‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 5)Chapitre 67 sur 100 · Dion, LU, 14. — 2. Yarron, De re rusi., u,proL · texte numérisé non relu

Dion, LU, 14. — 2. Yarron, De re rusi., u,proL

à songer que les deux sont déserts, que le monde doit périr, que l'homme disparaît tout entier, que son existence n'est qu'un point dans le vide et, qu'il n'y a dans toute la nature que la mort qui soit immortelle K C'est une tristesse plus douce et qui cherche à être soulagée. Il sait que la vie est pénible, « et que les jours les plus heureux sont ceux qui disparaissent le plus vite ^ » . Il dit au laboureur que les dieux condamnent l'humanité à la peine ^; il lui montre par une image saisissante que sa vie n'est qu'une lutte de tous les jours contre la nature: dès qu'il s'arrête de travailler, la nature triomphe de lui et l'entraîne, comme une barque qui est emportée à la dérive quand on cesse un moment de ramer *. Cependant il ne prêche pas la révolte contre ce pouvoir ennemi qui a fait Texistence si dure. Il veut au contraire qu'on se résigne : « Avant tout, dit-il à son laboureur, adore les dieux », in primis venerare deos ^. Travailler et prier, voilà la conclusion des Géorgiqucs ; mais il ne cède pas à cette inspiration religieuse qu'il écoutera seule désormais sans se retourner encore avec quelque regret vers les croyances philosophiques de sa jeunesse dont il se sépare. Comme la plupart des grands esprits de ce temps, Virgile avait commencé par être épicurien ; comme eux aussi, la réflexion et le progrès des années l'amenèrent peu à peu vers des opinions différentes. La transition se marque dans les Géorgiques. Il y semble parfois encore hésitant et incertain ^, et lors même qu'il se décide, on sent qu'il

1. Lucrèce , ni, 869 : Mortalem vitam mors ciim immortalis ademit. — 2. Georg., m, 66. — 3. Georg., i, 122. — A. Georg., i, 201. — 5. Georg., i, 338. — 6. C'est ainsi qu'on a signalé une certaine opposition entre les vers où il dit que les corbeau.x n'ont pas une parcelle d'intelligence divine (Georg., i, 4.16) et ceux où, à propos des abeilles, il proclame, conformément aux doctrines stoïciennes, que rintelligoucc divine pénètre le monde entier et se communique aux bêtes comme aux hommes (iv, 221).

éprouve quelque embarras et quelque douleur à le faire. Il salue en vers admirables, avant de les quitter, ces doctrines épicuriennes dont il s'était épris à l'école de Siron, et le grand poëte qui les représentait avec tant d'éclat à Rome. (( Celui-là, nous dit-il, est le plus heureux de tous qui peut mettre sous ses pieds les terreurs de l'avenir et les bruits de l'Achéron. » Mais tout le monde ne possède pas cette trempe de caractère qui rend insensible aux craintes de l'inexorable dostin. A côté de ces penseurs énergiques, au-dessous d'eux, il y a place pour l'esprit timide qui marche dans les voies communes, qui connaît les divinités des champs, qui prie le vieux Silvain, Pan et les sœurs du Parnasse K C'est le rôle qu'il prend désormais pour lui, et quoique cette destinée lui semble avoir quelque douceur et qu'il s'y résigne assez facilement, il reconnaît pourtant qu'elle est moins grande que l'autre. Il veut donc nous apprendre, dans ce passage célèbre, qu'après avoir sondé sa nature, ne la trouvant pas propre à persister dans ces doctrines violentes qui avaient d'abord séduit son imagination, il se décide à suivre la foule et à partager ses croyances, non sans jeter de loin un regard de regret et d'envie sur ces génies audacieux qui peuvent habiter sans crainte « les hauteurs sereines des sages ».

i. Georg., ii< 490 et sq.

L'Enéide. — En quoi elle servait les desseins d'Aug iste. — WEnéUle est un poënie religieux. — Opinion des critiques anciens. — Sujet véritable de ÏEnêide. — Caractère d'Énée.

