‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 4)Chapitre 36 sur 93 · Epist., I, 13. — 2. Epist., i · texte numérisé non relu

Epist., I, 13. — 2. Epist., i

mait toute sa vie. Les hommes les plus graves encourageaient par leur présence ces exhibitions de parole *, et Pline déclarait de la meilleure foi du monde qu'il n'y a rien de plus heureux que de faire encore dans sa vieillesse ce qu'on a fait dans ses premières années -. C'est le commencement de cette génération prétentieuse et pédante dont Fronton fut l'idole. On la voit naître dans les lettres de Pline; elle arrive à sa maturité dans celles de Marc-Aurèle et de son maître.

La correspondance de Pline nous montre encore combien on est alors religieux et à quels excès de crédulité la dévotion est capable de se laisser entraîner. Malgré le goût que cette société professe pour la philosophie, elle ne résiste pas au courant de plus en plus fort des opinions populaires. Il faut qu'il soit bien difficile de leur échapper pour qu elles aient pris un tel empire sur un monde si spirituel et si éclairé. On ne revient pas de sa surprise quand on voit que c'est précisément à partir de l'époque où Gicéron a écrit son traité De la divination, que la croyance au merveilleux semble être devenue plus vive; rien en vérité ne montre mieux l'impuissance des grands hommes quand ils prétendent s'opposer à leur siècle et en changer la direction. Horace aussi voulait que le sage se moquât des songes, des miracles^ des devins et des magiciens^; mais il ne fut guère écouté : après lui, les miracles et les songes obtiennent plus de crédit que jamais, et les sages y ajoutent foi comme les autres. Il était mort à peine depuis quelques années, quand un homme qui avait par moments du génie, Manilius, écrivit ce poëme étrange sur l'astrologie, si plein d'enthousiasme et de sincérité, et qui rappelle quelquefois l'ardonto conviction de Lucrèce. Sous Tibère, les devins de tous

1. Epist., VI, 6.— 2.£/m<.,u,3, G. — 3. Horace, Epist.,u,'i, 208.

les pays affluent à Rome; on les poursuit, on les emprisonne, on les exile, on les bat de verges hors de l'enceinte, on les précipite du haut de la roche Tarpéienne S mais on n'arrive pas à les détruire. « C'est une race d'hommes, dit Tacite, qui trahit toutes les puissances, qui trompe toutes les ambitions, et qui, toujours chassée de Rome, parvient à s'y maintenir toujours -. » La persécution ne fit que les rendre plus importants. On rechercha de préférence ceux qui avaient été mis en prison. « Si l'un d'eux avait manqué périr, s'il avait porté de lourdes chaînes, s'il revenait à moitié mort du rocher de Sériphe», il était sûr de faire plus de dupes et personne ne mettait en doute ses oracles^. C'était un crime capital de les consulter, mais on supportait avec tant d'impatience la domination du maître, on était si las du présent, si avide et si curieux de l'avenir, que, pour rapcrce\oir un moment, même en rêve, on risquait sa vie. Les devins deviennent alors si nécessaires à tout le monde, que le prince même, qui les déteste et les proscrit, a le sien qui ne le quitte pas, devant lequel il tremble et qu'il fait trembler à son tour*. Mais ce qui obtient plus de vogue encore que la divination, c'est la magie. Le talent du devin se borne à reconnaître à certains signes la volonté divine et les arrêts du destin ; il prévoit ravenir^et l'annonce, mais il ne change pas ce qui doit être. Le miigicien possède des secrets qui obligent la nature et les dieux à lui obéir. Il arrête le cours des fleuves, il force Ia,luneà se voiler, lé soleil à suspendre ou à précipiter sa naarclie; surtout il ressuscite le s. morts et les consulte. Interroger un mort est le plus ardent de tous les désirs qui travaillent cette génération inquiète. Sous Tibère,

