‹ La religion et la libertéChapitre 20 sur 21 · I^A RELIGION · texte numérisé non relu

I^A RELIGION

ia réforme a changé tout cela. Les prmces temporel^ Tout exploitée dws leur intérêt et ils se sont insurgés contre l'Église pour )i^coiier ce qui les gê»ait et s'approprier ce qu'elle possédait. Us se sont adjugé h la fois son autorité et ses biçns« Depuis ce temps, çn dehors de l'Ëglise, l'anarchie est dans la religion comme dans la politique. Il y a à peu près autant de pap^ que de souverains, autant de croyances que d'individus, et mêm.e cbe? les nations catholiques

y a une telle bigarrure, une si grande concision d'opinions religieuses, à cause du mélange inévitable des dissidents et des incfoyants, qu'on en est réduit, par la force des circonstances et de certains droits acquis , à laisser aller les choses religieuses comme elles peuvent, pourvu qu'elles n'excitent point de désordres extérieurs et nç troublent pas la paix de l'Étaf. Ce n'est plus guère qu'une affaire de police.

On appelle cela aujourd'hui la liberté de conscience, et on s'en vante comme d'un immense progrès, sans trop savoir ce qu'on entend paf Ih, Car s'il s'agit seulement pour chacnn de croire ce que bon lui semble dans son for if^^^ rieur, <îela n'est pçts nouy^n^ c'est j»ê|ae 9miî

ancien quç la raison çt la conscience, que personne ne peut atteindre ni violenter en elle&mêmes» Je puis penser , ou croire en mol tout ce qu'il mç plaira, sans que tous les potentatg du monde, républicains ou monarques, puissent m'en empêcher. C'est comme pour la li*berté de la presse. Pensez tout ce que vous voudrez tout bas et dans votre coin , qui peut vous l'interdire, et à quoi servirait cette défense ? Mais pensez tout haut, en public, par des écrits, par des livres, par des journaux, ce n'est plus la liberté de penser, c'est la liberté de publier, c'est-àrdire de jeter au milieu des esprits toutes sortes d'idées bonnes ou nqiauvaîses, vraies ou fausses, où chacun prendra ce qui lui plaira, aliment, remède, poison, pu tout cela à la fois. Là évidemment il y a un danger pour la société.

Ainsi en va-t-il avec la liberté de conscience. Que vous croyiez ou ne croyiez pas dans votre intérieur, peu importe aux autres si cela ne paraît pas au dehors. Mais si l'on veut que cette liberté de la croyance se réalise par un culte extérieur, dès lors il faut aussi admettre pour tom lu liberté de foire et île professer toutes

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sortes de religion, et comme ces religions seront en opposition avec la religion du pays ou au moins avec celle de la majorité, il faut qu'en les acceptant, en les tolérant, l'État autorise, ou même paye différents cultes, et ainsi organise la guerre au sein de la société.

Dieu me garde de parler contre les lois de mon pays. Je les respecte de tout mon cœur, mais je ne puis m'empêcher de faire remarquer la situation bizarre où ou nous place en admettant la liberté de tous les cultes reconnus par l'État. D'abord par qui ces cultes sont-ils reconnus? par l'État. Voilà donc l'État qui se fait juge en matière de religion. Donc il se met audessus de toutes les religions, puisqu'il les juge, les autorise ou les interdit, et si nous poussions les conséquences jusqu'au bout, nous dirions qu'il usurpe la puissance spirituelle et se met à sa place. Mais il ne vise pas si haut et ses prétentions sont plus modestes. Ce n'est pas usurpation de sa part, c'est de l'indifférence qu'on appelle aujourd'hui tolérance, et qui consiste à accepter tous les faits accomplis et à faire la part à chacun.

L'État dit aux cultes qu'il trouve établis :

faites chacun votre affaire le mieux que vous

pourrez, et pourvu que vous soyez tranquilles et que vous ne vous disputiez pas trop, de ma-, nière à troubler la paix publique, je ne m'inquiète point du reste. J'autorise la religion catholique, bien entendu, parce qu'elle est la religion antique de la France et celle de la majorité ; mais j'autorise aussi le protestantisme qui en est la négation, la contradiction formelle. J'irai même jusqu'à autoriser, jusqu'à payer le judaïsoie, quoique les Juifs aient crucifié Notre- Seigneur, et qu'il n'y ait rien de plus contraire au christianisme qu'un vrai juif qui abhorre et blasphème l'Évangile.

* Cependant il y a encore les Turcs, qui sont devenus nos amis et même nos compatriotes, car l'Algérie est la France, S'ils participent à notre gouvernement et à nos lois, ils doivent en avoir lesbénéfices'comme les charges, et dès lors il faudra aussi reconnaître leur religion, autoriser leur culte, payer leurs marabouts et bâtir leurs mosquées. Voilà donc les croyances et les opinions religieuses les plus contradictoires établies et autorisées dans une même société, et comme elles se comMittentsanscesse, au lieu de cette unité morale, la plus profonde

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de toutes, que produirait entre les citoyens une même religion, on introduit dans le sein de la même nation des germes de discorde, les principes les plus actifs delà division et delà guerre. Car rien ne sépare plus profondément les hom^ mes que les dissidences religieuses.

L'État le voit, et ne croyant pas pouvoir Fempêcher ou ne le désirant pas, il s'en lave lés mains. Il dit à tous : observez les lois, le reste ne me regarde pas. Que vous alliez à l'église catholique, au prêche protestant, à la synagogue, à la mosquée, si vous ne faites rien contre les lois du pays et que vous n*ayez rien à démêler avec la justice j je n*ai rien de plus à vous demander.

Que sort-il de là ? Une apparence d'ordre et au fond un grand désordre, quelque chose de monstrueux, logiquement, moralement et politiquement. Logiquement, car en rassemblant toutes les contradictions dans une même société, on travaille contre sa foi, qui est le lien de l'union et de la paix. Moralement, car cette apparence d'ordre cache une indifférence profonde en .matière de religion et la propage.

Comment voulez-vous que les fidèles oii les in-

fidèles de toutes les religions Tivent à côté les uns des autres et en bon accord, s'ils ne participent pas à cette indifférence, dont FEtat leur donne l'exemple? La foi vivante n'est pas si accommodante, elle cherche au moins à se répandre et à convertir. Elle milite et eist toujours prête à combattre pour la vérité : et si Tindiffé-» rence au dogme là remplace, que deviendra la morale qui en découle, qiîi reçoit de la foi son ardeur et sa plus grande énergie? Vous n'aurez plus que la morale du Vicaire savoyard, du Dieu des bonnes gens, et de la police. Politiquement^ car c'est quelque chose de fatal à la société, que 1^ puissance qui la gouverne affecte de n'avoir point de religion.

Or il n'y a plus de religion et il ne peut plus guère y en avoir, quand on se croit obligé d'accepter, de respecter, de tolérer, d'autoriser, et même de payer tous les cultes. L'État déclare par le fait que toutes les religions sont bonnes; donc qu'il n'y en a pas une seule exclusivement vraie, et il se met en dehors et au-dessus de toutes, ne voulant recevoir l'influçnce d'aucune, et prétendant tout régler par sa toute-puissance. C'est ce qu'on appelle séculariser le gouverne-

ment, et par suite on sécolarise la législation dont on a exclu Tordre du dêrgé, la justice à laquelle il prenait part autrefois dans les parle- . ments et par des tribunaux particuliers, Fadminishration où il ne parait plus, renseignement public où il parait peu. On voudrait bien séculariser aussi l'éducation, si Ton pouvait se passer du prêtre pour former les âmes. Hais on n*a pas encore osé faire officiellement l'éducation du peuple sans l'intervention de la religion.

Telle est la triste situation politique et morale que nous ont faite les révolutions de notre pays. Je ne les condamne pas en tontes choses, et j'admets comme un autre les avantages qu'elles ont pu apporter. Hais je ne puis pas ne pas reconnaître, qu'en provoquant un divorce et même une certaine hostilité entre la puissance spirituelle et la puissance temporelle, elles ont ruiné l'État dans son unité fondamentale, et en introduisant des religions diverses, elles y ont mis des ferments de discorde. Le pouvoir temporel s'est diminué en croyant s'augmenter; car il s'est privé du concours actif de la puissance spirituelle, que rien ne peut suppléer dans l'esprit des peuples. Il a été obligé de se

faire, non pas athée, comme on Ta dit, mais indifférent en matière de religion, pour avoir l'air d'être impartial, et les peuples ont suivi ses maximes et ses exemples.

