‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 5)Chapitre 84 sur 100 · VI, 127. — 2. M · texte numérisé non relu

VI, 127. — 2. M

l'entourent neuf fois, chez Virgile, pour en défendre l'accès. Le poëte s'est bien gardé d'omettre le vieux nautonier Cliaron, dont le nom était si populaire. Il le représente comme un vieillard énergique, grossièrement vêtu, avec une barbe longue et négligée et des yeux qui lancent des flammes. Les morts se pressent autour de lui, (c aussi nombreux que tombent dans les forêts les feuilles desséchées aux premiers froids de l'automne ». Tous demandent à passer les premiers, « tous tendent les mains avec amour vers la rive opposée ». C'est là qu'ils doivent enfin trouver un séjour tranquille après les orages de la vie. Les premiers peuples, nous l'avons vu, faisaient de la tombe l'asile du repos éternel, et ils concluaient naturellement qu'on ne peut jouir de ce repos que si l'on a été enseveli. Plus tard, on l'a placé dans les enfers; mais la seconde opinion, quoique fort différente de l'autre, s'est accommodée de quelque manière avec elle. Tout en admettant que le tombeau n'est plus la demeure où l'àme et le corps habitent ensemble pendant l'éternité, on a maintenu la nécessité de la sépulture. Il faut avoir été enseveli pour passer le Styx, et ceux qui n'ont pas obtenu sur la terre les derniers honneurs doivent se résigner à errer cent ans le long du rivage avant d'être admis dans la barque sombre. C'est un exemple curieux de la persistance obstinée des vieux préjugés et de la manière habile dont ils savent se glisser et se faire une place dans les croyances nouvelles et contraires.

Au delà du Styx commencent véritablement les enfers. Énée y rencontre d'abord le tribunal devant lequel toutes les âmes doivent comparaître : Minos, entouré de jurés qu'il a tirés au sort, comme un préteur romain, interroge les morts sur leurs actions. Virgile a dû accepter avec empressement cette idée que dans l'autre vie au moins chacun est traité comme il le mérite, et que l'homme y

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trouve enfin la justice à laquelle il a droit. Il faut avouer pourtant que les décisions de Minos ne nous paraissent pas toujours irréprochables : on voudrait, par exemple, qu'il accordât de meilleures places à ceux qui sont morts pour leur pays ou qui ont été injustement condamnés au dernier supplice. Platon nous donne, dans ses dialogues, une bien plus haute idée de la justice des enfers. Si Virgile a fait autrement , c'est une preuve de plus qu'il n'a pas toujours devant les yeux un idéal philosophique, et qu'avant tout il tient à se rattacher à l'opinion commune. Après le jugement, les morts se rendent dans les demeures qui leur sont assignées : ordinairement on n'en distingue que deux, le séjour des méchants et celui des bons, le Tartare et l'Elysée; Virgile en ajoute un troisième, qui participe des deux autres. On ne sait d'où il tenait cette innovation*, mais quelle qu'en fût l'origine, elle était de nature à lui plaire, et l'on comprend qu'il l'ait bien accueillie. S'il est naturel que les esprits violents et extrêmes, comme les stoïciens et les jansénistes, qui ne veulent pas admettre qu'il y ait des fautes légères et qui les punissent toutes avec la même rigueur, n'éi)rouvent pas le besoin d'introduire cette région intermédiaire dans les enfers, elle convient beaucoup aux âmes tendres, comme Virgile, qui sont disposées à traiter les faiblesses humaines avec plus d'indulgence. Du reste, il est loin d'en faire un lieu de délices. Ceux qui l'habitent ne sont punis d'aucun châtiment, mais ils

1. Platon semble y faire quelque allusion quand il dit . « Er donnait d'autres détails qu'il est superflu de rappeler, au sujet des enfants morts peu de temps après leur naissance.» {Réf., X, p. 615.) Ces enfants sont précisément placés par Virgile dans cette région intermédiaire des enfers. Du reste il règne assez de confusion dans tout ce que le poêle nous en raconte, et il ne nous dit pas si les âmes qu'il y place doivent y rester toujours. J'ai suivi les interprétations les plus vraisemblables.