1. Tacite, Ann., n, 2.-2. HisL, i, 22. — 3. Juv., vi, 5G2. — 4. Tac, Ann., vi, 2J.

on fit un crime à Scribonins Libo de l'avoir tenté *. Néion aiissi l'cïsaya, et Pline fait remarquer qu'il était plus en mesure que personne d'y réussir : le roi d'Arménie, Tiridate, lui avait amené les mai-'iciens les plus habiles de l'Orient, et il était aisé à un prince qui avait le monde à ses pieds de se procurer tout ce qui était nécessaire pour ces sacrifices". Vers le même temps, Lucain^ qui aimait à flatter le goût du public, décrivit dans son poënie une de ces évocations funèbres. On y trouve une magicienne qui se jette sur les mourants et les achève en feignant de leur donner le dernier baiser, qui murmure à leur oreille, pendant qu'ils expirent, Jes ordres qu'elle veut envoyer aux enfers, qui déterre les cadavres et fait sortir leurs yeux de leurs orbites glacés, qui avec les dents coupe la corde des pendus, qui arrache des lambeaux de chair aux crucifiés, et qui force les morts à lui répondre^. Ce sont déjà les mêmes fantaisies lugubres qui feront frissonner tout le moyen âge. L'imagination se complaisait à ces tableaux effrayants et merveilleux; les romans que nous avons conservés de cette époque en sont remplis. Pétrone raconte avec grand plaisir des histoires de loup-garou *. Au début des ^létainorplwses, Apulée amène son héros, qui est jeune et crédule, dans le pays des enchantements, en Thessali >. On lui fait des récits de prodiges qu'il écoute avidement; on lui parle d'une magicienne qui a changé son amant eu castor, un cabaretier en grenouille et un avocat en bélier. Ému de ce qu'il vient d'entendre, il jette sur tout ce qu'il voit des regards curieux et effrayés. Les arbres, les rochers, lui paraissent avoir des formes étranges ; il se demande si ce n'est pas du sang qui coule des fon-

1. Tacile, Ann., H, 28. — 2. ?Vme, Hist. nat., xxx, 1, 5. — 3. Pliais., VI, 438 et sq. — i. Pétrone, Sat., 62.

taincs ; il lui semble que les statues vont marcher et les murailles prendre la parole; il écoute s'il ne descend pas des voix du ciel pour révéler l'avenir aux hommes ^ Ces romans étaient faits pour la société la plus distinguée de ce temps; le succès qu'ils y ont obtenu nous montre de quels fantômes les imaginations étaient ob'^édées.

Ces dispositions sont alors celles de tout ^e monde; Tacite lui-même n'y a pas tout à fait écht-ppé. On a remarqué que, dans ses croyances religieuses, il flotte sans cesse entre les doctrines élevées des philosophes et les préjugés de la foule. Au moment même où il semble approuver les Juifs de ne reconnaître qu'un Dieu et de ne point lui élever de statues, il reproche comme un crime à ceux qui adoptaient ces opinions d'abandonner la religion de leur pays^. 11 se contredit à chaque instant, et rien n'est plus difficile que de savoir vraiment ce qu'il pense. Ici il semble être un sceptique déterminé : il laisse entendre que les dieux ne s'occupent pas du monde et que le bien et le mal leur sont IndifTérents^ ; ailleurs il paraît être un croyant résolu, et n'est pas éloigné d'approuver ceux qui disent, au sujet des légendes sacrées, « qu'il est plus respectueux de croire que de chercher à savoir* ». Sur les devins et les magiciens, mêmes hésitations : tantôt l'astrologie est une superstition^, et tantôt c'est un art*^. 11 hésite quelquefois à rapporter les prodiges qu'on raconte, il fait remarquer avec quelque malice que c'est quand on est le plus effrayé qu'on en observe le plus'. Dans le sac de Crémone, un seul temple, celui de Méphitis, est resté debout : est-ce un miracle ? Tacite ne se prononce pas : « Il dut son salut, nous dit-il, soit

1. Apulée, Mélam., u, 1. -- 2. Hist., v, 5. — 3. Ann., xvi, 33. — 4. Germ., 34. — 5. Hist., ii, 78. — 6. Ann., i\, 58. — 7. UisL, I, 86.

