjectures fantaisistes et dénuées de toutes preuves. Le dogme traditionnel et théologique du christianisme expose la solution que la foi chrétienne a donnée à la crise des croyances qui s'était produite dans le monde méditerranéen par suite de la mêlée des peuples et de leur fusion sous la domination des Grecs, puis de Rome, venant après les anciens conquérants orientaux . Cette solution a été suggérée par la foi même ; elle fut une sorte de transposition des croyances anciennes, par adaptation de ces croyances à un état et à des besoins nouveaux de l'humanité dans le milieu où le christianisme s'est répandu. Promptes intuitions de la foi, qui ont pourvu aux nécessités pratiques de la vie morale, en tâchant de satisfaire suffisamment la raison. Expression d'un courant de vie spirituelle plus large et plus profond que tout ce qui l'avait précédé, mais nécessairement limité, conditionné, et qui s'est ralenti, figé, disloqué, après avoir été poussé à son maximum de tension et d'efficacité.
LKS SYMBOLES DR LA FOI 27d
Le monde d'esprits par lequel se double l'univers dans la croyance juive et chrétienne a perdu toute signification par rapport à la connaissance maintenant acquise, — si imparfaite que d'ailleurs elle soit, — de la terre et des cieux. L'économie soidisant historique delà rédemption par Jésus-Christ dieu fait homme s'évanouit devant ce que l'on sait à présent de l'histoire humaine, de l'histoire des religions, de celle du judaïsme, de celle même du christianisme, — tant d'obscurités que ces histoires puissent avoir encore. — Enfin l'économie de l'Eglise, de l'humanité s'acheminant vers le ciel sous la direction de guides autorisés par le Christ ou sous la conduite immédiate de son esprit, ne tient à rien qu'à la foi même qui la porte ; elle tombe avec le mythe cosmogonique et le mythe christologique, auxquels elle est essentiellement liée ; et la réalité même de l'histoire ecclésiastique donne le démenti à la croyance de l'Eglise ; si admirable que soit à beaucoup d'égards cette histoire, elle ne représente ni un absolu de vérité ni un absolu de sainteté, mais un mouvement religieux qui eut sa période d'ascension, puis sa décadence, une synthèse d'humanité qui se fit en son heure, mais qui est depuis longtemps en voie de dissolution et dont le programme ne répond exactement ni à l'état général, ni aux besoins profonds, ni aux aspirations actuelles de l'humanité civilisée.
Ce qu'on appelait dans les derniers siècles reli-«
gion naturelle, la croyance au dieu unique, principe ou cause de l'univers, et à riromortalité de l'âme, élément spirituel et impérissable de l'homme, n'est qu'une réduction de la croyance antique, réduction moins lourde à porter pour la raison que cette croyance même, mais tout aussi gratuite au fond que les anciens symboles, auxquels les philosophes rationalistes l'avaient empruntée sans s'en apercevoir. Des débris plus considérables de la vieille synthèse catholique subsistent dans les différentes sectes protestantes ; mais ce ne sont toujours que débris auxquels la foi assure une fortune provisoire, les croyants pensant expérimenter la vérité de certaines notions, par exemple celle du dieu miséricordieux au pécheur, sans s'apercevoir que c'est la tradition d'abord et la foi qui leur ont suggéré les idées de dieu, de péché, de pardon, qu'ils considèrent comme objet substantiel de leur expérience intime.
