‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 5)Chapitre 50 sur 100 · Dion, LXiii, 20. — 2. Cohen, Monn.imp. Commode · texte numérisé non relu

Dion, LXiii, 20. — 2. Cohen, Monn.imp. Commode

qu'elle insulte beaucoup moins le ciel. Il était moins inconvenant après tout de faire de Messaline et de Poppée des divinités particulières et personnelles, dans lesquelles chacun pouvait avoir la confiance qu'il voulait, que dhumilier deux déesses respectables en regardant ces courtisanes couronnées comme des incarnations de Cérès et de Junon. ^ es Grecs se sont facilement permis ces irrévérences; l'apothéose romaine n'est jamais allée jusque-là. On vient de voir qu'Auguste s'était laissé adorer dans les provinces et même en Italie, mais qu'il avait défendu qu'on lui rendît officiellement un culte à Rome de son vivant. Lorsqu'en 767 (14 ans après J. C.) il fut mort à Nola, aucun scrupule ne pouvait plus retenir la reconnaissance publique; on était libre de lui accorder les hommages qu'il avait en partie refusés pendant sa vie. Tacite fait remarquer que ses funérailles ne ressemblèrent pas à celles de César. Le peuple resta calme; il n'y eut ni violences, ni émeutes, quoiqu'on eût l'air de les redouter ^ Tout se passa d'une manière régulière et froide. Le sénat reconnut le nouveau dieu, comme c'était son droit d'après la législation romaine; tandis que César avait été divinisé d'abord par une sorte de consécration populaire, Auguste obtint le ciel par décret, cœlum decreturn ^ On imagina pour la circonstance des cérémonies nouvelles et une sorte de liturgie qui servit de précédent et fut employée dans la suite toutes les fois qu'on accorda l'apothéose à un empereur. Son corps fut enfermé dans un cercueil couvert de tapis de pourpre et porté sur un lit d'ivoire et d'or ; au-dessus du cercueil on avait placé une image en cire qui le représentait vivant et revêtu des ornements du triomphe. Au champ de Mars on dressa un immense bûcher à plusieurs étages en forme de

i. Tac, Ann., i, 8. — 2. Tac, Ann., l, 73.

pyramide, orné de guirlandes, de draperies, de statues séparées par des colonnes. « Quand le corps y eut été posé, il fut entouré par les prêtres ; puis les chevaliers, les soldats, courant tout autour du bûcher, y jetèrent les réconnpenses militaires qu'ils avaient obtenues pour leur valeur. Des centurions, s'approchant ensuite avec des flambeaux, y mirent le feu. Pendant qu'il brûlait, un aigle s'en échappa, comme pour emporter avec lui dans l'Olympe l'âme du prince *. » On trouva même un sénateur complaisant qui affirma qu'il avait vu de ses yeux Auguste monter au ciel ; pour le récompenser, Livie lui fit compter un million de sesterces. L'apothéose décernée, il fallut pourvoir, selon l'usage, au culte du nouveau dieu. On institua un collège de vingt et un prêtres (sodales Augustales), tirés au sort parmi les plus grands personnages de Rome , et auxquels on adjoignit les membres de la famille impériale. On créa, pour l'honorer, un sacerdoce particulier [flamen Angnstalis), qui fut occupé la première fois par Germanicus^. Sans doute l'admiration qu'Auguste inspirait alors n'était plus aussi vive que dans les premières années. Ce long règne avait

1. Dion, LVI, 42. Ce bûcher se trouve figuré sur plusieurs médailles impériales, notamment sur celles d'Antonin et de Marc-Aurèle. Les beaux bas-reliefs delà colonne Antonine représentent aussi quelquesunes des cérémonies relatives à la consécration des empereurs. Sur deux des fiices du piédestal on trouve reproduits les soldats avec leurs armes, les cavaliers avec leurs enseignes, qui courent autour du bûcher. Sur la troisième, un génie ailé, le génie de l'univers, selon Vignole {Columna Anto7i. Pu), ou celui de l'éternité, d'après Visconti (Mus. Pio-Clem., v, p. 184), emporte sur ses ailes Antonin et sa femme Faustine, divinisés tous les deux, et auprès desquels sont placés les deux aigles qui s'envolèrent du bûcher à leurs funérailles. Au-dessous du génie, Rome, dans son costume traditionnel, les regarde partir, et sur son visage se peignent à la fois la joie des honneurs qu'ils reçoivent et le regret de les perdre. — 2. Voyez, sur les sodales Auguslales et les flamines Aiigustales, le travail de M. Dessau dans VEphemeris epigrapJiica, ni, p. 205,

