‹ La religion et la liberté (volume 2)Chapitre 69 sur 152 · Saint Basile, Ep · texte numérisé non relu

Saint Basile, Ep

SAINT BASILE

une oraison, dite par le prêtre h l’autel : « Donne, Seigneur, la force et ta protection; nous t’en conjurons, rends bons ceux qui sont méchants, et conserve dans la bonté ceux qui sont bons. Car tu peux tout, et il n’y a personne qui s’oppose h toi. Tu sauves quand tu veux, et nul ne résiste h ta volonté'. » Ces paroles brèves, animées d’une ardeur contenue, et renfermant autant de sens que de mots, portent bien la marque du puissant esprit de saint Basile.

Un des traits de celui-ci, c’est la facilité avec laquelle, des plus hautes spéculations de la piété, il descend aux affaires communes et au soin des intérêts publics, quand les circonstances le demandent. Homme de contemplation et d’action tout ensemble, nous le verrons, dans la suite du récit, différer par là de son ami Grégoire, chez qui, à mesure que la vie avance, le contemplatif l’emporte chaque jour davantage sur l’homme d’action. Basile, à Césarée, s’occupa d’une foule d’œuvres extérieures. Il devint le patron des pauvres et organisa l’hospitalité des étrangers, des infirmes et des vieillards*. Vers 36j ou 368, la Cappadoce fut affligée par une terrible famine. Un hiver très sec, un printemps sans eau, le brusque passage d’une température glaciale à une chaleur torride, avaient détruit tout espoir de récolte et préparé la disette. On vit, à l’époque de la moisson, les cultivateurs s’asseoir désespérés dans leurs champs, en regardant avec des yeux plein de larmes leurs femmes et leurs enfants qui, dans le temps où le blé tombe habituellement sous la faucille, arrachaient à grand’peine d’un sol desséché et fendu par le soleil quelques herbes jaunies. Des pères vendaient

i. Mignc, Patrol. lat., t. LXV, col. 449a. Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XL111 , 34.

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leurs fils pour avoir du pain. La situation de la Cappadoce, éloignée de la mer, séparée de tout port par des montagnes, rendait le ravitaillement presque impossible. Personne ne paraît l’avoir tenté. Les magistrats, comme frappés de stupeur par une calamité sans précédent, ne prirent pas de mesures pour subvenir à la détresse publique. Un seul homme se rencontra : Basile. Quoique dépouillé déjà d’une partie de sa fortune, il conservait encore quelques biens. La succession de sa mère Emmelie, qui venait de mourir, lui avait reconstitué un patrimoine. Il vendit tout ce qu’il put. Avec les fonds ainsi recueillis, il fit venir toutes lesprovisions qu’il futpossible d’acheter. En même temps, faisant honte aux riches spéculateurs, qui conservaient dans leurs granges du blé qu’ils espéraient vendre au poids de l’or, ils les contraignit, par l’autorité de la parole et de l’exemple, à ouvrir ces criminelles réserves. Les dons en nature, les souscriptions affluèrent. Par les soins de Basile, on vit, sur les places de Césarée, se rassembler la multitude des indigents, hommes pâlis par la faim, femmes hâves, décharnées, enfants se soutenant à peine ; ceux mêmes des Juifs, dit un contemporain, étaient admis. Dans de grandes marmites cuisaient les légumes, assaisonnés de sel, dont Basile avait organisé la distribution. Lui, aidé de ses serviteurs et de quelques personnes charitables, servait les portions, les reins ceints d’un tablier. L’heure de l’office étant venue, on le voyait de ces cantines populaires se rendre à l’église. Là, d’une voix émue, il distribuait à tous, pauvres et riches, le pain plus précieux encore de la parole divine1. Alors fut prononcée son

I. Saint Grégoire de Nysse, In laudern fratris Basilii; saint Grégoire de Nazianze, Oratio XLIII , 34-36.

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éloquente homélie sur la sécheresse et la famine, peutêtre aussi celle où, pour combattre les blasphèmes inspirés par la souffrance, il prouva que ce n’est pas Dieu, mais notre propre perversité, qui est l’auteur des calamités dont nous souffrons; peut-être encore son homélie sur les riches, et le beau discours sur l’avare dont parle l’Evangile, qui, au moment où il va construire des granges plus vastes, est emporté subitement par la mort1.