11 y a donc une crise des croyances chrétiennes, et qui ne résulte pas seulement du progrès scientifique, mais de tout l'ensemble de l'évolution humaine dans notre monde occidental ; c'est cette évolution qui fait craquer de toutes parts le vieil édifice où s'est abritée la foi de nos pères. Que cette crise des croyances se soit accompagnée d'une crise de la foi et de la moralité, c'était chose inévitable. Que d'aucuns, en présence de cette crise et des progrès de la science, aient pensé que la foi même
était condamnée à disparaître, que la moralité humaine serait désormais une forme purement rationelle d'existence dont une science avertie aurait tracé le programme, et que l'homme, enfin émancipé de toute influence mystique, réaliserait par l'exercice normal de sa raison ce programme de vie selon la science, on n'a pas lieu non plus de s'en étonner, vu la facilité avec laquelle la raison humaine, ignorante ou savante, s'est jusqu'à présent illusionnée sur la portée réelle de son pouvoir. Rien n'est, en effet, plus vain que cette prétention, eu égard à la réalité humaine, aux conditions de la vie morale, à la loi qui préside à son évolution ; puisque c'est la vie, et non la raison, qui nous donne le pressentiment d'un idéal que la raison s'étudie ensuite à déterminer pour le réaliser dans l'action. Mais que le sort de la foi et de la vie morales soit, comme certains le proclament, lié à des croyances qui tombent, et qu'il faudrait garder si l'on ne veut perdre l'idéal, c'est une autre illusion contre laquelle protestent et l'histoire de l'humanité passée et la conscience de l'humanité présente. De telles crises ont toujours été la condition normale du progrès, et le christianisme lui-même est issu d'une crise semblable. Il n'entre pas dans l'objet du présent livre, et il serait prématuré de tracer les lignes sur lesquelles l'humanité qui se fait disposera l'expression de sa foi ; mais on peut dire au moins comment cette foi paraît actuellement s'ébaucher.
Perdus dans un coin de l'immensité, nous ne pensons pas que le monde existe pour nous seuls ni qu'il marche uniquement à notre intention ; à dire le vrai, nous avons l'air de compter fort peu dans l'économie générale de l'univers. En ce point la science nous donne une leçon d'humilité qui n'a pas encore été suffisamment comprise, même par les savants, bien qu'elle soit claire, et peut-être parce qu'elle l'est trop, parce qu'elle nous déconcerte et que nous ne voulons pas la voir. « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie », disait le grand Pascal. Sans doute trouvait-il l'immensité silencieuse et s'effrayait-il de son silence, parce qu'elle ne lui tenait pas le langage attendu et réclamé par sa foi. Non, l'univers n'est pas silencieux ; il est tout parole, mais nous entendons mal ce qu'il dit. Ce qu'il nous dit d'abord, c'est que nous n'y sommes presque rien, et ensuite, que nous commençons seulement à le connaître. La science a mis au jour les erreurs du passé; mais quotidiennement, si nous y voulons prendre garde, elle nous révèle aussi bien nos ignorances, en nous faisant pressentir en toute certitude, par le peu que nous savons, qu'il manque infiniment à notre connaissance du monde, de la nature et de l'histoire. Cette constatation doit nous rendre modestes ; mais c'est ailleurs qu'il nous faut chercher un appui positif pour notre vie morale.
Qu'il y ait de l'esprit, de l'intelligence, de la
liberté dans le monde, c'est chose certaine, puisque nous en sommes. Qu'un esprit unique et personnel, actuellement infini et présent en toutes choses, conduise l'univers et les hommes comme un berger son troupeau^ c'est ce qui n'apparaît point; c'est ce qui est plutôt contradictoire en soi et contredit par le peu que nous savons ; cette conception est la forme la plu s perfectionnée et la plus atténuée de l'animisme des non-civilisés, mais ce n'est point une définition, sufiisamment approximative pour nous, de la réalité. Que, du reste, il y ait solidarité entre tous les éléments de l'univers à travers l'immensité, qu'un système unique de forces et de lois réside et se manifeste dans le tout, en sorte que d'une seule force ou d'une seule loi, multiple dans ses manifestations, procède l'évolution universelle, il paraît plus' que vraisemblable Que l'élément vie, esprit, moralité, dont nous somn:es une chétive manifestation, soit essentiel dans l'économie générale, il est possible, probable même, certain, si l'on veut, métaphysiquement. Mais une belle métaphysique n'est pas ce qui nous est de plus grand besoin pour notre vie morale. La mieux charpentée aurait toujours un caractère hypothétique et elle ne parlerait qu'à notre esprit. Le support immédiat de notre vie morale ne peut plus être dans une idée générale de l'univers, de quelque nom qu'on revête cette idée : ordre du monde, unité de l'être, communauté des fins, notion naturelle du divin, ou même poussée