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fatigué beaucoup d'esprits inconstants; ses armées avaient été moins lieureuses ; son autorité, qui se sentait plus discutée, était quelquefois devenue plus dure. Tacite et Dion nous disent que sa mort ne causa pas chez tout le monde des regrets bien sincères ^ On ne lui marchanda pas pourtant les hommages. A côté du culte public, institué par le sénat, on vit naître une foule d'a?sociations, de chapelles, de dévotions de toute sorte^ qui étaient l'œuvre des particuliers. Livie naturellement en donna l'exemple : elle fit construire dans le Palatin une sorte de sanctuaire domestique dont elle était la prêtresse et autour duquel elle réunit les amis et les clients de la maison. Elle ne voulut pas même exclure les histrions qu'Auguste avait aimés : le mime Claudius, malgré sa mauvaise réputation, parut dans les jeux qu'elle donna en l'honneur de son mari"^, et le danseur Bathylle devint plus tard le sacristain de son temple ^ Toutes les familles importantes de Rome imitèrent l'exemple que donnait Livie; partout, dit Tacite, il se forma des associations pieuses en l'honneur du prince qui venait de mourir, composées des parents, des clients, des affranchis, qui se réunissaient sans doute à certains jours pour des cérémonies communes*. L'élan une fois donné par la capitale, tout l'empire suivit, et partout se fonda, plus encore par l'initiative privée que par l'intervention du pouvoir, le culte de celui qu'on n'appela plus que le divin Auguste, divus Augustus.

1. Dion, Lvi, 43. Tacite, A7m.,i, 10. — 2. Tac, Ann.y l, 73. — 3. Orelli, 2446. - 4. Tac, Ann., i, 73.

Conséquences politiques de l'apothéose impériale. — Le culte des Césars dans les provinces. — Assemblées provinciales qui se forment autour des temples de Rome et d'Auguste. — Prérogatives qu'elles s'attribuent. — Caractère du culte de Rome et d'Auguste dans les provinces. — • Importance que prennent les prêtres de la province dans la hiérarchie sacerdotale. — Le culte des Césars dans les municipes. — Dernier échelon du culte impérial, les Augiistales.

Ce n'est pas à Rome que l'apothéose impériale a produit ses eflets les plus remarquables : elle n'y était le plus souvent qu'une forme plus raffinée de la flatterie. Dans les provinces, elle prit un autre caractère, elle eut des conséquences politiques fort imprévues qu'il importe de connaître. Les provinces n'avaient rien perdu à l'empire ; elles y gagnaient, au contraire, plus de sécurité, plus de richesse, et même un peu plus de liberté. Rome, pour rendre ses conquêtes plus solides, avait d'abord essayé de faire perdre aux peuples vaincus le sentiment de leur existence nationale. Après la conquête, elle divisait d'ordinaire les pays soumis en petits territoires, entre lesquels toute communication d'alliance et d'échange était interdite*. On leur avait naturellement ôté le droit de célébrer ces fêtes communes, où les affaires générales se traitaient au milieu des réjouissances publiques, et qui leur étaient d'autant plus chères qu'elles formaient souvent le seul lien qui les unît. Dès les premières années de l'empire, nous voyons ces fêtes recommencer;

1. Voyez, sur cette question, Becker-Marquardt, Rom. Altert.y ni, i p. 2G7.

loin de les défendre, Auguste paraît les avoir encouragées *. Sa politique fut dans les provinces ce qu'elle était à Rome : il leva partout les interdictions inutiles ; il laissa renaître les assemblées provinciales dont il savait qu'il n'avait rien à craindre, de même qu'il rétablit les jeux des carrefours si regrettés de la plèbe romaine, quand il fut certain qu'ils ne présentaient aucun danger pour son pouvoir. Des deux côtés le résultat fut semblable : la reconnaissance des provinciaux fut aussi vive que celle des Romains et s'exprima de la même façon. Ces assemblées, quand on les laissa se réunir, commencèrent toujours par bâtir un temple à l'empereur, et elles ne parurent d'abord avoir d'autre but que de célébrer son culte.

