‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 3)Chapitre 30 sur 98 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

LA THÉOLOGIE ROMAINE

Nous venons de voir la philosophie se rapprocher de plus en plus de la religion. Les stoïciens la définissaient déjà la science des choses divines et humaines, donnant ainsi un double but à ses travaux. A partir du IIe siècle, ce sont surtout les choses divines qui l’attirent. « Ceux-là, disait-on, méritent seuls le nom de sages qui ont les yeux tournés vers le ciel L » On n’étudie plus l’homme et la nature que pour mieux connaître Dieu 2 ; on ne cherche plus Dieu, comme autrefois, dans la contemplation des grands spectacles du monde ou par un effort de la pensée ; on espère le découvrir plus sûrement par l’interprétation des légendes et des pratiques pieuses des divers cultes. Quelqu’un demandait à un personnage important de cette époque en quoi consistait la sagesse ; il répondit : « C’est la science des prières et des sacrifices3. » Arrivée à ce point, la philosophie change entièrement de caractère et les philosophes ne sont plus que des théologiens.

On ne commet pas un anachronisme, comme on pourrait le croire, quand on parle de théologiens et de théologie à propos des religions antiques : ce sont des mots que les écrivains anciens ont souvent employés. D’ordinaire ils entendaient par theologi les vieux auteurs, véritables ou fabuleux, comme Hésiode et Orphée, qui avaient

•1. Macrobe, Somn. Scip., i, 8, 3, — 2. Plutarque, De defectu orac,, 410. — 3. Philostrate, Vita Apoll., iv,40.

LA THÉOLOGIE ROMAINE

composé des poëmes sur les dieux ou laissé des formule!* de prières1. Ils appelèrent aussi de ce nom ceux qui plus tard essayèrent de débrouiller les légendes sacrées et d’en tirer quelque récit vraisemblable. Ce travail fut accompli sans critique. En Grèce, dans ce pays des fables, les légendes avaient germé en abondance, elles s’étaient singulièrement modifiées et embellies en passant d’une ville à l’autre. Un auteur moderne les compare au bananier qui d’une seule racine pousse tout un labyrinthe d’arbres. Les théologiens anciens ne surent pas toujours retrouver cette racine unique d’où toutes les fables étaient sorties, et s’arrêtant à des diversités de détail qu’il fallait négliger, ils se crurent en présence de dieux distincts toutes les fois qu’on racontait d’eux des histoires différentes. C’est ainsi qu’ils comptaient trois Jupiters, quatre Apollons, cinq Yulcains, trois Dianes, cinq Bacchus et un nombre infini d’Hercuies s. Comme ils étaient crédules et qu’ils accueillaient sans méfiance les récits les plus merveilleux, on les opposait ordinairement à ceux qui s’occupaient d’étudier le monde et ses lois et qu’on appelait physici : ceux-là cherchaient à tout expliquer parûtes moyens naturels. Quand les theologi se demandaient quels sont les dieux qui ont le droit de lancer la foudre, les physici se moquaient d’eux et leur répondaient que c’était le choc des nuages qui produisait le tonnerre3. Il arrivait plus souvent encore qu’on donnait au mot de théologie une signification plus étendue : il désignait d’une manière générale toutes les études qu’on faisait sur les dieux et sur leur culte4. En ce sens, on peut affirmer

1 Serv., Æn., vr, 645. S. Aug., De civ. Dei, xvm, 14. Macrobe, Sat., i, 23, 21. — 2. Cic., De nat. deor., iii, 2t. Serv., Æn., vm, 564. — 3. Serv., Æn., i, 42. — 4. Aristote emploie le mot OeoXoyeîv dans le sens d’étudier la nature divine (De muiulo, 1). Il avait composé un ouvrage intitulé 0so)>oyou[xsva, qui paraît avoir contenu une explication des religions populaires. — Macrobe, Sat., i, 18, 1.

LA THÉOLOGIE ROMAINE

fl 3

qu’il n’y a pas de nation au monde qui n’ait eu sa théologie, car il n’y en a pas qui n’ait éprouvé le besoin de se rendre compte de ses croyances et de mieux connaître ses dieux. Nous allons voir que les Romains n’y ont pas plus échappé que les autres.

Éloignement naturel des Romains pour la théologie. — Comment ils furent amenés à s’en occuper. — Travaux accomplis sur la religion romaine par les jurisconsultes et les grammairiens. — École de Varron. — Caractère et importance de cette école.

Il semble d’abord que de tous les peuples anciens aucun ne devait être aussi mal disposé que les Romains pour la théologie. C’était leur opinion qu’il fallait obéir à la loi religieuse comme à la loi civile, sans hésiter et sans discuter; ils pensaient que les pratiques du culte doivent être exactement accomplies parce que les ancêtres l’ont voulu et qu’il n’est pas besoin d’en donner d’autre raison l II.. Pour des gens ainsi décidés à croire sans preuve et à prier par tradition, toutes les recherches théologiques sont inutiles; elles peuvent même devenir dangereuses : il est à craindre qu’en regardant la religion de trop près, en l’examinant d’une façon trop curieuse, le respect qu’elle doit inspirer ne s’affaiblisse. La meilleure manière, pour qu’aucun doute ne s’élève sur l’efficacité de ces pratiques qu’on est résolu à maintenir, c’est d’y songer le moins possible. L’esprit se trouble, la foi se perd quand on veut trop réfléchir à ces questions délicates. « Avec vos belles

1. Cic. , De nat. deor., ni, ü : A te enim philosopho rationem accipere debeo religionis, majoribus autem nostris etiam nulla rationi reddita credere.

Page 1