‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 5)Chapitre 9 sur 100 · CARACTÈRE GENERAL DE LA RELIGION ROMAINE · texte numérisé non relu

CARACTÈRE GENERAL DE LA RELIGION ROMAINE

La religion romaine, quoiqu'elle ait beaucoup changé, n*a jamais entièrement perdu la marque de ses origines : on retrouve chez elle, à tous les moments de sa longue existence, non-seulement les mêmes rites, mais un fonds de croyances semblables, une certaine façon de comprendre les rapports de Dieu avec l'homme et le culte qu'il faut lui rendre, qui sont sa nature même, et qu'elle tient évidemment des peuples auxquels elle doit sa naissance. Aussi convient-il, même quand on ne se propose pas de l'étudier dans son ensemble et qu'on ne prétend embrasser qu'une partie de sa durée, de faire d'abord un retour rapide sur le passé. On connaîtrait mal l'époque dont on veut spécialement s'occuper, si on l'isolait tout è fait du reste. Commençons donc, avant de chercher ce

(;i!c la religion romaine est devenue pendant les preniiers siècles de l'empire, par jeter au moins un regard en arrière, et disons quelques mots de ces caractères primitifs et persistants qu'elle avait à ses premières années, qu'elle a gardés jusqu'à la fin et qui la distinguent des autres.

De quelle manière les Italiens cl les Romains ont conçu la Divinité. — Religion des Italiens. — Pauvreté de leurs légendes. — Religion des Romains. — Les dieux des Indigitameata. — Caractère des dieux romains.

La religion primitive des Italiens, dans ses croyances essentielles, ressemblait à celle des autres nations indoeuropéennes. Ils adoraient les forces de la nature, favorables ou nuisibles, et se les figuraient comme des êtres animés, de sexe différent, dont les rivalités se reproduisent dans les luttes des éléments, et dont l'union explique réternelle fécondité du monde. C'est aussi le fond de la religion des Grecs; mais celle des Italiens portait l'empreinte des peuples qui l'avaient faite. Ces peuples étaient en général graves, sensés, prudents, fort préoccupés des misères de la vie présente et des dangers de l'avenir. Comme ils étaient plus naturellement portés vers la crainte que vers l'espérance, s'ils respectaient beaucoup leurs dieux, ils les redoutaient encore davantage, et le culte qu'ils leur rendaient consistait surtout en supplications timides et en expiations rigoureuses. Leur imagination manquait d'abondance et d'éclat : aussi n'ont-ils rien créé qui ressemble au riche développement de légendes poétiques qu'on admire chez les Grecs. Les leurs sont pauvres et naïves; nées dans les rudes labeurs de la vie

agricole, elles ont souvent un caractère étrangement prosaïque. Elles manquent surtout de variété : dans les diverses villes, les mêmes histoires se retrouvent, appli- (juées à des dieux dilTérents. Le héros fondateur ou bienfaiteur de la cité est d'ordinaire quelque enfant de naissance merveilleuse, fils du dieu Lare qui protège quelque famille illustre, conçu près du foyer de cette famille, quelquefois d'une étincelle qui s'en est échappée ^Quand il est jeune, un miracle révèle sa grandeur future ; ce miracle est partout le même, c'est une flamme qui brille autour de sa tête sans la consumer^. Pendant sa vin, il est sage, pieux, rangé; il fait des lois équitables, il enseigne le respect des dieux et de la justice. Après quelques exploits utiles, il disparaît tout d'un coup, «on cesse de le voir^ », sans qu'on puisse bien dire de quelle manière il s'est évanoui. Il est sans doute allé se perdre dans le sein de la grande Divinité dont tout émane ici-bas (divus Pater Jupiter)-, il se confond avec elle, il perd son nom mortel et prend désormais celui du dieu dans lequel il s'absorbe. C'est ainsi qu'on honora Énée après sa disparition sous le nom de Jupiter Indiges^ et Latinus sous celui de Jupiter Latiaris.

