‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 2)Chapitre 74 sur 92 · Rép., i, p · texte numérisé non relu

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disait Cicéron, dans une phrase qui semble chrétienne, « c’est alors qu’on éprouve plus que jamais le remords de ses fautes », tum peccatorum maxime pœnitet 1. Il est probable que la religion intervenait quelquefois pour calmer les consciences effrayées. Un bas-relief du Louvre nous montre auprès du lit d’une femme qui vient d’expirer, et à côté de sa famille qui pleure, des prêtres et l’appareil d’un sacrilice 2. Les mystères aussi avaient essayé de rassurer les âmes qu’effrayait ce grand inconnu. Us donnaient aux initiés le spectacle de la vie future; ils leur annonçaient qu’après leur mort ils jouiraient de cette félicité qu’on leur avait fait entrevoir « et qu’ils passeraient l’éternité avec les dieux ». Mais ce furent surtout les charlatans, venus à Rome de toutes les contrées du monde, prêtres de toutes religions, magiciens et devins de toute sorte, qui surent tirer un grand profit des terreurs que causaient les enfers. Comme on pensait que, selon le mot de Platon, « c’est le plus grand des malheurs de descendre dans l’autre monde avec une âme criminelle3 », ils se chargeaient de fournir aux coupables des purifications qui lavaient leurs fautes « et leur donnaient place, après la vie, parmi ceux qui conservent le souffle, le regard, la parole, et qui passent le temps à danser et à se réjouir dans la demeure d’Hadès4 ». Ils vendaient des prières dont l’effet était infaillible, qui devaient désarmer les puissances infernales et les empêcher de s’opposer au passage de l’âme lorsqu’elle s’envolait vers le ciel5. On était si préoccupé de ce moment redoutable, on avait tant peur de cet avenir menaçant, qu’ils ne

1. De divin., i, 30. — 2. Ce, bas-relief a été étudié par Maffei

dans sou opuscule intitulé : La religion de' gentili nel morire. —

3. Platon, Gorgias , p. 522. — 4. Plut. , Non posse suav. vivi, p. 1105.

— 5. Arnobe, Advers. gentes, II, 13, 33, 62. C’est peut-être à quelque

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manquaient pas de trouver des dupes qui leur payaient cher leurs recettes.

Il faut replacer le récit de Virgile au milieu de ces préoccupations pour se rendre compte de l’effet qu’il a du produire. Ce n’était pas tout à fait pour ces âmes inquiètes une œuvre d’art ordinaire, et elles devaient y trouver un intérêt plus puissant et plus vivant que dans le reste de l’ouvrage. Il les entretenait de ces problèmes qui troublaient leur pensée; il ranimait en eux ces espérances et ces terreurs qu’on pouvait bien oublier un moment, quand on était livré à l’activité de la vie, mais qui, selon la réflexion de Platon, finissaient toujours par se réveiller. Ainsi le premier résultat du sixième livre a dû être d’exciter encore et de nourrir ces alarmes qui étaient alors générales, de pousser les esprits à s’inquiéter de plus en plus de l’état des âmes après la mort. Il est vrai que, si l’on n’en pouvait aborder la lecture sans émotion, on ne devait pas être non plus entièrement satisfait quand elle était finie. Ceux qui venaient y chercher la solution de leurs doutes et une réponse nette et définitive aux questions qu’ils se faisaient sur l’autre vie, ne l’y trouvaient pas. Virgile n’est pas' un révélateur, et il aurait fallu l’être pour prétendre donner une description de la vie future qui fût acceptée de tous comme un dogme. Personne encore ne l’avait fait. Pour les prêtres, comme pour les philosophes, ce qui suit l’existence n’apparaissait que comme une sorte de rêve ; tout ce qu’on en disait était plutôt du domaine de l’imagination que de la foi. Le poète pouvait donc à la rigueur

cérémonie expiatoire, destinée à assurer le salut de Famé, que fait allusion cette inscription de l’Algérie où on lit ces mots : Tertullius mosoleum instituil ære suo, et patris et matris sororum et nepotis redemissionem fecit (Renier, Irncr. de l'Alg., I, 3741.)