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de l'esprit, évolution créatrice. Tout cela, pour la direction de notre existence, n'est que l'ombre de Dieu et n'a pas plus de vertu qu'une ombre. 11 nous suffit de savoir, ou plutôt de croire, — car c'est ici qu'intervient nécessairement la foi, le sens d'une réalité entrevue, qui dépasse le champ des expériences externes où se complaît la raison, et c'est ici, par conséquent, que se placerait l'articulation de la foi avec la connaissance rationnelle sur le fond commun de notre nature intelligente, — il nous suffit de croire que, cherchant le vrai et pratiquant le bien, nous sommes dans le courant le plus noble, et, pour ce qui nous concerne, le plus indispensable, de la vie universelle. Toutefois ce n'est pas encore sur ce principe que l'on peut fonder le devoir. Le devoir se fonde sur notre foi et sur notre connaissance de l'humanité. A cette humanité, à notre patrie, à notre société, à notre famille, à nos ancêtres et à nos contemporains, nous sommes redevables, en un sens plus vrai qu'on ne peut dire, de tout ce que nous sommes et de tous les biens spirituels et temporels dont jouit notre existence. C'est bien en cette humanité, par cette humanité que nous avons l'existence, la vie et le mouvement. jNous tenons à elle par toutes les fibres de notre être, parce que tout nous vient d'elle, et qu'en rien, pour rien, nous ne nous suffisons à nous-mêmes. A cette humanité qui, très réellement, nous a créés et qui nous recrée, qui nous soutient et qui nous garde, nous devons le
service de ce que nous sommes et de ce que nous pouvons; nous le devons, non pas précisément pour nous acquitter envers elle de la dette que nous contractons en usant de ses bienfaits, — attendu que de cette dette nous ne serons jamais quittes, et qu'il sei'ait fort imprudent pour chacun de nous d'exiger le relevé du compte, — mais parce qu'elle a un droit de mère divine sur chacun de ses enfants; parce qu'elle est la nière éternelle dont nous venons, dont nous dépendons, à laquelle nous sommes; parce que, cela étant, notre fonction normale est de la servir. Là est le fondement du devoir ; là il fut toujours, depuis qu'il y a des hommes; là il restera, tant que subsistera l'humanité. Ce n'est pas à la conception métaphysique de l'univers que s'est jamais attachée la foi vivante et efficace, mais à l'idéal humain que les anciennes religions personnifiaient dans les dieux, que le christianisme a personnifié dans le Christ-dieu; elle s'est donc toujours attachée à une sorte d'idéal divin de l'humanité, et c'est cet idéal qu'elle a servi en servant les dieux; notre foi morale, tout en se dégageant des anciens mythes religieux, conservera donc au devoir et le même fondement et le même objet essentiels .
Ce n'est pas davantage la conception de l'immortalité bienheureuse octroyée aux mieuxméritants qui est la sanction nécessaire du devoir, l'encouraorement réclamé absolument par la foi, comme si la fin naturelle du devoir était un intérêt personnel.
Le fondement du devoir est universel, social, humain, bien que l'obligation soit individuelle. La fin du devoir est pareillement universelle, sociale, humaine, bien que l'individu y ait sa part; cette fin n'est pas une prime accordée après la mort au bien vivant ; c'est la valeur même qu'a pour la communauté le service rendu par chacun de ses membres ; c'est la contribution effective au bien de l'humanité; c'est la réalisation accomplie, jour par jour, de ce bien, par notre travail personnel, dans l'exercice de notre rôle familial, de notre fonction de citoyen; notre récompense est dans cette réalisation, qui est une réalisation d'humanité en nous et autour de nous. N'est-ce pas cette récompense actuelle qui a été, partout et de tout temps, le principal attrait du devoir, et la perspective de l'immortalité n'a-t-elle pas toujours été, en fait, dans les religions où elle s'est rencontrée, un attrait secondaire par rapport à celui-là ? Inutile de dire que la possibilité métaphysique de l'immortalité individuelle, — si elle était vraiment concevable, — serait une hypothèse intéressante pour notre raison, mais sans conséquence pour notre vie morale. Nous ne nous flattons pas, — et pour cause, — de régler notre existence sur le dernier mot de l'univers, mais plutôt sur ce que l'humanité, dans une certaine mesure, est ce qu'elle-même s'est faite ; qu'elle deviendra, dans le même sens, ce qu'elle-même se fera ; et qu'elle devient aussi en nous ce que nous la
faisons. Ainsi son avenir et celui de chacun de nous est dans la volonté du mieux.
