Valère-Maxiuie. il
DE L'EN fi IDE. 205
comprendrait pas sans elle les cérémonies des funérailles et les prescriptions des pontifes au sujet dos tombeaux *.
L'origine en est la même dans tous les pays : elle naît partout de la répugnance que cause à l'homme l'idée de Fanéantissement absolu. Elle n'est donc d'abord qu'un instinct, mais un instinct invincible, que d'autres raisons ne tardent pas à fortifier. Selon Cicéron,ce qui la répand surtout et l'accrédite, ce sont les apparitions nocturnes, et la foi que leur accordent des âmes naïves qui ne savent pas encore remonter de l'effet à la cause ^. Quand on croyait voir la nuit les parents et les amis qu'on avait perdus, on ne pouvait pas douter qu'ils no fussent vivants. Achille, après avoir vengé Patrocle, s'endort près de la mer retentissante, plein de douleur et de regret. Pendant son sommeil il voit son ami qui vient lui réclamer un tombeau. « Dieux bons ! s'écrie-t-il dès qu'il se réveille, il subsiste donc jusque dans les demeures d'Hadès quelque reste de vie ^î «Cette réflexion devait venir à l'esprit de tous les gens qui avaient cru voir un mort dans leurs rêves, et ce qui avait été à l'origine une des causes de la croyance à l'immortalité de l'àme en resta jusqu'à la fin pour beaucoup de personnes la preuve la plus sûre. Elle était même devenue si populaire, qu'un Père de l'Église, saint Justin, n'a pas hésité à s'en servir *. Toute l'antiquité a cru fermement à ces apparitions ^. Beaucoup en avaient grand' peur ; quelques-uns les souhaitaient comme un moyen de se rapprocher un moment des êtres chéris qu'ils avaient perdus. Tantôt on leur demandait de vouloir bien venir visiter les vivants
1. Tusc, I, 12. — 2. Tusc, i, 13. — 3. Iliade, xxiii, 100. — 4-. S. Justin, Apol. I, 18 — 5. Voyez, sur cette croyance, Friedlœnder, Sittengesch. Roms, m, p. 640 et sq.
qu'ils avaient aimés. « Si les larmes, leur disait-on, servent à quelque chose, montre-toi à nous dans les songes ^. » Tantôt on priait humblement les puissances de l'enfer de ne pas mettre d'obstacle à ces voyages. «Mânes saints, dit une femme qui vient de perdre son mari, je vous le recommande ; soyez-lui indulgents pour que je puisse le voir aux heures de la nuit ^. » Des gens qui croyaient avec cette assurance que les morts venaient s'entretenir avec eux n'avaient pas besoin qu'on leur démontrât l'immortalité de l'àme, puisque, pour ainsi dire, ils la voyaient. Aussi avaient-ils grand'peine à se figurer qu'on n'en fût pas convaincu comme eux. « Toi qui lis cette inscription, fait-on dire à deux jeunes filles sur leur tombe, et qui doutes de l'existence des Mânes, invoque-nous, après avoir fait un vœu, et tu comprendras^. »
On a donc cru de tout temps à Rome que Thomme continue d'exister après la mort; mais de quelle façon s'est-on d'abord représenté cette persistance de la vie ? Comme on n'arriva pas du premier coup à séparer nettement l'âme et le corps, on supposa qu'ils continuent à vivre ensemble dans le tombeau *. Ce fut à Rome, comme ailleurs, la première forme que prit la croyance à l'immortalité, et là aussi elle s'est survécu à elle-même : elle a donné naissance à des usages, à des préjugés qui ont duré plus qu'elle et dont quelques-uns subsistent encore. La trace en était surtout restée dans les rites des funé-
1. Corp. inscr. lat., il, 4t427 : Lacrimœ siprosunt, visis te ostende videri. — 2. Orelli, 4.775 : Ita peto vos, Manm sanctissimœ , cornmendatum habeatis meum conjugem, et velitis huic indulgenlissimi esne horis noclurnis ut eum videam. — 3. Orelli, 7346 : Tu qui legis et dubitas Mânes esse, sponsione fada invoca nos et intelïiges. — 4. Cic, T'use., i, 16 : sub terra censebant reliquam vitam agi mortuorum. Voyez le premier chapitre de la Cité antique de M. Fustel de Coulanges,
DE LÉNÉIDE. 267