Basile n’est encore qu’une simple prêtre, mais ses vertus et ses services rayonnent sur tout l’Orient chrétien. Les meilleurs évêques, les plus fermes soutiens de l’orthodoxie, sont ses amis et le traitent en égal. Il possède au plus haut degré ce don de l’autorité, que l’éclat même des fonctions ne confère pas, si on ne l’a reçu d’ailleurs. Les paroles fermes, mesurées, où le commandement naturel se tempère de courtoisie, forment déjà la caractéristique de sa correspondance. Qu’il donne à des religieux des conseils sur leur vocation, qu'il écrive à un père pour lui reprocher de traiter durement ses fils, qu’il recommande à des magistrats ou à des agents du fisc de ménager des contribuables ; qu’animé, comme saint Paul, de « la sollicitude de toutes les Eglises, » il console les diocésains de Néocésarée ou d’Ancyre de la mort de leurs pasteurs, ou confie à Eusèbe de Samosate les inquiétudes que lui cause la ville de Tarse, menacée peut-être d’un retour offensifde l’arianisme, l’homme de gouvernement, pour qui nulle question n’est trop vaste, ou nul intérêt trop petit, se reconnaît toujours dans son langage. Si inté-

I. Saint Basile, Homilia VIII dicta tempore famis et siccitatis ; Homilia IX r/uod Deus non est auctor malorum; Homilia VII in divites ; Homilia VI in illud locum evangelii : Destruam horrea et majora aedificabo.

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ressantes que soient les lettres que l’on peut, avec vraisemblance, rapporter à cette période de sa vie', nous ne saurions les analyser ici ; on nous permettra de nous arrêter seulement à la correspondance de Basile avec Césaire, le frère de Grégoire de Nazianze. Ce sera l’occasion d’esquisser rapidement une figure de savant, de fonctionnaire, et finalement de saint, qui se détache avec un curieux relief sur l’histoire de ce temps.

Césaire était, comme Grégoire, le fils de cet ancien professeur de rhétorique, jadis païen, converti au christianisme par les prières et l’exemple de sa femme Nonna, qui, déjà vieux, fut élevé au siège épiscopal de Nazianze. D’abord compagnon d’études de Grégoire en Cappadoce, Césaire le suivit à Césarée de Palestine; là, trouvant un enseignement excellent pour la rhétorique, mais médiocre pour les sciences, vers lesquelles le portait un goût irrésistible, il quitta son frère afin d’étudier la géométrie, l’astronomie et la médecine à Alexandrie. Devenu excellent médecin, il partit pour Constantinople, où il acquit une prompte renommée. Les plus séduisantes perspectives s’ouvrirent à son ambition. On sollicita pour lui, de Constance, le titre de médecin de la cour; un siège lui fut offert au sénat de Constantinople; un riche mariage lui fut proposé. Se dérobant, pour un temps, à ces honneurs et à ces espérances, Césaire revint en Cappadoce ; il avait bâte d’embrasser ses parents et de revoir sa terre natale. Mais il retourna bientôt à Constantinople; il y fut bien reçu, entra très avant dans l’intimité de l’empereur, et se fit estimer de tous par sa science professionnelle, la pu-

i. Dans l’édition bénédictine des OEuvres de saint Basile, la première classe des lettres; Migne, Pair, grâce., t. XXXII, col. 219 et suiv.