L'Orient commença ; c'est lui sans doute qui fournit au reste du monde l'exemple et le modèle de ces sortes de réunions provinciales ; mais les peuples de l'Occident, les seuls dont j'aie à m'occuper, ne tardèrent pas à le suivre. Dès les premiers Césars, les provinces des Gaules, de l'Espagne, de l'Afrique, laPannonie, la Mésie, avaient construit des autels ou des temples, institué des fêtes nationales en l'honneur de Rome et d'Auguste. Ces fêtes n'étant pas imposées par le pouvoir central, chaque province fut libre de les organiser comme elle voulut, et il arriva naturellement que l'organisation n'en fut pas tout à fait la même dans tous les pays. Cependant, malgré quelques différences de détail que les inscriptions nous découvrent, elles devaient se ressembler pour l'essentiel. C'est à SCS députés, réunis en assemblée générale ^, que la province confiait le soin de célébrer en son nom le

1. Il créa de ces assemblées dans les provinces mêmes où il n'y en avait jamais eu. (Marqiiaidt, loc.cit., p. :268). — 2. Ces assemblées s'appelèrent en Orient Koivâ, en Occident Concilia.

culte do ses maîtres. La façon dont on les choisissait n'était peut-être pas semblable partout et elle nous est assez mal connue. Il est certain pourtant (pi'ils n'étaient pas désignés par l'autorité, mais nommés par leurs concitoyens, et qu'en général un certain nombre de grandes villes jouissaient seules du droit de les élire*. Nous voyons aussi qu'on les prenait toujours parmi les hommes les plus importants du pays : ils avaient déjà rempli toutes les fonctions municipales chez eux, ou bien ils avaient obtenu du pouvoir central quelques-unes de ces charges de guerre ou de finance qui donnaient le rang de chevalier^. Représenter sa ville natale dans l'assemblée de la province était regardé par toute cette petite aristocratie des municipes comme le plus grand honneur auquel on pût arriver et passait pour le couronnement d'une vie honorable. Les députés se réunissaient à de certains anniversaires dans la capitale de la province, et Ton y célébrait en grande pompe le culte impérial.

Une fois les cérémonies religieuses achevées, que se passait-il dans ces réunions? Rien assurément qui pût donner le moindre ombrage à l'administration la plus soupçonneuse. Dans le principe, elles n'avaient officiellement aucune prérogative politique : les proconsuls, les légats impériaux ne leur auraient pas permis de contrôler leurs actes ni de s'occuper des mesures qu'il leur plaisait de prendre ; mais il n'était guère possible que des personnages importants, élus par leurs concitoyens, et qui les représentaient, quand on leur donnait le droit de se réunir et de s'entendre, ne finissent pas un jour ou l'autre par s'insinuer de quelque manière dans le gouver-

1. Voyez, sur toutes ces questions, Marquardt, De provinciarum rom. conduis et sacerdot., dans VEphemeris epigraphica, f, p. 200. — 2. Corp. inscr. lat., n, p. 541.

ncmcnt de la province. Ces empiétements se firent peu à peu et de la façon la plus naturelle. L'assemblée s'était permis d'abord, tout en rendant hommage au souvenir des empereurs morts, de décerner des flatteries à l'empereur vivant : c'était une preuve de zèle qui ne risquait pas de la compromettre et d'être blâmée. Toutes les fois qu'il arrivait au prince quelque événement extraordinaire, elle faisait partir des députés pour lui porter les vœux de ses fidèles sujets. C'est ainsi que la Gaule envoya complimenter Néron de la mort de sa mère. L'orateur Africanus, qui fut chargé de cette mission délicate, feignant de prendre au sérieux le péril que le prince prétendait avoir couru et la douleur qu'il avait éprouvée d'y échapper à ce prix, lui adressa ces mots, qui furent alors fort admirés : « César, vos provinces des Gaules vous supplient de supporter votre bonheur avec courage ^ » A ces flatteries, qui ne pouvaient manquer d'être trèsbien accueillies, se joignirent bientôt des observations sur des sujets plus graves. Nous voyons Hadrien et Antonin répondre directement à des assemblées provinciales qui, sans doute, les avaient consultés sur la façon d'entendre des lois difficiles ^. C'était les encourager à se prendre au sérieux et à étendre leurs prérogatives ; aussi osèrent-elles plus tard faire parvenir au prince, au milic^u de ces protestations de fidélité dont elles sont toujoiiis prodigues, quelques réclamations sur les impôts qui les écrasent ou les magistrats qui les pressurent. Dès le début, elles s'étaient attribué le droit fort innocent d'élever des statues à ceux de leurs membres qui s'étaient honorablement acquittés de leur charge, et aux fonction-