à sa situation, soit à la puissance de la déesse*. » Entre les deux explications on est libre de choisir. Mais d'ordinaire il est plus complaisant pour la crédulité publique. 11 veut bien reconnaître qu (c 'il ne faut pas trop chercher le merveilleux dans un ouvrage grave d ; mais il ajoute que « quand des traditions sont accréditées et acceptées de tout le monde, il n'ose pas les traiter de fables* ». Sous ce prétexte il ne nous fait plus grâce d'aucun prodige. Il nous raconte même très-sérieusement que Vespasien a guéri un paralytique et un aveugle dans le temple de Sérapis : comment en douter? «Des témohis oculaires l'aflirment, quand ils n'ont plus d'intérêt à mentir^. » Si Tacite, un des fermes esprits de cette génération, témoigne tant de confiance dans ces histoires fabuleuses, il est ai?é de comprendre à quels excès de crédulité se laissaient entraîner les autres. Pline écrit une longue lettre au savant Sura pour avoir son avis sur la croyance que méritent les apparitions. Quoiqu'il ait l'air d'hésiter, on voit bien qu'il est tout à fait convaincu, et il raconte avec le plus grand sérieux des histoires de revenants qui lui semblent tout à fait certaines*. On a été très-choqué du soin que prend Suétone de mentionner dans ses biographies tous les prodiges plus ou moins étranges qui annoncent les grands événements; ce n'est pas, comme on pourrait le supposer, une simple curiosité d'érudit qui le pousse à les recueillir et à les rapporter, il y croit pour son compte. Il était au moins aussi superstitieux dans sa vie que dans ses ouvrages. Il écrivit un jour à Pline, qui était son avocat, d'obtenir un délai dans une affaire qu'il poursuivait devant les centumvirs, parce qu'un songe

1. Hist., ni, 33 : loco seu nutnine defensum. — 2. Hist., \\, 50 : Vt conquirere fabulosa et ficli'i obleclare legentium aniinos procul gravilale cœpli operis credulerim , iUi lulijalis Irailitisque deinere fidem non ausini. — 3. Ihst., iv, 81. — 4. Epiât., vu, 27.

l'avait épouvanté sur le succès de l'entreprise*. Cette société était fort préoccupée des songes, les personnes les plus distinguées, les plus instruites n'hésitaient pas à les regarder comme des avis envoyés directement par les dieux^. Les moins honnêtes gens, et qui dans leur Yie se mettaient au-dessus de tous les scrupules, ne se mettaient pas en dehors des croyances communes. Le délateur Régulus faisait fréquemment des sacrifices ; il avait des haruspices qu'il consultait sur l'issue des procès qu'il avait intentés^, et il était aussi connu dans le monde par sa dévotion que redouté par son audace *.

Assurément, le pédantismc littéraire, l'indilTércnce politique et surtout la superstition sont de grands défauts. La correspondance de Pline nous montre à quel point le grand monde de Rome en était atteint; mais n'oublions pas non plus que ces défauts ne sont souvent que l'excès d'une qualité. Si cette société donne une importance ridicule aux songes, si elle a le tort de consulter les astrologues et les magiciens, au moins elle est religieuse. C'est ce qui ne peut être mis en doute ^ : Pline ne parle jamais des dieux qu'avec le plus grand respect, et il ne paraît pas qu'autour de lui il y eût beaucoup d'incrédules ^. Nous voyons que les pratiques du culte étaient régulièrement accomplies par tout le monde. Les personnes qui ont lu quelques épigrammes de Martial seront fort étonnées d'apprendre qu'il faisait sa prièrp t,ous les matins'. Il est

1. Epist., I, 18. — 2. Epist., m, 5; v, 5. — 3. Epist., vi, 2. — 4. Martial, i, 112. — 5. Juvénal le nie pourtant ; mais ce qui infirme beaucoup son témoignage, c'est qu'il soutient que l'époque de Cicéron était bien plus religieuse que celle de Trajan et que personne alors n'osait mépriser les dieux ou sourire du vieux culte de Numa. (Sat., VI , 3i2.) — 6. Voyez ce que dit Pline au sujet du dieu Clitumnus {Epist., vni, 8). — 7. Epigr., iv, 90. Je dois dire pourtant que cette épiiirammc est omise par Schneidcwin, qui ne la croit pas authentique.

fâcheux sar.s doute d'avoir trop de goût pour la rhétorique et les méchants vers, mais il est bon d'aimer les lettres, et jamais peut-être on ne les a plus aimées. Pline fait remarquer, à propos du rhéteur Isée, dont il fait tant d'éloges, qu'en général il n'y a rien de plus sincère, de plus naïf, de plus honnête que ces gens d'étude et d'école *. Quelque chose de ces qualités se retrouve, à ce qu'il semble, dans cette société qui se livrait avec tant d'ardeur à l'étude et se remettait si volontiers à l'école. Elle était plus honnête, et surtout plus simple que celle qui l'avait précédée. Tacite, qui le constate, donne ainsi les raisons de ce changement : « Autrefois, dit-il, les familles qui joignaient la richesse à la naissance ou à l'illustration s'abandonnaient sans réserve au goût de la magnificence. Mais quand des flots de sang coulèrent et qu'une brillante renommée fut un arrêt de mort, le danger rendit les hommes plus sages. En outre, ces nouveaux sénateurs, qu'on appelait tous les jours des municipes, des colonies et même des provinces, apportèrent à Rome l'économie de leurs pays, et à quelque opulence que le hasard ou le talent les fit arriver dans leur vieillesse, ils conservaient toujours leurs anciennes habitudes-. » La correspondance de Pline peut s rvir de commentaire à ce passage de Tacite. Ses lettres, comme celles de Cicéron, sont adressées aux plus grands personnages de Rome; mais, depuis Cicéron, la société romaine s'est tout à fait renouvelée. Les grandes familles qui avaient dominé pendant toute la république ont à peu près disparu; les amis de Pline portent presque tous des noms nouveaux. A la place de cette ancienne noblesse, que la jalousie des Césars a moissonnée, une autre s'est élevée, qui vient en général