LE SIXIÈME LIVRE

imaginer les enfers comme il le voulait; il aima mieux partir des opinions populaires. Ces opinions, nous l’avons vu, étaient fort incertaines. Elles avaient changé plusieurs fois et, en se modifiant, s’étaient affaiblies. 11 pensa néanmoins que ces vieilles légendes, malgré leurs incohérences et leur discrédit, pouvaient encore lui être utiles. On nous dit bien que les sages avaient cessé depuis longtemps d’y croire ; mais les sages sont toujours en minorité dans le monde, et d’ailleurs il n’est pas sûr qu’ils en fussent aussi désabusés qu’ils le prétenuaîent. Quand des fables se sont imposées pendant des siècles à la croyance des hommes, elles ne s’effacent pas aisément de leur souvenir. Celles-là étaient de plus protégées contre l’oubli par des chefs-d’œuvre ; la poésie et les arts les rendaient immortelles. Même quand la raison s’éloignait d’elles, elles restaient maîtresses de l’imagination et gardaient ainsi une partie de l’homme malgré lui. Ce qui prouve bien qu’elles n’avaient pas perdu tout crédit, c’est l’empressement que mettaient les philosophes , surtout les stoïciens, à s’autoriser d’elles et à les interpréter dans le sens de leurs systèmes. Ils espéraient, en agissant ainsi, faire profiter les doctrines nouvelles qu’ils voulaient émettre de ce respect qu’on accorde toujours involontairement aux choses anciennes. C’est aussi le dessein de Virgile : il pensait que son récit aurait plus d’autorité, s’il prenait soin de mêler toujours les traditions aux nouveautés et la philosophie à la fable.

Ce mélange est au fond la principale originalité de son œuvre : il lui a surtout servi à donner un caractère plus moral et plus élevé aux idées qu’on se faisait autour de lui de la vie future. C’est par là que , malgré les larges emprunts qu’il fait aux légendes antiques, son Élysée et son Tartare ne sont plus ceux de la mythologie. On a vu tout ce qu’il y ajoute : je ne veux rappeler ici que cette

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opinion, qu’il expose avec tant d’éclat, que l’homme est composé de deux éléments d’origine diverse ; que le corps, matière terrestre, corrompue, est un principe de souillure ; que son alliance avec l’âme, qui vient du ciel, est la source des luttes qui troublent la vie. Il en tire une conséquence importante et inattendue. Si l’on admet avec lui que l’âme et le corps se gênent et que leur union est une cause permanente de souffrance et de combat, il faut penser que leur séparation est un bien et que l’existence véritable ne commence que lorsqu’ils se sont quittés. On avait cru d’abord tout le contraire : pour Homère, la vie véritable est celle du corps. Quand il n’est plus, il ne reste de l’homme qu’une ombre, une forme vide et impalpable, « un fantôme sans force ». Les morts sont « les malheureux », leur demeure est un séjour de ténèbres, et lorsqu’on annonce à Ulysse qu’il lui faut la visiter, il sent son cœur se briser et se roule en pleurant sur son lit. « Ne me console pas», répond l’ombre d’Achille aux compliments qu’on lui fait; « j’aimerais mieux être un laboureur et servir pour de l’argent un pauvre homme qui n’aurait pas beaucoup à manger, que de commander à tous les morts l. » C’était encore à Rome l’opinion du plus grand nombre. Horace, parlant de ceux qui ne sont plus, dit qu’ils sont partis « pour l’exil éternel " ». Virgile pense au contraire qu’ils retournent vers la patrie. Énée, qui vient d’entrevoir l’Élysée, ne comprend pas qu’on puisse jamais consentir à s’en éloigner. « O mon père, dit-il à Anchise, est-il donc vrai que des âmes remontent d’ici vers la terre et veulent de nouveau rentrer dans la prison du corps? D’où leur vient cet amour insensé de la vie3? »

1. Odyssée, xi, 488. Voyez, sur toute cette question, Girard, Le gentiment religieux en Grèce, p. 304 et sq. — 2. Garni., n, 3, 27 . nos inœternum Exilium impositura cyrnbœ. — 3. Æn , vi, 719.

