Sat., xi\, l'J
propre dans des verres sales*. Pour .TiivénaljC'est un devoir d'humanité ; il veut que dans l'esclave on respecte l'homme, (i car leur âme et la nôtre, dit-il, sont formées des mêmes principes- », Personne aussi ne s'est fait dans l'antiquité une idée plus élevée de la famille que Juvénal; personne ne s'est occupé avec plus de tendresse de l'enfance, du respect qu'on lui doit, des bons exemples qu'il faut mettre sous ses yeux et des spectacles qu'il convient de lui épargner. « Éloigne, dit-il, du seuil où ton enfant grandit tout ce qui peut blesser son oreille ou ses regards. Loin d'ici les femmes galantes ! Loin d'ici les chansons nocturnes des parasites ! On ne saurait trop respecter l'enfance. Prêt à commettre quelque honteuse action, songe à l'innocence de ton fils et qu'au moment de faillir, la pensée de ton enfant vienne te préserver^. » Même envers les gens qui nous sont étrangers et ennemis, Juvénal trouve que nous avons des devoirs à remplir; il ne veut pas qu'on réponde par le mal au mal qu'ils nous font, et il condamne la vengeance aussi rigoureusement que le ferait un chrétien. Les sots la regardent comme le bien le plus doux de la vie ; Juvénal l'appelle « le plaisir d'une âme faible et médiocre*. » En laissant le coupable à ses remords, en l'abandonnant « à ce bourreau qu'il porte nuit et jourdansson âme^, » on n'est que trop vengé. Térence et Virgile avaient déjà célébré cette sympathie universelle qui, sans intérêt personnel, en dehors des liens du sang et de l'amitié, porte les hommes, parce qu'ils sont hommes, à soulîrir des maux de leurs semblables et à se croire atteints dans leurs malheurs; mais ce n'était chez eux qu'une réflexion touchante.
\. Horace, Sat., n, 2, 66. — 2. Sat., xiv, 15. — 3. Sat., xiv, 44. Je me sers ici cl ailleurs de l'excellente traduction de M. Despois, en la modifiant le moins possible. — i. Sat., xiii, 190: infirmi est animi exiguique vohiplas. — 5. Sat., xni, 198.
Juvénal y insiste et la développe dans des vers admirables. « L'homme est né pour la pitié, la nature ellemême le proclame. Elle lui a donné les larmes, c'est le plus beau titre de l'humanité. Oui, la nature le veut, il faut que l'homme pleure quand il voit paraître devant les juges son ami éperdu et les vêtements en désordre. Oui, la nature gémit en nous quand nous rencontrons le convoi d'une jeune fille, quand nous voyons mettre dans la terre un petit enfant. Où est-il l'homme vraiment honnête qui croit que le malheur de ses semblables ne le touche pas ? C'est là ce qui nous distingue des bêtes : aux premiers jours du monde, Dieu, notre créateur, accorda aux animaux la vie seulement; aux hommes, il donna une âme, pour qu'une mutuelle afTection les portât à s'entr'aider*. »
Ces grandes idées venaient à Juvénal de la philosophie. C'est elle qui avait proclamé par la bouche de Chrysippe que la vengeance est coupable, qui avait dit avec Sénèque que l'esclave est un homme, qui répétait tous les jours, avec les stoïciens, que tous les hommes sont frères. Juvénal n'était pas un philosophe de profession ; il faut probablement le ranger parmi ceux dont il dit qu'ils n'ont jamais eu que les enseignements de la vie ^ ; mais personne alors, quels que fussent ses origines et son passé, n'échappait à la philosophie, comme aujourd'hui personne ne peut S3 soustraire au Christianisme, même en le combattant. Les satires de Juvénal nous montrent qu'à ce moment elle était sortie des écrits et des écoles des maîtres, qu'elle s'insinuait partout, qu'elle 5'cmparait de tous les esprits, qu'elle formait cette opinion commune dans laquelle les générations sont obligées de vivre et qu'elles respirent comme l'air,
i. Sat., XV, 131. — 2. Sut., xiii, 20.
C'est beaucoup que les principes qu'elle proclamait soient entrés dans le monde, qu'ils aient été accueillis et répétés par des gens qui ne faisaient pas profession d'être des philosophes ; mais s'en est-on tenu là ? N'ont-ils jamais été qu'une sorte de parure dans leurs ouvrages, ou faut-il croire qu'ils ont produit à la longue quelques eiïets pratiques? Ici encore les lettres de Pline nous répondront. Elles s'accordent cette fois avec les satires de Juvénal : au lieu de les contredire, elle les complètent; elles nous montrent que ces nobles idées qui ont inspiré de si beaux vers au poëte sont passées des livres dans la vie. Il n'y a rien de plus aisé que de prouver, avec la correspondance de Pline, que cette société essayait de conformer sa conduite à ses opinions et que ces principes d'humanité qu'on accueillait avec tant d'applaudissements dans les écoles ou dans les ouvrages des littérateurs renommés ne sont pas restés toujours à l'état de préceptes et de théories. Je le montrerai plus tard pour les esclaves ; on verra combien leur sort s'adoucit à cette époque, et comment la loi elle-même, cédant à la pression de l'opinion publique, finit par reconnaître, avec Sénèque et Juvénal, qu'il n'y a pasde dilTérence de nature entre l'esclave et l'homme libre. J'ai cité tout à l'heure ces beaux vers du satirique où l'on trouve un si tendre souci de l'enfance : la société tout entière s'en préoccupe comme lui. Sénèque et Tacite sont pleins de réflexions justes et profondes sur l'éducation; c'était pour tous les sages d'alors un sujet d'études, et l'on discutait déjà dans les écoles les théories de V Emile de Rousseau. Dans un discours plein d'émotion, le philosophe Favoriruis conseillait aux mères de nourrir leurs enfants: « N'est-ce pas outrager la nature, leur disait-il, n'est-ce pas être mère à moitié que de rejeter son euf;int loin de soi au moment où l'on vient de lui donnrr le jour? Convient-il de nourrir de son sang dans ses entrailles
je ne sais quoi qu'on ne connaît pas, et de ne plus vouloir le nourrir de son lait quand on le voit vivant et que c'est un homme * ? » Ces conseils ont été entendus, et nous voyons à la même époque des femmes se faire gloire dansf leurs épitaphes d'avoir allaité leurs fils ^, et des fils rap-] peler sur la tombe de leur mère qu'elle a été aussi leur nourrice^. Cette tendresse pour l'enfance mérite d'autant plus d'être remarquée que c'était à peu près un sentiment nouveau. Cicéron dit brutalement, dans ses Tusculanes : « Quand un enfant meurt jeune, on s'en console facilement; s'il meurt au berceau, on ne s'en occupe même pas *. » Et lui-même, parlant, dans seslettres, d'un pauvre petit enfant de sa fille qui naquit à sept mois et ne vécut pas, s'exprime en des termes d'une froideur et d'une sécheresse qui révoltent ^. Sénèque trouve de même trèsnaturel et tout à fait raisonnable qu'on noie les enfants estropiés ou difformes^. L'opinion avait changé sous les Antonins et les mœurs s'étaient adoucies. Il suffit de voir, dans les lettres de Fronton, la tendre affection que Marc- Aurèle témoigne pour ses enfants. Si jeunes qu'ils soient, leurs maladies font son tourment. Il faut voir avec quelle tristesse il parle des angines de ses filles et de la toux obstinée dont souffre « son cher petit Antonin ' ». Cette charmante petite couvée, comme il l'appelle ^, l'occupe
1. Aulu-Gelle, xii, 1. — 2. Orelli, 2677. — 3. Mommsen, Inscr. i\eap., 1092. —4. Tiisc, i, 39. — 5. Ad Atticum, x, 18, 1.— 6. De ira, I, 15. Le droit accordé au père de tuer ses enfants nouveau-nés paraît avoir été restreint ou supprimé, probablement à l'époque des Antonins; mais Tertullien dit qu'il n'y avait pas de loi qu'on éludât plus impunément {Apolog., 9, Ad nat., 15). Tacite s'étonne que cet abominable usage n'existe pas chez les Juifs et les Germains (Hist., V, 5; Germ., 19). Auguste n'hésita pas à faire tuer l'enfiinl de sa fille, qu'il soupçonnait d'être le fruit de l'adultère (Suét., Aug , 65). Cet usage ne fut définitivement aboli que sous les empereurs chrétiens. — 7. Ad Anton, imp., l, 1 (édit. Naberj. — 8. Ibid. : in nidulo noslro.
presque autant que l'empire; on est sûr de lui plaire en lui en parlant, et Fronton ne manque pas, lorsqu'il lui écrit, d'envoyer le bonjour <( aux petites dames», et de le prier d'embrasser pour lui « leurs petits pieds gras et leurs mains mignonnes M).
