LES DRUIDES ET LE DRUIDISME
Noms des druides. — Les prêtres gaulois, — Attributions relii gieuses des druides. — Leur enseignement. — Leur rôle judiciaire. — ■ Leur rôle politique. — Les druidesses. — Les collèges des druides. — L'hypothèse de A. Bertrand.
La plus ancienne mention du nom des druides se trouve cliez Diogène Laerce dans ses Vies des philosophes . Celui-ci dit que la philosophie a commencé chez les barbares, que les premiers philosophes ont été chez les Perses les Mages, à Babylone et en Assyrie les Chaldéens, dans l'Inde les Gymnosophistes, chez les Celtes et les Galates les Druides ou Semnothées Apuioaç •}] c7'E|j.vrj6iouç et il cite comme autorités un traité apocryphe d'Aristote xb [la-^ixô^ ainsi que Sotion d'Alexandrie (ii" siècle avant J.-C.) au vingt-troisième livre de l'ouvrage intitulé AtaSoyj) t5)v tpiXoaocpwv. (î). D'après Ammien Marcellin citant Timagène, les Gaulois ont été civilisés par les bardes, les euhages et les drasides : per bardos, euhages el drasidas (2). D'après Diodore de Sicile, les Gaulois ont des poètes qu'ils appellent bardes
(i) Vies des philosophes,!, i.
(2) Histoire romaine, xy, 9.
■ f V •XU'y'^C ' 1 '"■■•, ' ' ^< ■"', {
LA RELIGION DES CELTES Sg
pap^ouç et qui chantent la louange et le blâme en s'accompagnant sur des instruments semblables aux lyres; ils ont des philosophes et des théologiens très honorés qu'ils appellent druides : cpiXoaocpoi xe wÀc, elat xal GsoXoyoi irepitTOjç TijJiwfjLevot ou^ Apo'jfSaç ôvo[jiâ!^ouat. Ils ont aussi des devins, xpwvxai 8è xal {j.âvxscriv, qui sont en grande vénéra' lion (i). Strabon mentionne que chez tous les peuples celtiques presque sans exception se retrouvent trois classes d'hommes qui sont l'objet d'honneurs extraordinaires, à savoir ; les bardes, pâpSoi, les vates ouàxsiç et les druides oputSat (2). César ne nous parle que des druides driiidœ (3). " , •' !
Les noms de barde et de druide sont conservés dans les langues celtiques. L'ancienne Irlande connaissait trois ordres de lettrés : les bardes, barcl, les druides drui, druad, et las, Jilé. Ces derniers qui sont à la fois devins, juges et poètes étaient répartis en diverses classes d'après le nombre d histoires épiques qu'ils pouvaient raconter. (4) Les noms de barde et de druide n'ont pas trouvé une explication satisfaisante dans les langues celtiques. Il est probable que les auteurs grecs qui écrivent 8pou(3ai ont transcrit le nom latin driiidœ. L'étymologie par le grec Spù;; chêne, qui faisait des druides « les hommes des chênes « a tenté bien des écrivains depuis Pline l'ancien (5) . On pourrait songer à une traduction ou une étymologie populaire grecque d'un nom celtique ignoré si le mot drui n'apparaissait pas dans les textes les plus anciens de la littérature irlandaise. Il est probable que le drasidse d'Ammien Marcellin repose sur une mauvaise lecture. Cliez les historiens de l'Histoire Auguste, l'étymologie grecque de druide est si bien passée
{i) BibUothhque,y, 2)1.
(2) Géographie, iv, 4, 4.
(3) De bello 'jallico, vi, i3.
(4) tieviie de synthèse historique; t. III, p. 66.
(5) Histoire naturelle, xyi, gS.
ào LA RELIGION DES CELTES
dans le domaine public que les druidesses sont devenues des dryades.
Quant aux autres noms donnés par les auteurs de l'antiquité, aucun ne semble celtique ; arejjivoOco;; est un adjectif grec que l'auteur regardait évidemment comme une explication de 8puîorj<; ; euliages semble être l'adjectif grec EÔ-àYïiç «vénérable » synonyme de 0E{ji.vô6en<; ; oùàxsK; dont on a fait en français ovates est tout simplement une transcription grecque du latin uaies.
Les druides, pour les auteurs de l'antiquité, constituent une des classes d'hommes qui sont le plus honorés chez les Celtes. Ils ne se confondent ni avec les bardes, ni avec les devins, ni avec les vates. Les bardes sont des poètes auteurs de panégyriques ou de satires ; ils chantent sur la lyre les exploits des héros, (i). Les devins prédisent l'avenir par le vol des oiseaux ou l'examen des entrailles des victimes (2). Les vates s'occupent des sacrifices et des lois de la nature. Les druides, indépendamment de la physique et de la physiologie, professent la philosophie morale et sont regardés comme les plus justes des hommes. Chez les auteurs qui ne nous parlent que des druides, ceux-ci sont confondus avec les devins et avec les vates. Le mot druide a donc chez les écrivains de l'antiquité deux sens ; un sens large et un sens restreint.