Ce présent fâcheux est plein de menaces pour l'avenir. Car si un jour ou l'autre, pour une cause quelconque, et surtout dans les matières mixtes qui tombent sous les deux juridictions, une collision s'élève entre le pouvoir temporel et la puissance spirituelle qui seule mérite ce nom, TÉglise catholique et son chef, comme celle-ci, qui a la conscience de son institution divine et de sou immutabilité, ne peut céder en certains points et ne recule jamais, et que celui-là, poussé par l'esprit du siècle, dominé par les exigences de sa position fausse ou équivoque en face des autres cultes qu'il tolère, ménage ou autorise, et ne trouvant pas d'ailleurs dans sa foi la mesure et l'adoucissement de ses prétentions, sera forcé de demander ce qu'on ne pourra lui accorder, on ne saurait prévoir l'issue d'une pareille lutte qui doit ébranler profondément les bases mêmes de la société, comme nous le voyons maintenant chez une nation voisine.

Voilà la vérité de la situation» Nous la signalons, sans en accuser ceux qui gouvernent aujourd'hui* Ils ont trouvé la position faite et ils s^en tirent comme ils peuvent» dans la mauvaise voie et au milieu des embamis de tous genres où le dévergondage de la raison en matière de religion nous a jetés depuis longtemps. La faute en est y avant tout, à ce qu*on appelle la réforme, c'est-à-dire à la révolte contre la souveraineté spirituelle, établie de Dieu et constituée dans l'Église, aux princes qui l'ont fayorisée, et enfin à tous ceux qui depuis l'ont propagée et la soutiennent. Caries hérésies et les schismes qui déchirent le sein de l'Église détruisent aussi ou du moins affaiblissent considérablement l'unité, et par conséquent la force des nations.

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Origine de la souveraineté politique.

Nous passons aux- lois de la société civile.

Ici nous entrons sur un terrain plus difficile. L'institution des lois ecclésiastiques est claire. Le droit de l'Église dérive de son origine. Elle descend du ciel, elle a été fondée par la parole de Dieu; elle prescrit donc au nom de Dieu, et sa puissance s'impose par un droit surnaturel. Elle n'a pas besoin pour ^'exercer de l'assentiment de ceux qui lui sont soumis, puisque c'est Dieu qui parle et gouverne.

Mais dans les lois civiles les choses ne vont pas ^si. Quand on y recherche l'origine du

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pouvoir, on y rencontre tontes sortes de systèmes divers on contradictoires, et mtoie si Ton reconnaît dans les sonverûnetés humaines une délégation de la souveraineté divine, il reste encore à expliquer comm^it s*établissait sar la terre les ministres, les représentants de cette souveraineté, les gouvernements. Cette d^nière question est la plus délicate, surtout de nos jours, où tant d'opinions, dlntéréts et de passions sont aux prises.

Je dirai très-sincèrement ma pensée, qui du reste n'est pas la mienne. Je Fai prise tout entière dans les ouvrages de saint Thomas et de Suarès, deux théologiens célèbres, l'un dominicain, l'autre jésuite, et ce qui étonnera sans doute ceux qui ne connaissent ces hommes illustres que de nom, et qui les jugent peut-^tre sur leur robe, ces deux grands théologiens, qui sont aussi de profonds politiques, ont posé et professé dans le sujet qui nous occupe des principes vraiment libéraux. Pour mon compte, je n'en suis pas fâché, et j'aime à pouvoir m'appuyer de leur exemple et de leurs paroles.

Ainsi je n'avancerai rien que je ne puisse confirmer par leurs textes; non que je veuille rap-

porter ici tous les textes, ce serait fastidieux, mais je citerai les principaux, et comme je crois avoir bien étudié leur doctrine, j'en reproduirai l'esprit.

La puissance spirituelle qui dirige la société des âmes, ou l'Église, commande au nom de la loi éternelle, au nom de la loi naturelle, au nom de la loi révélée, par conséquent dans tous ces cas au nom de Dieu, dont elle est le représentant sur la terre, et quand elle fait des lois humaines, pour aider à l'application des lois divines, nous voyons clairement la raison de son autorité et de notre obéissance.

Mais dans l'ordre civil la position est différente. Le pouvoir n'est pas institué directement par Dieu, et la parole révélée n'est point au fond des lois qu'il impose. Nous avons toujours le droit de demander d'où viennent ces lois, quelle est leur autorité, et pourquoi nous devons leur obéir. On ne peut résoudre ces questions, que si l'on comprend d'abord ce que c'est qu'une société civile, et d'où lui vient la souveraineté, sans laquelle elle ne peut subsister.

Qu'est-ce qu'une société civile? Il y a deux sociétés parmi les hommes : l'une qu'on ap-

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pelle imparfaite et l'autre qq'on appelle complète ou parfaite, c'est^-à-^dire qui ne dépend d'aucune autre, et a en elle-^mème tout ce qu'il lui faut pour se gouverner, sans relever d'un autre pouvoir humain.

la société imparfaite est la famille. La famille n'est pas une société complète; car elle ne dure pas et ne peut pas durer comme famille. Elle est fondée naturellement, par l'ordre même de la nature» par la génération, et tant que les enfants sont mineurs, ils sont soumis à la juridiction du -père, La volonté çlu père fait loi pour eux. Si le père vient à mourir, il y a un tuteur qui le remplace jusqu'à la majorité de l'enfant, et le tuteur a droit de diriger et de commander. Mais la majorité émancipe les enfants, et alors il reste encore dans la famille un lien d'amour, de déférence, de respect entre les parents et les enfants, mais l'autorité ne subsiste plus.

Prétendre que cette autorité doive s'exercer strictement jusqu'à la mort du père, c'est aller contre la nature. Les Romains l'ont essayé, et ils n'ont pas réussi. L'autorité paternelle est uqe autorité qui vient de Dieu par la nature, et

à ce titre elle est de droit divin, mais < mediante naturâ et conditionibus naturœ. » Donc; aussitôt que les enfants deviençent des hommes et vont s'établir ailleurs et pour leur compte, la famille se dissout comme société, et le père n'est plus chef que de nom ou par déférence.

Donc par cette Voie on ne peut fonder une société complète et durable. Pour constituer upe société civile ou politique il faut que les familles s'unissent en communautés, celles-ci en cités, les cités en province^, en Ëtats, en royaumes. On ne peut donc pas dériver le pouvoir politique de la paternité. Sans doute on peut dire en style figuré que les princes sont les pères dés peuples, et autres expressions semblables. Gela signifie seulement qu'ils ont pour leurs sujets des sentiments paternels, et qu'ils veillent à leur bien-être avec la môme sollicitude qu'un père soigne ses enfants, Mais en réalité ils ne sont pères ni selon la nature, ni selon l'esprit.

Ainsi la paternité ne peut pas être la racine de la souveraineté civile. Car le père n'a plus de droit strict sur $es enfants, lesquels, quand ils sQut majeurs, s'étâblissçwt et devienneut chefs

de famille à leur tour. L'autorité paternelle s'affaiblit à mesure que les générations se multiplient et grandissent. Elle se disperse dans les nouveaux chefs de famille par la voie naturelle de la propagation ; l'unité se brise à chaque génération, au lieu de se fortifier. Comment donc constituer une unité sociale entre ces familles, entre les individus qui les composent, et d'où surgira la puissance ou la souveraineté qui doit la régir?

Si vous considérez une multitude d'hommes isolés, vous voyez des grains de sable qu'un souffle de vent va agiter et disperser, parce qu'il n'y a rien qui les unisse. Chacun en effet dans cet état n'a d'autre motif d'agir que ses instincts, sa pensée, sa volonté. Pour les constituer en société, il faut donc quelque chose qui les rapproche, les attache l'un à l'autre et tous à un point commun, qui devient le centre attractif de ces volontés divergentes, les rallie et forme lien entre elles, en sorte que de ces membres épars se forme une unité collective, un corps moral, un état social.

