‹ La religion et la liberté (volume 2)Chapitre 88 sur 152 · Ep · texte numérisé non relu

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j. Ep. 3o5.

comme s’il eût commis un rapt. Celui-ci comparut avec son calme ordinaire, mêlé de ce dédain ironique qui tant de fois démonta ses adversaires. « Enlevez-lui son manteau, >* commanda le magistrat furieux. « Je déposerai même ma tunique, si tu le veux, » dit Basile. « Je vais te faire déchirer avec des ongles de fer, » continua le préfet. « Ce traitement, repartit Basile, sera peutêtre salutaire à mon foie, qui me fait en ce moment beaucoup souffrir. » Pendant que ces propos s’échangeaient, la cité était en émoi. Le peuple sortait en foule des maisons. On eût dit, selon la remarque de Grégoire, un essaim d'abeilles, chassé hors des ruches par le feu. Les gens de tout âge, de toute condition, se rassemblaient. Parmi eux, on voyait au premier rang les ouvriers des manufactures impériales, armuriers et tisserands. Les uns brandissaient les outils de leur profession, d’autres avaient en main des pierres, des bâtons, jusqu’à des torches allumées; les femmes s’armaient de leurs fuseaux. Ce peuple, qui adorait Basile, s’avançait furieux vers le tribunal. Au bruit de l’émeute, le préfet pâlit. Tout à l’heure si arrogant, il se fit petit, humble, suppliant, tandis que Basile, aussi calme dans le triomphe que dans l’épreuve, du geste écartait les flots du peuple et protégeait la retraite de son juge* .

L’attachement des habitants de Césarée à la foi orthodoxe, dont ils voyaient en Basile l’un des plus intrépides champions, était sans doute pour beaucoup dans cette popularité; mais l’amour témoigné par le saint évêque aux malades et aux pauvres dut contribuer aussi, pour une grande part, à lui gagner le cœur du peuple. Nul peut-être, depuis les premiers temps du christianisme, n'avait fondé d’aussi nombreuses et d’aussi puis-

i. Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XU11 , 56-57- SAINT BASILE 7

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sanies institutions charitables. Si l’empereur Julien eût vécu quelques années de plus, l’impatience qu’il ressentait en comparant l’admirable organisation de l’assistance publique chez les chrétiens et son absence presque complète dans la société païenne aurait trouvé pour s’exprimer des accents encore plus vifs1. Ce ne sont pas seulement des établissements isolés, c’est, autant qu’il est possible de l’entrevoir, tout un ensemble de secours qu’a prévu l’esprit créateur de Basile. Au premier degré sont les asiles locaux. Dans chaque circonscription administrée au spirituel par unchorévêque est une « maison de pauvres, » sorte de petit hospice desservant les divers villages qui composent la circonscription*. Au centre du diocèse, près de Césarée, s’élève un grand établissement, ou plutôt toute une ville de la charité, où chaque maladie, chaque misère a son compartiment, sa demeure, ses soins particuliers, et vers laquelle affluent les malheureux pour qui la charité privée et l’assistance locale se sont trouvées insuffisantes.

Un établissement de ce genre suppose une foule de dépendances. Basile fut peu à peu amené à y concentrer presque toutes les formes de l’activité humaine. J/église occupait la place principale et la plus en vue. Autour d'elle se groupaient la maison de l’évêque, qui avait voulu demeurer près de ses malades et de ses pauvres; puis les bâtiments destinés aux divers ordres du clergé, et aménagés de manière à offrir une large hospitalité : des appartements y étaient réservés au gouverneur de la province. Venaient ensuite les hôtelleries des voyageurs et des pèlerins, l’hospice des vieil-

i. Julien, Ep. 49; Fragm. d'une lettre à un pontife , a, 14.

•2 Sainl Basile, Ep. x4a, i4 L

lards, l'hôpital des malades : les lépreux avaient un quartier spécial, auquel Valens, lors de son passage à Césarée, avait affecté le revenu de plusieurs immeubles. On voyait encore les logements des médecins, des infirmiers, des gens de service; puis les écuries, étables, bâtiments accessoires. Cette immense agglomération exigeait aussi beaucoup d’ouvriers, soit pour les constructions, soit pour l’entretien. Tous les métiers y étaient représentés : c’était, du reste, l’usage antique : on sait que les grandes exploitations agricoles, les importantes villae , se suffisaient ordinairement h elles-mêmes, sans presque rien tirer du travail du dehors. A l’entour des bâtiments hospitaliers se déployèrent des ateliers de toute sorte : même les ateliers d’art n’avaient pas été oubliés : Basile savait que les choses utiles ont, elles aussi, besoin d’être belles. Il n’y a pas à presser beaucoup certains mots de sa lettre au gouverneur Elie, pour ajouter que des écoles d’arts et métiers, réservées aux orphelins entretenus par l’Église, faisaient probablement partie de cet immense ensemble.

La calomnie, qui suit toujours les grandes entreprises, ne pouvait manquer de noircir les desseins de Basile et d'incriminer ses intentions. On effraya le gouverneur. On lui dénonça dans l’évêque un rival, et dans les édifices dédiés à la charité une seconde Césarée, destinée à éclipser la première. Il est certain que l'établissement formé par Basile avait les apparences d’une véritable cité1. Le peuple l’appelait la Basiliade, nom qu’elle gardait encore au v® siècle*. Tant d’intérêts se

i. Mixpiv àzô TtéXew;... ttjv xatvrjv itiXtv, un peu en dehor de la cité, la nouvelle ville. Suint Grégoire de Nazianze, Orati XLIII, 63.

a. Sozomène, Hist. eccl., VI, 36.

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sentaient attirés vers elle, que peu à peu le centre d’activité de Césarée parait s’être déplacé, et que la population abandonna graduellement l’ancienne ville pour se grouper, un ou deux milles plus loin, autour des constructions religieuses et hospitalières*. Mais ce résultat, que Basile n’avait pas cherché, ne se produisit probablement pas de son temps. A coup sûr, Basile était innocent de toute pensée d’ambition. On allait à lui et à ses fondations, comme, aux époques où toutes les institutions semblent déclinantes ou mortes, on va d'instinct là où se manifeste la vie. Basile n’aurait pu aisément répondre cela au représentant de l'autorité impériale : mais il n’eut pas de peine à se justifier auprès de ce magistrat, qui était un excellent chrétien, et l’un des meilleurs administrateurs qu’ait eus la Cappadoce*. Il sut lui faire apercevoir tout l’éclat que l’œuvre nouvelle ferait jaillir sur la ville, sur la province, sur le gouverneur lui-même3. A ceux, d’ailleurs, qui l’accusaient d’arrogance et de faste, il eût suffi, dit saint Grégoire de Nazianze, de montrer Basile au milieu de ses malades et de ses pauvres. Il laissait à d’autres les tables somptueuses, les riches vêtements, les élégants équipages : son luxe était d’être parmi ses lépreux et de coller ses lèvres sur leurs plaies saignantes*.

1. Telle est du moins la conclusion que l’explorateur Ramsay tire de la situation de la moderne Kaisari, construite à quelque distance de l’ancienne Césarée. The Church and the Roman Empire , p. 4^4 •

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