‹ La religion naturelleChapitre 1 sur 67 · La religion naturelle · texte numérisé non relu

La religion naturelle

On répète de tous côtés que l’athéisme et le matérialisme font des progrès inquiétants dans la jeunesse française^ et que les doctrines rationalistes, si florissantes il y a vingt ans, sont abandonnées. C’est une grave accusation dont on ne fournit pas, tant s’en faut, de preuves suffisantes. Je la repousse pour cette partie de la jeunesse qui n’adopte pas ses convictions à la légère, et qui, avant de se former une opinion en philosophie, se croit obligée d’étudier la philosophie. Je la repousse même pour les esprits moins scrupuleux qui s’attachent à un système par instinct plutôt que par réflexion. L’athéisme, le matérialisme ne sont pas des doctrines françaises : ces négations, — car ce sont des négations, et rien de plus, — ne conviennent pas au tempérament de nos esprits,

AVERTISSEMENT

Il'op sensés pour le surnaturel^ mais trop sensés aussi, et trop généreux pour le néant. On dit quelquefois en faisant deux parts de notre population, que la France est ou catholique ou voltairienne ;

, cela peut être, mais Voltaire était un déiste, comme Jean-Jacques Rousseau : il n’y a pas dans notre Panthéon un seul athée. Quand l’athéisme a été proclamé au sein de la Convention sous le nom, bien mal choisi en vérité, de culte de la Raison, cette révolte contre notre génie national n’a pu du i-er que cinq jours : ni la Convention, ni la France n’y comprenaient rien. La fête de FEtre suprême, tant reprochée à Robespierre, ne fut qu’une protestation, emphatique et ridicule dans la forme, contre les folies de Chaumette. Toute notre chère jeunesse applaudit encore au principe de cette protestation; il faut bien adorer Dieu, quand on adore le progrès et la liberté.

S’il est vrai cependant que le nom de libres penseurs, qui a été fait par nous et pour nous, soit aujourd’hui revendiqué, comme leur propriété exclusive, par des enfants qui ne croient à rien, pour- ([uoi s’en effrayer ou s’en irriter? Sommes-nous spiritualistes et déistes du bout des lèvres? Jouonsnous un rôle quand nous parlons de Dieu? Nous servons-nous de ce nom sacré comme d’un moven de police? Ressemblons-nous à ces incrédules qui vont à la messe le dimanche pour entretenir et exploiter la foi des âmes simples ? C’est affaire aux

AVERTISSEMENT

hypocrites de se fâcher et de trembler,- mais la conviction sincère est confiante et calme. Elle n’injurie pas, elle discute. Elle sait que la tolérance ne consiste pas seulement à ne pas brûler les athées.

Si nous regardons attentivement autour de nous, nous pouvons nous convaincre, en dépit des assertions contraires, qu’il y a dans les âmes comme un besoin violent de se rattacher à Dieu. C’est la nature elle-même qui nous pousse à rêver, à désirer, à chercher le monde invisible. Tant que l’homme sera l'homme, il souhaitera d’être spiritualiste. C’est là en quelque sorte sa vocation. Le scepticisme content de soi, le scepticisme érigé en système, est une véritable révolte contre le sens commun. Mais si le spiritualisme a fait de grands progrès depuis un demi-siècle, ce qui domine dans notre société profondément troublée, c’est un spiritualisme vague, mal défini, inquiet de lui-même, sans principes fixes, sans croyances arrêtées. La faute en est peut-être aux philosophes spiritualistes eux-mêmes. C’est le vice de la raison de s’exalter dans le sentiment de sa force. Quand une fois on s’est livré à sa conduite, il en coûte de reconnaître qu’il y a des espaces où son flambeau ne luit plus. On veut atteindre tout ce qu’il serait souhaitable de savoir. Hélas ! ce n’est pas à nos insatia- ' blés désirs, c’est à la faiblesse de nos instruments que la connaissance humaine doit être mesurée. Ces aspirations vers des problèmes qui dépasseirt

AVERTISSEMENT

notre portée plaisent à quelques esprits comme des signes de force. Ils aiment le vertige où elles les plongent. Au fond, que prouvent-elles, sinon notre impuissance à gouverner notre raison et nos désirs ?