Mais par la loi même de la nature, en vertu des lois de l'organisation qui ^ont les mêmes

dans tous les règnes, dès qu'un corps vivant se constitue, une tête, ou quelque chose qui en tient lieu, lui arrive pour diriger l'ensemble et dominer les parties. Donc en toute société, aussitôt qu'elle se pose, il y a nécessité naturelle, pour qu'elle vive, qu'une puissance directive paraisse, un chef, une tête, un principatm ou princepsy en un mot une souveraineté pour la gouverner, c'est-à-dire pour faire la loi, veiller à son exécution, et en punir les infractions. Il n'y a pas de société si barbare, si elle persiste comme société, qui n'ait au moins une image de ce pouvoir.

D'où vient ce pouvoir directif qui surgit nécessairement avec la société? Quel est le principe de celte souveraineté, qui s'impose inévitablement à une communauté politique dès qu'elle se forme, et de qui tient-elle son autorité? Pour répondre à ces questions, considérons les caractères généraux de la souveraineté civile, tels que nous les retrouvons partout.

P Partout le pouvoir prescrit ou défend; il dit ce qu'on doit faire ou ne pas faire dans l'ordre eivil : tu feras ou ne feras pas cela. De quel droit un homme peut-il en son nom faire la loi

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à un autre hoknmeT Eti dehors de la famille il n'y a plus ni pères ni enfants; il y a des chefs de famille qui constituent TÉtat par leur association, et aucun n'a le droit naturel de commander aux autres. Gomment donc un homme ou quelques hommes viennent-ils dire à leurs semblables : voilà ce que vous ferez, où ne ferez pas , et si vous faites ce que je vous défends» vous serez punis? Il n'y a qu'un supérieur qui puisse parler ainsi, et les hommes sont tous égaux par nature. En dehors du cercle de la famille aucun homme n'est le supérieur naturel de son semblable, à moins d'admettre avec Aristote que les uns naissent pour commander et les autres pour obéir; ce qui est contraire à la nature et au bon sens. Cependant cette autorité existe en toute société; elle est uu attribut essentiel de la souveraineté. D'où vient-elle,' si elle n'émane pas des hommes ?

2<' Les lois obligent en conscience, on est moralement coupable de les violer. Est-ce qu'un homme peut imposer des obligations à la conscience d'un autre honmie? Est-ce que sa volonté peut devenir un devoir pour son semblable, en sorte qu'elle le lie, non pas seulement

ET LA LIBErtTÉ. 351

au dehors par la contrainte, mais au dedans, dans le for intérieur et par la force morale ? Oui donne donc à la loi civile sa vertu obligatoire?

3*» La souveraineté se pose au milieu de lacommunauté comme ministre de la justice et du bien. Elle porte le glaive pour punir les méchants et protéger les bons. Elle poursuit le crime, redresse les torts, venge les injures. Elle se substitue à la défense naturelle de chacun, et se fait le protecteur de tous. Personne ne lui conteste ce droit, sans lequel elle ne peut remplir sa mission et qui est un de ses attributs essentiels. Aucun individu n'a ce droit par lui-même, et par conséquent les individus réunis ne peuvent l'avoir. Comment se trouvet-il donc dans la société ?

4* Enfin, non-seulement la puissance civile empêche ou redresse les injustices, tnais elle punit ceux qui les commettent, et elle les punit parfois jusqu'à la mort. Or qui a lé droit de punir son semblable, sauf le père dans le cercle de la famille? Qu'on se défende soi-même, c'est un droit naturel; qu'on se laisse aller à venger ses propres injures, c'est encore de la justice naturelle ; mais une fois en société on

perd le droit de se faire justice à soi-même. On remet la défense de sa propriété, de sa personne et de son honneur jusqu'à un certain ^point à la puissance publique, à la souveraineté, qui est chargée de punir les malfaiteurs et qui peut même leur ôter la vie.

Or, quoi qu'on pense de la légitimité de la peine capitale, on ne peut nier qu'elle ait été appliquée dans tous les temps; et ce qui s'est fait partout et toujours ne peut être dépourvu de droit. Qu'on en restreigne l'usage le plus qu'il sera possible, nous le demandons aussi. Mais enfln le droit existe, et la société civile, la vraie société, non pas les philosophes et les utopistes, s'est toujours crue autorisée à ôter la vie dans cerfains cas, à infliger la peine de mort.

Or, pour ôter la vie, il faut pouvoir la donner; celui-là seul en est le maître qui la donne et la retire quand il lui platt. Mais la société ne donne pas la vie à ses membres, elle leur accorde la protection, la confirmation de leurs droits naturels, elle ne leur donne pas l'existence. Donc en son propre nom, par elle-même, elle n'a pas le droit de Tôter, et si en certains cas elle l'ôte avec droit, d'où lui vient ce^ droit?

Il est clair, d'après tout cela, que la souveraineté sociale ne peut pas sortir d*un pouvoir purement humain; que considérée en ellemême, dans ses propriétés essentielles, dans ses prérogatives inaliénables, elle a et exerce des droits qui ne viennent pas de l'homme, et qui par conséquent supposent une puissance supérieure. Ainsi la puissance de faire la loi n'appartient qu'à un supérienr; caria loi est le rapport naturel du supérieur à l'inférieur. La puissance d'obliger moralement ou en conscience n'appartient qu'à Dieu, principe de la justice et du bien. La puissance de punir n'appartient qu'à Dieu, mihi vindicta. La puissance d'ôter la vie n'appartient qu'à Dieu qui seul la donne. Donc, omnis potestas à Deo, toute puissance vient de Dieu; objectivement, en soi, essentiellement, elle ne peut venir d'ailleurs, et vouloir la dériver d'une autre source, c'est la rendre usurpatrice, invalide, inconsistante; c'est la fonder sur le sable, sur le caprice des hommes; en un mot, c'est mettre l'arbitraire et la violence à la place du droit.

Il en est donc de la souveraineté sociale comme de la loi morale. L'homme ne fait pas

la loi morale : ce n'est pas nous qui constituons le devoir, et la preuve, «'est cpie si nous pouvions le faire, nous ne le ferions pas ou nous le déferions le plus tôt possible. Nous ne sommes pas les maîtres dans notre conscience; elle proclame le devoir malgré nous, contre nous, et la preuve, c'est le trouble éprouvé avant de comihettre le mal, et le remords après l'avoir commis.

"De même dans l'ordre politique. La souveraineté, qui est dans la société ce que Dieu est dans l'univers, c'est-à-dire le principe de l'ordre et de la justice, tient ses pouvoirs de celui qu'elle représente et non de ceux qu'elle régit, lesquels ne peuvent lui donner les droits qu'ils n'ont pas. £n principe et objectivement elle vient de Dieu seul ; elle agit en son nom : et c'est pourquoi elle a le droit d'imposer la loi, d'obliger la conscience, de redresser les torts, et de punir jusqu'à la mort.

Mais ce n'est pas le point le plus difficile. Étant posé que la souveraineté, considérée abstractivement, en droit vient de Dieu seul, et que la société la reçoit par une délégation divine, comment cette souveraineté en puissance passe-t-elle en acte? Comment se réalise-

t-elle dans un gouvernement quelconque et par certains hommes? Telle est la question^ sinon la plus ardue, au moins la plus délicate.

A celte question je réponds par l'explication de SuarèSy qui me paraît à la fois très-simple et très-philosophique. IL dit : La souveraineté qui vient de Dieu se réalise « per modum proprietatis consequentis naturam » à la manière d'une propriété qui suit la nature de la chose, c'est-à-dire qu'elle se réalise naturellement, comme tout ce qui prend vie et s'organise dans la nature. La société politique est un produit naturel, elle ne se constitue point car des miracles: et ainsi ceux qui sont chargés du pouvoir ne sont pas institués par des moyens surnaturels, sauf dans l'histoire des Juifs qui est une histoire exceptionnelle par son but. Encore, dans les cas rares où Dieu intervient, tout en désignant celui qui doit gouverner, il le fait tirer au sort ou choisir par le peuple.

