CHAPITRE IL
^ Du Penchant au mal dans la nature humaine.
Par penchant Çpropensio)y j'entends le principe subjectif de la possibilité d'une inclination (d'un désir habituel, concupiscentia) y en tant que cette inclination eçt contingente dans rhujxianité (i). Le penchant diffère de la disposition en ce que, bien qu'il puisse être inné, il ne peut pourtant point être représenté comme tel; au
(i) Le penchant n'est proprement que \z prédisposition au désir d'une jouissance ; désir qui , après l'expérience faite par le sujet , engendre Vinclination. Ainsi tous les hommes grossiers ont un penchant pour les substances enivrantes ; car, lorsqu'ils ne connaissent pas l'ivresse et que, par conséquent, ils n'ont aucuii désir des substances qui la procurent , on a seulement besoin de les leur faire goûter pour exciter en eux un désir inextinguible de ces sortes de substances. ^ Entre le penchant et l^inclination qui suppose la connaissance de l'objet du désir, il y a encore V instinct, qui est un vif besoin de faire quelque chose ou, de jouir de quelque chose dont on n'a encore aucune idée ( tel que l'instinct industriel des animaux ou l'appétit du sexe). Après l'inclination se trouve , au dernier degré de la faculté appétitive , la passion ( non pas l'a£Pection , car elle appartient au sentiment de plaisir et de peine). La passion est une inclination qui exclut tout empire sur soi-même.
contraire y selon qu'il est bon ou qu'il est mauvais, il peut être regardé comme acquis ovi comme contracté par l'homme. — Mais il n'est ici question que du penchant au mal proprement dit, c' est-a-dire au mal moral ^ qui, n'étant possible que comme détermination volontaire ^ et la détermination volontaire ne pouvant être jugée bonne ou mauvaise que diaprés les maximes du" libre arbitre, doit consister dans le principe subjectif de la possibilité que les maximes soient détournées de la loi morale. Si ce penchant peut en général être regardé comme inhérent à la nature humaine et, par conséquent, comme un caractère de rhum£[nité, il peut être appelé un penchant naturel de l'iîomme au mal. — Ajoutons encore que la capacité ou l'incapacité de l'arbitre à admettre la loi morale patmi ses maximes, s'il écoute un penchant naturel , constitue ce qu'on appelle bon ou maui^ais cœur.
On peut distinguer dans le penchant au mal trois degrés : Il y a, premièrement, la faiblesse de l'homme dans l'accomplissement de^ maximes adoptées , ou la fragilité morale de la nature humaine ; il y a, secondement, le penchant a mêler (fût-ce dans de bonnes intentions et en vertu de maximes de bien ) les mobiles immoraux avec les mobiles moraux , ou V impureté de la nature humaine; il y a, troisièmement, enfin.
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le penchant à l^adoption de mauvaises maximes , c'est-à-dire la méchanceté de la nature humaine ou du cœur humain.
'Premièrement^ la fragilité morale de la natm*e humaine (Jragilitas) est même exprimée dans la plainte d'un apôtre : J'ai bien la volonté^ dit-il, mais l'exécution me fait défaut; ce qui se traduit ainsi : J'adopte la loi i^orale parmi les maximes de mon arbitre^ mais cette loi morale qui, objectivement et en idée (in thesi), est un mobile invincible, est, subjectivement (in hjrpothesi) et lorsqu'il s'agit d'accomplir la maxime, plus faible que l'inclination.
Deuxièmement y l'impureté du cœur humain (impuritas y improbitas) consiste en ce que la maxime 9 quoique bonne dans son objet qui est l'accomplissement de la loi morale , quoique assez puissante peut-être même pour l'exécution , n'est point moralement pure. En d'autres termes, l'impureté résulte de ce que la loi morale n'a pas été prise, comme elle devait l'être, pour mobile unique et suffisant ^ mais que y le plus souvent et peut-être toujours, d'autres mobiles étrangers à la loi morale ont été nécessaires pour déterminer la volonté a accomplir les injonctions du devoir. En d'autres termes encore, le cœm* est impur quand des actions conformes au devoir n'ont point été faites purement par devoir.
Troisièmement , la méchanceté ( vitiositas y prai^itas) ou, si l'on veut, la dépravation {corruptio) du cœur humain est le penchant à rejeter comme maximes les mobiles pris de la loi morale et à en adopter d'autres qui ne sont point moraux. On peut encore appeler ce penchant la peri^ersité du cœur humain (pen^ersitas) , parce qu'il trouble et pervertit l'ordre moral relativement aux mobiles du libre arbitre; et, bien qu'il puisse en résulter des actions conformes à la loi morale et bonnes aux yeux de la loi positive, toujours est-Ll que la manière de penser est corrompue dans sa source , du moins en ce qui tonche le sentiment moral, et queTageilt, pour ce motif, est marqué comme méchant.
