Juvénal, vi, 76. — 2. Juvénal, vi
vers le milieu de sa vie, il se fit satirique, la colère, les rancunes, les jalousies remplissaient son cœur; tous ces sentiments, qu'il ne pouvait pas contenir, débordèrent ensemble. « Puis-je vous peindre, nous dit-il, quelle fureur brûle mon foie desséché*? » Aussi tout lui sert-il de prétexte à s'emporter. A propos de tout « il mêle le ciel et la terre ^ » ; il lui est impossible de se maîtriser. Il ne se donne pas le loisir de rentrer chez lui, il faut qu'il écrive où il se trouve, sur la borne même du carrefour, et, sans plus attendre, il remplit seslarges tablettes^. Sa fureur, qui va du premier coup à l'extrême, ne connaît pas de degrés. Il n'a pas, comme le veut Horace, un fouet pour les vices, et seulement des verges pour les défauts*; il se sert toujours du fouet et frappe en aveugle de tous les côtés. Il attaque du même ton un gourmand qui a payé un surmulet 200 000 sesterces, un vaniteux qui a la fantaisie de plaider en robe de soie, et des voleurs ou des assassins de profession. Il est tout aussi agacé quand il rencontre la litière neuve de l'obèse avocat Mathon, toute pleine de son importance, que lorsqu'il trouve sur son chemin quelqu'une de ces honnêtes femmes qui n'hésitent pas à se débarrasser d'un mari qui les gêne en mêlant quelque drogue vénéneuse à son vin de Calés ^. Aussi lui est-il arrivé, comme à tous ceux qui écrivent plus par tempérament que par raison et qui se laissent trop emporter à leurs premiers mouvements, de se contredire quelquefois ^ ; il n'est pas impossible de tirer do
i. Juv., I, 45 : Quid referam quanta siccum jecur ardeat irai — 2. Juv., n, 25. — 3. Juv., i, 63. — 4. Hor., Sat., i, 3, 119. — 5. Tous ces tableaux sont tirés de la première satire. — 6. Un des reproches les plus graves qu'il adresse aux femmes, dans sa sixième satire, c'est d'envahir les occupations des hommes; il leur en veut beaucoup « d'être fortes sur la procédure, de rédiger des mémoires et d'en remontrer au besoin au jurisconsulte Celsus » (vi, 24.2). Ailleurs il parle d'une façon toute contraire ; il a introduit dans une
ses satires mêmes la preuve que son temps n'est pas aussi mauvais qu'il le prétend, et nous verrons qu'après l'avoir cruellement attaqué, il fournit des armes à ceux qui veulent le défendre.
Une autre façon de convaincre Juvénal d'exagération, c'est, nous l'avons déjà vu, de l'opposer à ses contemporains. Les démentis qu'il reçoit des autres sont plus graves encore que ceux qu'il se donne à lui-même. On peut affirmer qu'aucun d'eux n'a jugé la société de cette époque aussi sévèrement que lui. Tacite ne passe pas pour un moraliste complaisant; on l'a même souvent accusé de mettre trop d'amertume dans sa manière d'apprécier les événements et les hommes. Il a pourtant donné quelques éloges à son temps : « Tout ne fut pas mieux autrefois, dit-il ; notre siècle a produit aussi des vertus et des talents dignes d'être un jour proposés pour modèles '. » Ce n'est pas l'avis de Juvénal. A l'entendre, il n'y a plus d'honnêtes gens dans le monde où il vit, ou du moins il en reste si peu, que ce n'est pas la peine d'en parler. «Leur nombre ne dépasse pas celui des portes de Thèbes, ou même des bouches du NiP. » Tacite en connaît et en nomme bien davantage : même en parlant de l'époque de Domitien, qu'il n'a pas flattée, il fait la part des bons exemples et des nobles caractères ^. Mais ce sont surtout les lettres de Pline qui contredisent à chaque instant les satires de Juvénal ; on a vraiment peine à croire que les deux écrivains aient vécu à la même époque, tant le
autre satire fn, 51) une femme qui dérena résolument son sexe contre les hommes : « Est-ce que nous avons la rage des procès? leur ditelle. Est-ce q'\e nous sommes ferrées sur la chicane? Est-ce que nous /enons faire vacarme dans vos tribunaux? » Où donc est la vérité?
t. Tacite, Ann., m, 55. — 2. Juvénal, xni, 26. — 3. Tac, Hist,, I, 3 : No7i tamen adeo virlutum stérile sœculum ut non et hona exempta prodkleril, etc.