Restons donc dans l'ordre ordinaire, et.

tâchons d'expliquer l'institution morale du gouvernement, comme en physique, en chimie ou en physiologie on se rend compte de la formation physique d'un fait naturel. Car, je le

répète, sauf les cas extraordinaires de Tintervention divine, qui mettent du surnaturel dans l'histoire comme les miracles en mettent dans la nature, les gouvernements du monde sont de ce monde, et par conséquent naissent, se développent et périssent selon les lois du monde.

Texplique donc la pensée de Suarès, et je dis qu'en vertu de cet^e loi, par laquelle les propriétés se manifestent dès qu'une nature vivante est posée et se développe, quand une société se constitue, elle* ne peut pas ne point produire spontanément le gouvernement qui la mettra en exercice, et la forme de ce gouvernement.

Dans la nature, un corps organique ne se forme pas de morceaux rapportés. Il s'établit par intussusception , par évolution graduelle, et quand le centre est posé et animé*, tous les membres en sortent par rayonnement et gravitent autour de lui. Un corps vivant ne peut pas exister et se développer sans une tête qui le dirige. Quand l'homme spirituel se forme, s'organise psychologiquement, la volonté vient se mettre spontanément à la tête des autres facultés. C'est le chef spirituel qui saisit le gouvernement de l'homme moral. Ainsi dans la

famille les enfanta sortent des parents, et dès qu'ils paraissent, le gouvernement paternel se pose et la famille s'organise.

Il en va de même dans la société. Dès qu'une multitude d'hommes s'agrège, comme il est impossible que l'agrégation se forme et sub&iste sans un lien commun, il est impossible aussi qu'une unité directive ne s'établisse pas; car.un corps ne saurait vivre sans tête.

Maintenant, qui sera cette tête? Aucun membre de cette association en tant qu'homme n'a le droit naturel d'être le chef de la société. Car les hommes sont égaux par nature. Ils sont tous des êtres raisonnables et libres. On se met en^ société, quand on est majeur, quand on a la puissance de son intelligence et de sa volonté. Par conséquent on ne peut reconnaître dans aucun homme, à moins d'une désignation divine, à moins que le prophète n'arrive et ne dise : Voici l'élu du Seigneur, et alors c'est du surnaturel; on ne peut, dis-je, reconnaître à aucun homme un titre pour commander légitimement aux autres. Comment donc la tête de la société sera-t-elle constituée?

La communauté civile, la nation est un corps,

mais un corps qui a une âme, puisqu'il est composé d'hommes doués d'intelligence et de libellé. C'est donc un corps moral, et qui doit s'organiser moralement, c'est-à-dire par l'exercice de la raison et de la volonté de ses membres. Autrement ce serait un troupeau d'animauXy et non plus une association d'hommes.

Il faut donc que, comme les individus qui vont former la société y apportent leurs forces, leur activité, leur^ biens, ils y apportent aussi leur raison, leur intelligence, leur liberté ; et cela ne peut se faire que par l'application de leur raison et de leur volonté à la formation de l'union civile, c'est-à-dire par le consentement de tous ceux qui veulent en faire partie. Ce consentement est inévitable; il est explicite ou implicite, peu importe^ mais il est nécessaire à l'institution légitime du gouvernement, et pour effectuer le passage de la souveraineté en puissance à la souveraineté en acte.

Donc la souveraineté, qui objectivement vient de Dieu, se réalise subjectivement « per modum prop r ietatis consequen tis naturam , » c'est-à-dire que la vertu morale du corps social produit nécessairement par l'acte raisonnable et libre des

membres une tête pour le gouverner, une volonté pour le diriger, et tout le reste s'organise alentour, comme les conséquences en face du principe, ou les rayons autour du centre.

C'est pourquoi l'Apôtre qui avait dit : « Omnis polestas a Deo, » ajoute : « qui resistit poleslali, Dei ordination! resistit, > celui qui résiste au pouvoir qui vient de Dieu, résiste à l'ordination de Dieu, à l'ordre établi par Dieu. Car il est impossible qu'une société se constitue, sans qu'une certaine ordination arrive pour qu'elle se développe régulièrement.

Donc l'institution légitime du gouvernement prend sa racine et son d/'oit dans un pacte primitif, implicite ou explicite, par lequel tous les membres de l'association confèrent ou confient la puissance, qui leur vient naturellement de Dieu, soit à un homme , ce qui forme une monarchie, soil à plusieurs hommes, ce qui fera une aristocratie ; ou ils gardent cette puissance pour l'exercer en commun, ce qui constitue une démocratie.

La forme du gouvernement est donnée par l'institution môme, elle est le résultat d'un pacte, d'une convention formelle ou d'un cpn-

360 LA RELIGION ET LA LIBERTÉ, sentement tacite , et il est impossible qu'une société légitime se constitue autrement. Elle ne peut se fonder ni se conserver régulièrement sans une institution de ce genre , qui constitue le gouvernement et l'organise d'une certaine manière, avec une certaine forme et en raison des circonstances. Car il y a ici de l'arbitraire, puisque le consentement des hommes intervient. C'est pourquoi il n'y a rien de nécessaire dans les formes de gouvernement. Toutes peuvent être bonnes relativement, suivant les lieux et les temps, et surtout en raison de l'état moral des peuples et des gouvernants.

En résumé la puissance civile, considérée en soi, objectivement, vient nécessairement de Dieu, comme toute puissance naturelle avec ses propriétés ; mais considérée subjectivement, dans celui qui l'exerce, et dans ses moyens de l'exercer, elle est attribuée et constituée par le consentement des hommes ou par un.pacte d'union et de soumission. Quelles sont les conditions de ce pacte ? C'est ce que nous allons examiner avec les conséquences politiques des principes que iious venons de poser.

[U"7IV!i;RSIT7y

Conditions du pacte social.

Quelles sont les conditions du pacte social?

Il y en a de deux sortes : d'abord une condilion fondamentale, essentielle, sans laquelle ce pacte n'aurait point de sens : puis des conditions accessoires ou secondaires, conséquences de la condition principale et qui servent à en garan* tir raccomplissement.

La condition principale est l'intérêt commun de Tassociation. C'eét dans ce but que les hommes se réunissent en société, et ce ne peut être pour une autre fin. Tous ceux qui font partie d'une association quelconque, par cela qu'ils sont des êtres raisonnables, doivent*

362 LA REUGION '

trouver dans cette réunion la satisfaction d*un intérêt propre, c'est-à-dire la garantie de l'existence, la protection de la famille et tout ce qui peut assurer le développement des facultés physiques, intellectuelles et morales de la nature humaine. On ne peut pas désintéresser l'homme complètement dans ces sortes de choses. On ne fait une association que dans un but utile et pour en retirer un avantage.

Mais si chaque membre de la société doit y trouver son intérêt, |il est évident qu'il ne doit pas l'y trouver aux dépens des autres, et ainsi il faut que tous ces intérêts privés s'accordent, se balancent de manière à être satisfaits, sans se nuire ni se combattre. Donc, dans toute association, avec les intérêts particuliers de chacun il y a un intérêt commun, qui doit être la fusion des intérêts de tous. Cet intérêt commun regarde chaque membre, puisqu'il doit lui fournir la garantie de son existence et de ses intérêts propres; et par conséquent chacun doit, en vue du bien public, et pour le produire, concéder quelque chose de sa liberté individuellCy de son temps, de sa pensée, de ses biens, de tous ses moyens de vivre. L'intérêt commun

devient donc le pivot de la société. Il en est le principe et la fin; tout doit y tendre, y converger.

Une société ne peut exister sans un gouvernement, pas plus qu'un homme ne peut nattre sans un cœur qui envoie la vie avec le sang à tous les organes, ni prendre possession de la vie morale sans une volonté qui dirige ses autres facultés; et l'un et l'autre se fait naturellement, spontanément, pour îe bien de l'existence humaine. De même dans la société civile le gouvernement, qui surgit tout aussi naturellement, dès qu'il se forme, ne peut avoir d'autre raison d'être que l'intérêt du corps social et le bien de" tous ses membres. Le premier devoir, l'obligation essentielle de tout gouvernement est de travailler à effectuer ce bien public par tous ses moyens, et ainsi de procirrer ou d'aider, autant qu'il est possible, la satisfaction des intérêts de chacun.