ne sont pas heureux non plus. Leur existence est inerte et morne ; ils se promènent tristement dans ces plaines humides, sous un ciel sans soleil, et lorsqu'ils passent le long de ces sentiers ombragés et solitaires où ils se cachent, ils ressemblent à la lune nouvelle « quand on la voit ou qu'on croit la voir se lever entre les nuages ». Ce sont en général ceux qui par leur faute ou celle du sort n'ont pas achevé leur destinée sur la terre, les enfants « que la mort a pris à la mamelle de leur mère avant d'avoir goûté la douce vie », les guerriers tombés sur le champ de bataille , les malheureux qui ont péri victimes d'injustes accusations, ceux aussi qui se sont frappés de leur main, « et qui, ne pouvant souffrir la lumière, ont rejeté l'existence ». La religion était trèsdure pour eux : elle défendait qu'on leur rendît aucun honneur funèbre *, comme plus tard le Christianisme les priva de ses dernières prières. Virgile les punit plus doucement ; leur châtiment consiste à regretter la vie dont ils se sont délivrés : « Qu'ils voudraient être rendus à la clarté des cieux et souffrir encore la misère et les durs travaux ! mais les destins s'y opposent. » A côté d'eux, et dans ce qu'il appelle le champ des larmes [lugcntes cwjipi), il place les héroïnes antiques qu'ont égarées de trop vives passions. La passion vient des dieux ; c'est un fléau que l'humanité subit sans en être tout à fait responsable. Aussi se contcntc-t-il de les montrer errant à l'écart dans des forêts de myrtes et portant au cœur leurs blessures toujours nouvelles.

Au sortir de cette région moyenne, la route se divise ; le chemin de gauche conduit au Tartarc. Enée ne visite

1. Au moins pour ceux qui se pendaient (Serv., /^n., xii, 603). Dans une inscription curieuse, un habitant de Sassina laisse par testament cent sépultures à ses concitoyens: mais il excepte de ce bienfait ceux qui se sont pendus. (OrcUi, 4104.)

pas le séjour des méchants, il l'entrevoit seulement de la porte, et la Sibylle, qui le connaît, lui en fait la description. C'est toujours la vieille prison de Jupiter, avec sa triple enceinte, ses portes d'airain, sa tour de fer forgée par les Cyclopcs, ses cachots « qui plongent sous les ombres deux fois autant qu'il y a d'espace de la terre au ciel». Yirgile, d'après son système ordinaire, y a renfermé des criminels qui appartiennent à des âges divers et à des civilisations dilTérentes. Ce sont d'abord les anciens ennemis des dieux, les Titans, j)récipités par la foudre au fond de l'abîme, les Lapithes, Salmonée, Ixion, Titye, tous les méchants et les impies des anciennes légendes"; puis ceux qui ont commis spécialement des fautes contre la loi romaine, le patron qui a fait tort à son client, l'alTranchi qui a trahi son maître, l'adultère qui a été frappé par le mari qu'il outrageait, le citoyen qui a pris les armes contre son pays, le magistrat prévaricateur, l'intrigant obéré qui a vendu sa patrie et l'a jetée sous le joug d'un maître orgueilleux ^ ; enfin ceux qui se sont rendus coupables d'un crime contre l'humanité, les frères qui ont détesté leurs frères, les mauvais riches « qui ont couvé d'un œil jaloux les trésors qu'ils avaient amassés et n'en ont pas fait part à leurs proches ». Nous touchons presque aux vertus chrétiennes, et nous voilà bien loin de ces crimes mythologiques que le poëte énumérait tout

1. Les commentateurs trouvaient qu'en énumér.mt ces diverses catégories de criminels, Virgile semblait faire allusion à son temps, cl ils s'étonnaient qu'en face d'Auguste il osât aussi formellement condamner ceux qui prennent part à des guerres civiles ou qui attentent à la liberté de leur pays. Mais Auguste ne devait pas être clioqué de cotte sincérité. Horace ne se gène pas pour appeler la guerre civile un crime (Carm., i, 2, 20), et pour dire que le triumvirat fut funeste à Rome {ibid., H, i, 3j. Auguste lui-même faisait l'éloge de Ca'.on et disait que celui qui défend l'ordre établi est un bon citoyen et un hounète honnnc (Macrobe, Sut., Il, 4, 18).

à l'heure. Yirgile n'est pas à l'aise dans la description des supplices infligés à tous ces criminels. Il est difficile d'en inventer qui répondent à l'idée qu'on se fait du Tartare, et l'imagination du doux poëte n'est pas de celles qui se complaisent dans ces conceptions cruelles. Il se contente le plus souvent de reproduire les châtiments que les légendes rapportaient et que les poètes avaient décrits. Le seul qui semble nouveau, c'est la nécessité qu'il impose au coupable d'avouer ses fautes. Il n'a rien gagné à les cacher avec tant de soin pendant sa vie, Rhadamantc l'oblige à les révéler après sa mort et le punit par la honte d'une confession publique.