1. Epist., II, 3 : scholaslicus tanium est, quo génère hominum nihil aut sincerius, aut simplicius, aut melius. — 2. Tacite, Ann., m, 55.

des provinces. Les personnages à qui Pline adresse ses lettres sont pour la plupart originaires des municipes de l'Italie, de la Gaule ou de l'Espagne. Ils avaient eu chez eux de meilleurs exemples que dans la capitale de l'empire ; ils apportaient à Rome, en venant s'y fixer, des goûts plus simples et des mœurs plus honnêtes, ail est de Brixia, dit Pline en recommandant un jeune homme, c'est-à-dire de ce pays qui garde tant de restes de la retenue, de la frugalité ou même de la rusticité d'autrefois ^ » Ailleurs, après avoir parlé d'un de ses amis qui a été élevé à quelque dignité municipale dans l'Espagne citérieure, il ajoute : « Vous connaissez la sagesse et la gravité de cette province^. » Cette nouvelle noblesse a surtout perdu en grande partie ces habitudes de faste et de prodigalité qui avaient achevé de ruiner l'ancienne '. L'existence était plus simple chez elle ; on y menait volontiers la vie de famille, et l'exemple en venait de haut.Dans sa retraite de Centumcellœ (les cent chambres, ■à\x]0\yrà'\i\n Cività- Vecchia) , où il réunissait ses amis, Trajan vivait comme un particulier. Les repas y étaient modestes, quelquefois égayés par la musique, souvent par d'agréables entretiens qui se prolongeaient dans la nuit*. Ici encore les lettres de Pline nous préparent à celles de Fronton. Cette simplicité dont Trajan donnait l'exemple a fait école : Antonin le Pieux, qui détestait l'étiquette, et dont c'était le plus grand plaisir d'aller faire la vendange dans ses terres avec ses amis, semble avoir voulu insti-

1. Epist., 1, 14. — 2. Epist., n, 13. — 3. Juvcnal constate cette réforme des mœurs publiques quand il se plaint avec tant d'amerluine que les riches soient devenus économes, quand il regrette la temps où un Pison et un Cotta envoyaient tant de présents à leurs clients pauvres (v, 109), où un Mécène, un Fabius, un Lentulus, se faisaient un devoir de nourrir et de doter les poètes (vu, 94j. — 4. Pline, Epist., vi, 31.

tuer une sorte de royauté bourgeoise. Autour de lui nonseulement on n'aimait pas le luxe, mais on connaissait à peine le bien-être. Marc-Aurèlenous raconte qu'il avait froid dans sa chambre les jours de brume, et qu'il trouva un jour un scorpion dans son lit.

Il semble donc qu'en somme cette société, telle que Pline nous la dépeint, ait été simple, rangée, honnête; on ne se douterait guère, en la parcourant avec lui, que c'est la même que Juvénal a si sévèrement traitée. Il y reste sans doute encore d'assez méchantes gens, quelques vieux délateurs, désolés de no pouvoir plus nuire *, des gouverneurs de province qui pillaient leurs administrés^; mais en même temps que d'agréables portraits, que de nobles figures, que de gens du monde aimables et distingués, bons à leurs serviteurs, dévoués à leurs amis, fidèles à leurs opinions! J'ai parlé plus haut de cette boutade de Juvénal, qui prétend qu'il ne reste pas plus de gens honnêtes à Rome qu'il n'y a de j/ortes à Thèbes, ou même de bouches au Nil. Évidemment il ne s'est pas donné la peine de bien chercher. Dans ce monde cliarmant que Pline nous fait connaître, et qui n'est pas la société romaine tout entière, il serait facile d'en trouver bien davantage. On pourrait en faire une liste nombreuse, en tête de laquelle on placerait les rares survivants de l'époque précédente, ce Spurinna, sage vieillard qui, retiré des alTaires dans une retraite grave et studieuse, voulait, comme nos grands hommes du xvii* siècle, mettre quelque intervalle entre la vie et la mort ^; ce Verginius Rufus, qui avait refusé l'empire après Néron,