C'est ce que saint Paul exprime admirablement. Car après avoir dit : omnis potestas a Deo^ il ajoute que celui qui en est le dépositaire est le ministre de Dieu pour le bien, minister Dei in honvm; en sorte que le premier comman-

dément de Dieu pour le pouvoir peut se formuler en ces termes : Tu aimeras par-dessus tout le bien du peuple, et tu y travailleras de toute ton &me, de tout ton esprit et de toutes tes forces. Or le premier de tous les biens pour une nation, c'est la justice. Donc tout pouvoir, de quelque manière qu'il soit constitué , par cela qu'il préside à une société et la dirige, est le ministre de Dieu pour. la justice; et c'est pourquoi il porte le glaive pour empêcher l'iniquité et punir les désordres. C'est là ce qui fait la légitimité essentielle du pouvoir, non quant à l'origine, mais la légitimité relative à la fin et au but.

Telle est la condition fondamentale du pacte social, et tant que les hommes seront des êtres doués de raison et de liberté, on ne peut le concevoir sans cette condition. Cependant, en parlant de pacte, je ne prétends pas qu'iPdoive intervenir dans la constitution de la société une convention formelle, un contrat social, comme dit J.-J. Rousseau; je dis seulement que la chose est comprise implicitement dans toute organisation civile, si elle n'est pas expressément formulée, et qu'il n'en peut être

ET LA UBERTÉ. 365

aulrement, parce que vous ne pouvez associer convenablement des hommes raisonnables sans leur consentement, et que le droit politique de la souveraineté ne peut se constituer autrement dans le principe.

Que s'ils sont réunis seulement par la violence et maintenus en société par la contrainte, ce n'est plus une société humaine, une nation ; c'est un troupeau d*hommes conduit et exploité par un maître ; c'est la supériorité de la force, qui par elle-même ne constitue jamais un droit.

Il y a cependant des nations qui ont commencé de la sorte, et dont le gouvernement, né de la violence, a pu ensuite se légitimer par la justice en cherchant sincèrement le bien du peuple dont il était devenu lé maître, et en rentrant ainsi dans l'ordre par l'accomplissement de la condition essentielle de toute société humaine. Alors le droit a reparu avec l'équité et le désintéressement du pouvoir. La puissance usurpatrice est devenue légitime par le consentement tacite du peuple, et la vertu d'une souveraineté mal acquise a purifié et racheté le vice de son origine. C'est ainsi qu'un

gouvernement de fait peut devenir un gouverderaent de droit.

Un gouvernement, quel qu'il soit, qui méconnaît ou viole cette condition essentielle de la souveraineté, tourne au despotisme, à la tyrannie. Car au lieu de vouloir avant tout le bien commuQ, Tintérêt général,- et de le chercher sincèrement, ce gouvernement, homme, sénat, ou peuple, poursuit un intérêt particulier, llntérèt d'un indtvidu, d'une famille, d'une caste, d'un corps, ou même de la classe la plus nombreuse du peuple, en opposition avec les autres classes, et qui devient privilégiée.

Ce qu'on appelle le despotisme n'est pas autre chose; c'est l'exploitation de la souveraineté , de l'autorité, de la puissance publique au profit d'un homme ou de quelques hommes et au détriment des autres. Ce qui montre que le despotisme n'est pas essentiel au gouvernement d'un seul.

Il y a toutes sortes de despotismes. U y a le despotisme de la monarchie, et c'est le plus fréquent. Mais il y a aussi celui de l'aristocratie, celui de la démocratie, et ainsi nous pouvons Y être exposés sous toutes les formes

de gouvernement et par des moyens différents.-

Qu'un prince, dans l'intérêt de sa famille ou de sa propre grandeur, exploite un peuple, le pressure, le foule, ce sera un despote assurément, puisqu'il se préfère lui et sa dynastie au bien du peuple qu'il est appelé à gouverner.

Que ce soit un sénat comme à Venise, une aristocratie fortement constituée comme à Rome, qui domine l'État et tende plus à l'agrandissement de sa p'uissance, à l'exaltation de sa caste ou de sa tribu qu'à l'intérêt public, il y aura encore despotisme ; car il y a exploitation de l'État au profit de quelques-uns.

Allons plus loin. Que ce soit la 'démocratie d'Athènes, par exemple, qui nomme aux emploi& ceux qui la flattent et non ceux qui les méritent, et qui frappe d'ostracisme les plus vertueux et les plus illustres citoyens parce qu'elle est jalouse de leurs talents, de leur gloire, et même de leurs services; que ce soit la masse populaire, comme nous l'avons vu chez nous en 93, qui, sous prétexte d'égalité, persécute toute supériorité sociale et même naturelle, et condamne à mort tout ce

qui s'élève par la naissaDce, la richesse, le talent et la vertu ; c'est encore là du despotisme et le pire de tous, car en fait de despotes, si Ton est obligé d'en subir, mieux vaut un seul que mille.

Dans tous ces cas, il y a tyrannie; car la loi fondamentale est foulée aux.pieds, et l'Ëtat est exploité au profit d'un intérêt privé. Mais alors qu'arrive-t-il, ou du moins que peut-il arriver? Si réellement la condition essentielle est violée, ne s'ensuit-il pas que le* pacte est rompu? En droit, cela est vrai. Il est évident que si un pacte a lieu entre deux parties et que l'une des deux n'en accomplisse pas les conditions, l'autre est dégagée. Mais dans la réalité, il y a une distance immense entre la théorie et l'application, entre la spéculation et le fait. Dans la pratique, comment distinguerons-nous si le pacte est rompu essentiellement, et qui en sera le juge?

Quand vous avez une contestation avec un individu, si vous ne pouvez vous mettre d'accord, ou vous prenez des arbitres, ou vous allez devant les tribunaux, et alors vous trouvez un juge désintéressé pour décider entre vous. Mais quand la difficulté est entre le peuple et son

gouvernement qui s'accusent Tun l'autre d'injustice et se mettent en hostilité, l'un prétendant que le pacte est rompu par le pouvoir et qu'ainsi il n'est plus tenu à Tobéissance, l'autre soutenant qu'il est resté dans son droit, et que les accusations dont il est l'objet sont injustes ; les passions s'en mêlent des deux côtés, et nous savons par de tristes expériences comme en pareilles conjonctures les passions enveniment toutetrendent l'entente difficile. Alors, n'ayant pas de juge commun; et à bout de voie des deux côtés, on finit par en appeler à la force faute de raisons, à la force, lex ultima regim, et malheureusement aussi populorum, •

Je dis que c'est là une situation excessivement grave, et tout en ne pouvant nier qu'en droit et spéculativement, si les conditions du pacte sont violées, le pacte n'exiçte plus, j'affirme aussi que, dans la réalité , il est trèsdifficile de déterminer le cas de rupture , le ciisus belli entre le peuple et le souverain* Comme il n'y a pas de juges pour décider entre eux , chacun, restant en face de l'autre avec ses griefs, est à la fois juge et partie. On peut imaginer quelle bonne justice cela va

a70 lA REUGION

donner. C'est le plus malheureux de tous les procès.

Tout procès est un malheur, même quand on a des juges intègres, parce que tout procès dévore beaucoup de temps et d'argent, et ne rapporte pas grand'chose, même à celui qui le ga^gne. Car la justice est obligée de vivre, et elle vit nécessairement aux dépens de ceux qui plaident; ce qui est une excellente raison pour ne pas plaider.

Mais ici, dans ce grand procès d'un peuple avec son gouvernement, quand on ne peut prendre w juge international, ce qui semble contraire à la dignité et à l'indépendance d'une nation, qui ne doit pas aimer qu'une autre se mêle de ses affaires, dans ce cas la prudence commande de respecter, autant qu'il se peut, le pouvoir établi, lequel, parce qu'il est en possession, a toujours pour lui la présomp* tion du droit; d'employer dans l'opposition qu'on lui fait et jusqu'à la dernière limite tous les moyens légaux ; de ne pas pousser les choses à l'extrémité par légèreté, par ambition ou par haine, et enfin de patienter autant qu'il se pourra, de se résigner à beaucoup de

choses, et entre plusieurs maux de choisir le moindre.