railles, que les Romains conservèrent pieusement, quoiqu'ils ne fussent plus conformes à leurs opinions nouvelles. On disait encore au temps de Virgile et plus tard, qu'on enfermait Tàme avec le corps dans le tombeau, même quand on croyait qu'elle était ailleurs * ; on saluait toujours le mort, à la fm de la cérémonie, en lui disant trois fois : <( Porte-toi bien. » On ne manquait pas, quand on passait près de l'endroit où il reposait, de répéter la vieille formule : « Que la terre te soit légère! » On venait en famille,les jours de fête, y célébrer des repas, dont on pensait bien que le mort prenait sa part. Gicéron blâme cette coutume, qui ne lui semble pas convenir à des sages ^, mais les inscriptions nous prouvent que tout le monde alors la respectait. On s'occupait surtout avec un soin extrême de cette dernière demeure qui devait contenir l'homme tout entier, et qu'on ne pouvait rendre assez convenable et assez sûre. Les gens superstitieux ne pouvaient s'empêcher de craindre que, s'ils étaient privés de sépulture ou si on ne les enterrait pas selon les rites consacrés ^, leur âme ne restât errante, qu'elle ne pût jouir de ce repos éternel qui était pour la plupart d'entre eux ce qu'il y avait de plus souhaitable dans l'autre vie. Aussi se donnaient-ils beaucoup de mal pour se préparer d'avance un tombeau et surtout pour s'en assurer la possession exclusive. Ils espéraient le garantir de toute usurpation et de toute insulte, en citant la loi dans leurs épitaphes, en rappelant les amendes auxquelles les spoliateurs sont condamnés. Tantôt ils cherchent à les effrayer par des menaces terri-
1. Virg., ^n., ni, 67 : animamque sepulcro Conclimus. — 2. De fin., II, 32. — 3. Sur cette importance des rites des funérailles pour le repos éternel, voyez Hertzberg, De dlis Rom. patriis. Les pythagoriciens aussi croyaient qu'il fallait être enseveli d'une certaine façon pour être heureux après la mort. (Plut., De genio Socr., p. 585.}
bles : « Que celui qui aura violé cette sépulture éprouve la colère des dieux ^ ; qu'il meure le dernier des siens -. » Tantôt ils se font humbles et suppliants pour être mieux écoutés : « Fossoyeur, dit un pauvre aGTranchi qui a fait enterrer sa femme au bord d\m champ, prends bien garde : c'est ici qu'elle dort ^. » Ces inquiétudes qui tourmentent les Romains de l'empire comme ceux de la république étaient un héritage du passé ; elles remontaient au temps où l'on croyait que l'âme et le corps reposent ensemble et que la tombe est véritablement «la demeure éternelle où doit se passer l'existence * ». Le Christianisme, qui était certes fort éloigné de ces opinions, ne parvint pourtant pas du premier coup à détruire des usages dont l'origine était si lointaine et les racines s\ profondes. On conserva longtemps Thabitade de venir dans les églises célébrer par des festins la mémoire des martyrs. Saint Augustin nous parle avec colère de ces gens « qui boivent sur le tombeau des morts, et qui, servant des repas à des cadavres, s'ensevelissent vivants avec eux ^. » On vit des Chrétiens oublier assez leurs doctrines pour donner encore à leur sépulture le nom de «demeure éternelle ® ». On continua pour la protéger d'y graver des inscriptions pleines de prières et de menaces : «Je vous en conjure, par le jour redoutable du jugement, respectez cette tombe. Que celui qui l'outragera soit anathème ; qu'il partage le sort du traître Judas '. » Assurément, la plupart de ceux qui parlaient ainsi, et qui témoignaient tant de souci pour leur dépouille mortelle, ne se souve-
1. Orelli, 7340. — 2. Orelli, 4790. — 3. Orclli, 7403. — 4. Corp. inscr. lat. , i, 1108 : Domum œternam ubi œvum degerent. — 5. De moribus eccles., 34, ^6. — 6. Corp. inscr. grœc, 9303. — 7. Voyez Le Blant, Inscr. chiét. de la Gaule, i, p. 288. Un seigneur franc avait fait graver sur la plaque extérieure de son tombeau ces paroles hautaines : « Tempore nulle vola liinc tollantur ona {ossa)