Au sens large, on comprend sous le nom de druides à peu près tous les hommes à carrière libérale. « Dans toute la Gaule, nous dit César, il y a deux classes d'hommes à compter et à être honorées :' l'une celle des druides, l'autre celle des chevaliers » . Tandis que les chevaliers constituent l'élite de l'armée gauloise, les druides ne vont pas à la guerre et sont exempts de tout service militaire. Ils
(i) Athénée, iy, 87 ; vi, /ig ; Diodore de Sicile, v, 3i, 2 ; Ammien Marcellin, XV, 9,8; LuGAiN, Pharsale, i, 447-449. (2) DioDORB, v^ 3i, 3 ; Strabon, it, 4, /î.
LA RELIGION DES CELTES 4l
prennent part à l'exercice du pouvoir public aussi bien que les chevaliers ; ainsi Diviciacus qui, à ce que Cicéron nous apprend, était un druide, mène Une vie assez peu différente de celle de son frère Dumnorix qui n'était pas druide, et est très mêlé aux affaires politiques de son temps. 11 ne s'agit donc pas d'une classe sacerdotale, à plus forte raison, comme on l'a dit, d'un clergé gaulois. César parle dans un passage des sacerdotes (i), qui peuvent être différents des druides, et rien ne nous indique que les prêtres des Boïens, sacerdotes, antistltes, que mentionne Tite-Live fussent des druides.
Pour désigner, à l'époque gallo-romaine, les prêtres affectés aux cultes locaux, il y avait un mot qui est sans doute celtique, gatuater. Les inscriptions nous apprennent qu'il y avait à Mâconun gutuater de Mars (2) et à Autun des gutaaler du àieu Anvalos. (3) La confusion du gutuater et du druide n'est faite que cbez Ausone, qui d'ailleurs se sert dans un autre passage, pour désigner un prêtre de Belenus, de l'expression Beleni œdituus. (4)
L'institution druidique n'était pas originaire de Gaule. Elle avait été, pensait-on, créée en Grande-Bretagne et de là avait été transportée en Gaule. Les Gaulois qui voulaient la connaître plus à fond se rendaient le plus souvent de l'autre côté de la Manche. Nous n'avons aucun renseignement ancien sur le druidisme de Grande-Bretagne. Le druidisme irlandais seul peut donner matière à des rapprochements avec les notions que nous fournissent les écrivains de l'antiquité sur les druides de la Gaule. D'après César, qui semble parler des druides en général plutôt que des druides de son temps, les druides remplissent des fonctions religieuses, éducatives, judiciaires, politiques. Nous
{i)De bello gallico, \ii, S^.
(2) ïiohD^R, Altceltischer Sprachschatz, t. I, col. 2o46.
(3) Jîeu«e épijrap/iiçue, 1900, p. i32-i33.
(4) Professores, v, xi.
allons les étudier successivement sous ces divers aspects.
Les fonctions religieuses des druides consistaient surtout à assister aux cérémonies et à s'occuper des sacrifices publics et privés, (i) Il semble d'autre part que ce soit pour se rendre au désir du peuple qu'ils assistent aux sacriiices, et qu'ils ne jouent pas dans les cérémonies un rôle prépondérant. Strabon et Diodore sont d'accord sur ce point. Strabon écrit que les Celtes sacrifiaient non sans les druides (2), Diodore que la coutume était que personne ne fît de sacrifice sans un philosophe (3).
La divination était au nombre des sciences qu'ils pratiquaient. Diviciacus annonçait l'avenir tant par l'observation des oiseaux que par conjecture (4), D'après César, les druides interprètent la volonté des dieux : rellgiones interpréiantur. (5) Au temps de Tacite, les druides gaulois annonçaient que l'incendie du Capitole présageait la chuté prochaine de l'empire romain (6).
A l'époque de Pline, la magie est en grande faveur en Gaule, et les druides, dont il interprète le nom par magi, sont pour lui des sortes de sorciers et de féticheurs dépositaires de secrets magiques et de recettes médicales. Ce sont les druides gaulois qui prétendent que le lycopodiwn selago préserve des accidents et que la fumée en est utile pour toutes les maladies des yeux. Ce sont eux qui regardent le gui du rouvre comme sacré. Enfin ils ont indicj[ué les prescriptions à remplir pour s'emparer de l'œuf de serpent. Il faut le jeter en l'air, le recevoir sur une saie avant qu'il ait touché à terre; s'enfuir à cheval, car les serpents poursuivent jusqu'à ce qu'ils rencontrent un cours d'eau.