En l'humanité nous voyons le vrai Christ éternel, toujours souffrant, toujours mourant, toujours ressuscitant. L'humanité a, par beaucoup de peines, au prix de beaucoup de sang, aciieté d'humbles progrès. Nos chétifs bonheurs sont le fruit de séculaires et multiples holocaustes. Nous travaillons dans l'angoisse pour qu'un peu plus de paix et de joie vienne après nous. La volonté du mieux, qui est la loi de notre vie, se réalise dans le sacrifice. L'humanité lutte contre les forces brutales; elle est obligée, hélas! de lutter en quelque façon contre elle-même, où ces forces dominent aussi. Les humanités se heurtent, et, meurtries, se font un peu moins dures les unes aux autres. Notre humanité souffre violence en nous, maltraitée parle sort, tiraillée entre les appétits d'en bas, pressants et à peine conscients, et les aspirations élevées, qui souvent y contredisent; l'on dirait que souvent nos forces trahissent notre désir, quand c'est nous qui avons manqué de voir et surtout de vouloir. La vertu s'acquiert dans la faiblesse. L'humanité se relève sous la croix.
Malgré tout, nous croyons, nous voulons croire, si éloigné qu'il paraisse encore, à l'avènement de l'humanité une, sainte, universelle et perpétuelle, véritable Eglise de l'esprit, parce que, dès maintenant, nous la voyons telle, militante et souffrante,
et qu'il est dans l'ordre de sa nature spirituelle d'être de plus en plus triomphante. Ses progrès sont lents, mais le temps lui appartient, et le temps travaille pour elle. Sans doute la loi du devoir est une loi de sacrifice ; mais la loi du sacrifice est une loi d'amour où finalement se trouve la paix. Car ce n'est pas une vision d'apocalypse, c'est un songe da vérité qui nous a montré dans le passé la procession indéfinie des humanités montant le long des siècles vers l'humanité qui surgit de leurs tombeaux. Ces morts innombrables ne sont même plus des monceaux de cendres, et pourtant ils vivent ; quelque chose d'eux subsiste dans le mouvement qui emporte la race, et c'est leur souffle qui la conduit. Immortels, ils le sont en nous qui passons, fragiles héritiers de toute leur vie. Immortels, nous le serons avec eux dans ceux qui viendront après nous. Pour si peu que ce soit nous vivrons dans la tradition vivante de l'humanité, dans l'éternelle communion des saints ; et, bien qu'elles soient souvent trompées, nous pouvons attendre la résurrection de nos meilleures espérances dans la vie du siècle à venir. Idéal et foi, c'est ce dont l'humanité a toujours vécu et ce dont nous voulons vivre. Les répugnances dédaigneuses ou hostiles qu'opposent à l'idéal tous les égoïsmes ne nous le rendent que plus cher, et l'impuissance des égoïsmes à créer le bonheur confirme notre foi. Nous pensons voir la nécessité d'un ressort qui élève l'homme au-dessus de lui-même,
de ses intérêts et de ses inclinations propres. Les exigences religieuses ont été jadis ce ressort voilé sous le mythe, et elles n'ont jamais signifié, en ce qu'elles avaient de substantiellement vrai, que la valeur efficace, la nécessité morale et le mérite du dévouement à l'œuvre de l'humanité. Ce qu'aujourd'hui encore nous aimons jusqu'à l'adoration, c'est cet idéal d'humanité grandissante, poursuivi par les hommes de tous les siècles à travers toutes les religions.