Or, pour un peuple le plus graiid mal est presque toujours une révolution violente. On ne peut jamais prévoir comment elle finira, ni ce qu'elle amènera après elle , et en général c'est un remède pire que le mal qu'on veut guérir. Nous en savons quelque chose.

En pareille matière, on ne peut rien décider d'une manière absolue. Cela est seulement évident, qu'on doit éviter ce genre de procès le plus qu'il est possible ; que, le cas échéant, il faut y mettre le moins qu'on pourra de son action et de sa responsabilité, et savoir supporter et attendre jusqu'à la dernière extrémité. Après cela, on sait comment ces situa* lions se dénouent. La force des choses l'emporte le plus souvent sur les volontés des hommes.

Les uns disent que c'est par la fatalité^ les autres par la Providence, qui conduit la fatalité.

Dans ces terribles événements, qui renouvellent les peuples et le monde, il y a presque toujours des fautes de tous les côtés, et les conséquences longtemps accumulées amènent de

formidables eiiplosions. Mais la justice de Dieu est toujours au rond de ces bouleversements. Elle agit sourdement pendant la tempête, et quand celle-ci est passée, elle se remontre de nouveau avec éclat et pour réparer les ruines, comme le soleil après l'orage.

En second lieu, il y a des conditions accessoires qui servent à Taccomplisseraent de la condition principale, c'est-à-dire à réaliser le bien général par des garanties de stabilité, en sorte qu'on ait plus de chances de l'obtenir et de le conserver. Ces conditions donnent lieu à des institutions diverses.

Ainsi, par exemple, dans l'organisation de la société il pourra être établi que tous les membres participeront à l'exercice de la souveraineté dans une certaine mesure, qu'ils y auront une part plus ou moins grande comme électeurs ou éligibles, et qu'ainsi tous ou presque tous auront quelque influence dans les affaires publiques, au moins en choisissant ceux qui les feront. On pourra convenir qu'un certain nombre de citoyens, nommés par le peuple ou par le pouvoir, concourront à former les lois, seront législateurs, pairs, députés, sénateurs,

OU comme on voudra les appeler. On pourra * attacher à ces fonctions des conditions desavoir, de lumières, de fortune, d'âge, de cens électoral ou d'éligibilité, pour donner plus de gages à l'intérêt général et à Tordre public.

> Dans l'administration de la justice, qui est une partie de la souveraineté, les citoyens pourront avoir leur part dans ce qu'on appelle le jury, institution qui parait promettre une meilleure distribution de la justice, au moins en théorie. Car son influence dépend évidemment de la moralité des citoyens ; heureuse, s'il» en remplissent les fonctions avec conscience, ne consultant que l'équité naturelle et l'humanité, et jugeant leurs semblables avec désintéressement; malheureuse, s'ils sont dominés par des préjugés, des passions, par des intérêts de parti ou de vanité. Ce sont les hommes qui font la valeur efficace des institutions. Les meilleures avec de mauvais citoyens ne produiront que du mal , et des institutions médiocres ou même mauvaises , avec d'honnêtes gens ou des gens capables, donneront de bons résultats.

La souveraineté étant chargée de défendre le pays, on peut arrêter que chaque citoyen y con-

tribuera pour sa part. De là Pinstitution d'une garde civique ou nationale pour assurer à la"^ fois l'indépendance au dehors et la liberté au dedans : institution qui peut être utile à la sécurité publique y comme aussi elle peut devenir une cause de ruine y quand malheureusement un grand nombre d'hommes se trouvent moins intéressés à l'ordre qu'au désordre, comme nous l'avons vu chez nous et comme on le voit maintenant en d'autres pays.

On peut encore établir qu'aucun impôt ne sera levé sans le consentement de ceux qui le payent ; ce qui paraît conforme à l'équité et au bon sens. C'est une garantie pour la propriété individuelle et contre les exactions des gouvernements.

Il y a aussi des institutions pour garantir la liberté des personnes, à savoir, qu'on ne puisse arrêter un homme sans un mandat d'un magistrat, ni l'écrouer en prison sans une pièce qui en constate le motif; l'interrogatoire par le juge pour décider s'il y a lieu à suivre ; la limite du temps de la prévention ^)Our ne pas le retenir indéfiniment et lui faire perdre inutilement son temps, sa fortune, sa réputation,* et

quelquefois sa moralité par la vie oisive et contagieuse des prisons, etc., etc.

On peut encore regarder comme Tune des garanties sociales le pouvoir donné à tous d'écrire et de publier ses pensées ; ce qu'on apyielle la liberté de la presse. Sans doute cette liberté plus ou moins mesurée est utile en plusieurs circonstances. Mais, comme toute arme défensive, elle peut aussi servir à attaquer. Elle devient un instrument des mauvaises passions aussi bien que de la vérité et de la justice, ett ainsi, n'étant ni bonne ni mauvaise en soi, elle tire son caractère utile ou nuisible de l'usage qu'on en fait et de la an à laquelle on rapplique. Elle est bonne, si elle propage de bonnes choses, elle est malheureusement très -mauvaise quand elle en publie de funestes, et c'est ce qui arrive le plus souvent.

Cette faculté laissée à chacun d'imprimer chaque jour tout ce qui lui passe par la tête • paraît en soi quelque chose de dangereux pour l'ordre social, surtout quand on considère qu'il y a dans le monde mille erreurs en face d'une vérité , et que sur toute question on rencontre autant d'opinions que de têtes. Néanmoins chez

les peuples qu'oq appelle libres on tient beaucoup à ce droit, dont l'usage raisonnable peut en effet quelquefois éclairer le pouvoir et Tempêcher de mal faire.

Voilà plusieurs conditions secondaires. Il y en a encore d'autres et je ne finirais pas si je voulais les énumérer ici. Il faudrait passer en revue tout l'arsenal des gouvernements constitutionnels , gouvernements très-compliqués à cause de la défiance qu'on y a du pouvoir, et qui souvent, avec la louable intention de protéger la liberté, paralysent l'autorité ou rendent son action très-difficile.

Il est presque impossible qu'un jour ou l'autre l'une de ces conditions secondaires ne soit plus ou moins restreinte ou même violée. Les abus sont inévitables, tant que des hommes gouverneront, et si à chaque iaute du pouvoir, que l'opposition relève et exagère, on crie que le pacte social est rompu, et que par conséquent le peuple n'est plus tenu à l'obéissance, il n'y a pa^ un seul gouvernement qui puisse subsister, pas une société qui vive en paix. Il est évident que, dans l'intérêt même du peuple, on doit apporter une grande prudence dans cette appréciation.

Mais ce qui est certain aussi, c*est que si ces conditions , et surtout la première, sont observées sincèrement par le pouvoir, autant que les circonstances le comportent , le pacte social subsiste comme tout pacte, en vertu de la justice, à cause des engagements pris et du con* trat formé. Car la justice veut que ceux qui s'engagent réciproquement tiennent leur parole et accomplissent les conditions acceptées.

Cependant ce pacte n'est pas immuable.

Comme toute chose humaine il est relatif et variable ; il peut être modifié, changé, et même la souveraineté d'une nation peut dans certains cas être aliénée. Il peut être changé, comme il a été établi, par le consentement des deux parties et par le renouvellement de ce consentement. Quand on a fait un contrat, on peut le changer d'un commun accord, si les circonstances le demandent, et que les deux parties y trouvent leur intérêt.

De ce qu'une nation est constituée en monarchie, il ne 6'ensuit pas qu'elle ne puisse devenir une aristocratie ou une démocratie. Rome est devenue une aristocratie après avoir été monarchie. Quand les tribuns se sont introduits

37S LA REUGION

dans le sénat et ont envahi le patriciat, eUe a

penché vers la démocratie, pnis enfin elle est

redevenue monarchie sous le despotisme des

empereurs.