(i) De hello gallico^ vi, i5, 16, 2.
(2) Geog/'op/iie^ IV, 4, 5,
(3) Bibliothèque, y, 3i, 4.
(4) CicÉBON, De divinatione, 1^ Ixi, 90.
(5) De bello gallico, vi, i3.
(6) Histoires, iv, 54.
Tout cela doit être fait à une certaine époque de la lune. Cet œuf fait gagner les procès et donne accès auprès des souverains. Toutefois Pline rapporte qu'un chevalier du pays des Voconces qui en portait un dans sa tunique fut, sans motif, mis à mort par l'empereur Claude (i).
Si les sacrifices et la divination sont dans l'antiquité deux pratiques religieuses importantes, les secrets magiques dont au temps de Pline les druides sont les dépositaires étaient laissés à des sorciers peu estimés. Gomment concilier l'idée que les druides étaient des philosophes à la fois physiciens et moralistes avec le rôle assez méprisable que leur fait jouer Pline le naturaliste ? On peut sans doute s'expliquer cette contradiction en tenant compte de la différence des dates. Entre l'époque de César et celle de Pline se placent le règne de Tibère qui supprima les druides : Tiberii Cœsaris principaias sustuUt driiidas eorum et hoc genus vatam medicorwnque, (2) et le règne de Claude qui abolit com.plètement cette religion des druides si effroyablement cruelle, qui sous Auguste n'avait été qu'interdite aux citoyens romains. (3) Au temps de Pomponius Mêla, les druides donnent leur enseignement soit dans un antre, specii, soit dans des clairières cachées (4). La persécution n'aurait donc pas été favorable au maintien des hautes traditions morales qui avaient fait des druides les premiers personnages de la Gaule et les plus justes des hommes. Ou bien faut-il croire que de tout temps, les druides avaient cherché à assurer leur pouvoir non seulement par leur science, mais par des pratiques magiques dont ils étaient les premiers à connaître l'inanité, et que, lorsque la domination romaine leur eut supprimé toute action judiciaire et politique, il ne leur resta plus
(i) Histoire naturelle, xxiy,' Q2-6^ ', xvi, gS ; xxix, 12.
(2) Histoire naturelle, xxx, 4, i3.
(3) Claude, 25.
(4) Chorégraphia, m.
44 l'A RELIGIoiS DÉS CELTES
que i'exercice misérable d'un charlatanisme; grossier?
Les druides d'Irlande nous apparaissent surtout comme des magiciens, et des prophètes. Ils prédisent l'avenir, ils interprètent les volontés secrètes des fées, ils jettent des sorts. A l'aide de formules et d'incantations, ils peuvent trouver l'endroit où se cache une personne, accabler un ennemi de toute sorte de maux, faire lever entre deux armées un brouillard épais, faire tomber de la neige, changer le jour en nuit, rendre grosse une femme stérile (i). Ils connaissent les breuvages qui font oublier. Ils ont le pouvoir d'imposer des obligations, geis, dont il est impossible de s'écarter et rendre tabous certains objets. Ces geis sont très divers ; tantôt c'est un guerrier qui reçoit la défense de dire son nom à un adversaire; Mael Duinne peut emmener trois compagnons en sus d'un nombre déterminé par un druide; il était interdit à Noïsé de venir en Irlande en temps de paix sauf avec trois hommes : Cûchulainn, Gonallet Fergus. Fergus avait reçu pour loi de ne jamais refuser une invitation et de ne pas quitter un festin avant qu'il ne fût terminé. Cùchulainn était obligé de ne jamais passer près d'un foyer sans s'y arrêter et y accepter a manger; il lui était interdit de manger du chien. Les prédictions des druides ont pour objet tantôt la naissance, la gloire ou les malheurs futurs d'un enfant; l'eflet meurtrier d'une arme ; une vengeance dont un vaincu menace son vainqueur.
Il est rarement question de sacrifices eu Irlande ; toutes les mentions d'offrandes aux dieux ont été, semble-t-il, supprimées des textes irlandais ; mais on trouve dans les gloses le mot gaélique qui signifie victime et sacrifice et dans une Vie latine de saint Patrice, il est dit qu'à la Fes Temrach ou « Festin de Tara » non seulement les princes de tout le royaume, les grands et les chefs de provinces,
(i) H. cI'Arbois de Jubainville, Cours de littérature celtique, t. T, p. i36-i3g.
mais aussi les maîtres des druides, dnùdum magistri, s'assemblaient pour immoler des victimes aux idoles (i). Aux funérailles d'un chef on tue sur la tombe ses animaux ; c'est le même usage que chez les Gaulois du temps de César (3).
