‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 2)Chapitre 79 sur 92 · Pline, XVIII · texte numérisé non relu

Pline, XVIII

CE QUI RESTA

épi », avant d’avoir offert à Dieu les prémices de la moisson. Une cérémonie semblable avait lieu chez les premiers Chrétiens au mois de mai. On bénissait les fruits nouveaux au milieu de la me. e, le jour de l’Ascension ; ils étaient ensuite distribués au peuple, et, comme faisaient aussi les Arvales, chacun des assistants les emportait chez lui *.

Les cérémonies du second jour étaient les plus importantes. Elles avaient lieu hors de home, dans un bois dont des fouilles récentes ont fait découvrir l’emplacement. a Le long de la rive droite du Tibre une série de collines peu élevées s’étend depuis le Janicule jusqu’à l’embouchure du fleuve. Entre le fleuve et les collines, depuis la porta Portese, court une route militaire, la via Campana; c’est sur cette route, près de la cinquième pierre milliaire, que se trouvaient les lieux où les Arvales célébraient leur fête. Quel aspect ces lieux pouvaient- ils présenter dans les temps antérieurs à l’empire, nous 1 ignorons ; mais, depuis que la Rome de marbre avait remplacé les constructions de brique de la république, le sanctuaire des Arvales s était, lui aussi, magnifiquement orné. Sur les collines qui sont à droite de la route militaire quand on vient de Rome, se trouvait un bois sacré, avec ses vieux arbres que la hache n’avait jamais touches, au milieu du bois s élevait le temple de la déesse, un édifice circulaire de dimensions modérées, dont les fondations ont été retrouvées ; elles supportent aujourd’hui la demeure d’un vigneron. Dans la plaine, au-dessous du bois sacré et à quelque distance du fleuve, on a découvert les restes de la maison ou se réunissaient les fieres, et qui figure dans leurs procès-verbaux sous le nom de Cœsareum ou de Tetrastylum. C’était un monu-

1 Marini, Arv., p. 200.

ment de forme carrée, an milieu duquel se trouvait une salle entourée de quatre rangs de colonnes, organisée avant tout pour servir de salle à manger, mais qui était en même temps un temple des empereurs divinisés et qui contenait leurs statues. Enfin sur les collines, à côté du bois sacré, on a encore trouvé les débris d’une autre construction dans laquelle on a reconnu l’hippodrome des Arvales *. » Ces lieux étaient témoins tous les ans de cérémonies longues et compliquées dont on ne peut donner ici qu’une idée sommaire. Elles formaient comme trois actes différents séparés les uns des autres par un repos et un festin. Le matin, le président se rendait à l’entrée du bois, et y faisait un certain nombre de sacrifices expiatoires, probablement pour se faire pardonner d’avance les opérations qu’il allait exécuter et les dégâts qu on pouvait commettre dans l’enceinte sacrée. Les anciens pensaient que les divinités des bois n’aiment guère qu’on les dérange et qu’elles ne peuvent pas souffrir qu’on dévaste les lieux qu’elles habitent. Puis les confrères, après s’être reposés dans leurs pavillons, déjeunaient avec les restes des victimes qu’on avait offertes. L’après-midi était réservée à la partie la plus sérieuse de la fête. Revêtus de la robe prétexte et portant sur la tête l’insigne particulier du collège , la couronne d’épis aux bandelettes flottantes, les frères sortaient de la maison de réunion. Ils marchaient en cortège solennel, précédés de serviteurs qui écartaient la foule; ils montaient ainsi la colline, traversaient le bois sacré et entraient dans le temple. Là, le président immolait la brebis grasse (agna opima), qui était uno des victimes préférées des divinités

1. J’emprunte cette description et d’autres détails à un article trèsintéressant de M. Mommsen, intitulé : Ueber die romischen Ackerbrüder, et publié dans les Grerubolen du 28 janv. 1870.

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des champs, et les frères adoraient les vases sacrés dressés sur la table de l’autel. C’étaient des vases de terre, de forme grossière, brunis au fou, semblables à ceux dont la tradition prétendait que Numa s’était servi dans les sacrifices qu’il faisait aux dieux l. Eu leur rendant un culte, on voulait honorer le passé et mettre devant les yeux de ces générations corrompues par le luxe une image de la simplicité d’autrefois. La confrérie sortait ensuite du temple, et l’on revenait sur cette bénédiction des fruits nouveaux qui avait eu lieu dans la première réunion. Deux frères allaient cueillir dans le champ voisin quelques épis qui commençaient à pousser. Ces épis passaient de main en main à travers toute la confrérie, chaque membre les recevant de la main gauche et les donnant à son voisin de la main droite. Puis ils repassaient de la même manière à travers toute la rangée, et enfin le dernier les remettait aux serviteurs. La cérémonie achevée, on rentrait dans le temple, et après qu’on avait accompli divers actes moins importants, les serviteurs faisaient sortir tout le monde. Ils remettaient ensuite à chacun des frères un livre qui contenait une vieille prière qu’aucun d’eux n’aurait pu répéter s’il n’en avait eu le texte sous les yeux, car ils ne la comprenaient pas plus, dit M. Mommsen , qu’un sacristain d’aujourd’hui n’entend le Kyrie eleison. C’est le fameux chant des Arvales, le plus ancien monument que nous possédions de la vieille langue latine. Restés seuls, et la porte bien close, les frères retroussaient leurs robes et répétaient les paroles sacrées, en les accompagnant de gestes et de mouvements cadcn-

