Corp. inscript. lat., i, p
DE LA RELIGION ROMAINE
rustique, et, malgré les changements qu’il a subis, il conserva longtemps quelques traces de sa simplicité primitive. Les Grecs qui visitaient Rome à l’époque d’Auguste étaient fort étonnés de voir qu’on y servait aux dieux, sur des tables de bois, des festins qui ne consistaient qu’en quelques gâteaux de farine et qu’on employait pour les libations non pas des vases d’or ou d’argent, mais de simples coupes de terre l. Les Pères de l’Église eux-mèmes, surpris que Numa eût défendu les sacrifices sanglants, le louaient d’avoir fondé une religion honnête (J rugi religio) 2. Ces éloges, que faisaient d’elle des indifférents ou des ennemis, justifient les fidèles de l’avoir regardée comme une école de vertus. Polybe, qui l’étudia dans un temps où elle était puissante et respectée, lui attribue une grande influence sur la moralité publique. C’est, selon lui, la crainte des dieux qui fait qu’il y a si peu de voleurs à Rome. « Chez les Grecs, dit-il, si vous confiez un talent à ceux qui manient les deniers publics, en vain vous prenez dix cautions, autant de promesses et deux fois plus de témoins, vous ne pouvez les obliger à rendre votre dépôt. Les Romains, au contraire, qui, comme magistrats ou gouverneurs de provinces, disposent de grandes sommes d’argent, n’ont besoin que de la religion du serment pour garder une inviolable fidélités. » Les dieux des Romains, comme tous ceux des religions anciennes, sont d’abord la personnification des forces de la nature physique, mais ils sont encore autre chose. Leur aspect est double, comme celui du vieux Janus : en même temps qu’ils déchaînent les éléments et conduisent le monde, ils sont aussi fort occupés à régler et à diriger la vie de l’homme ; ils se
1, Denys d’IIalicarn., Antiq. rom., il, 19. — 2. Tcrtull., Apol., 25. — 3. vi, 56.
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chargent de le récompenser ou de le punir selon ses mérites, ils se font les défenseurs de la justice et du droit ; et ces fonctions qu’ils remplissent sur la terre semblent devenir bientôt plus importantes pour eux que celles qu’on leur attribue dans le ciel. Aucun peuple ancien, dans sa façon de comprendre la divinité, n’a si vite tourné les conceptions physiques du côté moral. Jupiter est le père du jour ( Diespitcr ), le dieu du ciel lumineux et serein ; on en fait aussitôt le représentant de l’équité. C’est lui qu’on atteste dans les serments et dans les traités ; c’est à lui que s’adresse le fécial quand il va demander justice au nom du peuple romain. On ne l’appelle pas, comme la grande Divinité des Grecs, le Père des dieux et des hommes, mais le très-bon et le très-grand ( Jupiter optimus maximus), et c’est sous ce nom qu’on l’invoque au Capitole dès le temps de Tarquin, avant qu’aucune philosophie ait appris aux Romains les attributs véritables des dieux1. Testa, personnifiant le feu qui purifie tout, devient aussi la déesse de la pureté. On lui consacre des vierges auxquelles on donne son nom, et l’on fait aux prêtresses qui se vouent à son service une loi rigoureuse « d’être chastes parmi les chastes, pures parmi les pures ». Aucun culte n’a créé autant de dieux pour protéger la maison : il a ses Génies, ses Lares, ses Pénates, tous également honorés chez le pauvre comme chez le riche. Quoique leurs attributions soient à peu près semblables, l’un ne fait pas tort à l’autre : on ne saurait trop avoir de défenseurs autour du foyer domestique. C’est vraiment la religion de la vie intérieure et de la famille. En somme, cet Olympe est moins brillant, moins majestueux que celui des Grecs,
Preller, Rom. Myth., p. 218. Zellcr, Reüg. und Philos, be.i den Rômen i, p. 6.