Ce souci (|u'on témoigne pour l'enfant dès le berceau devient plus vif encore quand il a grandi. On lui cherche un précepteur ; c'est une affaire importante^, dont tous les amis de la maison s'occupent. Pour en trouver un qui convienne à des gens qu'il aime, Pline s'adresse à Tacite et lui demande de le choisir parmi les savants personnages que sa renommée attire autour de lui ^ ; ou bien il va écouter les professeurs en renom, il se remet à l'école, il s'assied parmi les jeunes gens, joyeux de revenir à l'âge heureux où il était lui-même un écolier *. Il nous raconte avec de grands détails qu'ayant appris qu'il n'y avait pas de maîtres à Côme, son pays, et qu'on était obligé d'envoyer les enfants étudier à Milan, il persuada aux pères de famille de se réunir et de faire les frais nécessaires pour instituer chez eux des écoles publiques ^. L'établissement des écoles devient à ce moment la préoccupation de tout le monde; pour la première fois l'État comprend la nécessité de pourvoir à l'enseignement public. Il avait négligé de le faire jusque-là, et les gens sages, comme Polybe et Cicéron, s'en étonnaient *. L'empire répara cet oubli de la république. Vespasien donna le premier des émoluments aux rhéteurs grecs et latins'. Le biographe d'Hadrien nous dit que cet empereur « honora et enri-
i. Ad Marc. Cœs., iv, 12. — 2. Pline, Epist., il, 18,4: super tanta re. Juvénal s'indigne contre un père « à qui rien ne coûte moins cher que son fils » (Sat., vu, 187). — 3. Epist., iv, 13, 10.
— i. Epist., u, 18. — 5. Epist. iv, 13.— 6. Cic, De republ., iv, 3.
— 7. Suét., Vesp., 18.
cliit les professeurs de toute sorte, et que, lorsqu'il ne les trouvait pas capables de bien remplir leurs fonctions, il les éloignait de leurs chaires, après les avoir bien payés ^». 11 institua à Rome, dans le Gapitole même, une sorte d'université ou d'académie qu'on appelait V Athénée, où l'on venait entendre les orateurs ouïes poètes en renom®. Antonin le Pieux accorda des distinctions et des salaires aux rhéteurs et aux philosophes dans toutes les provinces ^; enfin Marc-Aurèle établit et dota quatre chaires de philosophie dans Athènes : chacun des maîtres devait enseigner les principes d'une école différente et recevait 10000 drachmes du trésor public *. N'est-il pas curieux de voir ce mouvement commencé dans lesécrits des sages, dans les leçons des philosophes, dans les vers des poètes, se communiquer par là aux gens du monde et finir par entraîner l'opinion ; d'en suivre les effets dans la vie privée, et d'en retrouver ensuite l'influence dans la législation de l'empire, en sorte que ce qui n'était d'abord qu'un souci plus tendre pour le bien-être et l'éducation de l'en^ fance a fini par devenir tout un système d'instruction publique qui s'est étendu au monde entier?
Nous allons voir le même spectacle dans une question encore plus grave. On se souvient de ce passage admirable de Juvénal que je viens de citer, où il rappelle aux hommes qu'ils sont frères et leur fait un devoir de s'entr'aider. Ces sentiments étaient alors ceux de tous les honnêtes gens. Ce serait une grave erreur de croire que l'antiquité païenne n'a pas connu ou pratiqué la bienfaisance; on a pensé de tout temps « qu'elle est la vertu qui
1. Spar»., Hadr., 16. — 2. Aur. Victor, Cœs., U. — 3. Capitol., Anton., n. —4. Philostr., Vitœ sap., n, 2. Zeller, Philos, der Griechen, ni, 608.
i8i LES CLASSES ÉLEVÉES.
convient le mieux à la nature humaine* », et que le riche s'honore quand il fait quelque part aux autres de sa fortune. Mais les motifs qui poussaient à être généreux n'ont pas été d'abord les mêmes qui chez nous inspirent la charité. A Rome, la bienfaisance fut regardée longtemps comme un devoir civil et politique. Dans cette société aristocratique les honneurs semblaient appartenir de droit à la noblesse. Il paraissait tout simple que ce fût presque toujours le descendant d'une grande maison qui fût édile ou consul ; mais on trouvait aussi qu'il était convenable que l'élu reconnût et payât de quelque façon les sufl'rages que la multitude lui donnait. Il lui fallait la nourrir et l'amuser, célébrer des jeux, construire des monuments, distribuer de l'argent ou des vivres. Il se devait à lui-même et à ses aïeux d'être magnifique, et le moindre soupçon de parcimonie l'aurait perdu sans retour aux yeux de ses égaux et de ses inférieurs ^. Sa libéralité s'étendait souvent au peuple tout entier. M. Seius, pendant une grande disette, trouva moyen de maintenir le prix du blé à un as le boisseau ^, ce qui lui fit grand honneur. Il était pourtant naturel que ceux qui vivaient plus près de ces grands personnages eussent une part plus abondante dans leurs largesses. C'était un devoir pour eux de ne laisser manquer de rien leurs affranchis et leurs clients : la maison d'un riche ne devait pas avoir do pauvres ; l'aisance de ceux qui l'entouraient et formaient sa cour rendait témoignage à sa générosité; leur misère aurait fait honte à son avarice. Tant que dura cette noblesse républicaine, elle se fit un point d'honneur
1. Cic, De offic, i, 14 : qua quidem niliil est naiurcB humaiiœ accommodatius. — 2. Tubéron qui, en sa qualité de stoïcien, aimait la simplicité, pour avoir traité trop simplement le peupl^ aux fimérailles de son oncle, Scipion l'Africain, n'obtint pas la préturc. Cicéron, Pro Murem, 36. — 3. Cic., De offic, ii, 17.
d'être prodigue pour tous ceux qui l'approchaient. Un affranchi de M. Aurelius Gotta, qui vivait sous Auguste, nous dit, dans son inscription funèbre, que son patron lui a fait plusieurs fois des cadeaux de 400 000 sesterces, (80 000 francs), qu'il l'a encouragé par ses libéralités à se marier et à se faire une famille, qu'il a protégé son fils et doté ses filles comme un père *. Tels étaient alors les devoirs d'un grand seigneur ; quand on les remplissait avec exactitude, on risquait beaucoup de se ruiner. C'est ce qui arriva précisément à Cotta et à beaucoup d'autres^.
Vers la fin de la république on commence à se faire d'autres idées, et cette bienfaisance fastueuse et aristocratique ne paraît plus la meilleure. Cicéron, après avoir appelé des prodigues ceux qui s'épuisent adonner au peuple des festins et des spectacles, ajoute : « L'homme vraiment libéral use de sa fortune pour racheter les captifs, payer les dettes de ses amis, les aidera doter leurs filles, à amasser des biens ou à augmenter ceux qu'ils ont^. » Sans doute en agissant ainsi, le riche croit encore remplir un devoir de citoyen, a car, dit ailleurs Cicéron, racheter les captifs, enrichir les pauvres, c'est encore servir l'État* ». Cependant la préférence donnée à ces libéralités modestes et désintéressées sur celles qui s'adressent au peuple entier et qui ne sont que le salaire des honneurs qu'on a reçus indique que la bienfaisance s'inspire d'un sentiment nouveau. C'est la philosophie qui conseille « de payer la rançon des malheureux tombés aux mains des pirates, de défendre les orphelins et les veuves, d'ensevelir
1. Annal, de l'inst. arch., 1865, p. 1. — 2. CoUa se ruina par ses dépenses (Tac., Ann., vi, 7), et soa fils fut réduit à vivre d'une pensioa de Néron (Tac., Ann. xni, 34). C'est un de ceux dont Juvén.d loue et regrette la générosité (v, 109 ; vu, 94). — 3. De offic, II, 16. — 4. De offic, 11, 18.
los étrangers et les pauvres* ». Elle enseigne que les hommes sont frères, qu'avant d'être membres de la même cité ils sont habitants du même monde, qui est la cité universelle ; elle est donc amenée à imposer à tous l'obligation de secourir ceux qui sont misérables, nonseulement comme citoyens, mais comme hommes. Dès lors l'humanité se joint à la politique pour recommander d'être généreux. On croit sans doute encore que les gens qui nous touchent de près, qui nous sont unis par des liens de famille ou de clientèle, ont des droits particuliers à nos bienfaits. Virgile ne place dans les enfers que <( ceux qui n'ont pas fait part de leur fortune à leurs proches^ ». Cependant on commence à dire que la bienfaisance doit s'étendre plus loin. Les préceptes que donnent les sages ont un tour général, et ils semblent exiger que, dans les générosités qu'on veut faire, on embrasse même les indifférents et les inconnus. Horace, s'adressant à un prodigue qui dépense sa fortune à de bons repas, lui dit: « Ne pourrais-tu pas en faire un meilleur usage? Pourquoi, tandis que tu es riche, reste-t-il des malheureux qui ne méritent pas de l'être^ ? » Sénèque est plus explicite encore: « Nous secourons, dit-il, des gens qui viennent de débarquer dans nos ports, et qui doivent en repartir demain; nous fournissons une barque au naufragé pour qu'il s'en retourne chez lui II part, connaissant à peine le nom de son sauveur, sans espoir de le retrouver jamais; il ne peut en partant que confier sa reconnaissance aux dieux et les prier de rendre en son nom le
1. Lactance reconnaît que les philosoplies avaient rcconimmidé toutes ces libéralités (vi, 12). — 2. Yi, G11 : nec partem posucre suis. Ou retrouve quelquefois dans les épltaphes les expressions suivantes : omnibus meis be.ne feci (Fabretli, p. 21 et 122). — 3. Hor., Sat., H, 2, 103 : Cur eget indignus quisquam, te divile?