Après ce regard jeté sur le Tartare, Énée arrive enfin au séjour des bons, qui est le but de son voyage. C'est là qu'il doit trouver son père qu'il veut revoir encore une fois et consulter sur sa destinée. Pendant qu'il le cherche, le poëte lui fait parcourir les différents groupes des bienheureux et profite de l'occasion pour nous les montrer. Ici encore il est fidèle à sa méthode et mêle aux souvenirs de la fable des idées et des tableaux qu'il emprunte à la philosophie la plus élevée. Il place dans l'Elysée les rois des temps mythologiques, a héros magnanimes, nés dans des siècles meilleurs », et à côté d'eux les prêtres qui ont accompli fidèlement leurs devoirs, les poètes dont les chants ont été dignes des dieux, enfin les bienfaiteurs de l'humanité, « ceux qui en inventant les arts ont embelli la vie, et ceux qui, parles services qu'ils ont rendus aux hommes ont laissé d'eux un souvenir immortel ». Dans la façon dont il décrit leur existence, Virgile s'inspire tout à fait des anciennes traditions, il revient au temps où l'on ne pouvait imaginer après la mort qu'une sorte de continuation de la vie. Les habitants de l'Elysée ne connaissent guère d'autres plaisirs que ceux dont ils jouissaient sur la terre. « Les uns se livrent aux exercices

de la palestre et luttent entre eux sur Te sable doré; les autres frappent la terre en mesure et chantent des vers... Ceux qui aimaient les chars et les armes, qui élevaient dans les pâturages des chevaux au poil luisant, conservent ces goûts au delà de la tombe. A gauche et à droite, d'autres prennent leur repas sur le gazon et chantent en chœur un joyeux pœan à l'ombre d'un bois de lauriers aux douces senteurs. » Qu'ont-ils vraiment de mieux que lorsqu'ils étaient en vie? Ils sont délivrés de quelques soucis vulgaires : « aucun d'eux n*a de demeure fixe ; ils habitent au milieu des bois touffus, sur le penchant des rivages, dans les prairies où les ruisseaux entretiennent la fraîcheur. )^ Ils jouissent, dans ces demeures heureuses, d'une paix et d'un repos dont Virgile a voulu nous donner une idée par l'harmonie calme de ses vers. Ils possèdent pour eux des astres et un soleil particuliers, plus brillants que les nôtres; ils respirent un air i)lus large, ils sont inondés d'une lumière pure. Jusque-là Virgile ne s'écarte pas des descriptions ordinaires de l'Elysée ; tout ce qu'il nous dit, il avait pu le lire dans les vieux poèmes qui racontaient la descente d'Hercule et de Thésée aux enfers : c'est bien ainsi que ces époques reculées et naïves se figuraient la vie des bienheureux. Mais, après avoir reproduit fidèlement ces tableaux antiques, il ajoute quelques traits qui ne lui viennent pas de la même source et trahissent des temps plus jeunes. Il convient d'en parler avec un peu plus d'étendue que du reste : c'est la partie la plus neuve et la plus admirée du sixième livre.

Depuis que dans la Grèce et à Rome on avait pris goût à la philosophie, on mettait parmi les plaisirs les plus vifs l'étude de la nature et la découverte de ses lois. Mais on s'apercevait aussi que la nature ne laisse pas facilement saisir ses secrets, et comme, à mesure qu'on s'éle-

vai , l'horizon semblait toujours s'étendre, et que chaque question résolue ne taisait qu'augmenter le nombre des questions à résoudre, les esprits sincères qui se livraient à ces recherches éprouvaient plus d'impatiences et de regrets que d'orgueil et de joie, et se sentaient moins heureux de ce qu'ils étaient parvenus à connaître qu'attristés de ce qui leur restait à savoir. « Il n'est personne, disait Plutarque, parmi ceux qui désirent avec ardeur posséder la vérité , qui puisse ici-bas se rassasier d'elle à souhait, car le corps interpose entre elle et la raison une sorte de nuage qui les empêche de la distinguer. C'est pour cela que, semblables à des oiseaux, ils veulent toujours s'envoler vers le ciel ^ » Là, au moins, rien ne troublera plus leur regard ; ils seront placés dans la pleine lumière et saisiront toute la vérité. C'est ainsi qu'on fut amené à faire de la contemplation du monde et de ses lois le plaisir le plus délicat de la vie future et la plus belle récompense du sage. Dans le Songe de Scipion^ Cicéron nous dit que ceux qui ont sauvé , défendu , agrandi leur patrie, habiteront après leur mort un séjour réservé où ils jouiront d'un éternel bonheur ; et ce bonheur, qu'il décrit, consiste surtout à promener les yeux sur l'univers, à en admirer les merveilles, à suivre les mouvements des astres , à entendre l'harmonie des sphères, à contempler enfin sans voile ce que de la terre nous ne pouvons qu'entrevoir ^ C'est aussi l'occupation du père d'Énée, et, quand son fils vient le visiter, il s'empresse de lui faire part des connaissances qu'il a acquises depuis qu'il habite l'Elysée et lui dévoile le système du monde.