naientplus de quelles Yieilles croyances leur étaient venus CCS préjugés. Cependant ces croyances elles-mêmes n'ont pas péri partout. Il s'en trouve des restes dans quelques pays qui sont demeurés plus fidèles à l'esprit du passé. Une chanson klephte prête à ini guerrier mourant ces mots que n'aurait pas désavoués un Romain de l'époque des rois: «Mes (ils, creusez-moi dans la montagne une tombe spacieuse où je repose tout armé et prêt au combat. Laissez une petite fenêtre ouverte à droite pour que les hirondelles m'annoncent le retour du printemps et que les rossignols m'apprennent que mai est en fleur ^ »
Avec le temps, cette croyance naïve que l'existence continue d'une façon obscure au fond de la tombe, que le mort y est enfermé tout entier, qu'il y conserve les besoins et les passions qu'il éprouvait pendant sa vie, sans disparaître tout à fait, finit par se modifier. L'habitude qui s'établit de brûler les cadavres, au lieu de les ensevelir, aida l'esprit à concevoir que l'homme est composé de plusieurs parties qui se séparent quand il meurt. Cette poignée de cendres qu'on recueillait à grand'peine sur le bûcher ne pouvait plus le contenir tout entier^; on eut la pensée qu'il devait rester quelque part autre chose de lui : c'était ce qu'on appelait son ombre, son simulacre, son âme; et l'on supposa que toutes les âmes étaient réunies ensemble au centre de la terre. Cette opinion dut naître d'assez bonne heure; elle est certainement antérieure à une superstition fort ancienne et trés-curieuse
Hilperici », et à l'intérieur ces mois plus humbles . « Precor ego Uilpericus non auferantur lùnc ozza mea. » Celle tactique est assez curieuse. Il avait tâché d'intimider d'abord les profanateurs; mois si ce moyen ne réussissait pas, s'ils ouvraient la tombe, il essayait de les arrêter par ses prières.
1. Fauriel, i, p. 56. — 2. Lucain, Phars., ix, 2 : Nec cinis exi~ guus tantam compescuit umbram.
que rapportent les écrivains de l'antiquité. Ils nous disent que lorsqu*on fondait une ville, on commençait par creuser un trou rond qui avait la forme d'un ciel renversé , et que chacun des habitants nouveaux venait y déposer une motte de sa terre natale. Le trou s'appelait mundus; le fond en était fermé par la pierre des mânes {lapis manalis) : on croyait que c'était une des portes de l'empire souterrain. Trois fois par an, le 24 août, le 5 octobre, le 8 novembre, on levait la pierre et l'on disait que le mundus était ouvert. Ces jours-là les âmes des morts venaient visiter leurs descendants. Pour leur faire honneur, on interrompait toutes les affaires, on ne livrait pas de bataille, on ne levait pas d'armée, on ne tenait pas d'assemblée populaire, on ne pouvait faire enfin que ce qu'ordonnait la plus impérieuse nécessité *. Cette superstition suppose qu'on croyait alors que le ceFitre de la terre était le séjour commun des âmes. C'est là, disait-on, que sont situés les trésors de la mort que le terrible Orcus garde avec un soin jaloux ^.
Ces vieilles croyances subirent bientôt d'autres modifications. A mesure que Rome se trouvait en rapport avec ses voisins, elle empruntait quelque chose de leurs coutumes et de leur manière de voir. On a remarque que les Romains, si résolus dans l'exécution de leurs desseins politiques et militaires, étaient singulièrement timides pour tout le reste. Aucun peuple n'a plus facilement cédé aux idées des autres. Elles ont toujours fait une certaine impression fur eux, même quand elles se trouvaient en contradiction formelle avec les leurs. La religion romaine, on l'a déjà vu, supposait que dans le repos de la tombe on est plus heureux et l'on devient meilleur; elle
1. Preller, Rom. Myth., p. 456, et Corp. inscr. lat., i, p. 373. — 2. Mortis thesauri. Orcinus thésaurus. Voy. Prcller, loc. cit.