bienfait qu'il a reçu*. » En agissant ainsi, l'homme généreux ne cherche pas à se faire des protégés et des clients ; il vent simplement remplir un devoir d'humanité : «il donne comme un homme doit donner à un homme » , ut homo homini^. »
Ces principes ne sont pas restés enfermés dans les livres des sages; ils ont eu des conséquences pratiques qu'il importe de constater. A partir du ii^ siècle, les libéralités de l'État elles-mêmes se ressentent du caractère nouveau qu'a pris la bienfaisance. Jusque-là, en donnant du pain à la populace de Rome, les empereurs n'avaient d'autre dessein que de la maintenir dans l'obéissance : ils achetaient leur sécurité par leurs largesses. Les Antonins semblent obéir à des sentiments plus élevés. C'est ce qu'on remarque surtout dans ce grand système de charité légale qu'on appelle « les institutions alimentaires », et qui fut l'œuvre capitale de Nerva et de Trajans. Il consistait en des distributions de secours qui se faisaient tous les mois aux enfants des familles pauvres de Rome et de l'Italie. A Rome, l'institution nouvelle ne fit que s'ajouter à celles qui existaient déjà; le cadre était tracé depuis les Gracques, il y avait des précédents et des modèles, et l'on n'eut besoin de rien innover. Aux deux cent mille citoyens qui vivaient du blé de l'État, on se contenta d'adjoindre cinq mille enfants auxquels on accorda la même faveur. Ils étaient
\. Sen., De benef., iv, ii, 3. — 2. Sen., De clem., u, 6, 3. — 3. L'institution alimentaire est une de celles dont les écrivains nous parlent peu et que nous ne connaîtrions qu'imparfaitement sans l'épiirraphie : elle nous est surtout connue par l'inscription des Ligures Uœhiani sur laquelle M. Henzen a écrit un important commentaire (Ann. de l'inst. areh., 1844), et par celle de Veleia qui a été étudiée par M. Desjardins (De tabulis alimentariis). J'ai résumé dans les quelques lignes qui suivent le travail de M. Henzea.
traités tout à fait comme les adultes; ils recevaient une fessera ou contre-marque, sur laquelle on avait inscrit quel jour et à quel endroit ils devaient se présenter pour qu'on leur donnât la mesure de blé qui leur revenait. Mais dans l'Italie, qui n'avait pas eu pai t encore aux libéralités impériales, tout était à faire. Voici de quelle façon on s'y prit pour assurer la perpétuité de ces secours et les rendre profitables au plus grand nombre. C'était l'empereur qui faisait les premières dépenses; il accordait des sommes quelquefois considérables aux villes dans lesquelles il voulait établir l'institution alimentaire : celle de Veleia reçut de Trajan en deux fois 1116 000 sesterces, c'est-à-dire plus de 200000 francs. Par une combinaison ingénieuse, cet argent, dans chaque ville, était prêté, à des intérêts très-modiques *, aux principaux propriétaires du pays, et l'on prenait hypothèque sur leurs biens. C'était une façon de venir on aide à l'agriculture, en lui procurant les capitaux dont elle a besoin. Les intérêts servaient à (t fournir des aliments » aux enfants pauvres. Les secours qu'on leur donnait étaient payés tantôt en nature et tantôt en argent. A Veleia, les garçons recevaient 16 sesterces (3 fr. 20 c), et les filles 12 sesterces (2 fr. 40 c.) par mois. Ces libéralités paraîtront peut-être assez modestes, mais il faut songer que les garçons y avaient droit depuis leur naissance jusqu'à dix-huit ans, et les filles jusqu'à quatorze. Telle était cette célèbre institution alimentaire, qui fut accueillie partout avec tant d'enthou-
I. A Veleia, l'iiUérèt est à 5 pour 100; chez les Baehiani, à 2 1/2. C'uLait peu de chose à une époque où l'intérêt à 12 pour 100 était assez ordinaire. Cependant nous savons par Pline que les propriétaires éprouvaient quelquefois une certaine répugnance à être débiteurs des villes {Epist., X, 62), mais nous ignorons les motifs de cette répugnnnce.
siasme, et qui probablement a duré autant que l'empire. En réalité, c'est dans un intérêt politique qu'elle avait été établie. Trajan était effrayé, comme tous les esprits sages, de la dépopulation croissante des contrées qui environnaient Rome *■. Pour y remédier, il cherchait à donner aux Italiens le goût du mariage et de la vie de famille; il voulait ôter tout prétexte à ceux qui ne souhaitaient pas d'enfants pour n'avoir pas la charge de les nourrir. Il tenait à préparer des citoyens et surtout des soldats à l'empire -. Aussi la libéralité de l'État s'arrétaitelle quand le jeune homme était d'âge à s'enrôler. Ces secours publics le conduisaient jusqu'au moment où il pouvait toucher la solde ^, et l'on peut dire que toute sa vie, enfant, soldat ou vétéran, il ne vivait que du trésor du prince. Cette politique n'avait au fond rien de nouveau ; elle était conforme à celle des premiers empereurs, et Pline remarque avec raison que les institutions alimentaires ne font que compléter les lois d'Auguste sur le mariage*. Cependant on ne peut nier que les largesses de Trajan n'aient un air plus désintéressé, plus généreux que celles de ses devanciers. Elles ne sont plus le salaire exclusif de ces flatteries que la plèbe de Rome prodigue à tous les princes qui la nourrissent et qui l'amusent.
. Voyez les plaintes éloquentes que cette dépopulation inspire à Lucain (Pliars., i, 24.). — 2. Pline, Paneg., 28 : ex his castra, ex j his tribus replebuntur. — 3. Pline, Paneg. , 26 : alimentis tuis ad I stipendia tua pervenirent. — 4. Paneg., 26. Quelques écrivains ont ! voulu voir une influence chrétienue dans les institutions alimentaires, ;{ mais elles n'étaient pas tout à fait inconnues avant Trajan. On cn^ I trouve des traces à l'époque même d'Auguste t^Orelli, 4365j. Pline, I à l'endroit du Panégyrique que nous venons de citer, semble même
[dire que l'institution avait eu un caractère officiel avant Trnja i cl que les prédécesseurs de ce prince avaient quelquefois accordé .uix I enfants (les secours publics. Mais c'était une exception ; Trajan en fit lu r j-lo
Elles s'étendent à toute l'Italie, c'est-à-dire à des gens qui ne viendront jamais saluer l'empereur à son réveil ni l'applaudir quand il entre au théâtre ou au cirque. Sans doute elles sont avant tout utiles et commandées par l'intérêt de l'empire, mais il semble qu'il s'y joint aussi une pensée d'humanité. Lorsque Antonin perdit sa femme Faustine, qu'il aimait beaucoup, (|uoiqu'elle le méritât médiocrement, il ne crut pas pouvoir mieux honorer sa mémoire que par une fondation charitable : il donna de l'argent pour ajouter un certain nombre de jeunes filles à celles qui recevaient déjà les secours publics, et voulut qu'on les appelât yuellœ Faustinianœ *. C'était se conduire comme le ferait aujourd'hui un prince chrétien.
L'exemple donné par l'État fut suivi par les particuliers. Tous ceux qui approchaient l'empereur se firent un devoir de l'imiter, et il y eut dans les rangs élevés de cette société comme un élan de bienfaisance, dont la trace est restée dans la correspondance de Pline et dans les inscriptions du il* siècle. Pline a fait de grandes largesses pendant sa vie à tous ceux qu'il aimait, et, comme il ne connaissait pas cette vertu chrétienne qui consiste à cacher ses bienfaits, il ne nous les a pas laissé ignorer. Il nous apprend qu'il a acheté à sa vieille nourrice un champ de 100000 sesterces (20000 francs)^, qu'il a complété le cens équestre pour l'un de ses amis^, qu'il a doté la fille d'un autre « qui avait plus de qualités que de fortune*)). Il donne surtout, et sans trop compter, à toutes les villes auxquelles il est uni par quelque lien de reconnaissance et d'affection; il leur donne des bibliothèques plutôt que des spectacles de gladiateurs ^, car il
1. Capitolin, Anton., 8. — 2. Epist., vi, 3. — 3. i, 19. — 4. vi, 32. — 0. I, 8.
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professe, comme les Pères de l'Église, que les jeux publics sont nuisibles aux mœurs ^; il fonde chez elles des écoles ou des institutions de bienfaisance -. C'est ce que faisaient aussi beaucoup de riches comme lui. Dans tout l'empire, les villes et les particuliers semblent travailler de concert pour soulager toutes les misères : quelquefois les villes s'imposent elles-mêmes et lèvent des contributions sur les citoyens riches pour subvenir aux besoins des pauvres^; le plus souvent ce sont des gens généreux qui, sans y être forcés, font les frais de ces fondations utiles. Un habitant d'Atina lègue à son municipe 400000 sesterces (80000 francs)*; une grande dame, a en mémoire de son fils », donne à Terracine un million de sesterces (200000 francs) pour aider à y établir l'institution alimentaire ^. Ce sont là des libéralités importantes; je suis pourtant plus touché de ce legs modeste d'un marchand de simples {aromatorius) , qui laisse à une petite ville d'Italie « 300 pots de drogues et 60 000 sesterces (12000 francs) pour qu'on puisse fournir gratuitement des remèdes aux pauvres gens de la ville "^ ». Assurément la société où de tels exemples étaient donnés, où l'on se félicitait sur sa tombe d'avoir été « miséricordieux et ami des pauvres' », ne pouvait pas être aussi dépravée qu'on l'a prétendu : si elle ne pratiquait pas encore tout à fait la charité au sens où l'entend le Christianisme, on peut dire qu'elle était toute préparée à la comprendre.