Ce système, que Virgile développe en vers admi-

1. Nonposse suaviter vivi sec. Epie, p. 1105. — 2. Cic, Rép., vi, 7, et 7'usc., I, 20.

rables, n'est pas tout à fait celui d'une école particulière : il venait de Pythagore. Platon, et, après lui, presque toutes les sectes philosophiques importantes, à l'exception des épicuriens, en avaient adopté les parties essentielles. Yarron l'avait fait connaître aux Romains dans son grand ouvrage des Antiquités divines^ et il y faisait le fond de ses doctrines religieuses *. C'était aussi celui qu'accueillaient le plus volontiers les gens éclairés qui s'occupaient de philosophie à leurs moments de loisir; en sorte qu'au milieu de cette confusion d'opinions et de doctrines diverses, il semblait que ce fût un des points sur lesquels on fût arrivé à se mettre d'accord ^. On admettait généralement que l'univers est animé d'une sorte de vie intérieure, qu'un souffle divin, répandu dans toutes ses parties, les pénètre, les vivifie, et met en mouvement la masse entière. C'est ce qu'on appelait l'âme du monde. D'elle vient tout ce qui vit et respire. Les âmes des hommes ne sont aussi qu'une émanation, une parcelle détachée de l'âme universelle. Malheureusement ce principe divin^ tombant dans le corps et forcé de s'associer avec lui, perd dans ce mélange une partie de sa vertu. (( Cette prison obscure, qui enferme l'âme, l'empêche de voir le ciel d'où elle vient », et la mort même, en la délivrant de son esclavage, ne peut pas lui rendre toute sa pureté. Dans ce séjour sur la terre, dans ce contact avec le corps, elle s'est altérée, elle a contracté des souillures dont il faut qu'elle se lave. La purification dure mille ans ; c'est le temps nécessaire pour que les taches soient entièrement effacées et que l'étincelle du feu divin, qui est notre âme, revienne à sa pureté pre-

1. s. Aug., De civ. Dei, vu, 6. — 2. Cette doctrine se retrouve dar 3 Ciccron {Itép., vi, 8); dans Horace (Sat., u, 2, 79j ; dans Pline l'ancien (11, 26).

mière. Dieu l'appelle ensuite sur les bords du fleuve Léthé afin qu'elle y boive l'oubli, et la renvoie sur la terre animer un nouveau corps. De cette manière l'Elysée contient à la fois ceux qui ont vécu et ceux qui doivent vivre, ou plutôt les uns et les autres se confondent, puisque la vie doit recommencer pour chacun mille ans après la mort. Anchise en profite pour donner à son fils le spectacle de toute sa postérité depuis les rois d'Albe jusqu'à ce jeune Marcellus qui fut si amèrement pleuré d'Auguste; c'est une occasion pour Virgile de nous faire un tableau rapide et merveilleux de l'histoire de son pays.

Il faut vraiment se faire violence et s'arracher à l'impression de ces beaux vers pour s'apercevoir que cette nouvelle description de la vie future ne ressemble pas tout à fait à celle qui nous a été d'abord présentée et qu'il est difficile de les accorder ensemble. En réalité, il y a deux enfers distincts dans le sixième livre. Le poëte a pris les éléments du premier dans les légendes populaires de la Grèce ou de Rome ; nous y retrouvons Cerbère, Charon, Minos et Rhadamante, le Tartare et l'Elysée. Les morts y sont placés dans des demeures différentes d'où il semble bien qu'ils ne doivent plus sortir : jusqu'à la fin le vautour dévorera le cœur immortel de Titye, et les bienheureux célébreront leurs danses et leurs banquets dans les lieux enchantés qu'ils habitent. On ne voit pas que personne y soit soumis à aucune purification. L'âme d'Anchise n'a pas eu besoin d'être lavée des souillures inévitables que communique le corps, puisque nous la trouvons établie au séjour du bonheur éternel presque au lendemain du jour où elle a quitté la terre. Transportés brusquement de leur demeure terrestre aux enfers, les morts y conservent le souvenir entier de leur vie passée. L'existence paraît continuer pour eux sans interruption ; ils gardent fidèlement toutes leurs affections et