Mais quel rapport offrent les prodiges de contes populaires que nous venons de rapporter avec l'ancienne religion des Celtes ? Les druides irlandais se meuvent tantôt dans un monde de féerie où l'imagination du conteur crée les prodiges les plus incroyables ; tantôt dans une société peu civilisée où les pratiques de sorcellerie semblent tenir lieu de toute croyance religieuse. Le fétichisme in'y occupe guère de place sans doute parce que les rédacteurs chrétiens des épopées irlandaises en ont fait disparaître tout ce qui pouvait rappeler l'idolâtrie. Peut-être la religion des Gallo-romains a-t-elle quelques traits communs avec cet ensemble de superstitions qu'avaient conservé les Irlandais des premiers siècles de notre ère. Il est peu probable que les druides du temps de César n'aient été comme leurs confrères d'Irlande que des sorciers et des faiseurs de prestiges. Le druide Diviciacus, en tout cas, ne différait guère, semble-t-il, pour la culture intellectuelle, des Romains instruits de son temps (3).
Les druides étaient les éducateurs de la jeunesse gauloise. Attirés par leurs privilèges, dont le principal était l'exemption des impôts et du service militaire, beaucoup de jeunes gens allaient s'instruire auprès d'eux. Les uns y venaient de leur plein gré, les autres y étaient envoyés par leurs parents et leurs proches. Qu'y apprenaient-ils ? César ne le sait que par ouï-dire. On disait que ces jeunes gens avaient à retenir de mémoire
(i) H. d'ARBOis DE JuBAiNviLLE, ■ Cours de littérature celtique, t. ï, p. i55, 157.
(2) De bello gailico, vi, 19, 4,
(3) G. JuLLiAN, jReuue des études anciennes, t. III, p. 2o5-2io'
un grand nombre devers. Aussi quelques-uns . restaientils une vingtaine d'années à s'instruire. Les druides pensaient que les matières de leur enseignement ne devaient pas être confiées à l'écriture. Le principal point de leur doctrine était que l'âme ne périt pas et qu'après la mort elle passe d'un corps dans un autre. Une foule de questions sur les astres et leurs mouvements, sur la grandeur du monde et delà terre, sur les lois de la nature, sur l'action et la puissance des dieux immortels faisaient partie de leurs doctrines et de leur enseignement (i). Il faut y ajouter la philosophie morale (2). Pomponius Mêla, confirmant les renseignements donnés par César sur les sujets et la durée de l'enseignement dès druides, affirme que leur enseignement était secret et que le seul point de leur doctrine qui eût pénétré dans le public était l'éternité des âmes et l'existence d'une autre vie après la mort (3). Diogène Laërce nous a consei'vé engrec une maxime sous forme de triade qu'il attribue aux Druides : honorer les dieux, ne faire aucun mal, avoir de la bravoure, asosiv ôéouc; y.où [jLTQoèv xa/ov 8pâv y.xI àvopeîav àaxîTv (4). Rien ne nous permet de supposer que la philosophie et la science druidiques puissent être comparées à la philosophie et à la science grecques.
Les anciens avaient été frappés des analogies que présentait la doctrine des Grecs sur l'immortalité de l'âme avec l'enseignement de Pythagore. Aucun d'entre eux pourtant ne dit que les druides eussent eu des rapports avec Pythagore ou ses disciples. Diodore de Sicile emploie les expressions èviay uei irap' aù-co tç ô IIuôaYÔpou Xoyoç « l'opi-
(i) De bello gallico, vi, i4.
(2) Strabon, IV, 4, 4. .
(3) Chorog raphia, m, 2.
(4) Vies des philosophes, préambule, 6, Cf. H, d'ARBOis PB Ju" BAiNViLLE, Cours de littérature celtique, t. VI, p. i5o-î53.
nion de Pythagore prévaut chez eux, [chez les Celtes] (i) » Galère Maxime établit seulement un rapprochement entre les deux doctrines (2). Le texte d'Ammien Marcellin qui a sans doute pour source Timagène est moins clair : Parmi eux les druides, plus hauts dans leurs conceptions, comme l'établit l'autorité de Pythagore, liés par des associations collégiales, s'élevèrent aux questions cachées et profondes et méprisant les choses humaines proclamèrent les âmes immortelles : inter eos drasidse ingeniis celsiores, ut auctoritas Pythagorœ decrevit, sodaUciis adsiricti consortiis, qusestionibas occuliariim reriim altarumque erecti sunt et despectanles hiimana prônunlianmt animas immortales (3). La.'! phrase ui auctontos Pythagorœ decrevit, d'après l'usage ordinaire des Latins, se rapporte à ce qui suit ; elle doit signifier simplement que les sodallcia consortia des druides étaient une organisation semblable à celle cju'avait établie Pythagore, il est peu probable qu'elle détermine l'ensemble delà phrase. Sur l'origine de la doctrine druidique nous devons donc nous en tenir à l'opinion rapportée par César et d'après laquelle l'enseignement des druides venait de Grande-Bretagne (4*. Il aurait été apporté sur le continent par les Celtes d'outre-mer qui, d'après une tradition druidique rapportée par Ammien Marcellin citant Timagène, constituaient une partie importante de la population de la Gaule : Les druides rapportent qu'en réalité une partie du peuple est indigène, mais qu'il s'y est ajouté d'autres éléments provenant des îles extrêmes et des contrées au-delà du Rhin : Drasidse memorant rêvera fuisse populi partem indigenam, sed alios quoqiie ah insulis extimis confluxisse et traotibus transrhenanis (5).