1. Pline, Epist., iv, 2-2. — 2. i, 8 ; vu, 18. — 3. x, U : ad suslinendam tenuiorum uwpiam. On voit, par cette lettre de Trajan, que dans les pays souni'S au droit romain ces sortes de contributions étaient défendues. — i. Monimsen, Inscr. Neap., 4-54G. — 5. Orclli, 6G6'J. - 6. Orelli, 114. — 7. Corp. inscr. lat, i, 1027. C'est la tombe d'un joaillier de la voie sacrée. Voyez aussi Perrot, Galalie.^ p. 119.
CflAPITRE DEUXIÈME
La situation des femmes dans la société romaine était-elle aussi mauvaise qu'on le suppose? — Égards qu'on leur témoigne dans la maison. — Importance qu'elles prennent dans la vie publique. — Sous l'empire, elles ont part au gouvernement. — La philosophie continue à leur être contraire. — Dans la pratique, leur condition devient presque égale à celle des hommes. — Usage qu'elles font du droit d'association.
Le tableau de la société distinguée de Rome au 11^ siècle serait incomplet, si nous ne disions rien des femmes. Elles y tiennent une grande place, et, comme leur influence s'est surtout fait sentir dans les choses religieuses, on ne peut négliger de s'occuper d'elles quand on étudie l'histoire de la religion romaine soi:s i'empire.
D'ordinaire, on se fait de leur condition et de leur conduite à ce moment des idées peu exactes, La première erreur, la plus grande peut-être, assurément la plus répandue, consiste à se représenter la situation des femmes dans la société romaine comme beaucoup plus fâcheuse qu'elle ne l'était réellement. On suppose volontiers qu'on les y traitait à peu près comme des esclaves, et l'on croît qu'il n'a pas fallu moins d'une révolution
sociale et religieuse pour les émanciper. C'est l'opinion de ceux qui jugent uniquement Rome d'après ses lois. ^ est sûr que la loi romaine est très-dure pour les femmes, a Nos aïeux, dit Tite-Live, ont défendu que la femme s'occupât même d'une affaire privée sans avoir quelqu'un qui l'assiste ; ils ont voulu qu'elle fût toujours sous la main de son père, de ses frères, de son mari ^ » Quand on songe à « cette servitude légale, qui n'a pas de fin ^ », on est tenté de s'apitoyer sur son sort; mais on se rassure vite, si, au lieu de s'en tenir à des textes de lois, on étudie le monde et la vie. Là, au contraire, le rôle de la femme est considérable. On l'entoure d'honneurs et d'égards; elle est respectée de son mari, vénérée des esclaves, des clients, des enfants, maîtresse dans la maison. La loi et l'usage se trouvent donc ici en désaccord, et dans ce conflit c'est la loi qui en définitive a été vaincue. Les jurisconsultes eux-mêmes le constatent : ils avouent que cette esclave, qui légalement ne peut disposer de rien et qu'on retient dans une tutelle éternelle, se trouve être en réalité l'associée, la compagne, presque l'égale du mari. Elle siège, je dirais volontiers elle trône avec lui près du foyer domestique, dans Vatrium. «L'a^rmm n'était point, comme le gynécée, un appartement reculé, un étage supérieur de la maison, retraite cachée et inaccessible. C'était le centre même de l'habitation romaine, la salle commune où se réunissait la famille, où étaient reçus les amis et les étrangers. C'est là, près du foyer, que s'élevait l'autel des dieux lares, et autour de ce sanctuaire était réuni tout ce que la famille avait de précieux ou de sacré, le lit nuptial, les images des ancêtres, les toiles et les fuseaux de la mère de famille,
1. Tite-Live, xxxiv,2. — :2. Tile-Live, xxxiv, 7 : numquam exuitur servitus muliebris.
Vji LES FEMMES.
le cofTrc où étaient serrés les registres domestiques et l'argent de la maison. C'est sous La garde de la femme qu'étaient placés tous ces trésors. Elle offrait, comme le chef de famille lui-même, les sacrifices aux dieux lares; elle présidait aux travaux intérieurs des esclaves; elle dirigeait l'éducation des enfants qui, jusque dans l'adolescence, restaient longtemps encore soumise sa surveillance et à son autorité. Enfin, elle partageait avec le mari l'administration du patrimoine et le gouvernement de la maison. Dès le moment où la nouvelle épouse avait mis le pied dans V atrium de son mari, elle était associée à tous ses droits. C'est ce qu'exprimait une antique formule : au moment de franchir le seuil de sa nouvelle demeure, la mariée adressait à l'époux ces paroles sacramentelles : Vbi tu Gains, ibi ego Gaia, là où toi tu es le maître, moi je vais être la maîtresse. La femme devenait maîtresse, en effet, de tout ce dont le mari était maître, et Caton l'ancien ne faisait qu'exagérer une observation judicieuse lorsqu'il s'écriait plaisamment : «Partout les hommes gouvernent les femmes, et nous, qui gouvernons tous les hommes, ce sont nos femmes qui nous gouvernent ^ » C'est donc une chimère de prétendre remonter dans l'histoire de Rome jusqu'au temps où les femmes étaient entièrement esclaves dans la maison; jamais elles n'ont été aussi asservies qu'on le suppose. Si les vieux poètes parlent avec grand respect de la « majesté du père de famille ^ y>, ils célèbrent aussi « la sainteté du nom de la matrone^ ». On peut même prétendre que la manière dont les anciens expliquent cette infériorité légale dans laquelle on voulait les retenir ne leur est pas trop défa-
1. Gide, Etude sur la condition de la femme, p. 109. — 2. Attius, Telephus : Ut vim conlendas tuam ad majeslalem viri. — 3. Afraiiius. Suspecta : Tuam majestatem et nominis mationœ sancliludinem.
vorable. Le Romain prévoyait que dans cette lutte d'influence qu'il allait livrer avec sa femme, il serait vaincu, il se sentait d'avance le plus faible, et il n'avait fait ces lois rigoureuses que pour se donner des armes contre elle ; mais les historiens nous disent qu'elle n'avait pas de peine à regagner dans la maison tout ce qu'au dehors la législation lui faisait perdre ^
Bientôt même cette victoire intérieure et domestique ne lui suffit pas. Périclès disait aux Athéniennes qu'elles n'avaient qu'une gloire à espérer, c'est qu'on ne parlât jamais d'elles ni en bien ni en mal. Une Romaine ne s'en serait pas contentée : en récompense de leur dévouement pour la république, les femmes obtinrent à Rome le droit d'être louées publiquement après leur mort, comme les hommes. Aux obsèques d'une grande dame, le cortège s'arrêtait au forum, et le plus proche parent de la défunte, montant à la tribune, faisait l'éloge de sa naissance et de sa vertu. Elles étaient en possession de ce droit, dès l'époque de Camille "^ ; avec le temps, elles en conquirent beaucoup d'autres. A mesure qu'on avance dans l'histoire de Rome^ on voit leur importance s'accroître. Il leur était arrivé déjà, pendant la république, de n'être pas sans influence sur les délibérations du peuple et du sénat, mais elles n'y intervenaient encore que d'une façon détournée. Sous l'empire, elles ne prennent plus la peine de cacher la part qu'elles ont dans la direction des affaires. Auguste, si jaloux de son pouvoir, consent presque aie partager avec Livie; il la consulte dans les situations graves, il l'associe aux honneurs ^qu'on lui rend; il lui fait accorder, ainsi qu'à sa sœur Octavie, l'inviolabilité tribunitienne^. Claude est entièrement gouverné par ses
1 . Tite-Live, xxxiv, 2 : aomi vicva ctoenas nostra impolentia muliebri. — 2. Tilc-Live, v, 50. - 3. Dion, xlix, 38.
femmes, et rien ne se fait plus dans l'empire sans leur aveu. Le jour où le chef breton Caractacus fut conduit enchaîné dans les rues de Rome pour orner le triomiilic impérial, Agrippine était placée sur un trône, non loin de celui de son mari, entourée comme lui des soldats et de leurs aigles, et le vaincu dut lui rendre les mêmes hommages qu'à l'empereur. « C'était assurément un spectacle nouveau, dit Tacite, et fon. opposé à l'esprit de nos ancêtres, de voir une femme siéger devant les enseignes romaines*! » Il ajoute qu'il ne suffisait pas à Agrippine d'être l'épouse du prince et qu'elle voulait qu'on la regardât comme associée à son empire. Cette prétention cessa bientôt de surprendre, tant elle devint commune. Avec les Antonins, on commence à donner aux impératrices le nom de « mères des camps et des légions » ; on y joignit plus tard celui de « mères du sénat et du peuple »; et ces titres n'étaient pas de pures flatteries : il leur est arrivé souvent, avec les Sévères, de disposer de l'empire et de le gouvernera leur gré, sous le nom de leurs maris ou de leurs fils.