Observons que le penchant au mal est ici sup- ' posé à tout homme, même à celui que ses actions font réputer un homme de bien. Gela doit être, à la condition , toutefois, de prouver que le penchant au mal est universel dans I9 genre humain, et que l'homme, ce qui revient au même, est corrompu dans sa nature.
Il n'y a entre un homme de bonne conduite (benè moratus) et un homme moralement bon (moraliter bonus) aucune différence en ce qui concerne l'accord des actes avec la loi morale, du. moins il ne devrait y en avoir aucune. Tout ce qui les distingue , c'est que le premier prend
toujours ^la loi morale pour "unique et suprême mobile y et le second, rarement et peut-être jamais. On peut dire de Tun qu'il suit la lettre de la loi^ qu il accomplit Ks'actions commandées par cette loi ; on peut dire de l'autre qu'il en observe l'^JipnV^ qui consiste à regarder la loi morale comme un mobile unique et suffisant. Tout ce qui nest point fait dans cette conviction est faute (comme mc^pière de penser). Car, si pour déterminer l'arbitre à de§ actions conformes à la loi , il est besoin d'autres mobiles que de la loi mémis> s'U faut qua l'pmbitiony l'amour de soi en général^ 01; même un instinct bienveillant*, une impulsion sympathique interviennent, alors la concordance df^s actions ayec )a loi n'e$t plus que fortuite et contingente ; csir ceè mobiles eussent pu tout aussi bien pousser l'agent à ]a^ transgressipn de U Iqi. \jà maxime dont la bopté sert de mesure pour apprécier la va- Ijeur morale d'una per^onn^, est donc alors moralain^t ill^itime» et l'agent, malgré d^s actions extérieurem^ent bpDPes^ est pourtant méchant.
L'explication suivante est encore nécessaire pour prjècisf^r l'idée du penichaiit au mal. Un pçncb9Ut est physique s'il ressortit de l'arbitre de l'homme considéré comme être physique i
moral ^ s'il ressortit de l'arbitre de l'homme considéré comme être moral. — Eu tendu dans le premier sens, il n'existe point de penchant au mal moral, car ce mal doit dériver de la liberté , et un penchant physique (ovL provenant d'une impulsion sensible) à faire un usage quelconque de la liberté, soit en bien, soit en mal, est une contradiction. Un penchant au mal ne peut donc compéter qu'aux facultés morales de l'arbitre. Mais il n'y a de mal moral , c'est-à-dire imputable, que celui qui est notre action propre. Or, on entend par penchant le principe subjectif de détermination volontaire, lequel précède l'action, et par conséquent n'est pas même encore une action ; il y aurait donc là, dans l'idée d'un penchant au mal, une contradiction, si le mot action ne pouvait être pris dans deux acceptions tout ensemble différentes et susceptibles d'être conciliées avec l'idée de liberté. En effet, par acnAon, en général, on entend tout aussi bien l'exercice de la liberté pour adopter dans l'arbitre des maximes fondamentales, conformément ou contrairement à la loi morale, que l'exercice de la liberté pour accomplir matériellement les actions elles-mêmes , et réaliser les objets de l'arbitre selon les maximes adoptées. Le penchant au mal est donc une action , à prendre le mot
dans le premier sens (peccatum originarium) ; et c'est , en même temps , le principe formel de toute action ( à entendre le mot dans le second sens) opposée à l'a loi morale, en contradiction matérielle avec cette loi , et nommée vice {peccatum derii^atimm). De ces deux manquements, l'un est consommé sans retour, quoique l'autre, provenant de mobiles qui ne consistent point dans la loi même , puisse être évité de plusieurs manières. L'action par laquelle nous choisissons nos maximes est intelligible, connaissable seulement parla raison sans condition de temps; celle par laquelle nous accomplissons les actions ellesmêmes est sensible, empirique, donnée dans le temps (Jactum phcenomenon) . La première s'appelle donc, par comparaison avec la seconde, un simple penchant; et ce penchant est dit inné, parce qu'il ne peut être extirpé (attendu que pour cela la maxime suprême devrait être bonne, et qu'en vertu dp penchant au mal elle a été choisie mauvaise ) ; puis , surtout , parce que nous ne pouvons pas plus dire pourquoi le mal, qui pourtant est notre fait, a précisément corrompu notre maxime suprême, que nous ne pouvons expliquer la raison d'existence d'une qualité inhérente à notre nature. — On voit , d'après ce que nous venons de dire , par quel motif nous
3o DOCTRINE RELIGIEUSE
avons cherché, dès le début, les trois sources du mal moral dans le principe fondamental et libre en vertu duquel nous acceptons et observons nos maximes, et non point dans la sensibilité (en tant que réceptivité).
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