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reté de ses mœurs, son désintéressement. Quand Julien eut succédé à Constance, la situation de Césaire ne fut pas ébranlée. Les mesures prises par Julien contre les familiers de Constance ne l’atteignirent pas. Le nouvel empereur sembla mettre son amour-propre à séduire Césaire et à le gagner à sa cause. Ce fut le motif d’une grande inquiétude pour Grégoire et pour le vieil évêque de Nazianze. Celui-ci ne prononçait plus le nom du brillant médecin, tant la faveur de Julien lui semblait un outrage; quanta Nonna, son époux et son fils la tenaient soigneusement dans l’ignorance : on craignait une émotion trop vive pour son âme ardente, d’un christianisme un peu farouche. Elle qui se faisait une loi de ne pas donner la main à une païenne et de ne jamais passer devant un temple d’idoles1, comment eûtelle supporté la présence d’un de ses enfants près d’un empereurapostat, persécuteurdelareligion chrétienne? Grégoire écrivit tout cela à son frère : « Quelle honte pour le fils d’un évêque! et quelle situation va être la tienne parmi la catégorie méprisée des chrétiens qui tolèrent et se laissent tolérer, ou dans les rangs plus méprisés encore de ceux qui, par ambition, font des choses indignes de leurs croyances ! » A ces éloquents reproches, Grégoire joint une considération capable de toucher un riche bourgeois de la Cappadoce, assez solidement établi en ce monde pour être inexcusable de risquer l’honneur au service de la fortune : « Sans aucun doute, nous possédons assez de bien pour vivre honnêtement et libéralement, si nous savons régler nos désirs*. » On ne sait quel accueil Césaire eût fait à ces remontrances, mais la hâte de Julien précipita lasolu-

i. Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XP'JIl, 10.

a. Saint Grégoire de Nazianze, Ep. 7.

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tion. Les apostats aiment à entraîner les autres dans leur chute : au désir de faire un prosélyte se joignait, chez l’empereur païen, la joie perverse de corrompre le fils et le frère des deux Grégoire de Nazianze. Rien ne fut négligé : promesses d’honneurs, d’argent, arguments captieux. Césaire aimait beaucoup la vie de la cour, mais il était sincèrement pieux. Il repoussa les promesses et réfuta les arguments. Ne craignant pas d’élever la voix en présence de son souverain : « Je suis chrétien, cria-t-il, et le serai toujours. » Julien se sentit vaincu ; dans le langage d’oracle où il se complaisait : « L’heureux père ! dit-il, mais les malheureux enfants! » C’était la rupture : Césaire abandonna ses charges et revint à Nazianze.

La mort de Julien réveilla son ambition. Il se hâta de revenir h la cour pour se mettre au service de Jovien, puis de ses successeurs. En 368, il était en Bithynie avec le titre de questeur, quand, à Nicée, où il résidait, survint un tremblement de terre qui fit d’innombrables victimes. Césaire fut un des rares survivants; on le tira, blessé, du milieu des décombres. Ce fut pour Grégoire l’occasion de lui prêcher la retraite. Il lui envoya une lettre pressante pour l’engager h se donner tout entier, désormais, au service de Dieu*. Basile écrivit à son tour. L’objet apparent de sa lettre est de féliciter Césaire d’une délivrance presque miraculeuse ; le but réel est de commenter pour lui les leçons de la Providence. « Nous aurons beaucoup gagné, si nous sommes résolus à demeurer dans la disposition où nous avons été au moment du péril. Alors s’est montrée à notre esprit la vanité de la vie; nous avons compris qu’il n’y a rien de solide dans les choses humaines et

i. Saint Grégoire de Nazianze, Ep. 20.