L'exemple donné par la cour fut naturellement imité partout. Nous voyons souvent à cette époque les femmes de la haute société de Rome se mêler ouvertement aux intrigues politiques. Elles y apportent ces qualités de finesse et de ténacité qui leur sont ordinaires. Si elles ne peuvent pas demander pour elles-mêmes les charges de l'État, elles ont leurs protégés en faveur desquels elles sollicitent. Sénèque dut en partie sa questure aux démarches actives de sa tante : c'était une femme simple et qui vivait dans la retraite; mais l'affection qu'elle avait pour son neveu la tira de sa solitude et la rendit audacieuse. « Elle a fait des brigues pour moi * », nous dit-il.
i. Tac, Ann., xu, 37. — 2. Sén., Cens, ad Iklv., xix, 2.
Aussi était-ce une manière de faire son cTiemin que de chercher à plaire aux dames. Tacite parle d'un consulaire dont le talent consistait à s'attirer leur faveur et qui leur devait sa fortune*. Hors de Ptome, elles étaient bien plus puissantes encore. Rien ne les empêchait de se donner toute l'importance qu'elles souhaitaient avoir, quand elles n'étaient plus sous les yeux de l'empereur et des gens qu'elles pouvaient craindre. On délibéra un jour dans le sénat pour savoir si l'on devait permettre aux magistrats chargés de gouverner les provinces d'emmener leurs femmes avec eux. Un sénateur rigoureux, Cœcina Severus, se plaignit amèrement de tous les abus dont elles étaient cause, et déclara en propres termes que, « depuis qu'on avait relâché les liens dont les ancêtres avaient cru devoir les enchaîner, elles régnaient dans les familles, dans les tribunaux, dans les armées ». La violence de Cœcina eut peu d'approbateurs, et, quoiqu'il fût de règle au sénat de louer sans fin le passé, on fut d'accord qu'en bien des choses on avait eu raison d'adoucir la rigueur des anciennes lois, et on laissa les proconsuls libres de partir avec leur famille, s'ils le jugeaient bon. Tout le monde était pourtant obligé de reconnaître que les reproches qu'on leur faisait n'étaient pas entièrement injustes. Il n'y avait guère de procès de concussion oii la femme du gouverneur ne fût impliquée. « STous les intrigants de la province s'adressaient à elle; elle s-'entremettait dans les affaires et les décidait^. » Elle s'occupait de tout, même de la discipline militaire et de la direction des armées. On en vit qui, à cheval près de leur mari, assistaient à des exercices, présidaient à des revues, haranguaient les troupes ^. Du moment que l'épouse de l'em-
1. Tac, Ann., v, ^ : apms acnuienais feminarum animis. — 2. Tac, Ann., ni, 33. — 3. Tac, Ann., n, 55. Dion, ux, 18.
pereur se faisait appeler la « mère des camps », celles des légats impériaux semblaient autorisées à rechercher la faveur des légions. Elles y réussissaient souvent, et l'on vit plus d'une fois, ce qui semblerait fort extraordinaire de nos jours, des soldats et des officiers se réunir pour élever une statue à la femme de leur général *.
Nous sommes très-loin, comme on voit, de la servitude et de la réclusion à laquelle on suppose d'ordinaire que les Romaines étaient condamnées. Ce qui seul est vrai, c'est que cette indépendance qu'on leur accorde est plutôt une affaire de tolérance et d'usage que de principe. Les lois civiles y étaient tout à fait opposées; la philosophie ne la favorisait pas davantage. Les sages de h Grèce paraissent s'être fort peu occupés de cette question des droits de la femme, si ardemment agitée de nos jours; quand par hasard ils y touchent, on voit bien qu'ils lui sont fort contraires et peu disposés à lui donner une place convenable dans la famille et dans l'état. Lorsque Platon veut tracer le tableau d'une société démocratique « à laquelle ses magistrats, comme de mauvais échansons, ont versé la liberté toute pure », et qui s'en est enivrée jusqu'à perdre entièrement la raison, il y représente l'esclave refusant d'obéir à son maître et la femme qui prétend s'égaler à son mari*. Voilà ce qui lui semble le comble du désordre dans un état mal ordonné î Aristote est plus insolent encore. « Assurément, dit-il, il peut y avoir des femmes et des esclaves qui soient honnêtes; cependant on peut dire d'une façon générale que la femme est d'une espèce inférieure, et l'esclave un être tout â fait méchant^. » Les philosophes de Rome, dans leurs ouvrages théoriques, ne s'expriment pas autrement que ceux de
1. Renier, Inscr. de l'Alg., 49. — 2. Cicéron a traduit ce passage de Platon dans sa République, l, 43. — 3. Aristote, Poet., 15.
la Grèce. Cicéron reproduit le passage de Platon que je viens de citer, et semble l'accepter pour son compte. Sénèque affirme brutalement, comme Aristote, que la femme est un être ignorant et indompté, incapable de se gouverner lui-même, animal imprudens, ferum, cupiditatum impatiens * ; il ne peut donc être question de leur accorder des privilèges et de réclamer pour elles plus de justice et d'égalité. Mais à Rome ce que les sages semblaient si éloignés de faire s'était fait tout seul. Contrairement à ce qui arrive d'ordinaire , les principes restèrent en arrière de la pratique, et tandis que les philosophes et les législateurs semblaient s'entendre pour retenir les femmes dans une condition dépendante, l'opinion et l'usage les avaient émancipées. 11 faut évidemment chercher l'origine de cette émancipation dans l'idée élevée que les Romains s'étaient toujours faite du mariage. Ils le regardaient comme « le mélange de deux vies^ », et ce mélange ne pouvait être complet que si tout était commun entre les deux époux. « Quand je t'ai épousé, disait à Brutus la noble Porcia, ce n'était pas seulement pour être, comme une courtisane, à côté de toi au lit et à table, mais pour prendre ma part du bien et du mal qui pourraient t'arriver ^. » Ce partage égal des biens et des maux introduit un principe d'égalité dans la famille. Rien ne résista dans la suite à ce principe ; il finit par vaincre les préjugés du monde, les théories des philosophes et les prescriptions de la loi. Les règlements sévères par lesquels on avait prétendu enchaîner les femmes furent successivement éludés ou abolis. Les jurisconsultes ont montré, et c'est une étude très-piquante, par quelles manœuvres habiles elles parvinrent, sous
1. Sén., De const. sap., 14. — 2. Digeste, xxiii, 2 : consortium omnis vilœ, individuœ vitœ consuetudo. — 3. Plutarque, Druliis, 13.
l'empire, à renverser toutes les barrières élevées autour d'elles par l'ancien droit civil et à devenir tout à fait les égales de leurs maris ^ On finit même par abroger ce privilège dont le vieux Caton se montre si naïvement fier dans un de ses discours. « Si tu trouves ta femme en flagrant délit d'adultère, disait-il, la loi te permet de la tuer sans jugement. Si par hasard elle te surprenait dans la mémo position, elle n'oserait pas te toucher du bout des doigts; la loi le lui défend". > L'empereur Antonin fit disparaître cette différence, et l'adultère du mari fut puni comme celui de la femme ^.