DE L'ÉNÉlDE. 271
donnait aux morts le nom de purs et de bons {manns). Les Étrusques, au contraire, les croyaient malheureux et malfaisants. Ils supposaient qu'ils se plaisent à faire le tourment des hommes, qu'ils aiment le sang et qu'ils exigent qu'on leur sacrifie des victimes humaines. Ces opinions ont fini par pénétrer à Rome, quoique contraires à son génie et à ses croyances primitives, a Les morts, nous dit une ancienne inscription latine, ne sont agréables ni aux hommes ni aux dieux*. » Ce n*est pas ce que pensaient les vieux Romains, qui les invoquaient si volontiers comme les protecteurs naturels de leurs descendants. Les poètes se conforment à ces opinions nouvelles quand ils nous représentent « la troupe pâle des Mânes, les joues creuses, les cheveux brûlés, errant le long des fleuves sombres ^ ». Ceux qu'on honorait autrefois comme de bons génies deviennent, dans l'imagination du peuple, les pourvoyeurs des enfers; on raconte que, « placés aux portes de l'Orcus, ils attirent les âmes vers l'Achéron, à la manière des cerfs agiles qui, par la force attractive de leurs narines, font sortir les reptiles de leurs retraites^ )). Enfin on ne se contente plus de leur offrir des couronnes de violettes, des gâteaux arrosés de vin, ou, quand ils sont le plus irrités, quelques poignées de fèves : on leur donne du sang, puisqu'ils l'aiment; on fait lutter et mourir des gladiateurs autour des bûchers, et les gens riches, qui ne veulent être privés d'aucune satisfaction dans l'autre vie, ne manquent pas de fixer d'avance dans leur testament le nombre des malheureux qui doivent combattre à leurs funérailles. Ces opinions nouvelles, en s'établissant à Rome, n'effacèrent pas tout à fait les anciennes. Les unes et les autres continuent
1. Corp. inscr. lat., i, 818 : Moriuus nec ad deos nec ad hominef accepius est. — 2. Tibulle, i, 10, 37. — 3. Lucrèce, vi, 764.
à vivre ensemble, et l'on ne paraît pas éprouver Te Desoïn de les mettre d'accord. Tantôt on se figure les morts malveillants et cruels; on les prie humblement de ne pas nuire, d'épargner les parents et les amis qui leur survivent*; ou bien on leur désigne des victimes, on leur confie sa vengeance, on place dans leurs tombes des noms gravés sur des plaques de plomb avec des formules d'imprécation, pour qu'ils se chargent de les exécuter-. Tantôt, au contraire, on semble les regarder comme des intercesseurs qui plaident auprès des dieux la cause de ceux qui les implorent, et on leur attribue à peu près le même pouvoir que l'Église accorde aux saints. « Adieu, Donata, est-il dit dans une inscription, toi qui fus pieuse et juste, conserve tous les tiens ^. » Sur une tombe espagnole on lit ces mots, qui seraient bien placés sur l'autel d'un martyr : « C'est ici qu'on invoque Fructuosus*. » Ainsi tout le monde admettait qu'il faut prier les morts, soit pour obtenir leur protection, soit pour les empêcher de nuire. On s'accordait à les croire très-puissants, et Servius nous dit sérieusement qu'on leur faisait jurer, quand ils descendaient aux enfers, de ne pas aider les parents qu'ils avaient laissés sur la terre à s'affranchir de leur destinées On croyait donc qu'avec leur secours un homme peut arriver à tenir tête au destin.