Plus les premières vérités conquises ont eu de précision et d’évidence, plus on se sent éloigné d’avouer que d’autres vérités ne peuvent être que soupçonnées et entrevues. Aux dogmes solides, on ajoute des conjectures. On veut imposer avec la même autorité des dogmes scientifiques, et des systèmes nécessairement obscurs parce qu’ils ne tiennent qu’à des rêves. On s’enveloppe dans les nuages pour faire passer une hypothèse qui, présentée toute nue, n’exciterait que l’étonnement ou la pitié. On fait de longs détours pour se donner l’illusion d’avoir avancé. On remplace les idées par des formules. On oublie la fameuse doctrine de Socrate, que la première science est de savoir qu’on ne sait rien, ou plutôt qu’on sait bien peu. On veut être à toute force profond et original : il ne s’agissait que d’être vrai et utile.

Un autre vice encore des écoles spiritualistes, c’est le dédain pour la foule. On veut raisonner entre soi, philosopher entre soi. Que ne parle-t-on latin, comme au quinzième siècle? Prenez garde d’éprouver le sort de toutes les aristocraties, qui s’étiolent dans leur isolement. Si l’on veut servir l’humanité, et même si on veut s’élever au-dessus

AVERTISSEMENT

d’elle, il faut être en communion avec elle. Platon nous montre les esprits vulgaires enchaînés dans ’ une caverne, et prenant pour les réalités des ombres indistinctes qu’une pâle lueur fait apparaître au fond de leur antre, tandis que, par l’effort de l’amour et de la pensée, les philosophes échappent à cette prison et respirent la lumière, la vie et la liberté. Mais quand son philosophe a vécu dans ce monde supérieur, Platon le reprend par la main et le ramène dans la caverne, pour éclairer, pour guérir, pour consoler les captifs. C’est ainsi qu’il répond à la double mission de la philosophie : chercher la vérité et la répandre.

Enfin, faut-il le dire? l’école spiritualiste française a péché à la fois par excès d’ambition scientifique, et par excès d’humilité politique. Elle a le malheur d’avoir été quelque temps une sorte de philosophie officielle : grand malheur assurément, car la philosophie perd toujours à ces sortes d’attaches. Elle n’est rien, si elle n’est libre. Il faut qu’elle soit sage, mais il faut qu’elle le soit volontairement, et qu’on ne puisse jamais l’accuser d’avoir peur de la vérité. La première fois qu’un spiritualiste a dit son opinion sur les questions religieuses avec franchise et simplicité, tout le monde a crié au scandale, même ceux qui pensaient comme lui. Le vrai scandale était de s’indigner, au lieu de répondre. Il ne reste plus de place pour la colère dans les discussions philosophiques.

AVERTISSEMENT

Il n’y a pas de science plus raillée et plus niée que la philosophie; il n’y en a pas de plus puissante. Elle fait les mœurs. J’avoue qu’il lui faut du temps pour cela, et qu’elle ne pénètre pas dans les masses du premier coup.

Un reproche banal qu’on lui fait, c’est d’être toujours diverse. On dit : il y a autant de philosophies que de philosophes.

Oui ; mais sous ces philosophies qui se combattent, il y a la philosophie qui avance et qui mène le monde; de même que sous la variété infinie des physionomies humaines, il y a l’humanité, qui marche sans cesse, et qui, de siècle en siècle, la philosophie aidant, se rapproche de son idéal.

C’est ce qui explique l’existence et le rôle de la mode en philosophie : grande variété si on ne jette la vue que sur un petit espace ; grande uniformité si l’on embrasse un vaste horizon.

. Cette jeunbsse qui nous quitte, — si elle nous quitte, — obéit à quelque besoin mal compris de protestation et d’indépendance. Elle nous reviendra, expérience faite ; sa raison et son cœur nous la ramèneront. La campagne intellectuelle de la révolution française n’est pas achevée; nous la terminerons tous ensemble, comme ellea été commencée il y a quatre-vingts ans, au nom de Dieu.

Octobre 1865,

Page 1