Quoique la législation de l'empire porte la trace évidente des changements qui s'accomplissent alors dans la condition des femmes,, c'est ailleurs qu'il faut regarder, si l'on veut savoir véritablement jusqu'à quel point elles étaient libres. Ceux qui s'imaginent que leur émancipation est une conquête récente et qui en félicitent à tout moment le monde moderne, seraient, je crois, fort surpris si, au lieu d'étudier toujours le monde ancien dans les livres des philosophes ou des jurisconsultes, ils consentaient à le regarder un peu dans la réalité et dans la vie. Les inscriptions nous donnent sur ce point des renseignements fort curieux. Nous sommes moins disposés, après les avoir considérées de près, à plaindre les femmes de Rome, nous trouvons qu'elles jouissaient de privilèges que celles de nos jours ne possèdent plus. Elles avaient le droit do former, comme les hommes, des associations qui se donnaient des chefs à l'élection*. L'une d'entre elles porte le nom respectable de « Société pour la conservation de
1. Gide, Étude sur la conamon ae la femme, p. 163. Voyez aussi Friediaender, Sitteng. Roms, i, p. 273. — 2. A.-Gelle, x, 23 : In adullerio uxorem tuam si depreliendisses, sine judicio impune necares ; illa te, si tu adulterarere, digito non auderet contingere, neque jus est. — 3. S. Aug., De adult. conj., 2, 8, — 4. Orelli, 2427.
la pndenr, Sod alitas pudicitiœ servandœ^ ». ALamivium, il y en avait une qui se nommait « le sénat des femmes^ », et ce nom rappelle une institution fort curieuse de Rome, qui, par malheur, nous est assez mal connue : c'est ce qu'on appelait « la réunion des matrones », conventus matronarum, où se rassemblaient les femmes de grande maison. Suétone rapporte qu'on s'y disputait souvent fort aigrement et même qu'on s'y battait quelquefois ^. Une fantaisie de l'empereur Héliogabale donna à cette réunion une importance politique. Il régla de quelles personnes elle serait composée, quels jours on s'y rassemblerait, et voulut qu'elle portât le nom de « petit sénat », senaculum. On y faisait des sénatus-consultes pour trancher tontes les questions d'étiquette : on y décida, par exemple, quel devait être le costume des femmes selon leur rang, à qui appartenait la préséance dans les cérémonies ; quand deux d'entre elles se rencontraient, laquelle devait faire les premiers pas pour venir embrasser l'autre ; de quelle espèce d'attelage ou de voiture chacune pouvait se servir; pour qui était réservé l'usage des chars traînés par des chevaux ou des mules, des chaises à porteurs garnies d'argent ou d'ivoire ; qui avait le droit de mettre de l'or ou des pierreries sur ses chaussures*, etc. Cette institution bizarre, détruite à la mort d'Héliogabale, qui lui avait donné des attributions ridicules , fut sans doute rétablie par un de ses successeurs, puisqu'elle existait du temps de saint Jérôme ^ ; elle a donc duré autant que l'empire. Les femmes de naissance plus obscure, et qui ne pouvaient espérer entrer dans « le petit sénat», n'en formaient pas moins des sociétés qui n'étaient pas sans importance. Il est arrivé à ces sociétés de s'insinuer dans
1. Fabretti, p. 462, —2. Orélli, 3740. — 3. Suét., Galha, 5. — 4. Lampride, Heliog., 4. — 5. S. Jérôme, Episl., 43.
les afTaires municipales et d'y jouer un certain rôle. On y délibérait sur des récompenses qu'on voulait accorder à un magistrat de la ville, on y votait des fonds pour élever des monuments et des statues^ Dans les élections, les femmes n'étaient pas admises à donner leur suiTrage, mais elles avaient le droit de recommander le candidat qu'elles préféraient. Parmi les réclames électorales qui remplissent les murs de Pompéi, beaucoup sont signées par des femmes. Quand elles étaient riches et de bonne naissance, mariées à des personnages importants qui occupaient les premières magistratures, la reconnaissance de leurs concitoyens ne les séparait pas de leurs maris et leur élevait des monuments en commun. Souvent aussi elles cherchent à provoquer cette reconnaissance par des bienfaits particuliers dont elles comblent leur pays ^ : elles construisent des temples, des portiques, elles ornent le théâtre, elles donnent des jeux en leur nom^. Les villes payent toujours ces bienfaits par des honneurs publics. Les femmes y reçoivent à peu près les mômes hommages et prennent les mêmes titres que les hommes. Les grandes associations se mettent sous leur patronage*; on les appelle « mères et protectrices du municipe », et celte dignité leur est accordée à la suite d'une délibération solennelle qui en rehausse le prix. Nous avons le texte d'un décret de ce genre, rendu par le sénat d'une ville d'Italie en l'honneur d'une grande dame, Nummia Valeria, prêtresse de Vénus; il y est dit « que tous les sénateurs sont d'accord qu'il est juste de lui donner le nom de protectrice de la ville , qu'il faut obtenir de sa bonté qu'elle veuille bien accepter volontiers et de bon cœur ce titre qu'on lui ofTre, qu'elle daigne recevoir cha-
1. Orelli, 6211, 6000, 3773. ~ 2. Orelli. 5158. — 3. Orelli, 5128, 2193. — 4. Orelli, 4643.
cun des citoyens en particulier et la république en général dans la clientèle de sa maison, et que, toutes les fois que l'occasion s'en présentera, elle la défende et la protège par sa puissante intervention ; qu'enfin on lui demandera qu'elle permette de lui présenter une table d'airain contenant le décret qu'on vient de rendre et qui lui sera Ifemis par les magistrats de la ville et les premiers du sénats J> Sans doute, on ne doitpasesagérer l'importance le ces hommages : c'étaient des titres honorifiques qui ne lonféraient pas de pouvoir réel; il n'en est pas moins rrai de dire que, sous l'empire romain, les femmes s'ap- /)rochaient plus de la vie publique qu'il ne leur est permis de le faire aujourd'hui^.
Attachement des femmes romaines à la religion de leur pays. — Part que leur fait cette religion. — Cultes qui leur sont réservés. — Services que la religion essaye de leur rendre. — Elle rend le mariage plus solennel et plus sérieux. — Elle leur donne l'occasion d'être plus libres et plus importantes. — Comment peut-on expliquer que les Romaines, si attachées à leur religion nationale, aient embrassé avec tant d'ardeur les cultes étrangers?
Si l'on se trompe sur la situation véritable qu'occupaient les femmes à Rome sous l'empire, on ne se fait pas noiplus des idées tout à fait justes sur les sentiments que leur inspirait la religion de leur pays et sur les motifs
1. Orelli, 4036. — 2. Elles paraissent même, dans certains pays, y avoir tout à fait participé. Dans une ville de l'Afrique, une femme est appelée duumvira (Renier, Inscr. de l'Alg., 3914). Dans les îles Raléarus, une autre est dite : insulœ magisteriis et honoribus omnibus functa (Corp. inscr. lat.., n, 3712).
qui les ont attirées vers les cultes étrangers; il est pourtant nécessaire d'éviter à ce sujet les exagérations et les erreurs.
A Rome, comme ailleurs, les femmes étaient plus^religieuses que les hommes. Pour peu qu^ïïrTJeune homme appartînt à une famille aisée, on lui faisait étudier de bonne heure la philosophie grecque. Il prenait quelquefois dans cette étude des impressions contraires à la religion de son enfance ; le plus souvent elle l'habituait à s'en passer en lui fournissant des solutions plus raisonnables sur la nature de l'homme et de Dieu; dans tous les cas, il y trouvait un aliment pour l'activité de son esprit. La femme n'était pas sans doute exclue de la philosophie; aucun sage n'avait prétendu que cette étude lui fût interdite. Sénèque déclarait, au contraire, que les imperfections mêmes de sa nature lui faisaient un devoir de s'y livrer : plus elle est emportée par tempérament, pleine de désirs déréglés et de passions violentes, plus elle doit demander à la raison un frein pour se contenir^. Plutarque aussi pensait qu'il est bon qu'elle lise Platon et Xénophon, et il voulait que son mari fût son maître. « Il faut, disait-il, qu'il orne son esprit de philosophie, et que, semblable à l'abeille, il rapporte chez lui ce qu'il aura recueilli de meilleur -. » Il ne manquait pas à Rome, au I" siècle et auparavant, de femmes qui n'étaient pas étrangères aux idées philosophiques. L'amie de Cicéron, Cœrellia, voulait être la première à lire son traité Du souverain bien^. Quand Livie eut perdu son fils Drusus, elle appela, pour la consoler, le sage Areus, qui était, dit Sénèque, le philosophe de son mari *. Ce fut même
i. Sénèque, De const. sap., 14, t. Voyez aussi Consol. ad Helv., 17, 4, — 2. Conjug. prœc, p. 145.— 3. Cic, Ad Atticum, xin, 21. — 4. Philosopha viri sui. Sénèque, Cens, ad Marc, i, 2.
comme une mode, à cette époque, chez les femmes du monde qui vivaient assez légèrement, de paraître avoir du goût pour ces graves études, et Horace rapporte qu'on voyait souvent chez elles les ouvrages des stoïciens sur des coussins de soie^ C'est dans les mêmes mains, sans doute, qu'Épictète trouvait plus tard les traités de Platon, surtout sa République, où il se prononce pour l'abolitioD du mariage et la communauté des femmes^. Mais co n'étaient en somme que des exceptions. La philosophio n'exerça guère une influence sérieuse que sur quelques femmes d'élite ; les autres l'ignoraient ou en faisaient peu d'usage. La religion leur tenait lieu de tout; rien no les en détachait^ et c'est de ce côté que l'ardeur de leur esprit se tournait sans partage. Les Romains n'auraient guère compris une femme qui fût esprit fort et incrédule. Même quand ils ne croyaient pas beaucoup aux dieux pour leur compte, ils n'étaient pas fâchés qu'on y crût chez eux. Cicéron, qui se moquait si gaiement de toutes les fables de la mythologie, trouvait tout naturel que sa femme fût dévote et ne faisait rien pour la gagner à ses opinions. Les prières, les sacrifices, la célébration des anciens rites, convenaient à une matrone qui se respectait. Il fallait qu'elle fréquentât les temples et qu'elle accomplît rigoureusement tous ses devoirs religieux. Plante a semblé tracer, dans son Amphitryon, le portrait idéal d'une Romaine ; parmi les qualités qu'il lui attribue, à côté de la réserve, de la gravité, du respect des parents, de l'obéissance au mari, il place la crainte des dieux ^. Quand cette crainte n'était pas mêlée de superstition, c'était le plus bel éloge qu'on pût faire d'une matrone, et on le disait dans son épitaphe*.