De même que nos misères et nos fautes personnelles ne doivent pas nous décourager et qu'elles ne nous dispensent pas de respecter et de cultiver en nous la dignité de l'homme, les abus monstrueux qui de tout temps ont existé et qui existent dans les sociétés humaines ne nous autorisent pas à renier l'idéal,à bafouer la religion de la patrie ou celle de l'humanité. Toute l'histoire humaine, au contraire, et la considération de notre humanité individuelle nous instruisent à ne point solidariser la pureté de l'idéal avec la réalité des abus, et à corriger, selon notre pouvoir, ceux-ci par celui-là. Les injustices et les crimes d'un régime politique ne doivent pas faire tort au culte de l'humanité dans la patrie. Les injustices et les crimes d'un peuple ne doivent pas faire tort au culte de l'humanité dans la fraternité de tous les peuples. De ce que les sociétés humaines, depuis qu'il y en a, ont abusé des individus et ont tâché souvent de se nuire les unes aux autres, il ne suit
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pas que la société, sans laquelle nous voyons que les individus ne seraient plus rien, soit le principe de tout mal, ni que la fraternelle coopération des peuples, sans laquelle nous voyons que l'humanité court à sa perte, soil une pure chimère. La société, l'humanité sont, répétons-le, ce que tous ensemble nous les faisons. Ce n'est certes pas la société actuelle et réelle avec toutes ses tares, c'est-à-dire nous-mêmes, que nous honorons de notre culte et de nos respects, c'est la patrie et l'humanité idéales, ce qui dans le passé et dans le présent a servi et sert au progrès du vrai et du bien, et c'est la patrie et l'humanité que nous voudrions réaliser ; si notre idéal de la vie, de la patrie, de l'humanité, se trouve être, en un sens, pour nous, tout le passé et tout le présent, comme il est tout l'avenir, ce n'est point pour canoniser les ignorances, les erreurs, les iniquités d'hier et d'aujourd'hui. Le progrès, nous le savons, consiste précisément à dégager l'idéal humain de tout ce qui lui fait injure ; et c'est cet idéal qui est l'objet de la religion. 11 est objet de la religion parce qu'il est matière de foi et matière de devoir. Il est devant nous comme une réalité invisible, — c'est notre foi, — à réaliser visiblement, — c'est notre devoir.
LES SYMBOI.nS DR LA FOI 201
La foi ne veut pas seulement s'exprimer dans les croyances ; elle veut aussi agir dans les rites. Déjà la croyance est un effort pour réaliser la foi dans la pensée ; mais on a voulu aussi la réaliser dans l'action, soit en représentant dans le discours l'effet qu'on se proposait, soit en le représentant dans un geste simulé. Figuration verbale ou figuration réelle, c'est figuration rituelle, ce sont rites sacrés, dont les formes, du moins originairement, sont réglées par la société qui les emploie à ses fins. La figuration verbale, le rite oral, n'est pas autre que la prière ; la forme principale de l'action sacrée, vers laquelle ont convergé toutes les autres, est le sacrifice; mais, d'une manière générale, on peut dire que la figuration réelle, le rite agi, est le sacrement.