C'est de bonne heure aussi que les légendes grecques sur l'Elysée etleTartare pénétrèrent à Rome. Il n'en pouvait être autrement : on peut dire que Rome rencontrait la Grèce à peu près sur toutes ses frontières; elle était voisine, au midi^ des colonies ioniennes et achéennes; au
1. OrcUi, 6206. — 2. Corp. inscr. lat., i, 818, 819. — 3. Renier, Inscr. de l'Alg., 283 : Donata, pia, justa, vale, serva tuas omnes. — 4. Corp. mscr. lat. , n, 5052: Hic invocalur Fruduosus. —■' 5. Servius, Georg., i, 277.
nord, elle toucliait à l'Ëtrurie, qui s'était faite à demi grecque. Les Etrusques avaient surtout bien accueilli ces fables sur les enfers, qui flattaient leur imagination sombre, et Charon était devenu une de leurs divinités les plus importantes; elles n'étaient pas moins populaires dans la Grande Grèce, depuis qu'on avait fait du lac Averne une des portes du royaume d'Hadès. Des deux côtés, elles devaient arriver vite aux Romains. Le théâtre dut aussi servir à les répandre. Il en était souvent question dans les tragédies de Sophocle et d'Euripide, qu'on transportait sur la scène de Rome, et quoique ces imitations ne nous soient parvenues qu'en lambeaux, on a remarqué-que, lorsqu'il est question des enfers dans les pièces qui leur servent de modèles, les écrivains latins reproduisent l'original avec complaisance, et que même ils ne se font pas faute d'y ajouter ^ On croit d'ordinaire, sur la foi de ces descriptions, que tous les Romains se figuraient la vie future comme la décrivaient les poètes, et que c'était chez eux la croyance de tout le monde qu'après la mort les âmes se rendent dans le Tartare ou dans l'Elysée; il n'est pas sûr pourtant que ces légendes aient obtenu autant de crédit qu'on le pense. Ce qui en était le plus généralement accepté, c'étaient certains détails qui avaient frappé les imaginations, par exemple le passage de la barque fatale et l'existence du nautonier des morts. Dans des tombeaux découverts à Tusculum et à Préneste, et qui remontent aux guerres puniques, on a trouvé des squelettes qui tenaient encore dans les dents la pièce de monnaie destinée à payer Charon de sa peine ^. Mais il est plus douteux que le reste de la légende ait occupé beaucoup de place dans les croyances du peuple. Il
1. Ribbeck, Tragic. fragm. incert. fab., 73. — 2 Marquardt, liuin, AWierth., v, 1, 355.
n'est guère question du Tartare et de l'Elysée que dans quelques inscriptions en vers, et le plus souvent ils n'y semblent être que des réminiscences poétiques auxquelles on attache peu d'importance. Un certain Petronius Antigenides, après avoir décrit sa vie dans son épitaphe, nous raconte en vers élégants qu'il est en train de parcourir les demeures infernales , qu'il se promène le long de l'Achéron, à la lueur des astres sombres qui luisent sur le Tartare^; puis il ajoute, en parlant de son tombeau : «Voici ma demeure éternelle; c'est ici que je repose, et j'y reposerai toujours ^. » La contradiction est manifeste : si Petronius ne doit pas quitter sa tombe, il est clair qu'il ne visitera jamais le Tartare et l'Achéron ; mais il parle en poëte, et ces expressions ne sont chez lui qu'une sorte de langage convenu qu'il ne faut pas prendre à la lettre.
La philosophie n'arriva que très-tard à Rome, et, quand à son tour elle s'occupa de la vie future, elle trouva un public préparé à ses leçons par ce long travail populaire. Les croyances anciennes avaient jeté dans les esprits des racines si profondes, on les regardait comme si nécessaires au bonheur de l'humanité, qu'on n'était pas disposé à y renoncer facilement. Seulement les gens sensés, qui savaient bien qu'il ne suffit pas à une opinion d'être vieille pour être vraie, demandaient avec instance qu'on leur donnât de celle-là une autre preuve que son ancienneté. La plupart d'entre eux souhaitaient d'avance d'être convaincus; on les mettait évidemment à l'aise en leur montrant qu'ils ne s'étaient pas trompés, qu'il ne leur était pas nécessaire de se séparer du sentiment général, et qu'ils pouvaient continuer à croire par raison ce qu'ils
i. Nunc vero infernas sedes, Acherontis ad undas,
Tetraque Tartarei per sidéra lendo profundi. (Orelli, 1174.)