1. Ejiitit., I, 5. — 2. m, y. — 3. C'est ce. que dit Pline à pro] os d'un autre grand porsonnnge de ce temps, Pompoiiius IJ;issu.<, i|uj vieillissait comme Spminna : prima vilœ tempnra et inedia palriœ, exlrema 7iobis imperlire debeinus. (Epist., iv, 43.)

et que sa modestie exposa à plus de dangers que ne lui en aurait créé son ambition. On y placerait ensuite cette génération qui avait grandi sous Domitien et que sa cruauté avait atteinte ou menacée, ces contemporains, ces amis de Pline qui accueillirent avec tant de joie les temps plus doux des Antonins; ce Julius Mauricus, le frère du noble Arulenus Rusticus, que Nerva rappela de l'exil pour en faire son commensal et son conseiller; ce Corellius Rufus, personnage énergique au milieu d'un siècle amolli, qui, atteint d'une maladie terrible, supportait, disait-il, toutes les douleurs dans l'espoir de survivre à Domitien, et qui se tua quand il le vit mort^; cet Erucius Clarus, a homme irréprochable, digne des anciens^ n; ce G. Septicius, le plus sincère, le plus droit, le plus fidèle des hommes s; ce Pompeius Quintianus, si dévoué à ceux qu'il aimait*; ce Titius Aristo, jurisconsulte célèbre, inépuisable érudit, « qui, sans fréquenter les portiques et les gymnases, sans y dépenser son temps et celui des autres en discussions oiseuses, n'en était pas moins au-dessus de tous les sages de profession par son intégrité, sa piété, son amour de la justice et sa force d'âme ^ ». Il faudrait y mettre aussi toute cette jeunesse honnête et active dont Pline s'était fait le patron, qui plaidait devant les tribunaux, qui servait sous Trajan dans les légions du Danube, et qui trouvait le temps de composer des vers grecs ou latins entre deux campagnes. Nous voilà aussi éloignés que possible des sombres tableaux de Juvénal. Est-ce à dire que le poëte nous trompe volontairement et qu'il ne nous ait offert que des peintures de fantaisie? Je ne le crois pas; les reproches qu'il fait à son siècle ne sont pas entièrement faux; il n'a certainement pas inventé les exemples criminels qu'il cito

1. I, 12. — 2. II, 9, 4. — 3. n, 9, 5. — 4. ix, 9. —5. i, 22.

17'i LES CLASSES ÉLEVÉES.

et les noms des coupables. J'admets que tous les faits qu'il raconte se sont passés comme il le dit. Qu'en doit-on conclure? Que dans cette société, comme dans les autres, le bien et le mal se mêlaient, et que le vice y côtoyait la vertu. C'est le sort de l'humanité, et il ne peut venir à l'esprit de personne que le il* siècle ait échappé à cette loi commune. Quant à savoir ce qui l'emportait en somme dans cette société, et si les gens honnêtes ou les scélérats y étaient plus nombreux, c'est un calcul qu'il est bien difficile de faire exactement et que chacun fait à sa façon. Juvénal affirme énergiquement qu'il n'y a guère autour de lui que des scélérats, il dit en propres termes que son siècle est pire que l'âge de fer * ; mais Pline, au contraire, semble penser que le nombre des honnêtes gens est plus considérable, et nous avons vu qu'il y a des raisons de croire que son opinion est la plus vraie.

Idée élevée que les moralistes de ce siècle se font du devoir et de la vertu. — Théories morales de Juvénal. — Conséquences pratiques qu'ont eues ces théories. — Le sort de resclave est adouci. — On se préoccupe de l'éducation des enfants. — Établissement d'écoles publiques. — On prend souci des pauvres. — Les institutions alimentaires de Trajan. — Comment on pratique alors la bienfaisance dans les classes élevées.

J'avoue pourtant qu'il peut rester des doutes à l'esprit : IMine n'a pas fait plus que Juvénal de dénombrement exact; il juge d'après ses impressions, et ses impressions peuvent le tromper. Mais nous avons heureusement une i;;itrc manière, et, à mon avis, beaucoup plus sûre,

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