Flor
108 LA PHILOSOPHIE ROMAINE
de traiter le sujet en latin, il le reprend en grec et montre son savoir-faire dans les deux langues1.
C’est donc tout à fait un rhéteur qu’Apulée; c’est aussi un dévot. Les philosophes, nous dit-il, sont des prêtres de tous les dieux2. Nous voilà bien éloignés du temps où ils passaient pour ne croire à aucun. Apulée s’imaginait vraiment exercer un sacerdoce; nous verrons qu’il a cherché, dans ses ouvrages, le moyen d’accommoder la philosophie avec les religions populaires. Il était sincère en l’essayant, et pour son compte il accomplissait ce mélange qu’il recommandait aux autres. Il avait toujours parmi ses livres et dans son bagage, quand il voyageait, une petite statue d’un dieu, et, les jours de fête, il ne manquait pas de lui offrir de l’encens et du vin, ou même de lui sacrifier une victime3. Dans sa vie errante, il aimait, en arrivant quelque part, à faire l’éloge de la divinité de l’endroit : c’était une manière de se mettre sous sa protection. Il s’était fait initier à tous les mystères célèbres, et il nous dit qu’il gardait avec le plus grand soin ces objets que les prêtres donnaient aux fidèles pour les faire souvenir de leur initiation 4. Il avait couru le monde entier, visitant tous les temples et se faisant instruire des cérémonies et des rites de tous les cultes 5. Le plus grand reproche qu’il adresse à ses adversaires, c’est de n’avoir chez eux ni chapelle ni bois sacré, « pas même une pierre arrosée d’huile ou un arbre couronné de bandelettes », de ne faire aucun sacrifice, et, quand ils passent auprès d’un temple, de ne pas approcher leurs mains de leurs lèvres en signe de respect6. Il croit à la divination et fait presque à tout le monde un devoir d’y croire. « Il y a beaucoup de cas, dit-il , où les sages eux-mêmes doivent
Flor., i, 9. — fc. De magia, 41. — 3. De magia, 63. — 4. De magia, 65. — 5. Ibidem. — 6. De magia, 56.
s’empresser de s’adresser aux devins et de consulter les oracles l. » Les sages n’avaierit pas besoin alors qu’on les exhortât à le faire. Aulu-Gelle, en racontant que Favorinus fit un jour un long discours contre les faiseurs d’horoscope, se demande si ce n’était pas un jeu d’esprit, une façon d’exercer ou de montrer son talent, tant il lui semble étrange qu’il y ait un philosophe qui refuse de croire à l’astrologie 2 ! Dans tous les cas, Apulée n’était pas au nombre des incrédules; on l’accusait même de se livrer à des pratiques de magie, ce qui était un crime prévu et puni par la loi des Douze Tables, et il fut obligé de s’en défendre en justice ; mais il eut beau protester de son innocence, la postérité s’obstina à en faire un magicien malgré lui. On lui prêta quelques-unes des aventures merveilleuses qu’il avait racontées dans son roman des Métamorphoses , et il fut, avec Apollonius de Tyane, l’un de ceux dont les païens se servirent pour combattre l’effet des miracles attribués au Christ 3.
Voilà ce qu’était devenue la philosophie romaine à la fin des Antonins. Quelque éclat qu’elle ait paru jeter en ce moment, elle touche à sa décadence. En se condamnant elle-même à ne plus rien trouver de nouveau, elle a perdu sa force et sa sève. Elle se réduit à n’étre le plus souvent qu’une casuistique pédante ou une déclamation de rhétorique. En même temps elle encourage toutes les superstitions, elle prend la défense des oracles et des devins, elle pratique la magie; elle tend à devenir une théurgie compliquée et ridicule. Elle s’unit si étroitement à tous les cultes populaires, que ce nom de philosophe, qu’au xvme siècle on donnait chez nous aux
De deo Socratis, 17 : Milita sunl de quibuf etiarn sapientes viri ad ariolos et oracula cursitant. — 2. A.-Gelle, xiv, 1. — 3- Saint Augustin, Epist., 136.