1. Plusieurs de ces vases ont été retrouvés dans les fouilles récentes qu’on a faites, et décrits par M. de Rossi (Henzen, Scavi, p. v). Prudence (Perist., n, 277) parle de cet usage d’adorer les vases sacrés de Numa.

cés, à la façon antique et romaine ( tripodiatio ). Quand le chant et la danse étaient achevés, les serviteurs rentraient dans le temple, reprenaient les livres, et remettaient à chaque frère des couronnes qui devaient être placées sur les statues des dieux. C’était la fin de la cérémonie sacrée. On quittait leboispour aller dans le Tetrastylum , où l’on échangeait la robe prétexte contre un habit de table, et l’on prenait part à un repas qui, selon l’observation de nos procès-verbaux, devait être servi avec pompe. Le repas fini, les frères changeaient encore une fois de costume. Ils prenaient l’habit grec, se couronnaient de roses, mettaient à leurs pieds des pantoufles commodes et se rendaient au cirque, où l’un d’eux donnait le signal des jeux, qui consistaient en courses de chevaux et de chars, et couronnait les vainqueurs. Cette fatigante journée se terminait à Rome par un dernier repas chez le président de la confrérie.

Telles étaient les fêtes que célébraient tous les ans les Arvales. On ne peut pas prétendre sans doute que tout y fût ancien. Quand l’empire les renouvela, sous Auguste, le temps devait en avoir modifié certains détails; à ce moment, on y ajouta quelques nouveautés, et surtout des, flatteries sans nombre pour les princes, morts et vivants. Cependant l’antique y dominait encore. Ce chant pieusement répété sans être compris; ces vieux vases, reste de la religion de Numa, qu’on livrait à la vénération des fidèles; ces rites de la consécration des fruits nouveaux pendant les fêtes de mai; la défense formelle d’introduire aucun instrument de fer dans le bois et le temple, qui semble prouver que ce culte avait pris naissance quand le fer n’était pas encore connu; enfin les divinités mêmes auxquelles on adressait des prières, non-seulement cette antique Dea Dia , dont j’ai parlé, mais d’autres, comme Adolenda, Commolenda , Defei^unda , dont le souvenir né se

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retrouvait plus que dans les registres des pontifes, et surtout ce bizarre sive Deus siue Dea, le dieu inconnu des premiers Romains, auquel on immole deux brebis quand il faut emporter du bois sacré quelque arbre qui est tombé de vieillesse ou qui a été frappé de la foudre; tous ces noms, tous ces usages, nous reportent aux temps les plus anciens; ils nous font voir, par un exemple frappant, tout ce que cette religion avait gardé du passé et comment elle se croyait le droit d’affirmer dans les derniers siècles de l’empire qu’elle était toujours la religion de Romulus et de Numa. Ce qu’il est aussi très-important de remarquer, c’est qu’une fois définitivement fixés sous Auguste, ces rites se sont conservés presque sans altération jusqu’au 111e siècle. Nos procès-verbaux l’attestent : ils nous montrent qu’on célébrait sous Gordien la fête de mai comme on le faisait sous Tibère; que rien n’en était omis; qu’on ne se permettait de supprimer ni un mot dans ces prières verbeuses, ni un détail dans ces cérémonies compliquées. C’est précisément ce que voulait Auguste, ce que ses institutions avaient pour but d’établir, et l’on peut dire en ce sens que ses desseins ont réussi.

Voilà quel fut le résultat des efforts d’Auguste et ce qui resta de son œuvre; mais il y a autre chose dans le mouvement religieux des deux premiers siècles de l’empire. Les procès-verbaux des Arvales risqueraient de nous tromper s’ils nous faisaient croire que rien ne changea dans la religion romaine d’Auguste à Gordien. Cette immobilité n’est qu’extérieure et apparente; elle recouvre des modifications profondes. Le culte officiel put ne pas s’altérer; les croyances changèrent. On s’adressait aux dieux pour les prier dans les mêmes termes, mais l’opinion qu’on avait des dieux n’était plus la même. Dans ces cérémonies, où les usages anciens étaient pieusement

ces Réformes D’AUgüstë.

conservés, on apportait d’autres dispositions. En réalité, la religion romaine, au temps des Antonins, se composait d’éléments anciens et nouveaux. On vient de voir que la persistance des vieilles pratiques peut être attribuée en partie à la politique d’Auguste continuée par ses successeurs. Les nouveautés viennent d’ailleurs. On s’accorde, et je crois avec raison, à les rapporter à l’influence des religions étrangères et de la philosophie. Nous allons étudier dans ce livre quelle fut leur action sur l’ancien culte et comment elles arrivèrent à y répandre un esprit nouveau.

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