Epod., 8, 15. — 2. Epict., Fragm., 53. — 3. Plaute, Amph., M, 2, 211. — 4. Pia sine superstitione, Orelli, 485^
Ce qui fait qu'on est quelquefois surpris qu'elles aient éprouvé ces sentiments de piété sincère pour les dieux de leur pays, c'est qu'on suppose ordinairement que la religion les traitait alors aussi mal que la loi et qu'elles n'avaient pas plus de place dans le culte national que dans la société civile; mais il n'en est rien. La constitution antique de la famille romaine ne fait pas de la religion domestique un privilège pour l'homme. La femme partage avec son mari le soin de prier les dieux, et les enfants aident leurs parents. Le fils apporte les objets du sacrifice, la fille entretient le feu du foyer, qui est une image sacrée de la famille et qu'on ne doit jamais laisser éteindre. Dans l'État, qui n'est qu'une famille agrandie, les mêmes institutions se retrouvent. La plupart des prêtres, ceux surtout dont l'origine est la plus ancienne, sont assistés par leur femme dans leur ministère sacré. La flaminica remplit des devoirs presque aussi délicats que le flamen son mari, et elle est soumise à des prescriptions aussi minutieuses. La jeune fille, dont le rôle était si important dans la religion de la famille, est remplacée dans celle de l'État par les vestales. Six patriciennes, choisies dans les plus grandes maisons de Rome, font vœu de se consacrer pendant trente ans au service dos dieux. Elles doivent rester chastes, sous peine de mort, pour être dignes d'entretenir le feu éternel dans le foyer public. La situation de la femme était donc à peu près égale à celle de Thomme dans ces vieilles cérémonies, et, quoique l'homme se soit fait ensuite la meilleure part (lins la religion comme partout, elles n'ont jamais cessé d'avoir accès aux fonctions sacerdotales, ce qui n'arrive plus aujourd'hui. Il y avait sans doute des cultes dont elles étaient exclues : elles n'entraient pas dans les temples d'Hercule et les cérémonies de Vara niaximn leur étaient interdites; mais elles possédaient aussi des cultes
pour elles, auxquels les hommes ne devaient pas participer. Celui de la Bonne Déesse leur appartenait en propre*. Plutarque dit qu'elles avaient dans leurs maisons de petits oratoires où elles adoraient leur divine protectrice^. Tous les ans, les grandes dames de Rome se réunissaient chez le premier magistrat de la république pour y célébrer les mystères de Bona Dea; la présence de l'autre sexe était si rigoureusement défendue, qu'on allait jusqu'à voiler les tableaux où quelque homme était représenté. On sait que, l'année où César fut consul, le beau Clodius, amoureux de sa femme, eut l'effronterie de pénétrer sous un déguisement dans la maison consulaire, et que, malgré l'affaiblissement des anciennes croyances, ce scandale souleva l'indignation générale. C'étaient aussi des cultes réservés uniquement aux femmes que ceux de la Pudeur patricienne et ûe ]a. Pudeur plébéienne. Dans un grand nombre d'autres, elles avaient des privilèges particuliers et occupaient la première place : tel était celui de la Diane des bois {Diana ncmoremis). Son temple, placé dans un site ravissant, au pied du mont Albain, sur les bords d'un lac qu'on appelait «le miroir de Diane», était le rendez -vous du beau monde. Tout autour s'étendait un bois sacré où les arbres, reliés entre eux par des bandelettes, portaient des tableaux qui indiquaient les vœux que la déesse avait écoutés et les miracles qu'elle avait faits ^. Il était d'usage, quand on avait été exaucé par elle, de se rendre à son temple le soir, une couronne sur la tête, un flambeau allumé dans la main. Les jours de fête, la
1 . Je veux dire que les hommes n'avaient pas accès aux mystères de la Bonne Déesse, mais il leur était permis de la prier et de réclamer sa protection. Les petites gens n'y manquaient pas. Voyez Orelli, 1514 et sq. — 2. Plutarque, Quœst. rom., p. 268.— 3. Ovide, Fast., m, 267; Ars amat., i, 230 et sq.
forêt d'Aricie paraissait en flammes *. C'était une des promenades favorites de toutes les dames de Rome, et l'on y rencontrait aussi bien ces belles affranchies qui ne cherchaient qu'une occasion de voir et d'être vues *, que les matrones honnêtes qui venaient remercier la déesse du retour heureux d'un mari ^.
Il faut donc reconnaître, contrairement à l'opinion commune, que les femmes n'avaient pas à se plaindre de la religion romaine et qu'elle ne leur faisait pas une condition inférieure à celle des hommes. Les inégalités dont elles étaient victimes venaient uniquement du droit civil; la religion ne les sanctionnait pas; il semble même, à certains indices, qu'elle leur était contraire et qu'elle cherchait à les réparer. Elle avait fait des efforts sérieux pour rendre le mariage plus solennel. Avant de se marier, les deux fiancés faisaient un sacrifice ensemble, « car il n'est pas permis, disait Servius, de commencer la culture d'un champ ou de se marier sans prier d'abord les dieux * ». Le lendemain des noces, l'épouse devait sacrifier dans la maison de son mari : c'était une manière d'en prendre possession et de se faire agréer par les dieux de sa famille nouvelle '. Cet appareil religieux dont le mariage était entouré en faisait uu acte sacré. Il était naturel qu'étant accompli avec tant de solennité, il ne pût être légèrement rompu; aussi la religion semblaitelle tendre à le rendre indissoluble. Dès les temps les plus anciens, elle regardait comme un sacrilège et, dit-on, faisait punir de mort le divorce non motivé ^. Le vrai mariage religieux (confarreafio), celui qu'elle imposait à certains de ses prêtres, ne pouvait être rompu qu'avec
1. Stace, Silvœ, m, 1, 55. — 2. Properce, m, 39. — 3. Orclli, 1454. — 4. Serv., ^n., ni, 136. — 5. Macrobe, Sat., i, 15, 22. — 6. Plutarque, Romulus, 22.
les plus grandes difficultés. Elle voyait avec déplaisir les secondes noces, que devaient plus tard condamner aussi quelques Pères de l'Église. Dans beaucoup de cultes, on ne choisissait les prêtresses que parmi les femmes qui n'avaient été mariées qu'une fois : elles étaient aussi les seules qui eussent le droit d'aller prier à l'autel de la Pudeur et d'apporter des couronnes dans le temple de Fortuna muliebi^is ou de la vieille déesse Mater Matuta *. De là vint que l'opinion faisait un titre d'honneur aux femmes de n'avoir eu qu'un mari, et qu'on les en félicite si souvent dans leurs épltaphes. On peut donc dire que la religion romaine, en sanctifiant le mariage, en faisant quelques efforts pour l'empêcher de devenir un concubinage légal, cherchait à protéger la dignité de la femme. Elle y a peu réussi, et la multiplicité des divorces au 1" siècle de l'empire prouve que, dans cette tentative au moins, elle n'eut guère d'influence sur les mœurs publiques.