(i) Bibliothèque, v, 28.
(2) Faits et dits mémorables, yi, 6, lo.
(3) Histoire romaine, xv, 9, 8.
(4) De bellogallico, vi, i3, 11.
(5) Histoire romaine, xv, 9.
48 LA RELIGION t)ES CELTES
L'enseignement druidique, qui tut en grande faveur tant que la Gaule resta indépendante, ne survécut pas longtemps à la conquête. Un sénatus-consulte, sous le règne de Tibère, supprima les àT\ndes,siistulitDrmdas{i). Officiellement supprimés, les druides pendant quelque , temps continuèrent à enseigner dans les forêts. L'ouverture des écoles romaines d'Autun (2), de Lyon et de Bordeaux leur enleva la clientèle des jeunes nobles gaulois.
Chez les Irlandais, les druides sont entourés de nombreux disciples. Gathbad avait auprès de lui cent hommes qui sous sa direction apprenaient le druidisme, druidecht. Dans une des légendes hagiographiques rattachées à la vie de saint Patrice, deux druides sont chargés de l'éducation des deux filles du roi Loégairé. En quoi consistait l'enseignement druidique ? Une glose du Sençhus Mor, recueil de jurisprudence irlandaise, nous apprend que les druides irlandais disaient que c'étaient eux qui avaient fait le ciel, la terre, la mer, le soleil, la lune, etc., et il est possible que ce soit là le dernier mot de cette cosmogonie druidique dont, sans la connaître, on s'est plu à vanter la profondeur scientifique. De plus, les druides enseignaient la magie, et les seuls écrits que la légende leur attribue sont des caractères oghamiques gravés sur quatre baguettes d'if qui servaient à des pratiques de divination. Quant à la doctrine de l'immortalité de l'âme, qui était généralement admise en Irlande avant le christianisme, il ne semble pas qu'elle fût spécialement enseignée par les druides irlandais (3).
Les druides sont réputés les plus justes des hommes (4)> Aussi les fait-on juges des contestations publiques et
(i) Pline, Histoire natarelle, xxx, 4.
(2) Tacite, Annales, m, 43.
(3) H. d'ARBOis DE JuBA.iNViLLE, Cours de littérature celtique, t. I, p. 165-189.
(4) StRABON, IVj 4, 4*
privées. S'il y a eu un crime de commis, si un meurtre a eu lieu, si Ton se dispute à propos d'héritage ou de limites, ce sont eux qui décident, et qui déterminent les amendes et les châtiments. Si un particulier ou \m homme ' public ne veut pas s'en tenir à leur sentence, ils lui interdisent les sacrifices. C'est là le châtiment le plus grave chez eux; ceux auxquels a été faite cette interdiction sont mis au nombre des impies et des criminels ; tout le monde s'écarte d'eux, on fuit leur approche et leur conversation pour ne pas recevoir quelque dommage de leur contact; s'ils déposent une plainte, on ne leur rend pas la justice et ils n'ont part à aucune charge. A une époque déter-, minée de l'année les druides se réunissent sur le territoire des Garnu tes, dans un endroit consacré. Là, de toute part s'assemblent ceux qui ont des procès, et ils obéissent à leurs jugements et à leurs décrets (i). ,
M. d'Arbois de Jubainville (2) a fait remarquer qu'il était naturellement impossible que les druides connussent de toutes les contestations publiques ou privées qui s'élevaient en Gaule. De plus, aucune des contestations entre Gaulois qui sont mentionnées dans le De bello Gallico n'est soumise au jugement des druides. Il est probable que César, reproduisant des textes plus anciens, parle ainsi d'un état social qui n'existait déjà plus à l'époque de la conquête des Gaules. On peut d'ailleurs faire remarquer que la juridiction des druides n'était pas obligatoire et qu'il n'y avait sans doute à se rendre une fois l'an à l'assemblée tenue sur le territoire des Carnutes que . les plaideurs qui n'avaient pu s'accorder par aucun autre moyen. Toujours est-il que rien de semblable n'a été signalé en Irlande, et que ce sont les filé et non les druides qui interviennent dans les causes judiciaires,
(ï) César, De bello gallico, vi, i3. Cf. Diodore, v, 3i, 5, et Strabon, IV, 4,4.