Cela s'est vu de tout temps en raison des circonstances. Un peuple et un gouvernement ne s'engagent pas à tout Jamais, et il y a beaucoup d'instabilité dans la destinée des nations et dans le cours des choses humaines. Le temps amène et emporte les institutions. Rien n'est permanent ici-baS| pas plus dans les sociétés que dans les individus, et la face du monde se renouvelle incessamment.

Il y a plus, cette souveraineté, qui appartient en puissance à un peuple, peut être aliénée par son consentement , et cela s'est vu plus d'une fois. Bille peut être aliénée à une autre nation, par exemple à une nation victorieuse avec laquelle les vaincus font un pacte » en prêtant serment et hommage à leur vainqueur et s'engageant à lui obéir. Gela est parfaitement légitime, si l'aliénation est volontaire. Ce n'est pas la victoire qui en fait la légitimité ; la victoire est une force qui se légitime parle droit. Il faut qu'un pacte intervienne, et si une nation consent

à se soumettre à une autre, si un petit État au mi* lieu de plusieurs Étals puissants remet sa souveraineté àTun pour être protégé contre les autres, le protecteur en devient le légitime souverain.

La souveraineté peut encore être aliénée, en des cas extrêmes, entre les mains d'un homme, qui alors devient le maître de ce peuple par son consentement et à la condition de le sauver.

C'est ce qui se voit après les révolutions entreprises pour conquérir la liberté, et qui amènent la servitude par l'anarchie. Car l'anarchie est la mort de l'état social ; c'est la dissolution dh la société qui, comme tout corps vivant, ne peut exister sans une tête ; et quand elle a été violemment troublée, désorganisée , il lui faut une tête forte et un bras de fer pour la reconstituer et la remettre en ordre. Dans ce cas, le peuple aliène par le fait sa souveraineté pour retrouver l'ordre. Il se soumet à ce pouvoir sauveur, quel qu'il soit, et il reprend la vie en sacrifiant sa liberté. Car avant tout il faut vivre; la liberté politique, sans l'existence assurée, est une illusion : ^Primo vivere^ deinde phUoso^ phari, »

Il y a eu de ces faits dans les temps modernes.

et nous avons donné cet exemple à deux reprises. Dans Tanliquité cela se voyait souvent. Les petites républiques de la Grèce et de l'Italie passaient leur temps à se constituer et à se désorganiser, toujours déchirées par les collisions des citoyens; et enfin, fatiguées de luttes, elles appelaient un sage, un législateur.

Pytbagore a institué plusieurs de ces petites républiques. Ce grand philosophe était aussi un profond politique, un homme éminemment pratique, tandis que nous autres, nous philosophons dans nos chaires, dans nos livres, mais nous ne donnons pas de lois aux nations ; et au fond c'est fort heureux. Lycurgue a eu dans sa main la souveraineté de Lacédémone, et il en fit cette république singulière et rude dont on a tant parlé. Solon a fait la constitution d'Athènes. £t à Rome, dans les cas difficiles, ces citoyens si fiers de leur liberté sauvaient l'État par la dictature, qui conférait le pouvoir absolu. Pendant un temps marqué le sénat et le peuple-romain abdiquaient leur autorité et remettaient la souveraineté à un seul homme. Le dictateur avait tout pouvoir sur lout et sur tous, pouvoir de vie et de mort.

ET LA UBERTÉ. .381

C'est un remède héroïque pour éviter la ruine. Mais en certains cas toutes les nations du monde en sont là. II faut se sauver avant tout, l'État est en danger, caveant comules; et si cela ne suffit pas, imperet dictator. Et pourtant, en fait de liberté, les Romains, à coup sûr, étaient aussi exigeants et s'y entendaient autant que nous.

De ces considérations ressort la différence entre la souveraineté spirituelle et la souveraineté temporelle. Celle-ci est une chose purement humaine, quant à son organisation et à, son exercice. Elle est divine dans son origine et dans son essence, parce que, comme nous l'avons dit, elle est le produit naturel de la formation de la société; car une société ne peut s'établir sans qu'une souveraineté quelconque ne surgisse en elle. Mais elle est humaine dans sa réalisation, et à ce titre toujours relative, toujours changeante; car elle ne peut s'établir que par le consentement des hommes, « per consensumhominum, mediante natura. » C'est ►le contraire de Ja souveraineté spirituelle, qui vient directement de Dieu, descend du ciel, et n'a pas besoin du consentement des hommes ni

de ceux qui lui obéissent. CoininaDdant au nom de Dieu et par le droit di.?in, elle impose à la volonté humaine ce qu'elle doit faire ou ne pas faire. Dieu lùi-méme l'a organisée en fondant l'Eglise, et l'Esprit-Saint l'éclairé, la développe et la dirige à travers les siècles. Quant à ses ministres, c'est encore Dieu qui les appelle, les choisit, les prépare et les consacre. Ils reçoivent d'en haut un caractère sacré avec une mission céleste.

C'est pourquoi la souveraineté spirituelle ne change jamais, parce qu'elle est au-dessus du temps et de l'espace; elle s'avance vers l'éternité, entraînant avec elle les âmes pour les en rapprocher et les y faire entrer. Elle marche lentement à travers les résistances du monde, parce qu'elle n'est point animée par les passions du temps ; mais elle ne s'écarte jamais de son but et ne recule jamais. Son gouvernement est toujours le même parce qu'il ne relève pas des hommes, et il est patient parce qu'il est éternel. C'est Taulorité la plus forte, parce qu'elle est la plus douce et toute morale: Elle est la seule , universelle, parce qu'elle ne s'applique qu'aux écrits, et c'est pourquoi on l'appelle catholique*

ET LA UBERTÉ. 383

Elle a le gouvernement des âmes, qui, étant au dessus du temps et de l'espace, n'appartiennent ni aux nations ni aux climats; elles viennent de réternilé et retournant à l'éternité. La souveraineté spirituelle les atteint d'une extrémité de la terre à l'autre et les régit fortUer et siuwir ter^ à la manière de la sagesse divine. Son empire, s'étendant sans cesse, forme un cercle toujours plus large jusqu'à ce qu'il se confonde avec l'infini.

Voilà la souveraineté spirituelle. Heureux quand ceux qui l'exercent ne la confondent pas avec la puissance du siècle, comme cela a pu arriver, et qu'ainsi, recherchant exclusive-» ment, comme c'est leur mission, la conduite des âmes, le salut des âmes, sans s'immiscer dans le gouvernement temporel des nations, ils ne prêleûi point à l'accusation d'affecter une domination universelle jet l'empire du monde 1 Ce serait l'abus de la puissance spirituelle. Mais dans chaque situation il y a un excès possible, et les abus d'une chose vraie et bonne en soi ne prescrivent pas contre l'usage. Les instruments les plus purs que Dieu emploie ici-bas, sont encore des hommes^ et ainsi aux choses divi^

384 LA REUGION

nés y qu'ils sont chargés de réaliser sur la

terre, ils peuvent mêler du terrestre et de Thu-

main.

Il nous reste à tirer quelques corollaires des principes posés et des considérations développées précédemment.

1** La souveraineté en soi est de droit naturel, par conséquent divine, comme tout ce qui est de droit naturel. Le droit naturel est le droit divin non écrit, par opposition au droit révélé, qui est oral ou écrit. Elle est de droit naturel, parce qu'il est impossible que la société se forme sans qu'une souveraineté s'établisse.

Mais l'exercice de la souveraineté et la manière dont elle se constitue, c'est-à-dire le gouvernement et sa forme, sont de droit conventionnel : ex arbitrio humano. Quelle que soit cette forme, elle est consentie par ceux qui composent la société; car qui peut décider que tel homme doit gouverner et non pas tel autre, sinon les membres de l'association, à moins que le ciel n'intervienne? A coup sûr. Dieu s'en mêle toujours indirectement, « mediante natura, et per consensum hominum. » Mais s'il

le fait directement, immédiatement, alors il y a mi miracle, et c'est une souveraineté surnaturelle qui est établie d'en haut. On sort dans ce cas de l'état politique ordinaire, de l'ordre de la nature, et la science n'a pas à s'en oo^ cuper.