Elle fut d'autres fois plus heureuse et rendit aux femmes des services qu'elles n'ont pas dû oublier. Presf'uc tous les peuples antiques les condamnaient à une réclusion sévère et faisaient de leur demeure une prison. Ce préjugé était sans doute beaucoup moins fort à Piome qu'en Grèce; il y existait pourtant, et les anciennes inscriptions nous montrent qu'on leur faisait une gloire « de garder la maison et de filer leur quenouille » ; mais, pendant que l'opinion leur commandait d'y rester, la religion leur donnait des motifs légitimes pour en sortir. 11 leur fallait bien, les jours de fête, se réunir à leurs compagnes pour prier ensemble les dieux; les rituels le voulaient ainsi, et personne n'aurait osé s'y opposer. Ces réunions, qui les arrachaient un moment à la monotonie
t. TerluUien, De monog., 17; De exhort. cast., 13.
de la vie intérieure, étaient attendues avec impatience. Lucilius laisse entendre que quelques-unes en profitaient pour se soustraire à la surveillance jalouse de leurs maris *. C'est à cause de ces solennités qu'on aimait tant le séjour des grandes villes, où les fêtes sont plus brillantes et reviennent plus souvent *. Les femmes pjirent bientôt l'habitude de n'y paraître qu'avec un train qui répondait à leur fortune. Polybe, parlant d'Émilia, sœur de Paul- Émile, qui avait épousé Scipion l'Africain, dit « qu'elle étalait dans ces cérémonies un luxe conforme au rang d'une Romaine qui avait été associée à la vie et à l'opulence d'un Scipion, qu'elle s'y faisait accompagner par un grand nombre de serviteurs, et que, sans parler de la richesse qui éclatait dans sa toilette et dans ses voitures, on voyait des corbeilles, des vases et tous les objcîs nécessaires aux sacrifices, d'or et d'argent, la précéder dans ces pompes solennelles ^. » La religion fournissait donc une occasion aux femmes de sortir de leurs demeures, de se faire voir en public et dans l'appareil qui convenait le mieux àleur amour-propre; elles en étaient trop heureuses pour ne pas lui en garder une grande reconnaissance. La religion les aida aussi à s'insinuer de quelque manière dans la vie publique, malgré les préjugés qui les en écartaient. Elles obtenaient les honneurs sacerdotaux, elles étaient prêtresses de Junon, de Venus, de Gérés, et comme quelques-uns de ces cultes avaient une grande importance et une sorte de caractère officiel, qu'elles étaient chargées de prier pour tous les citoyens et portaient quelquefois le titre de sacet^dos publica, on prenait l'habitude de ne pas les séparer des autres magistrats de la ville. Elles avaient part aussi au culte des
1. Aut operata aliquo in celebri cum œqualibu' fano. Nonius, 523, 9. — 2. Térence, Hecijra, iv, 2, 16. — 3. Poljbe, xxxu, 12.
Césars, qui était si étroitement lié à raclmiiiistration des provinces et des municipes, et devenaient prêtresses des impératrices déifiées. Pour honorer Livie ou Faustine, quand un décret du sénat leur eut décerné l'apothéose, on faisait choix de l'épouse de quelque personnage important, qui lui-même était revêtu de fonctions civiles, et qui souvent était prêtre d'Auguste ou d'Antonin. Lo mari et la femme avaient des attributions semblables ; nommés de la même façon, par le suffrage des mêmes personnes, ils remerciaient leurs électeurs en leur faisant les mêmes présents. Les flaminicœ élevaient des monuments et donnaient des jeux comme les flammes, et leur libéralité était payée de la part de leurs concitoyens par les mêmes hommages. Les femmes devaient donc à la religion ces honneurs qui satisfaisaient leur vanité et cette sorte d'importance dont elles étaient fières. Il était naturel qu'elles lui en fussent très-reconnaissantes.
La seule raison qu'on pourrait avoir de penser qu'elles ne tenaient guère aux dieux anciens, c'est qu'elles ont toujours été les premières à se précipiter vers les nouvelles divinités. Mais on a tort de regarder cet empressement pour les cultes étrangers comme une sorte de protestation contre le culte national; il faut y voir plutôt une conséquence naturelle des sentiments religieux que ce vieux culte avait développés dans leur cœur. Ce n'est pas en haine des dieux de leur pays qu'elles faisaient un si bon accueil à ceux des pays voisins; c'était au contraire la piété qu'elles éprouvaient pour les divinités de Rome qui les disposait à bien recevoir celles de tous les peuples. Une dévotion les menait à l'autre, et elles les accommodaient toutes ensemble. Quand l'ardeur de leurs sentiments pieux ne trouvait plus à se satisfaire dans leur antique religion, elles cherchaient à se con-
tenter ailleurs, mais ces pratiques nouvelles n'étaient qu'une sorte de complément et de surcroît ; elles n'effaçaient pas le respect que l'on gardait toujours pour les anciennes. Au sortir des temples d'Isis ou de Cybèle, les femmes n'oubliaient pas d'aller prier Junon et Minerve au Capitole, ou Diane sur l'Aventin. Ce mélange, qu'elles se permettaient sans scrupule, dura jusqu'au jour où la même piété qui les avait conduites dans les sanctuaires des dieux de l'Egypte et de la Syrie les jeta au pied des autels du Christ. Cette fois elles eurent affaire à une religion jalouse, qui ne souffrait pas de partage, et il leur fallut se décider entre leur nouveau culte ou celui de leur famille et de leur jeunesse. Si elles n'hésitèrent pas dans leurchoix, ce n'est pas, comme on l'a prétendu, parce que leur ancienne religion ne s'occupait pas assez d'elles et ne leur faisait pas une place qui leur suffit; leur préférence tenait à d'autres causes qui leur font plus d'honneur et qu'il est inutile d'énumérer ici.
Les Romaines de l'empire méritent-elles les reproches que leur font
les moralistes de leur temps? — Idée que les anciens Romains se faisaient de la femme. — Éducation qu'ils lui donnaient. — Conséquences de cette éducation. — Façon de vivre des Grecs dans leur famille. — Les Romains commencent à imiter la facilité des mœurs grecques. — Ce qui les arrêta dans cette imitation. — Changement dans l'éducation et les habitudes des femmes sous l'empire. — Ce changement explique pourquoi les moralistes leur sont si sévères. — Que faut-il penser des reproches qu'ils leur adressent? — Démentis que se donnent à eux-mêmes Sénèque et Tacite.
Il est beaucoup plus difficile d'apprécier la conduite des femmes au ir siècle que de chercher à savoir quelle
situation leur faisaient alors la société civile et la religion. Les écrivains de cette époque leur sont en général fort contraires; il n'en est aucun qui ne les traite durement, et c'est contre elles que Juvénal dirige ses attaques les plus piquantes. Nous avons vu qu'on doit beaucoup rabattre des violences de Juvénal; quant à la mauvaise humeur des autres, il faut bien croire qu'elle était en partie justifiée ; mais en partie aussi elle s'explique par un changement profond qui s'était opéré dans les habitudes et la vie des femmes sous l'empire et qu'il faut connaître, parce qu'il aide à comprendre la sévérité des jugements qu'on a portés sur elles.
L'idée que les anciens Romains se faisaient de la mère de famille était grave. La matrone devait conduire la maison et partager avec le mari le gouvernement domestique. Ces fonctions exigeaient un esprit sérieux, un caractère résolu; c'étaient aussi les mérites qu'on prisait le plus chez les femmes, ce sont ceux que Plante leur attribue dans toutes ses pièces. La douceur, la grâce, la tendresse, semblent réservées chez lui aux courtisanes ; les jeunes filles ou les femmes de naissance libre qu'il met sur la scène ne connaissent pas les effusions ou les emportements de la passion; elles ne sont jamais timides ni rêveuses; elles ont un air décidé, elles parlent d'un ton ferme et viril. Dans la pièce intitulée le Perse, un parasite éhonté veut mêler sa fille à une basse intrigue qui doit lui procurer de bons dîners pour le reste de ses jours. Elle résiste avec une fermeté froide; pour échapper à ce danger que court son honneur, elle n'a pas recours aux gémissements et aux larmes, elle est grave, sententieusc, elle discute et raisonne : « Noiis somm es bien pauvres, dit elle à son père, mais il vaut mieux vivre misérable que de faire ce que tu veux. La pauvreté devient plus
lourde à porter si l'on y joint l'infamie *. » rinand Alcmène se voit outragée par Amphitryon, elle n'essaye pas de le toucher par ses pleurs; elle veut le convaincre par ses raisonnements^. Elle se garde bien de supplier, elle en appelle à sa conscience et à Junon, « la mère de famille », elle lui oflfre de prouver sa vertu par témoins; mais aussitôt qu'elle s'aperçoit qu'elle ne parvient pas à le détromper, elle prend sa résolution sans faiblesse et demande le divorce. « Reprends ton bien, lui dit-elle, et rends-moi ce qui m'appartient. » Elle ne veut pas rester un moment de plus avec lui ; elle le prie de lui donner des gens pour l'accompagner chez elle, et, comme il paraît hésiter à le faire, elle se décide à s'en aller «escortée de sa seule pudeur ». Telle était évidemment l'idée qu'on se faisait alors des femmes, et les qualités que Plaute leur accorde étaient celles qu'on tenait le plus à retrouver dans une matrone accomplie.
L'éducation qu'on leur donnait était tout à fait propre à les développer chez elles. Dans les maisons riches, les jeunes filles étaient élevées, comme leurs frères, par des esclaves lettrés; elles recevaient les mêmes leçons, on les faisait étudier dans les mêmes livres, elles écoutaient le grammairien lire et commenter les grands poètes de la Grèce et de Rome, et prenaient dès leur jeunesse, pour Ménandre, pour Térence, un goût qu'elles gardaient d'ordinaire pendant toute leur vie^. Les plébéiennes étaient envoyées aux écoles publiques, sur le forum, auprès des Routiques vieilles *. Ces écoles étaient fréquentées aussi