BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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PRÉFACE
Uu lecteur qui passerait brusquement de l’étude des lettres de Cicéron à celle de la correspondance de Marc-Aurèle se trouverait dans un monde nouveau. En deux siècles, la société romaine est entièrement changée; et de tous les changements qu’elle a subis, l’un des plus remarquables et des moins attendus, c’est qu’elle a passé de l’incrédulité à la dévotion.
La religion est tout à fait absente des lettres que s’écrivent Cicéron et ses amis; on n’y trouve pas un mot qui la rappelle. Elle tenait sans doute une certaine place dans la vie de ces grands personnages, qui appartenaient d’ordinaire à quelque collège de
PRÉFACE
prêtres ei qui accomplissaient régulièrement leurs fonctions sacrées , mais elle n’en avait pas dans leur cœur : ils étaient presque tous sceptiques ou indifférents. Au contraire, quand Marc-Aurèle et son maître s’écrivent, le nom des dieux revient à tout moment dans leurs lettres. Ils ne forment pas un projet sans ajouter : si les dieux le veulent. « Nous partirons de Rome avec l’aide des dieux... Grâce aux dieux, nous nous portons bien1. » La joie de Fronton éclate quand il apprend que Verus, le frère de l’empereur , qui venait d’être très-malade , est guéri. « A cette bonne nouvelle, dit-il, je me suis rendu dans les chapelles, au pied de tous les autels; et, comme j’étais à la campagne, j’ai visité tous les bois, j’ai fait mes dévotions à tous les arbres consacrés aux dieux2. » Marc-Aurèle partage les sentiments de son maître et s’exprime comme lui.' La santé des siens, qui le préoccupe toujours, amène sans cesse le nom des dieux sous sa plume : « Tous les matins je les prie pour Faustine3 », nous dit-il. Et ailleurs : « La maladie de nia mère ne me laisse aucun repos, et voici de plus que les couches de Faustine approchent ; mais il faut mettre sa confiance dans les dieux, sed,
1. Fronlon, Epist. ad M. Cœsarem, v, 40 (Ed. Naber). — 2. Fronton, Epist. ad Verum, u, 6. — 3. Episl. ad M. Cœs., v, 25
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conficlere dis debemus l. » Tout ce que nous savons de la société de ce temps confirme l’opinion que nous en donne cette correspondance. La religion s’y mêle à tout, même à ce qui lui avait été d’abord le plus contraire. A l’époque de Cicéron, la philosophie était en général incrédule, et l’on regardait comme une vérité démontrée « que ceux qui s’en occupent ne croient pas à l’existence des dieux2 ». Au ne siècle, les philosophes sont presque tous croyants et même superstitieux. Marc-Aurèle, dans ses Pensées, remercie les dieux avec effusion de lui avoir communiqué en songe des remèdes efficaces pour ses maladies3.
Ainsi, de Cicéron à Marc-Aurèle, une sorte de révolution s’est opérée dans la société romaine , et elle a suivi sous l’empire une route tout à fait différente de celle qu’elle semblait prendre à la fin de la république. Que s’est-il donc passé, durant cet intervalle, qui puisse expliquer ce changement? Quels événements et quelle influence ont pousse Rome dans une voie dont elle semblait d’abord si éloignée? Comment et par quels progrès, d’incrédule est-elle ainsi devenue croyante? C’est la question à laquelle je vais essayer de répondre dans cet ouvrage.
1. Epist. adM. Cces., v,45. — 2. Cic., De invent., i, 29. —3. Pen-
ties, i, 17.