Par prière il convient d'entendre le procédé oral dont usent les religions pour atteindre les puissances invisibles ou les réalités mystiques. La seule idée de la prière implique une eflicacité qui vient de la prière même et qui n'appartient pas à l'ordre de l'expérience physique. Mais la prière n'est pas uniquement le recours direct, par voie d'invocation,
à une puissance supérieure, un appel de la personne humaine à une personnalité divine, relation morale dont le caractère mystique tiendrait à ce que l'un de ses deux termes se rattache à la catégorie de l'invisible. La prière n'est pas qu'une demande adressée à un être qui peut à son gré la recevoir ou la rejeter. L'homme, surtout l'homme inculte, est ainsi fait qu'il ne croit pas mettre dans sa parole seulement une pensée, mais qu'il s'imagine volontiers y mettre par la même occasion une vertu, la vertu même de son idée, de la chose qu'exprime sa parole. Il est tout disposé à croire à l'efficacité de son discours parce qu'il est d'abord disposé à croire à l'objectivité de sa pensée ; en exprimant dans le discours cette pensée qui est son désir ou sa volonté, il enjoué, pour ainsi dire, l'accomplissement et il pense la réaliser ou, — ce qui pour lui revient au même, — en conditionner ou prédéterminer la réalisation. C'est pourquoi les formes les plus primitives de la prière tiennent de l'incantation et pourraient être dites incantatoires, s'il n'était vrai plutôt que la mentalité inculte associe dans le vague nos idées de personnel et d'impersonnel, de contrainte magique et de recours moral, qu'elle confond l'incantation avec la prière, et non précisément qu'elle emploie la première à l'exclusion de la seconde. L'on croit dire des mots efficaces, et l'on ne spécule pas sur la modalité de l'action. Cependant la tendance magique est fort accentuée dans
les cultes primitifs, parce que la notion des personnalités mystiques y est assez flottante, et que très vif, au contraire est le sentiment de la vertu mise, dans la parole. Ainsi les cérémonies totémi([ues des Arunta d'Australie comportent des récitations, des chants rythmés, en rapport avec les gestes rituels des figurants, et qui ne sont pas des invocations aux esprits du totem, que cependant elles concernent directement, mais plutôt des descriptions du totem lui-même, de ses mouvements et actes, descriptions qui sont censées contribuer, comme les gestes rituels et avec eux, à la multiplication du totem, parce que ces grands enfants ont un moment réalisé en esprit cette multiplication dans leur jeu sacré. Ce n'est pas que l'invocation directe doive être jugée impossible et que même elle ne se rencontre en ce premier degré de la religion ; mais, même quand il y a invocation, l'on se tromperait en supposant que le recours est purement moral et que nul pouvoir n'est censé appartenir à la parole. Même dans les religions les plus avancées il n'en est point ainsi, et la sainteté des prières rituelles implique une vertu ou efficacité spéciale qui leur est inhérente. N'y resterait-il que la persuasion d'atteindre par le moyen du discours, — et l'on peut dire la même chose de l'oraison mentale, — une puissance invisible, qu'il subsisterait encore dans l'idée de ce commerce apparemment moral un principe de magie. L'incantation proprement dite se réalise
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quand la formule est censée contraindre des êtres personnels, qu'elle vise impérativement ; mais cette forme rigoureuse de l'incantation se rencontre surtout dans la magie, non dans les cultes officiels, ou bien dans les religions elle s'emploie à l'égard des mauvais esprits. Dans la pratique, incantation et prière ne sont pas toujours aussi faciles à discerner qu'on le croit communément : une formule pour nous incantatoire, qui n'est pas un pur exorcisme, et qui se nuance de respect, relève du culte religieux et doit être qualifiée prière.
C'est dans les religions à dieux personnels que se réalise la notion commune de la prière et que la prière fleurit, soit dans le culte public, soit dans le culte privé, sous les formes les plus variées, comme expression de toiis les sentiments religieux ; repentir et appel à pitié dans les prières d'expiation, demande de secours pour les besoins ordinaires de la vie, supplication instante dans les nécessités extraordinaires, actions de grâces pour les bienfaits reçus, louanges des dieux et des héros. Dans les religions de salut la prière se fait volontiers plus intime encore, parce que le commerce avec la divinité affecte un caractère plus personnel et plus étroit. La prière y devient aisément contemplation, moyen d'union avec la divinité, non pour un besoin spécial ni même, expressément, dans l'intérêt du salut individuel, mais pour cette communion même avec la divinité, pour entrelien d'ami-
tié avec le monde céleste : ainsi la piété perd en grande partie son caractère utilitaire et aboutit au pur mysticisme.