(2) Revue celtique, t. VIII, p. ôig-Ôaô.
5d LA. RELIGION DÉS CELTES
Le rôle politique des drtiidéS dans ràiiciëtitie GâUlë nous est peu connu ; c'est seùlertientchëz Dion Ghrysdstomë que nous trouvons exprimée l'assertion que les rois ne peuA'ent rien décider sans les druides et qu'il serait juste de dire que ce sont eux qui commandent et que ces rois assis sur des trônes d'or, habitant^de magnifiques demëUreSj sont leurs ministres et les serviteurs de leur pensée (i). Est-ce d'une élection par les druides qu il s'agit dàils le passage où César nbus parle de l'àtcëssion au pouvoir de ConviGtolUavis nommé selon l'usage dé la cité par les prêtres, jpe/' sacèrdotes more civitaiis (â)? N'est-cëpàs à lëUr pouvoir moral plutôt qu'à leur pouvoir politique que les druides doivent d'avoir une grande autorité dans les affaires de la paix, aussi bien que dails celles de la guerre, et de pouvoir apaiser deux armées sûr le point d'en A'^ëiiir aux mains en se jetant au milieu des combattants (3)? Rien ne vient confirmer pour répoqûê ancienne l'assertion de Dion Ghrysôstome. Si les druides avaient une influence 13olitiqué, elle était sans doute due à lëUr situation personnelle et ne constituait pas un privilège de leUrs fonctions. DiviciacuSj diàhs lés tioiîibïëùx incidents de sa carrière politique, usé si peu de sa qualité de druide qu'il semble c(Uë Gésar ait ignoré qu'il l'était;
Le meilleur cbinraëntâif ë du texte de Dion Ghrysôstoriië se trouve datis ûrië épopée itlandaisë intitulée VEïilèveineiït dès vaches de Giidln'gé^ Gûcllulàilin le hérOs d'Ulstèi', après àvbit essayé de rëj3Ôûssér à liil tout seul riiivàsion des lioniitiës de Gonnaûgbt, est grièvement blessé ; il se voit alors forcé d'envoyer prévenir lé roi Cônchôbar et l'àrniéé dés Dlâtôs du danger qui les menacé. Lé messager arrive en vUe de la fortéf ëssô et s'é^crié : u On itië les hommes vdii ëïilèvë lés fëmtnés-, Ôti ëniliiètiê les vaclrës,
(i) Dis'coù'rs; siLlx. .
(a) De bello gallico, yn, 33.
(3) DiODORE DE Sicile, v, 6t,5-.
LA. RELIGION DES CELTES 5t
ô habitants d'Ulsteï » ! Mais il ri'obtieiit pas de irépoiise. Il va sous les ntùrs de la forteresse et renouvelle son appel: d On tue les hommes, on enlève les femmes, on emmène les vaches, ô habitants d'Ulster ! » Et personne ne lui répond. Alors il s'avance encore ; il s'arrête sur la pierre des hôtes dans la forteresse et il répète : (( On tue les hommes, on enlève les femmes, on emmène les vaches » , Et c'est alors seulerrient que le druide Gathbâd ouvre la bouche : (( Qui donc tue lés hommes, qui enlève lés femmes, qui emmène les vaches ? » Car, explique le narrateur, telle était la règle en Ulster ; défense aux tJlates de parler avant le roi, défense au roi de parler avant son druide (i)!J
Un des sujets qui ont le plus passionné ceux qui, en l'absence de renseignements suffisants , essayaient de restituer le druidisme à l'aide des seules ressourcés de leur imagination est celui des druidesses. Veiléda, qui a donné son nom à une des figures les plus dramatiques des Martyrs de GhateaulDriànd, est une prophètesse de Germanie (2), Mais le géographe romain (3) Pomponiùs Mêla nous parle dés prêtresses de l'île de Sein, dans la mer de Bretagne en face des rivages des Osismii. Elles ont fait vœu de virginité perpétuelle; elles sont au nombre de neuf. On les appelle Barrigenœ ; on les croit douées de talents singuliers ; elles excitent par leurs chants la mer et les vagues, elles se changent en àiiimal à leur volonté, elles guérissent des itiaux qui sôiit inguérissables chez d'aittrês ; elles connaissent l'avéiiir et le prédisent aux navigateurs lorsqu'ils viennent les consulter.