Il n'y a plus de ces regrets dans V Enéide. Virgile cesse dès lors de se retourner vers les opinions d'Epicure *, il est tout entier à d'autres croyances. 'V Enéide a bien évidemment été composée sous l'inspiration directe d'Auguste. L'empereur fut de bonne heure dans la confidence du poète; il connut d'avance les plus beaux morceaux de son œuvre, et quand il était éloigné de Rome et qu'il ne pouvait pas les entendre lire par l'auteur, il le priait de les lui envoyer^. On peut en conclure que ce poëme, auquel il prenait tant d'intérêt, était entièrement conforme à sa pensée. Ovide l'appelait « votre Enéide », en écrivant à l'empereur^; ce dut être en effet le livre de prédilection d'Auguste, celui qui répondait le plus à ses intentions et qui servait le mieux ses réformes.

Tous les sentiments qu'il voulait inspirer aux Romains s'y retrouvent. C'est d'abord le patriotisme le plus vif : jamais Rome n'a été célébrée avec autant d'enthousiasme, jamais peut-être elle n'a été plus sincèrement aimée que par ce poëte, dont la famille n'était romaine que depuis

1. On s'est trompé lorsqu'on a^cru trouver des traces d'épicurisme dans certains passages de VÉnéide. Quand larbas paraît douter que la foudre ait été envoyée par Jupiter (iv, 208); quand Didon aftlrme que les dieux restent tranquilles dans les cieux et ne s'occupent pas à troubler les amours des mortels (iv, 379), Virgile fait parler à ses personnages le langage de leurs passions, il ne songe pas à exposer ses principes philosophiques. — 2. Macrobe, Sat.f I, 2i, 11. —3. Trisl., II, 533.

quelques années. On en serait surpris si l'on ne savait pas avec quelle facilité Rome faisait accepter sa domination par les (ils de ceux qu'elle avait vaincus et combien elle transformait vite en citoyens dévoués les étrangers qu'elle adoptait. U Enéide devait aussi faire aimer les vertus antiques et surtout cette simplicité de mœurs qu'Auguste tenait tant à répandre. Virgile en donne le goût par les tableaux qu'il en trace. Est-il rien qui soit plus fait pour séduire que cette charmante création du vieux roi Évandre? Elle appartient tout entière au poëte. Les traditions le représentaient comme un fort méchant homme qui avait tué son père; il est chez Virgile le type accompli des bons princes de l'âge d'or et du siècle de Saturne. Il habite une cabane d'où l'on voit les bœufs paître dans les herbages du forum ^ C'est le chant des oiseaux qui l'éveille le matin ^, et il n'a d'autre garde que deux gros chiens lorsqu'il va voir Énée \ On sait les belles et simples paroles qu'il lui adresse quand il le reçoit dans son palais rustique : Fénelon nous dit qu'il ne pouvait pas les lire sans pleurer.

Mais Virgile aida surtout Auguste dans les efforts qu'il fit pour restaurer l'ancienne religion romaine. U Enéide est avant tout un poëme religieux ; on s'expose à le mal comprendre si l'on n'en est pas convaincu. Ce caractère avait beaucoup frappé les savants de l'antiquité : Virgile était pour eux ce qu'était surtout Dante pour les Italiens du XY* siècle, « un théologien qui n'ignore aucun dogme *. » On citait ses vers, on s'appuyait de son nom, quand on discutait quelque question embarrassante qui concernait les pratiques du culte ou le droit pontifical. Il avait dit, dans ses Géorgiques, qu'il est permis de