LE SIXIEME LIVRE

On ne peut pas prétendre sans doute que ces idées fussent entièrement nouvelles; les philosophes les avaient souvent développées dans leurs ouvrages, et même quelquefois elles remontaient beaucoup plus haut qu’eux. Par exemple ce principe que le corps finit par communiquer sa souillure à l’âme et qu’il faut, après qu’ils se sont séparés, qu’elle en soit purifiée pour revenir à sa première nature, était familier aux vieilles religions de l’Égypte. Le récit des épreuves terribles qu’elle doit subir pour obtenir l’immortalité bienheureuse, est le fond de ce « rituel funéraire » que les dévots faisaient ensevelir avec eux et qu’on retrouve si souvent dans les tombes égyptiennes1. Cicéron avait dit avant Virgile : « Ce n’est qu’après être morts que nous vivrons véritablement », et il représente Scipion qui, à la vue du bonheur dont jouissent dans le ciel les âmes vertueuses, s’écrie comme Énée : « Puisque c’est ici le séjour de la vie, que fais-je plus longtemps sur la terre? Pourquoi ne pas me hâter de vous rejoindre 2? » C’est ce que pensait aussi ce sage de la Grèce qui, sans avoir aucun sujet de chagrin, se précipita dans la mer après avoir lu le Phédon , pour arriver au ciel plus vite 3. Mais, si les idées que développe ^iigile n étaient pas tout a fait nouvelles, on peut dire qu’à Rome du moins elles n’étaient guère sorties encore des écoles des philosophes et d’un petit cercle de lettrés. Il les en a tirées pour les répandre. Par la manière habile dont il les présente, il a familiarisé le monde avec elles. Comme elles sont mêlées dans ses ouvrages à des légendes et à des traditions antiques, elles ont été accueillies de la foule sans trop de surprise et se sont insinuées jusqu’à

1. Voyez, sur le rituel funéraire, un article de M critique, 1872, n» 48. — 2. Cic., Rèp., vi, 8. — '

Maspéro, Revue 3. Cic., Tuscul..

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des profondeurs où elles n’avaient jamais pénétré avant lui. En les exposant en beaux vers dans un poëme qui a été pendant plusieurs siècles le plus populaire de tous les livres, il les a fixées dans la mémoire des hommes.

Plusieurs de ces idées sont plus tard devenues chrétiennes. Elles ont eu alors d autant moins de peineàs’emparer des esprits, que Virgile les avait préparés d’avance à les bien accueillir. Le Christianisme admet le jugement des morts, les supplices des méchants, les récompenses des bons, la nécessité pour les âmes coupables de fautes légères de traverser le feu qui purifie ( purgatorius ignis); il enseigne l’origine divine de l’âme et ses luttes avec le corps, qui veut la rabaisser vers la terre. Pour lui, la vie future est la véritable vie ; le chrétien doit passer son temps à s’y préparer et à l’attendre, et l’on peut dire avec Virgile que, de cette terre, qu’il regarde comme un lieu d’exil, il tend sans cesse les mains vers la rive opposée, tendebantque manus ripœ ulterioris nmore. Cette conformité manifeste avec les doctrines chrétiennes a dû donner vers la fin de l’empire une grande popularité au sixième livre de X Enéide. Nous voyons qu’il est cité plus d’une fois par les Pères de l’Église. Saint Ambroise s’en sert pour établir queles païens avaient ontrevulacroyance au Saint-Esprit1. Les poètes chrétiens s’en inspirent aussi très-volontiers : ils imitent et quelquefois copient les descriptions de Virgile quand ils veulent dépeindre les enfers ou le paradis2. On en a enfin retrouvé des vers jusque sur les sépultures des catacombes, à côté de la croix et du monogramme du Christ3. Ce rapprochement, qui ne choquait alors personne, ne doit pas non plus nous surprendre aujourd’hui ; il est naturel et légitime. L’examen

1. üe sanclo Spi>\, n, 5, 36. — 2. Sedulius, Carm. pasch., il, 29i. — 3. Marini, Arvali, p. 827.

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