toutes leurs haines : Didon, toujours furituse, détourne les yeux d'Énée qui a causé sa perte ; Anchise tend les bras à son fils et lui fait par habitude un peu de morale *. Tout est changé dans la dernière partie du sixième livre, et c'est vraiment un enfer nouveau que le poëte nous fait visiter. Il semble d'abord qu'il y représente les âmes réunies dans un même lieu : cette foule d'ombres légères, ces nations innombrables qui voltigent en murmurant autour du Léthé, sont entièrement confondues ensemble, et il n'est plus question de ces demeures distinctes dans lesquelles Virgile les a d'abord distribuées ^. Elles ont toutes besoin d'être purifiées, et la seule différence qui existe en elles, c'est que les expiations qu'on leur impose ne sont pas tout à fait les mêmes. « Les unes, suspendues en l'air, sont battues des vents; les autres, au fond d'un gouffre, lavent leurs souillures, d'autres s'épurent par le feu »; mais le terme de cette expiation est le même pour toutes : après mille ans écoulés elles sont redevenues pures et peuvent tenter de nouveau l'épreuve de la vie. L'immortalité n'est donc plus aussi entière que tout à l'heure ; ce n'est pas la même existence qui persiste et se prolonge à travers la mort, c'est une série d'existences nouvelles et distinctes qui recommencent à chaque fois. Aussi les âmes, dans ce nouveau séjour, ne semblent-elles plus aussi vivantes qu'elles l'étaient dans le champ des pleurs ou dans l'Elysée. Ce sont vraiment a ces ombres silencieuses » que le poëte saluait d'avance en commen-

1. VI, 693 : Quam metui ne quid Libijœ tibi régna nocerent l — 2. On a prétendu, pour tout arranger, que par un premier jugement des ànics, les très-bonnes et les très-méchantes étaient exemptes de toute purification et envoyées directement au Tartare ou dans l'Elysée. Mais à quoi sert, dans ce cas, ce séjour intermédiaire que Virgile a si longuement décrit? D'ailleurs le poëte fait très-positivement entendre que tout le monde est soumis à quelque expiation (vi, 736 et 742).

çant son récit. Les autres ne méritaient guère ce nom; elles parlent au contraire avec tant de plaisir, qu'il faut toujours que la Sibylle les interrompe et qu'elle arrache Énée à ces entretiens infinis; celles-ci, quoique réunies en troupe innombrable, font à peine autant de bruit que les abeilles qui bourdonnent un jour d'été en se posant sur les fleurs. Virgile nous les montre au moment où elles s'approchent du fleuve d'oubli; mais, en vérité, elles n'ont guère besoin d'y aller boire. Aucune d'elles ne paraît se souvenir de sa vie passée, ni avoir le sentiment de sa vie future. Elles passent devant le chef de leur race, portant déjà les insignes et les traits qui les font reconnaître, mais elles passent en silence, sans paraître rien voir, sans manifester aucune émotion. Ce sont, je le répète, deux enfers différents, dont l'un est plutôt emprunté aux croyances populaires, l'autre se rapporte davantage aux doctrines des philosophes. Si Virgile avait pu mettre la dernière main à son œuvre, il les aurait certainement mieux fondus ensemble ; mais un critique affirme, je crois avec raison, qu'il ne serait pas arrivé à nous faire passer de l'un à l'autre sans surprise et à supprimer tout à fait les difficultés qui naissent de leur voisinage ^ La contradiction était au fond même des choses : on pouvait la dissimuler, mais non la détruire.

11 est, du reste, assez vraisemblable qu'elle choquait moins les contemporains que nous. Ces éléments divers que Virgile a voulu mêler dans son poëme, chacun, en descendant en lui-même, les retrouvait dans ses croyances. Elles se composaient à la fois des souvenirs de l'enfance,

1. Conington, loc. cit. Le passage où Virgile a essayé d'unir ensemble ces éléments différents (vi, 742-740) est précisément le plus obscur du sixième livre, celui qui a donné lieu aux interprétations les plus diverses. On ne peut donc pas dire qu'il éclaire beaucoup la question.

des études de la jeunesse et des réflexions de l'âge mûr. Les opinions populaires qui s'insiiujent les premières dans l'âme, et la trouvant vide, s'y installent à l'aise, en faisaient le fond. Sur cette première couche venaient se placer les connaissances et les idées qu'on devait à la philosophie, et, le plus souvent elles la recouvraient sans l'efîacer. Comme les religions n'avaient alors ni dogmes précis, ni symbole arrêté, on éprouvait moins le besoin de se faire un corps de doctrines homogènes et de ramener tout ce mélange un peu confus à une rigoureuse unité. Il était donc assez difficile qu'on fût très-sensible à ces incohérences qui nous frappent dans l'œuvre de Virgile, parce qu'en réalité il s'en retrouvait quelque chose au fond de toutes les âmes.