1. ^w., VIII, 360. — 2. VIII, 456. — 3. vni, -161. — 4. Theologus Dantes nullius dogmatis expers. ^

mener baigner les troupeaux dans les fleuves pendant les jours de fête. Yarron pensait au contraire qu'on n'en avait pas le droit, parce qu'il ne faut pas déranger les Nymphes un jour de repos *. Entre les affirmations de Varron et celles de Virgile, les savants restaient indécis et l'autorité du poëte balançait celle du grand théologien. Nous trouvons sans doute qu'il est souvent question de la religion romaine dans \ Enéide; il est aisé, même aux moins instruits de ces matières, de voir que le poëte a tenu à y faire entrer le nom de tous les dieux et le tableau de toutes les cérémonies auxquelles on pouvait donner raisonnablement une origine ancienne. Mais les Romains, qui connaissaient leur religion mieux que nous^ l'y retrouvaient bien plus encore. Des expressions que nous ne remarquons pas leur rappelaient à tout moment des croyances ou des usages que le temps leur avait rendus chers. Quand Yirgile disait qu'on offre aux dieux quatre bœufs de choix, eximios tauros. ils savaient bien que c'étaient les termes mêmes du rituel qu'employait le poëte-. Ce gâteau fait d'un blé consacré, farre pio , qu'Énée donne à ses Lares ^, leur était aussi très-connu : c'était celui que les A^estales étaient tenues de préparer de leur main et dont Servius nous a laissé la recette *. Lorsque la belle nymphe Cymodocée, un de ces vaisseaux d'Énée que Cybèle avait changés en déesses de la mer, se présente à son ancien maître pour lui révéler les dangers qu'il court, elle le trouve ignorant ses périls et tranquillement endormi sur le navire qui le porte : « Énée, réveille-toi », lui dit-elle, yEnea, vigila. Ce mot, qui nous semble si simple et ne nous arrête pas, faisait souvenir les Romains d'une des plus imposantes cérémonies de leur

1. Georg.y l, 271 et la note de Servius. — 2. Macrobe, 5at., m, 5, 6. — 3. /En., y, 745. — 4. Sei-vius, Bucolt vxu, 82.

culte national. Quand on était sur le point de commencer une guerre, le général auquel elle était confiée s'en allait dans la Regia^ agitait les boucliers sacrés et la lance de Mars en disant : « Mars, réveille-toi », Mars^ vigila *. Les remarques de ce genre sont importantes ; elles nous montrent que Virgile avait devant les yeux les rites et les formules de la religion de son pays et qu'il tenait à les reproduire. Mais les commentateurs, comme c'est leur habitude, vont beaucoup plus loin. Énée est pour eux un pontife, et ils se donnent une peine infinie pour nous montrer que toutes ses actions les plus indifférentes, les plus naturelles, sont toujours conformes aux prescriptions du rituel. Au premier livre, après la tempête, les Troyens jetés sur une côte inconnue tirent de leurs vaisseaux un peu do blé avarié par la mer; ils l'écrasent entre deux pierres et le font cuire comme ils peuvent. Il n'est pas question de levain dans le récit de Virgile ; les malheureux, que la faim presse, ne songent pas à s'en procurer. Mais Servius ne veut pas croire qu'ils s'en passent parce qu'ils n'en ont pas : ils le font volontairement, nous dit-il, parce qu'ils se souviennent que c'est ainsi que le flamine doit manger son pain^. Ce qui est plus plaisant encore, c'est qu'après avoir fait d'Énée un pontife, ils se trouvent entraînés à faire aussi de Didon

1. Serv., /En., vm, 3. Cependant quelques difficiles trouvaient que Virgile s'était quelquefois trompé. On lui reprochait surtout d'avoir fait immoler par Énée un taureau à Jupiter, quand il s'arrête dans la Thrace et y fonde une ville; or, selon Ateius Gapito et Labéon, les lumières du droit pontifical, c'était presque un sacrilège. « Voilà donc, dit plaisamment un des personnages de Macrobe, voilà votre pontife qui ignore ce que savent même les sacristains ! » Mais on peut répondre, selon Macrobe, que précisément le sacrifice en question n'est pas accepté des dieux, et qu'ils forcent bientôt Énée, par des présages redoutables, à s'éloigner de ce pays. Ainsi, en supposant que la science pontificale d'Énée soit en défaut, la réputation de Virgile reste sans tache. — 2. Serv., ^n., i, 179.

une prêtresse. Si l'un est le modèle accompli du flamen^ l'autre doit l'être de la flaminica, quoique à vrai dire leur mariage ait été assez sommaire et qu'ils se soient passés des cérémonies sacrées de la confarreatio^.