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mais il est plus voisin cio l’homme, il semble plus tait pour lui, il convient mieux à sa vie morale. Un criticpie de nos jours a raison d’appliquer à la religion romaine ee que Cicéron disait de la philosophie de Socrate : elle aussi <t fit descendre la divinité du ciel, la fixa sur 1j terre, l’introduisit même dans les maisons et la força de régler la vie et les mœurs des hommes 1 ».
11 était naturel que ce mérite fût alors regardé cornu:.! le plus important de tous. Depuis que la Grèce avai, vieilli, sa religion ne pouvait plus la satisfaire. Après U grand mouvement philosophique qui venait de s'accomplir chez elle, il était bien difficile qu’elle se contentât des croyances de ses premières années. Parmi les gens éclairés, quelques-uns étaient devenus résolûment impies, un grand nombre flottaient sans se décider entre l’incrédulité et l’indifférence; les autres, c’est-à-dire les timides qui ne peuvent consentir à se séparer des opinions d’autrefois, les conservateurs qui regardent les croyances religieuses comme une force dont un État a grand’peine à se passer, tous ceux qui par sentiment ou par raison voulaient rester fidèles au culte de leurs pères ne pouvaient s’empêcher, malgré leur bonne volonté, de s’y sentir souvent gênés. C’est à ceux-là surtout que la religion romaine parut admirable, et il faut avouer qu’elle était faite pour leur plaire. Non-seulement ils en appréciaient beaucoup les mérites, mais elle eut cette chance que ses défauts passèrent alors pour des qualités: elle tira, par exemple, un profit très-inattendu de cette pauvreté et de cette sécheresse qu’on lui reproche aujourd’hui. Depuis qu’on était moins naïf et plus raisonneur, les belles légendes qui avaient si merveilleusement inspiré la poesie grecque étaient devenues un grand embarras. On avait perdu le
t. Cic., Tusc., v, 4- P.^uner. Heslia-Vesta, p. 369.
U CARACTÈRE GÉNÉRAL
sens des vieux mythes qui expliquaient la création des êtres et la fécondité de la nature par l’hymen de la terre et d:i ciel. Ce n’étaient plus que des histoires légères qui scandalisaient les gens rigoureux et dont se moquaient les railleurs. La religion romaine, qui n’avait pas su créer de légendes, se trouvait à l’abri de ces reproches ; on lui fit un grand mérite de sa stérilité. Denys d’Halicarnasso remarque avec admiration « qu’on ne raconte pas parmi les Romains qu’Uranus ait été mutilé par ses fils, que Saturne ait dévoré ses enfants pour les empêcher de le détrôner, et qu’à son tour Jupiter ait chassé Saturne de son royaume et l ait enfermé dans les prisons du Tartare l. » Les poëtes latins eux-mêmes, qui devraient être plus indulgents pour ces antiques récits, se croient obligés par patriotisme de féliciter leur pays de n’avoir pas d’histoire fabuleuse. « Nos campagnes, dit Virgile, dans son éloge de l’Italie, n’ont pas été retournées par des taureaux qui soufflaient le feu de leurs naseaux. On n’y a jamais semé les dents d’une hydre monstrueuse; jamais une moisson de guerriers n’a surgi du sol toute hérissée de casques et de piques2 ». Et Properce, opposant Rome à ces petites villes de la Grèce, si fières de leurs souvenirs mythologiques, lui dit : « Toi, au moins, tu n’as rien dans le passé dont ton histoire ait à rougir 3. » ,11 ne fut pas moins utile à la religion romaine de n’avoir pas établi de dogmes et de ne se composer que de pratiques; c’était une imperfection dont profita la liberté de conscience. Pourvu qu’on prit la peine de se conformer exactement aux règles du culte national que son antiquité rendait respectable, on pouvait penser des dieux ce qu’on voulait, et l’on usa sans scrupule de la permission. Il y avait alors précisément beaucoup de fions