Iiinuonce du sixième livre sur les contemporains. — Les Romains de l'einpire croyaicnl-ils à la vie future? — Renseignements que nous donnent à cet égard les inscriptions. — Idée qu'on se faisait t'e cette autre existence. — La prière pour les morts dans le paganisme. — Ce qu'il y avait de nouveau dans le sixième livre. — Rapprochements entre les opinions de Virgile et les doctrines chrétiennes.

On ne peut pas achever Tétude du sixième livre de y Enéide sans se demander quelle impression il a dû produire sur les Romains qui le lisaient, et s'il est probable qu'il ait exercé quelque influence sur leurs opinions. Elle n'aurait guère été profonde, s'il était vrai, comme on l'a quelquefois prétendu, qu'en général, sous l'empire, on ne croyait pas à la vie future; mais les raisons qu'on en donne ne sont pas toutes convaincantes. On s'arme, pour le prouver, de certains aveux des écrivains de ce temps

qui n'ont pas le sens et la portée qu'on leur accorde. Quand Sénèque et Juvénal soutiennent que personne n'a plus peur de Cerbère, et qu'on ne croit pas que tous les morts de l'univers passent le fleuve sombre sur une seule barque *, ils veulent dire que les légendes populaires ont beaucoup perdu de leur crédit, et non pas qu'on nie l'immortalité de l'âme. Ne pouvait-on pas plaisanter sur Cerbère et Charon, refuser d'admettre qu'après la mort les âmes traversent le Styx, et croire pourtant qu'elles continuent quelque part d'exister? En réalité, il n'y a qu'un seul écrivain de ce temps qui ait attaqué en face la croyance à la vie future, et osé prétendre qu'elle n'est (( qu'une folie puérile ou une insolente vanité » : c'est Pline l'ancien. Dans un passage célèbre^ il traite ceux qui la défendent comme de véritables ennemis du genre humain. « Malheureux, leur dit-il, quelle sottise est la vôtre de faire continuer la vie au delà de la tombe ! Où se reposeront donc les créatures, si vous admettez que les âmes dans le ciel, les ombres dans les enfers, conservent quelque sentiment? Votre complaisance pour nos préjugés, votre crédulité nous fait perdre le plus grand bien de la vie humaine, qui est la mort. Vous redoublez les tristesses de notre dernière heure par les terreurs de l'avenir. En supposant qu'il soit doux do vivre, peut-il l'être d'avoir vécu ? Laissez-nous plutôt consulter nos souvenirs et trouver dans la tranquillité qui a précédé notre existence l'assurance du repos qui la suivra"^. » Pline est le seul alors qui s'exprime d'une façon aussi nette et aussi hardie; mais si les autres ne nient pas la persistance de la vie, il faut avouer qu'ils n'en parlent qu'avec beaucoup de réserves et d'hésita-

1. Sénèque, Epist.j 24-, 18 Juvénal, ii, 15 —2 Hist. nat., vn, 55

lions. L'immortalité de l'âme ne paraît être pour eux le plus souvent qu'une hypothèse ou qu'une espérance. Tacite, en adressant les derniers adieux à son heau-pèrc Agricola, se contente de dire : « S'il est un lieu réservé aux mânes de l'homme juste ; si, comme le pensent les sages, les grandes âmes ne s'éteignent pas avec le corps *. » Les autres écrivains de ce temps s'expriment à peu près comme lui, et l'on comprend qu'au milieu de ces incertitudes il ne soit pas aisé de saisir leur véritable pensée.