Il semble bien que cette histoire ne soit qu'un résumé de quelque récit fabuleux comprenant beaucoup d'élé-
(1) H. d'A.RBois DE JuBAïKviLLE, IntroductioTi à l'étude de la ^'^ttérature celtique i t. ï, -p. iQo elsu'iY.
(2) Tacite, Histoires, iv, 6i, 65 ; v, 22, 2/1,.
(3) Chorographia, in, 6. Cf. Strabonj IV, 4, 6.-
52 LA RELIGION DES CELT f
ments empi^untés à l'histoire de Circé (i). Remarquons de plus que le nom de druidesse n'y est pas prononcé. Si nous n'acceptons qu'avec réserve le témoignage de Mêla sur les vierges de Sein, nous ne trouvons qu'au in" siècle en Gaule des propliètesses appelées dryades. L'une aurait prédit en gaulois à Alexandre Sévère sa fin prochaine (2). L'empereur Aurélien avait consulté des prophètesses gauloises, GalUcanas Dryadas, sur l'avenir de sa postérité (3). Une de ces femmes aurait promis l'empire à Dioctétien. (4). Cette dernière était une aubergiste de Tongres. Les druidesses gauloises, si tant est qu'il y en ait eu, n'étaient plus à cette époque que de simples diseuses de bonne aventure.
Chez les Irlandais, il n'y a pas de druidesses, mais seulement des ban-JiU qui comme les filé étaient à la fois devineresses et poétesses (5).
Une question importante, et dont l'étude constitue la principale originalité du livre d'Alexandre Bertrand sur la religion des Gaulois, est l'organisation intérieure du corps druidique. César nous dit seulement que les druides ont un chef qui a sur eux l'autorité suprême (6). Ce chef, à sa mort, est remplacé par le plus digne et si plusieurs compétiteurs ont des titres égaux le successeur est élu par les suffrages des druides. Quelquefois même on se dispute les armes à la main cette dignité suprême. Le texte d'Ammien Marcelin cité plus haut (p. 47) parle incidemment des associations corporatives des druides produites sous l'inspiration des idées pythagoriciennes : inter eos
(i) S, Rexnach, Revue celtique, t. XVIII, p. 1-8.
(2) Lampride, Alexandre Sévhre, 60.
(3) VopisGus, Aurélien, 44-
(4) VoPiscus, Numévien, i4.
(5) H. d'AuBOis DE JuBA-iNviLLE, Cours de littérature celtique
t. yi, p. 93 93.
(6) De bello gallico, vi, i3.
drasidœ ingeniis celsiores, ut auctoriias Pythagorœ decrevit,. sodaliciis adstricti consortiis (i)...
En Irlande, il.n'est question ni d'un chef suprême, ni d'une hiérarchie, ni de corporations druidiques. Les druides agissent isolément ou par deux ou trois. Ils sont mariés et vivent en famille chacun dans leur maison. Dans une Yie de saint Patrice on lit qu'un jour dix druides vêtus de blanc se réunirent contre l'apôtre de l'Irlande ; rien n'indique que ces druides constituassent une association (2). A. Bertrand rapprochant le texte d'Ammien Marcellin de l'organisation actuelle des lamaseries du Thibet a supposé que les affiliés du plus haut grade, les druides, étaient astreints à vivre en communautés, entourés de leurs disciples et des membres inférieurs de la corporation. Une pareille organisation entraînait de toute nécessité rétablissement de grands centres d'habitation. Gomme les lamaseries de la ïartarie et du Thibet, ces espèces d'oasis religieuses auraient été le dépôt de vieilles traditions médicales et industrielles et un centre des lois civiles. Il y aurait eu dans ces communautés le mélange de doctrines d'un sentiment religieux et moral très élevé, source d'une Vie cénobitique des plus sévères, avec des superstitions grossières, des pratiques barbares, un charlatanisme révoltant dont les chefs des lamaseries ont parfaitement conscience tout en se sentant impuissants à les détruire. Enfin de telles communautés auraient représenté en petit toute une société : prêtres, professeurs, architectes, artistes, musiciens, médecins, missionnaires (3). Les grands monastères d'Irlande, d'Ecosse et d'Angleterre qui semblent sortir de terre spontanément à une époque où la Gaule n'en possède pas encore, ne se-
(i) Histoire romaine, xv, 9,8.
(2) H. d'AuBois DE JuBAiNviLLE, Cours de, littérature celtique, *. VI, p. 106-108, ii2-n3.
(3) A. Bertrand, La religion des Gaulois, p. 3io-3n.
raient que des communautés druidiques transformées par le christianisme. A. Bertrand remarque que dans ces monastères ce n'est pas la religion, ce sont les sciences, les lettres, ce qu'enseignaient autrefois les druides, qui sont surtout florissantes : on y sait non seulement le latin, mais le grec ; on y calligraphie avec un art qui n'a jamais été dépasse (i).
