‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 4)Chapitre 43 sur 93 · Velleius Palerc, ii · texte numérisé non relu

Velleius Palerc, ii

pas à la louer de bien chanter, puis il ajoute: « Il ne lui messied pas non plus de se mêler aux chœurs de danse, de prendre part aux jeux folâtres et d'entrelacer ses bras à ceux des jeunes filles dans les jours de fête*. » Lepoëte Stace, qui n'était pas riche, comptait sur les talents de sa fille pour la marier : pouvait-elle manquer de faire la conquête d'un époux, elle qui jouait si bien de la lyre, qui savait agiter ses bras blancs dans des mouvements cadencés et chanter les vers de son père d'une manière à rendre les muses jalouses ^? Pline nous apprend que sa femme, Calpurnia, prenait le plus grand soin de sa gloire littéraire; elle lisait et relisait ses livres, elle les apprenait même par cœur, elle mettait ses vers en musique et les chantait en s'accompagnant de la cithare. « Aucun musicien, disait Pline d'un air ravi, ne lui a donné des leçons; elle est l'élève de l'amour, le meilleur des maîtres ^. » Ces talents, acquis ou naturels, n'étaient pas ceux que les vieux Romains vantaient chez leurs femmes. Si elles les avaient possédés, ils en auraient peut-être joui chez eux, aux heures de retraite et de solitude, mais ils se seraient bien gardés d'en faire confidence au public. Du temps de Pline, on n'avait plus ces scrupules. L'histoire nous montre que, pendant tout l'empire, les femmes ont été moins esclaves des anciens préjugés, plus libres, plus mêlées au monde, et fort occupées d'y paraître avec avantage. Quelques esprits chagrins s'en affligeaient. 11 y a une nuance de mécontentement et de regret dans cette réflexion de Tacite à propos de Livie : « Elle était plus avenante qu'on ne l'eut permis à une femme d'autrefois*. » Sans doute cette avidité de plaire, cette recherche

1. Horace, Carm., u, 12, 17. — 2. Stace, Silvœ, m, 5, 6-i. — 3. Epist., IV, ly. — -i. Tacite, Ann., V, 1 : comis ullra quam antiquis leminis probatum.

des agréments de l'esprit, cette facilité de mœurs, pouvaient présenter quelques dangers ; mais il faut se souvenir, avant de les condamner, qu'elles avaient aussi des avantages.il est possible, quoique cette opinion ait d'abord l'air d'un paradoxe, qu'elles aient servi à préserver ce qui restaità Rome de la vie de famille. N'oublions pas, quand nous jugeons la conduite des femmes sous l'empire, qu'en cultivant des arts que l'opinion semblait jusque-là leur défendre, en devenant plus mondaines, en essayant d'être plus attrayantes, elles diminuaient la tentation que l'hommo pouvait éprouver de placer en des lieux différents son affection et son estime, son devoir et son plaisir, et que c'est à ce prix peut-être que les Romains ont évité ce triste partage de la vie qu'on avait accepté si aisément chez les Grecs.

II me semble que les réflexions que nous venons de faire, tout en nous rendant plus justes pour les Romaines du 11° siècle, nous aident à comprendre pourquoi toute la littérature leur est alors si sévère. Il n'y a pas de pays où les maximes anciennes se soient plus longtemps maintenues qu'à Rome. On les répétait encore quand on ne les pratiquait plus ; après qu'elles avaient cessé d'être des traditions vivantes sur lesquelles on réglait sa vie, elles continuaient d'exister comme des préjugés hargneux qui fournissaient des armes commodes à tous les mécontents. L'opinion publique leur restait volontiers fidèle. Lors même qu'elle sentait la nécessité de céder quelque chose aux exigences du présent, elle éprouvait beaucoup de peine à se détacher du passé; il entrait un peu de mauvaise grâce dans toutes les concessions auxquelles elle se résignait, et elle était toujours disposée à faire payer ses complaisances par quelques sévérités. En même temps qu'elle laissait les femmes mener une existence plus libre, elle comblait d'éloges l'époque où elles vivaient plus reti-

rées, elle prétendait juger les mœurs de ce siècle avec les idées d'autrefois, elle acceptait les principes nouveaux et se révoltait contre leurs conséquences. Ces dispositions, qui étaient alors celles de tous les moralistes, devaient nécessairement les rendre injustes et exagérés. Des actions en elles-mêmes indifférentes deviennent coupables quand on les apprécie avec les préjugés d'un autre âge. Juvénal s'irrite que les femmes souhaitent savoir les nouvelles politiques ^ qu'elles courent la ville et arrêtent même les officiers qu'elles rencontrent pour les leur demander, absolument comme Caton leur fait un crime de venir sur le forum et de solliciter les sénateurs à propos d'une affaire qui les intéresse-; mais les temps n'étaient plus les mêmes. A l'époque de Juvénal, elles avaient plus de part aux affaires publiques ; il était naturel qu'elles fussent aussi plus curieuses d'en entendre parler.

Quand on examine de près les reproches que leur adressent alors les moralistes, on s'aperçoit que les défauts qu'ils reprennent chez elles avec tant d'amertume étaient la suite presque inévitable de leur nouvelle façon de vivre ; ils avaient leur source dans cette émancipation et cette indépendance dont quelques-unes pouvaient faire un mauvais usage, mais qui n'en étaient pas moinsun progrès et un bonheur pour l'humanité. C'est ainsi qu'on les accuse souvent d'être devenues impudentes, effrontées, de vouloir toujours attirer les yeux sur elles, d'aimer à étaler partout leur coquetterie. « Quand une matrone, dit le rhéteur Porcins Latro, veut être en sûreté contre les tentatives des audacieux, elle doit se vêtir tout juste assez bien pour ne pas paraître malpropre. Il faut qu'elle s'entoure de servantes d'un âge respectable, dont le seul aspect écarte les galants. 11 convient qu'elle marche

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