Les inscriptions nous fournissent des renseignements à la fois plus complets et plus clairs que ceux qui nous viennent de la littérature. 11 n'y a pas de question sur laquelle elles répandent plus de lumières. Comme la plupart de celles qui nous restent sont des épitaphes, les gens qui les ont fait graver ont été amenés à nous entretenir de leurs sentiments sur la vie future. Us sont trèsbin de s'accorder entre eux, et l'on voit bien qu'il régnait alors à ce sujet une grande variété dans les opinions. Quelques-uns nient l'immortalité de l'âme aussi résolument que Pline, et par les m.êmes arguments : «Tu n'étais pas autrefois, disent-ils au passant qui s'arrête devant leur tombe, tu existes maintenant, mais bientôt tu ne seras plus -. » Ils regardent donc le temps où nous vivons comme un éclair d'existence entre deux infinis de néant. Cette formule : « Je n'étais pas, je ne suis plus », non fueram f non sum, se trouve plusieurs fois employée^; et les plus résignés ou les plus malheureux ajoutent : « Je n'en suis pas fâché », non mihi dolet*. Cette perspective ne paraît pas les inquiéter. La mort qui

4. Agricola, 46. — 2. Inscr. de l Alg., 717 : Non fueras, nunc es, ih-rum nuno desines esse. — 3. Orelli, 4809-4810. — 4. Orclli,

les menace, et qui n'aura pas de réveil, n'est pour eux qu'un motif de plus de passer gaiement la vie : a Amis, disent-ils, pendant que nous vivons, vivons *. » Ou encore : «Bois, mange, amuse-toi, et viens nous trouver^.» Leur épicurisme est souvent très-grossier : «Tant que j'ai vécu, nous dit un vétéran de la cinquième légion, j'ai bu volontiers; vous qui vivez maintenant, buvez comme moi ^. )) Un autre nous apprend « qu'il a toujours passé la vie comme il convient à un homme libre », c'est-à-dire sans doute en menant une joyeuse existence, et il ajoute : (i Ce que j'ai bu et ce que j'ai mangé, voilà maintenant tout ce qui me reste *. » Le fond de la pensée de tous ces amis des plaisirs faciles, épicuriens de pratique sinon de doctrine, c'est que la destinée s'acbevant ici-bas, il faut se la faire aussi agréable que possible. Qu'ils le disent ou non, on peut les mettre sans scrupule parmi les gens qui ne croient pas à la vie future. Il est d'usage de ranger dans la même catégorie tous ceux qui, saluant dans la mort la fin de toutes les peines, le repos après les fatigues, s'en réjouissent comme du plus grand des bonheurs. Ce sentiment se retrouve souvent sur les tombes antiques; c'est celui qu'expriment d'ordinaire les gens qui n'ont pas eu à se louer de la vie. € Me voilà délivré de tout chagrin, nous dit un pauvre grammairien dont l'existence avait sans doute été trèsdure, je jouis du calme de la mort ^. » Un Parthe, après nous avoir raconté que de prisonnier il est devenu citoyen et qu'un caprice du sort le fait reposer en terre romaine, ajoute ces mots : « Tombe, sois hospitalière

1. Orelli, 4807 : Amici, dum vivimus, vivamus. — 2. Corp. inscr. lat.. H, 1877 : Es,bibe, lude, veni. — 3. Orelli, 6674: Dum vivi bibi Iihe7iter : bibile vos qui vivitis. — 4. Orelli, 7407 : Quod corne ii et ebibi tanlum meum est. — 5. Orelli, ll'J7.

pour moi ; c'est à toi que je devrai d'échapper à tous les soucis ^ » Mais a-t-on le droit d'affirmer que ce repos souliaité par ces malheureux avec tant d'ardeur soit la même chose que le « sommeil éternel » qu'attendent les épicuriens ? N'a-t-on pas vu tout à l'heure qu'il peut se concilier avec l'espoir de l'immortalité ? Dans Virgile, les âmes qui se pressent autour de Charon sont impatientes de passer le fleuve, parce qu'elles espèrent trouver le repos sur l'autre rive, mais elles savent hien qu'elles se reposeront en continuant d'exister. Quand les chrétiens inscrivaient sur la tombe d'un fidèle « qu'il y dormait en paix », ils ne voulaient pas parler de « ce sommeil de glace » dont il n'y a pas de réveil, et la paix n'était pas pour eux l'anéantissement, mais la vie. Il serait donc téméraire de prétendre que ces gens qui parlent avec tant d'envie du repos de la mort entendent tous qu'il ne peut être obtenu que par la destruction de leur être, et de les mettre sans distinction parmi ceux qui ne croient pas à la vie future. Mais alors même qu'on le ferait, les croyants seraient encore, dans les inscriptions funéraires, plus nombreux que les sceptiques ^. Le plus souvent elles affirment ou supposent la persistance de la vie. Les morts y demandent à leurs amis et à leur famille des services dont ils n'auraient pas besoin si tout devait flnir pour eux avec cette existence; ils parlent des lieux qu'ils vont habiter, ils expriment la pensée que les parents qu'ils ont laissés sur la terre viendront les y rejoindre ; cette espérance console aussi bien ceux qui survivent que ceux qui ne sont plus. « Ne pleure pas, ma mère », dit le mort; et la mère répond en demandant à son fils de venir au plus tôt la chercher pour qu'ils soient enfin