Cette ingénieuse hypothèse mérite d'être étudiée de près. En pareille matière, on ne peut arriver a la certitude. Il suffit qu'une hypothèse réunisse un certain nomhre de prohahilités pour qu'elle doive être retenue.
Une première question se pose. Le texte d'Ammien Marcellin a-t-il bien le sens c[ue lui donne A. Bertrand? Le sens de sodaliciiis n'est pas douteux. Il signifie « relatif à une corporation » ; les sodaUcia sont le plus souvent des corporations religieuses, mais le mot désigne aussi des corporations d'artisans ; en tout cas, il ne signifie point communautés. Quant à consortium il est difficile de déterminer si ce mot est pris au sens restreint ou au seris lai'ge, car il n'est pas employé dans un autre passage d'Ammien Marcellin et en eût-on d'autre exemple chez le même auteur, qu'on ne saurait prétendre qu'il y fût toujours employé dans le même sens, Au sens restreint, consorliiim se dit de la communauté de biens ; il est employé pinsi par Ulpien au Digeste, xvii, 2,52, et par Suétone Claude 28. Mais au sens large il signifie simplement communauté au figuré, participation à, consQi'iium reipubUcse ' chez Tite-Live, consortium regni chez Tacite, Annales, iv, 3 ; consortium studiorum chez Pétrone, Saiyricon, iqi. S'il faut entendre dans la phrase d'Ammien Marcellin le mot consortium au sens restreint, on pourra peut-être donner à l'expression consortiis sodaliciis le sens d'associations cénobitiques. Si conso/iiiim est pris dans Pacception la plus
(i) A. Bertrand, La Religion des Gaulois, p. 280,
large, consorliis soclalicils ne signifie pas autre chose qu'associations corporatives, collèges, plus ou moins analogues aux collèges sacerdotaux des Romains.
On ne peut donc tirer une conclusion claire de ce texte obscur. Les raisons qu'on pourrait opposer directement à la thèse de A. Bertrand sont surtout négatives. Gomment se fait-il que si les druides ont une organisation si remarquable et si étonnante pour un Romain, César n'en ait rien dit? On pourrait répondre que César n'a raconté avec soin et précision que ses campagnes et qu'il a peu étudié les mœurs et les coutumes des Gaulois. Mais il ndi]s donne sur les druides assez de détails pour qu'on ne puisse supposer qu'il n'aurait pas mentionné le fait le plus caractéristique et le plus original de l'organisation druidique, d'autant qu'il nous fournit quelques renseignements sur la hiérarchie des druides. De plus, comment concilier l'hypothèse de druides vivant en communauté avec ce que nous saA^ons de la vie du druide Diviciacus, qui est marié, a des enfants, prend part aux affaires publiques et même aux expéditions guerrières ?
Quant aux monastères celtiques, il est fort douteux qu'ils aient remplacé des communautés druidiques. Les premiers apôtres de l'Irlande avaient pris à tâche de faire disparaître toute trace de l'ancienne religion. Saint Patrice exigea des filé qu'ils renonçassent à toute pratique c[ui ne pourrait s'exécuter sans un sacrifice aux faux dieux. La prière de Nininé dit que Patrice combattit les druides au cœur dur et écrasa ces orgueilleux. Dans une prière qui lui est attribuée, Patrice prie Dieu de le protéger contre les incantations des druides (i). D'autre part, M. d'Arbois de Jubainville a fait remarquer c[ue le premier monastère de Gaule fut fondé en 887 et qu'il y avait déjà plusieurs monastères en Gaule quand furent établis, au vi" siècle, les
(i) H. d'ÀRBOis DE JuBA] NASILLE, Cow'S de littérature celtique, t. I, p. i58, 169, i36.
premiers monastères irlandais (i). Enfin nous ne savons rien de précis sur l'enseignement des druides. Dans les affaires publiques et privées, ils se servaient de lettres grecques. Mais faut-il croire qu'ils enseignaient le grec ? Et même qu'ils enseignaient le latin ? Le succès qu'eurent en Gaule les écoles romaines semble démontrer le contraire. Leur enseignement était oral et s'adressait à la mémoire-. Il n'était pas permis de confier à l'écriture les vers où était contenue leur science. Il est très peu probable que la calligrapbie fût en honneur chez eux. Aucun document historique ne vient fortifier la séduisante hypothèse de A. Bertrand, en ce qui concerne la Gaule et l'Irlande. Le fait que les moines irlandais ont orné de miniatures remarquables les manuscrits, le fait qu'ils ont ajouté des gloses à un grand nombre de textes latins et même grecs témoigne de la culture littéraire et artistique de ces moines, et ne saurait fournir d'argument à qui voudrait démontrer que les druides étaient des littérateurs et des artistes.