2* Le pouvoir, ou la souveraineté en exercice, n'est légitime dans l'ordre naturel, que s'il sort du peuple immédiatement ou médiatement.

J'énonce ici l'opinion de saint Thomas, Voici ses paroles : « Non potest aliter haberi ut justa sit s». Il n'en peut être autrement pour qu'il soit juste. La raison confirme l'opinion de saint Thomas; car puisque ceux qui vivent en société sont des êtres intelligents et libres, personne n'a le droit de leur imposer un gouvernement, sauf Dieu, qui seul est leur supérieur naturel* Dans tout autre cas, et c'est l'ordinaire, ils doivent se le donner à eux-mêmes.

Remarquons seulement, qu'en constituant ou légitimant un gouvernement*parleur consentement, ils ne créent pas pour cela la souveraineté, et c'est ici que les partisans de la souveraineté du peuple s'égarent* Ils prétendent qu'elle appartient essentiellement au peuplé et

386 LA R£UGION

qu'il la &it par sa Yolonté. Noos ayons montré, au contraire, qu'elle est de droit naturel, et qu'ainsi elle naît avec la société et sans la tolonté des hommes, comme la puissance du père dans la famille et celle de la volonté dans l'individu.

Le peuple ne &it pas plus la souveraineté qu'il ne fait la justice ou la loi de nature. Mais li a le droit de se mêler dans l'application et l'exercice de cette souveraineté, et elle ne peut même se réaliser justement sans son intervention, < non potest aliter haberi ut justa sit. » Des êtres doués de raison doivent agir raisonnablement^ en politique comme ailleurs; et comme nul d'entre eux n'a le droit de gouverner les autres en son propre nom, puisqu'ils sont tous égaux en nature, il faut bien que celui ou ceux qui gouvernent tirent leur puissance du consentement des gouvernés. Là est la source première de toute légitimité politique dans l'ordre naturel.

Ici nous touchons à un sujet délicat, et nous t&cherons de le traiter délicatement. II y a deux sortes de légitimité : la légitimité par l'origine et la légitimité par la fin. Un pouvoir peut deve-

nir légitime, de quelque manière qu'il s'établisse, fût-ce par la plus affreuse violence. IIW- . gitime par son origine, s'il s'amende, si, reconnaissant l'intérêt de la société et le sien^il cherche avant tout le bien public et finit par y subordonner son bien propre, si, accomplissant sincèrement la condition fondamentale de tout pacte social, il rentre dans l'ordre; alors il deviept légitime quant au but. Car le pacte social ay^nt pour condition fondamentale le bien de la société, si ce pouvoir intrus fait ce bien, il agit conformément au pacte, et par conséquent il se légitime quant à la an. C'est une légitimation par la vertu ou le génie, réparant le crime de la violence à force d'habileté ou de désintéressement.

Il y a encore une autre espèce de légitimité, mais qui est secondaire, celle de la succession au pouvoir établi dans une famille par le pacte social et les lois du pays. Elle est secondaire, parce qu'elle ne peutjamais venir qu'en seconde ligne; car, pour qu'il y ait succession, il tant qu'il y ait quelque chose à transmettre, et comme le pouvoir a commeucé un jour, il est évident que celui qui Ta exercé le premier, le

fondateur de la dynastie, n'a pu se succéder à lui-m/Kme. Donc on remonte nécessairement par la succession à un droit primitif dont elle est une dérivation.

Mais il y a encore un autre inconvénient à la succession; c'est que, comme elle ne commence pas le droit, elle ne peut pas non plus le perpétuer indéfiniment. Car dans ce monde rien n'est étemel. Toute succession doit finir un jour. Une famille s'éteint, et alors à qui se trapsmettra le pouvoir? Il n'y a plus de successeur, et cependant un peuple ne peut pas rester sans gouvernement. Il faut donc revenir au droit primitif.

Ainsi, la succession, ou la légitimité par héritage, qui est réelle et légale si elle est établie par la loi du pays, défaille aux deux bouts de la chaîne. A l'origine elle suppose un droit qu'elle transmet, et à sa fin, quand ellen'a plus . personne à qui communiquer le pouvoir puisqu'il n'y a plus d'héritier, elle le- laisse disponible, et par conséquent il revient naturellement à son principe, qui posera, s'il y a lieu, une nouvelle dynastie. Ainsi se renouvelle la face du monde et des empires.

Bien que ces questions soient délicates, elles ne sont cependant pas si embarrassantes qu'on le dit, et on leur fait beaucoup trop d'honneur ou d'affront en les supposant si dangereuses/ Il faut seulement les étudier sans esprit de parti, et ne pas chercher dans les problèmes des solutions voulues d'avance. Il faut laisser parler les faits, en les examinant avec sincérité et avec la résolution bien arrêtée de ne pas substituer à leurs réponses, toujours intelligibles quand on veut les écouter et en tenir compte, les suggestions des préjugés, de l'intérêt ou de la passion.

3« Mais voici une autre conséquence grave, sur laquelle j'appelle l'attention, parce qu^elle conjure le péril de cette fausse doctrine trop répandue de nos jours, qui, exaltant le peuple au-dessus du pouvoir, lequel ne serait que son mandataire, en soumettant l'autorité au bon plaisir de ceux qu'elle doit gouverner, lui Ôte sa force en lui ôtant son principe.

Ce troisième corollaire peut être formulé' en ces termes : la souveraineté n'est pas déléguée parlé peuple, et le gouvernement, quel qtfil sdit,'n'est point son mandataire. 'Elle n'est ni une délégation ni un mandat, parce que le

390 LA REUGIOK

peuple ne la faisant pas» il n'en est ni le pmâpe ni le maître. Elle naît spontanément aussitôt que la société se forme, et par conséquent le peuple qui la possède ai puissaBoe, sH ne veut pas l'exercer par lui-même, peut en remettre l'exerdce ou l'usage à un homme on à plusieurs. Mais alors cet honune n'est ni son dâégué ni son agent II le substitue à sa puissance, lui remettant entre les mains s<m droit de souveraineté à certaines conditions marquées par le pacte social.

Par 1& cet homme ou ce corps, investi de Tautorité par le peuple, devient le représentant de Dieu, en ce sens qu'il jouit de la souveraineté qui est de droit naturel ou divin, et d'un autre c6té, il est le représentant ou plutôt le substitué du peuple qui lui abandonne^ non pas la souveraineté en soi, dont il n'est pas le maître, mais l'usage de l'autorité qu'il est incapable d'exercer.

Pour me servir d'une comparaison triviale qui rend assez bien ma pensée, il se fait entre le peuple et le gouvernement une espèce de contrat semblable à un bail entre un proprié^ taire et un locataire, bail en vertu duquel le

propriétaire ayant loué sa maison ne peut plus en jouir, et substitue le locataire dans tous ses drdts» (piant à l'habitation. Il ne peut le renvoyer, tant qu'il ne i^iole pas les conditions du bail 9 et s'il les viole» il faut un procès pour l'évincer.

De même dans un État, celui auquel l'exercice de la souveraineté a été remis en jouit, l'applique 9 l'exerce. Le peuple la lui a mise entre les mains, l'a transportée en lui à certaines conditions; il y a un pacte, et tant que ce pacte est observé, ce qui a été concédé ne peut pas être retiré. On ne le peut selon la justice, bien qu'on le puisse toujours par la violence. Mais en politique comme ailleurs et plus qu'ailleurs, quand la violence prend la place de l'équité, tout tourne à mal et on en subit bientôt les tristes conséquences.

Si le souverain n*est pas le mandataire du peuple, le peuple n'a pas le droit de le changer à sa guise, tant qu'il fait son devoir et accomplit les conditions du pacte social. Il n'est pas le délégué du peuple, mais il en est le représentant, ou plutôt le substitué, c'est-à-dire que le peuple lui ayant remis ses droits à Texercice

7M. LA REUGIOX £T LA USBÊSOÈ,

de la ponsniKe, sTen est dépooillé 4

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prince, estderennsonsop^ienrparnnstitnlion

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