1. Orelli, 2982. — 2. Voyez Friedlœnder, SittengescJnchte Roms ni, p. 629.

réunis*. Ces croyances se retrouvent alors ctaus lousies rangs de la société; mais elles devaient être surtout répandues chez le peuple : ce sont les malheureux, les pauvres, les opprimés, qui ont besoin de croire que les injustices de la vie présente sont réparées ailleurs, qu'il y a quelque part une punition pour les méchants et des récompenses pour les bons. Suétone rapporte que, lorsqu'on sut à Rome la mort de Tibère, la foule se répandit dans les rues, a priant les dieux Mânes de précipiter son ombre dans le séjour des impies ^ ».

Mais si tous ces gens sont unis dans le sentiment que l'âme ne meurt pas avec le corps, ils ne se figurent pas tous de la même façon cette dernière demeure où doit se continuer la vie, et ne la placent pas au même endroit. Quelques inscriptions , surtout celles qui sont écrites en vers, parlent du Tartare et de l'Elysée; d'autres expriment de diverses manières la pensée qu'une fois le corps rendu à la terre, l'âme remonte vers sa source ^ Elle doit résider désormais, soit dans les astres auprès des dieux, soit dans la partie la plus pure de l'air, soit dans l'espace qui s'étend entre la terre et la lune, et quelquesuns imaginent qu'elle est d'autant plus éloignée de la terre et rapprochée du ciel qu'elle a mené une existence plus vertueuse*. Cette croyance s'accrédite à mesure que se répand la doctrine stoïcienne. Nous la trouvons quelquefois exprimée avec une vivacité qui prouve combien on était heureux de s'y rattacher. « Non », dit un père sur la tombe de son enfant, « tu ne descends pas au séjour des

1. Renier, Inscr. de VMg., 3864, 3981. Gruter, 376, 5. Orclli, 4-6G2, etc. — 2. Tiber., 75.— 3. Orclli, 7392 : Natiirœ socialem spiritum corpuaque orig'mi reddidit. Mominsen, Inscr. Neap., 1804 : Jn cineres corpus et i7i œthera vila solula est. — Corp. inscr. lut. ni, 6384 : corpus habent cineres, animam sacer abstulit aer. —4. Pline, Paneg., 89.

Mânes, mais tu t'élèves vers les astres du ciel *. » Ce n*était pourtant encore que l'opinion des gens distingués qui avaient quelque accès à la philosophie, c'est-à-dire du petit nombre; le Christianisme en fit plus tard la croyance générale. Ce qui domine jusqu'à l'époque chrétienne, ce sont encore les plus anciennes opinions. La foule semble revenir avec une invincible opiniâtreté à la vieille manière de se figurer la persistance de la vie; elle est toujours tentée de croire que l'âme et le corps sont enchaînés ensemble dans la sépulture; elle soupçonne que le mort n'a pas perdu tout sentiment dans cette tombe où il est enfermé ; elle cherche par tous les moyens à le consoler, à le distraire, à l'arracher à ce silence et à cet isolement éternel auxquels la nature a tant de peine à se résigner; elle veut le ramener et le maintenir parmi les siens, et si l'on ne peut plus le mêler tout à fait au mouvement et à l'activité des vivants, lui en donner au moins le spectacle. Un certain Loliius, sévir augustal d'une petite ville d'Italie, nous dit dans son épitaphe (( qu'il s'est fait mettre au bord de la route pour qu'on put lui dire en passant : Adieu, Loliius^ », c'est-à-dire pour que quelque bruit de la vie arrivât encore jusqu'à lui. Voilà pourquoi les sépultures antiques étaient placées le plus souvent sur les grands chemins. La voie Latine et la voie Appienne en sont bordées à Rome, et c'est entre deux rangées de tombeaux que le voyageur entre encore aujourd'hui dans Ostie et dans Pompéi. Sur ces tombeaux on trouve souvent inscrits des dialogues dans lesquels le mort écoute et répond. Tantôt il prend la parole pourconsoler sa famille éplorée, tantôt il remercie ceux qui l'ont salué en passant, a Adieu, Victor Fabianus. — Les dieux vous comblent de biens, mes amis; et vous aussi,

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