1. Quintilien, viii, 5, 15. Cette phrase est une réponse à celle que Sénèque prêtait à Néron dans la lettre qu'il écrivit au sénat en son nom après la mort d'Agrippine : « Salvum me esse adhuc nec credo, nec gaudeo. » (Id., ibid., 5, 18.) — 2. Digeste, xlmt, 14, 1, et xlyiii, 6, 5.

naires de tout ordre qui avaient eu l'occasion de rendre quelque service à la province. Parmi eux se trouvaient les gouverneurs, envoyés par l'empereur ou par le sénat, et qui étaient toujours fort avides de ces sortes d'hommages. Du moment qu'on autorisait la province à leur voter des félicitations, il était inévitable qu'elle en vînt un jour à leur infliger un blâme, quand elle croyait avoir à s'en plaindre. C'était lui accorder un véritable contrôle sur eux. Déjà du temps de Néron, Thraséa se plaignait amèrement de l'orgueil des provinciaux qui se permettaient de juger leurs maîtres. Il rappelait qu'autrefois les étrangers tremblaient devant le moindre Romain. « Au contraire, disait-il, c'est nous aujourd'hui qui caressons et qui courtisons les étrangers ^ » Mais ces reproches de Thraséa et les mesures qu'on prit à son instigation furent inutiles ; les assemblées provinciales conservèrent et même accrurent tous les jours leurs privilèges. La célèbre inscription gauloise, connue sous le nom de marbre de Thorigny, prouve qu'en 238 leur importance était considérable, que chacun des députés dont elles étaient composées recevait de ses commettants des instructions qu'il devait suivre, qu elles osaient mettre les gouverneurs en accusation^. Il y avait donc dans ces assemblées le germe d'une sorte do représentation provinciale, et si ce germe ne s'est pas développé plus vite, c'est qu'évidemment les provinces n'y tenaient pas.

4. Tac, Ann., xv, 21. — 2. Je cite ce passage de l'inscription de Tliorigny d'après l'estampage qu'en a pris M Léon Renier et qu'il a bien voulu me communiquer : « His accedit quod, cum CL Paulin{o) decessori meo in concilio Galliarum , instinctii quorum{dam) , qui ah eo propter mérita sua laed{i) {v)idebantur quasi ex consensu provin{ciae) {a)ccussationem instituere temtar{enV , Sollemnis iste meus proposito eor{um) restitit, provocatione scilicet intc{rposita) , quod palria ejus cum inter ce{teros le)gatum eum creassety nihil de acicussatjione mandassent, immo contra lau{dasse}nt. »

154 L'APOTHÉOSE BIPÉRIALE.

Entre les franchises municipales, auxquelles on était fort attaché, et la grande unité de l'empire, il n'y avait guère de place pour ces centres intermédiaires qui rappelaient aux différents peuples une nationalité restreinte à laquelle ils avaient facilement renoncé en se faisant Romains. C'est seulement aux derniers jours de l'empire, quand le lien qui unissait tous les peuples entre eux fut près de se rompre, que ces sortes de diètes particulières prirent une grande importance politique, et qu'autour d'elles on vit peu à peu renaître ces nationalités distinctes qui s'étaient effacées devant la domination romaine, et qui se reformaient en silence, au moment où Rome allait périr, pour être prêtes à lui succéder. Mais, sous les premiers Césars, les assemblées provinciales n'avaient guère que des attributions religieuses. Le culte des empereurs fut longtemps leur principale et presque leur seule occupation. Elles ne se réunissaient que pour faire des sacrifices solennels ou donner des jeux somptueux en l'honneur du prince. Le magistrat que les députés élisaient pour les présider prenait le titre de flamine ou de prêtre : ce nom indique la nature des fonctions qu'il avait surtout à remplir.

Le culte de Rome et d'Auguste, tel qu'il était célébré au nom de la province et par ses députés, avait un caractère particulier dont il importe de se rendre compte. Quoiqu'on l'eût établi en l'honneur du fondateur de l'empire et de son vivant, ce n'était pas tout à fait un homme qu'on adorait, et ce nom d'Auguste avait pris avec le temps une signification plus étendue et plus complexe. Les prêtres de la province d'Espagne citérieure, quand on leur donnait leur titre comj)let et officiel, s'appelaient ({ flamines de R,ome, des empereurs morts et de l'empereur vivant», flamen RomŒj diuorum et Augusti *

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