Inutile d'insister sur le rôle considérable de la prière et sur son efficacité, non pas objective, — qui n'a jamais été sûrement constatée dans la réalité, — mais subjective, en tant que principe de confiance pour les collectivités et pour les individus qui y ont eu recours. 11 importe peu que l'homme se soit donné cette confiance à lui-même en croyant la recevoir d'en haut: le fait est qu'il l'a obtenue ainsi, et que, dans les conditions données, il ne pouvait l'obtenir autrement. La précieuse assurance que fournit la religion a été liée en grande partie à la prière publique et privée. C'est dans la prière qu'on a cru mériter, que souvent l'on a pensé sentir l'assistance de la divinité. Nul doute que, dans les occasions de détresse publique ou privée, dans les crises de conscience individuelle, la prière ait eu en général une influence salutaire, pacifiante et fortifiante, et qu'elle ait apporté un soulagement inappréciable aux maux de l'humanité. Si le recours s'est accompagné d'illusion et si, en mainteoccasion, il a été démontré illusoire quant à son effet extérieur, l'effet psychologique et intérieur, l'effet moral et social, la confiance malgré tout entretenue nont pas été un avantage illusoire mais réel. N'est-ce pas le sentiment de cet avantage et du besoin qu'on avait de se le procurer, qui empêchait de voir l'il-
lusion dont il s'enveloppait, et qui a contribué pour une bonne part à fermer les yeux de l'humanité sur les perpétuelles déconvenues de son recours aux puissances d'en haut?
Cependant l'avantage tient à la foi. Il n'est plus de prière ni de confiance possibles à des dieux disparus. Faute de dieux et de prière l'humanité ne sera-t-elle pas comme désemparée, et ce besoin, cette impuissance ne prouveraient-ils pas la nécessité de la prière, la réalité d'un secours divin, au moins dans l'ordre de la vie intérieure, de la conscience et de la moralité? On vient de dire la réalité d'un tel secours, et l'on a dit aussi sa nécessité. Il paraît de même évident que, si l'homme se l'est donné, ce n'est pas de son propre fonds qu'il l'a tiré ; ce n'est pas en quelque repli secret de son individualité qu'il a trouvé cette force ; il l'a puisée dans le trésor d'une tradition religieuse, dans l'idéal d'une humanité divine, dans le sentiment de confiance collective que personnifie avec cet idéal la divinité invoquée. C'est dans cet idéal vivant qu'était la force, et c'est de là qu'elle est réellement venue en ceux qui ont invoqué cet idéal conçu en divinité, c'est-à-dire qui l'ont réincarné en eux par la prière. Mais constater ce fait palpable est déjà entrevoir la possibilité d'une réincarnation vivifiante du même idéal, dégagé de mythologie, moyennant une façon de prière dégagée de magie. Aussi bien est-ce là ce qu'annonce l'évolution même de la prière dans l'histoire de la religion.
L'idée de Dieu providence universelle, il convient de le remarquer, a doublé l'antique idée du sort et préludé comme celle-ci à la conception scientifique de l'enchaînement nécessaire des causes et des effets dans le monde sensible. Le déterminisme providentiel était toujours un déterminisme, et il était en contradiction avec la pratique du recours éventuel à la divinité par la prière de demande. A quoi bon supplier Dieu de prendre ou de changer une résolution qu'il était censé avoir arrêtée immuablement de toute éternité? N'était-ce pas mettre en question sa sagesse ou entreprendre sur sa volonté souveraine? Les plus parfaits croyants en étaient donc venus, au moins pour tout ce qui concerne l'économie des choses temporelles, à regarder comme la vraie formule de prière l'acte de résignation que l'Evangile attribue à Jésus dans le jardin de Gethsémani : « Père, que ta volonté se fasse et et non la mienne » (1). Il va sans dire que la masse croyante n'a pu s'élever à cette hauteur et que, dans le christianisme, on continue de prier pour la pluie et le beau temps, pour la conjuration de tous les fléaux, comme on le faisait dans les cultes nationaux du paganisme. Mais il est très significatif que l'élite supprime, ou peu s'en faut, la prière de demande en un ordre de choses qui était à peu près l'unique objet de la prière dans les anciennes religions.