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qu'un instant suffit à les renverser. Nous avons senti en même temps un repentir du passé, et nous avous promis de mieux servir Dieu à l’avenir. L’imminence du danger nous a rendu la mort présente. Telles ont été, je le crois, tes pensées. Mais tu as contracté une dette. Voilà pourquoi, heureux de la grâce que Dieu t’a faite, et préoccupé de l’avenir, j’ose te parler ainsi. Tu sauras écouterce langage avec la patience et la douceur que tu montrais, quand autrefois nous conversions ensemble1. » Celte lettre est un excellent spécimen du style épistolaire de Basile, grave, contenu, mais animé du feu intérieur de la charité. Césaire était homme à se rendre à de tels accents. Emu par les instances de son frère et de Basile, y reconnaissant les sentiments mêmes que le danger auquel il venait d’échapper avait éveillés dans son âme, il vit comme eux, dans la catastrophe de Nicée, un avertissement de la Providence. Jusque-là, selon l’usage encore trop répandu, il avait différé son baptême au jour où il se retirerait de la vie publique. Il se hâta de se démettre de ses emplois et de recevoir le sacrement. Il était temps, car sa santé ébranlée ne devait pas résister à la secousse qu’il avait reçue. Il mourut, probablement encore en Bithynie, sans avoir revu les siens.

Grégoire aimait tendrement son frère; la mort de Césaire lui inspirera l’un de ses plus touchants discours. Mais elle fut pour lui l’occasion de grands embarras. Les serviteurs qui assistaient Césaire mourant l’avaient entendu manifester l’intention que toute sa fortune fût distribuée aux pauvres. Sous prétexte d’accomplir ce vœu, ils mirent tout de suite ses biens au pillage. « Le chêne était par terre, chacun se hâtait d’en

i. Saint Basile, Ep. 26.

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couper une branche. » Quand Grégoire essaya, plus tard, de mettre un peu d’ordre dans ce qui restait du patrimoine de Césaire, il se trouva harcelé par les demandes des créanciers, vrais ou prétendus. Grégoire, comme Basile, avait embrassé à cette époque la pauvreté volontaire : il était dans l’impossibilité de subvenir, soit avec les débris de la fortune de Césaire, soit avec ses propres biens, aux demandes qui lui étaient adressées. Son caractère doux, contemplatif, capable d’énergie à l’occasion, mais peu fait pour les luttes prolongées, qui font voir de près le vilain jeu des intérêts et des passions, le disposait mal à soutenir des procès. « Oiseau toujours prêt à prendre son vol, » comme il le dit en racontant cette partie de son histoire, il ne savait comment traîner ce fardeau de procédure.

Qu’on lise la lettre adressée par lui à Sophrone, préfet de Constantinople, avec qui il était lié : c’est une plainte touchante, un peu vague; ce n’est pas le langage des affaires. Toute autre est la lettre écrite au même magistrat par Basile, exposant clairement le litige et offrant, au nom de Grégoire, l’abandon de ce qui reste de la succession de Césaire au fisc, à charge par celui-ci de discuter les demandes des créanciers. Une seconde lettre de Basile sur la même question, écrite à un autre magistrat, Aburbius, peint au naturel Grégoire de Nazianze, « pour qui c’est un supplice intolérable de se mêler d’affaires auxquelles il est aussi étranger par sa nature que par sa volonté : comment demander de l’argent à un pauvre et faire un plaideur de celui qui n’aspire qu’au repos? » Basile aussi aime la paix : il n’est pas moins détaché que Grégoire des intérêts temporels; mais quand la charité ou l’amitié l’obligent à s’occuper d’eux, il y porte toute la fermeté de son esprit. La différence des caractères des deux

amis, que la suite de leur vie mettra souvent en lumière, apparaît ici pour la première fois. L’un, directement intéressé, se plaint plus qu’il n’agit; l’autre, par affection pour lui, prend l’affaire en main et propose les solutions précises*. On ne sait, du reste, si les propositions de Basile furent admises, et l’on ignore comment se terminèrent pour Grégoire les soucis que lui causa la succession de son frère. Mais, sur des questions plus hautes, ils avaient eu tous deux gain de cause, puisque leur effort commun avait détaché du monde et donné h Dieu lame de Césaire.

i. Saint Grégoire de Nazianze, Oralio VII; Ep. 20, 29; Poe mata de se ipso , XI, 370-384; saint Basile. Ep. 3a, 33.

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