tableau qu'ils tracent de leur siècle est différent. Je sais bien qu'on peut reprocher à Pline quelques excès de bienveillance; on trouvait déjà de son temps qu'il louait trop ses amis : (C J'accepte le reproche, répondait-il d'une façon charmante, et je m'en fais honneur. En supposant qu'ils ne soient pas tout à fait tels que je le dis, je suis heureux de me les figurer comme je les représente. Je laisse à d'autres une clairvoyance importune : il ne manque pas de gens qui attaquent leurs amis, pour montrer qu'ils ne sont pas dupes. Quant à moi, on ne me persuadera jamais que j'aime trop ceux que j'aime^ . » Nous voilà bien avertis et il a pris soin lui-même de nous prévenir. II voyait trop en bien ; il était peut-être un peu de ces gens dont Quintilien, son maître, s'est moqué, « et qui appelaient savoir-vivre (humanùas) la sotte manie d'échanger entre eux à tout propos des compliments mutuels^». Il faut donc, pour savoir la vérité, retrancher quelque chose de cette bienveillance générale, atténuer ces éloges trop facilement accordés aux harangues qui se débitaient dans le sénat, aux petits vers qui se récitaient dans les salles de lecture; mais, après avoir fait ces réserves, je n'hésite pas à dire que le siècle de Trajan se retrouve beaucoup plus dans les lettres de Pline que chez Juvénal. Juvénal est un satirique, c'est-à-dire un mécontent de profession, un de ces gens qui, s'étant fait pour ainsi dire une spécialité de gronder les fautes de leurs contemporains, sont amenés à trouver des fautes partout. Il ne leur est pas difficile d'en découvrir avec un peu de complaisance. Toutes les actions humaines étant mêlées de bien et de mal, ils ne montrent jamais que le mal ; ils nous mettent toujours sous les yeux les motifs douteux des bonnes actions et les petitesses des grands hommes.
i. Pline, Epist., vil, 28. — 2. Qai-l, u, 2, 10.
Pline, au contraire, n'a pas tenu à être un moraliste et ne l'a été que par occasion; en publiant les lettres qu'il avait écrites à ses amis, il cédait à des motifs de vanité, il ne songeait pas à nous dépeindre le monde au milieu duquel il a vécu. Sa bonté naturelle peut l'entraîner quelquefois à voir les choses du bon côté, mais il n'avait pas au moins de système préconçu. On peut être sûr, après tout, que les faits allégués par Pline sont vrais, que les hommes qu'il loue, quoiqu'il les ait loués peut-être avec excès, méritaient de l'être. Il ne se serait pas exposé à de fâcheux démentis, lui qui comptait publier ses lettres de son vivant; il voulait au contraire se mettre d'accord avec l'opinion publique, et il aie plus souvent jugé comme elle pour obtenir son approbation, à laquelle il tenait tant. Remarquons de plus que l'impression que laissent les lettres de Pline est en général conforme à celle qu'on prend en lisant la correspondance de Fronton; tous les deux nous donnent de leur temps la même opinion sans avoir prétendu le juger: or ce temps n'est séparé que par quelques années, c'est la même société que les deux écrivains nous dépeignent, à son début et à sa fin ; l'un vivait à l'aurore du siècle des Antonins, l'autre en a vu les dernières années. La ressemblance des tableaux qu'ils nous ont laissés achève de prouver que, pour le fond, les deux peintures sont exactes. Je crois donc qu'on peut se mettre sans scrupule à la suite de Pline pour visiter cette société qu'il a si bien connue et si spirituellement décrite.
LES CLASSES ÉLEVÉES. loi
Défauts que la lecture de Pline fait découvrir dans la haute sociélé de ce temps. — Apathie politique. — Pédantisme littéraire. — Croyance à l'astrologie et à la magie. — Qualités qu'il est difficile de lui refuser. — Cette société est devenue plus religieuse et plus simple. — Grand nombre d'honnêtes gens qu'on y trouve.
Il me semble qu'on prend dans les lettres de Pline une idée très-nette de son temps. Il ne serait pas vrai de dire qu'il en dissimule les défauts ; ils y sont visibles presque ai tant que les qualités. On y voit, par exemple, à quel point cette société avait perdu le goût des affaires publiques. Courbée depuis un siècle sous des maîtres détestables, elle ne put pas se relever quand les temps devinrent t oins rigoureux. Elle avait pris l'invincible habitude d'obéir et de se laisser conduire; elle n'était plus capable de se gouverner. Quelques années après la mort violente de Domitien, Tacite "se plaignait de la torpeur des esprits, qui ne se réveillaient pas aussi vite qu'il l'aurait voulu ; il disait avec tristesse que, « par la faiblesse de notre nature, les remèdes agissent moins vite que les maux, et que, comme les corps sont lents à croître et prompts à se détruire, de même il est plus facile d'étouffer l'activité des esprits que de la ranimer». On voit pourtant à ses paroles qu'il voulait espérer encore. « Déjà, disait-il, le coeur commence à nous revenir *. » Il se trompait : le cœur ne devait jamais revenir à cette génération épuisée, les lettres de Pline le prouvent. Son optimisme ordinaire ne lui ferme pas les yeux sur cette apathie politique de ses contemporains. Il remarque que toutes les traditions ont
î Tacite, Agric, 3.