Ces exagérations ridicules n'empêchent pas qu'au fond l'opinion des commentateurs ne soit juste. Virgile est peut être un peu moins préoccupé de la religion romaine qu'ils ne le supposaient; il est pourtant certain qu'il y songe très souvent. En réalité le but que poursuit son héros et qui lui fait braver tant de périls est entièrement religieux. Le poëte a grand soin de nous dire, dès le début de l'ouvrage, qu'Énée banni par le destin vient porter ses dieux en Italie -. La patrie elle-même, par la voix d'Hector, les lui a confiés pendant la nuit fatale de Troie ; il doit les établir dans le séjour que le destin lui réserve. Cette ville qu'il va fonder est moins une demeure pour lui qu'un asile pour ses Pénates errants. C'est ce qu'il répète à tous ceux qui l'interrogent sur ses projets. (( Je ne demande, leur dit-il, qu'un petit abri pour mes dieux )), dîs sedem exiguam rogamus'^. Et ce n'est pas là une manœuvre de proscrit et de suppliant, qui se fait modeste, qui ne veut pas paraître exiger beaucoup, de peur de ne rien obtenir; c'est l'expression exacte de la vérité. Virgile y est revenu plusieurs fuis, et il ne l'a redit avec cette insistance que parce qu'il craignait que le succès de son œuvre ne fût compromis s'il n'en montrait pas très-nettement le dessein.

Ce dessein n*a pas toujours été bien compris : il est pourtant facile à saisir. Il suffit de réfléchir un moment pour reconnaître que le sujet de V Enéide ne pouvait pas être l'arrivée en Italie et le triomphe d'une race étran-

1. Serv., ^n., iv, 263. — t. /En,y 1, 6 : inferretque deos Latio. — 3. /En.y VII, 229.

gère, mais seulement rmtrodiiction de quelques dieux nouveaux. Le poëte tenait avant tout à composer une œuvre qui fût patriotique et nationale, et l'on ne pouvait à ce moment passer pour un patriote zélé qu'à la condition de faire l'éloge des aïeux. Ces aïeux dont on était tenu de célébrer les vertus étaient surtout les Latins et les Sabins, qui, parleur mélange, avaient formé la nation romaine. Leur nom était alors dans la bouche de tous les moralistes ; c'est chez eux qu'on allait chercher des exemples pour faire rougir les contemporains, c'est leur gloire qu'on était fier d opposer à toutes les forfanteries des Grecs. La moindre olTense qu'on se fut permise à leur égard aurait été ressentie par tout le monde comme une insulte personnelle. Pour être national et devenir populaire, un poëme devait nécessairement vanter le courage et célébrer les victoires de ces vieilles races italiques qui avaient laissé d'elles un si grand souvenir : or, par une étrange contradiction, dans ce poëme, qui se prétendait national, Virgile allait être forcé de montrer les Italiens vaincus et soumis par des étrangers; et, pour mettre le comble à l'outrage, il se trouvait que ces étrangers étaient précisément les habitants des contrées amollies de l'Asie Mineure pour lesquels Rome ne déguisait pas son mépris. 11 était d'usage qu'on ne leur épargnât aucune raillerie, et, pour être sûr d'amuser un moment la populace du forum, on n'avait qu'à se moquer d'eux. On disait de quelqu'un qu'on regardait comme le plus méchant des hommes : « C'est le dernier des Mysiens. » On ne pouvait rien imaginer au delà. C'étaient des proverbes qu'on répétait partout et que Cicéron reproduit avec complaisance, « qu'on pouvait tout se permettre sans danger sur un Carien, et qu'un Phrygien battu devenait meilleur * ».

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