L'Italie avait donc été assez peu féconde en inventions religieuses; ce mélange dépeuples italiens, qui donna naissance à Rome, fut plus pauvre encore. Rome se contenta de prendre les croyances des nations diverses dont

1. C'est ce qu'on raconte de la naissance de Romulus (Plut., Romuliis, 2), de celle de Servius Tullius (Denys d'Haï., iv, 2), de celle de Cœculus, le fondateur de Préncste (Servius, A^n., vu, 678). — 2. Ce miracle est rapporté par Tite-Live à propos de Servius Tullius (i, 39) ; il se trouve deux fois dans VEnéide de Virgile, attribué à des personnages différents (ii, 682; vu, 73j. A l'époque des guerres puniques, on crut que le vaillant soldat Marcius avait été désigné par les dieux de la môme façon dans sa jeunesse (Tite-Live, xxv, 39). — 3. Non comparuity c'est l'expression employée dans toutes ces légendes.

elle était sortie, en essayant de les unir et de les accorder ensemble : elle n'éprouva pas le besoin d'en créer de nouvelles. La seule innovation qu'on lui attribue, c'est d'avoir inscrit sur des registres appelés Indigitamcnta la liste des dieux qui sont affectés à chaque événement de la vie de l'homme depuis sa conception jusqu'à sa mort, et de ceux qui pourvoient à ses besoins les plus indispensables, comme la nourriture, la demeure, le vêtements Ils y étaient rangés dans un ordre régulier, avec quelques explications sur le nom qu'ils portent et la formule des prières qu'il convient de leur adresser.Les dieux deslndigiiamenta ont un caractère particulier et entièrement romain ; je ne crois pas qu'on en trouve ailleurs qui soient tout à fait semblables. Sans doute on a éprouvé dans d'autres pays le besoin de mettre les principaux actes de la vie sous la protection divine, mais d'ordinaire on choisit pour cet office des dieux connus, puissants, éprouvés, afin d'être sûr que leur secours sera efficace. C'est la grande Athénè, c'est le sage Hermès qu'on invoque en Grèce, pour que l'enfant devienne habile et savant. A Rome, on a préféré des dieux spéciaux, créés pour cette circonstance même et qui n'ont pas d'autre usage : il y a celui qui fait pousser à l'enfant son premier cri (Vatïcanus), et celui qui lui fait prononcer sa première parole [Fabulmus); l'un et l'autre ne font pas autre chose et ne sont invoqués qu'en cette occasion. Aussi ne portent-ils en général d'autre nom que celui de leurs fonc-

1. Aug. , De civ. Dei, vi, 9 : « Varro commemorare et enumerare deoscœpita conceplione hominis... deinde cœpit deos alios osfendere qui pertinerent non ad ipsum hominem, sed ad ea quœ sunt hominisj sicuti est victus, vestitits et guœcumque alla quœ huic vitœsuut necessaria. » Dans cette énumération, il est plus que probable que Varron suivait l'ordre même des registres des pontifes. — On peut consulter sur les Indigilamenta : Ambrosch , Religionsb'ùclier der Rômer, et Bouché-Leclcrcq, les Pontifes de Vancienne Romef Paris, 1871.

tions mêmes, comme si l'on voulait faire entendre qu'ils n'ont pas d'existence réelle en dehors de l'acte auquel ils président. Leur compétence est extrêmement bornée; l'action la plus simple donne souvent naissance à plusieurs divinités. Quand l'enfant est sevré, il y en a une qui lui apprend à manger {Educa), une autre qui lui apprend à boire (Potina); une troisième le fait tenir tranquille dans le petit lit où il repose (Cuba). Lorsqu'il commence à marcher, quatre déesses sont chargées de protéger ses premiers pas; deux l'accompagnent quand il sort de la maison, deux le ramènent quand il y rentre {Abeona et Adeona; Iterduca et Domiducd). Les listes étaient donc interminables et les noms multipliés à l'infini. Les Pères de l'Église s'égayent beaucoup de « cette populace de petits dieux condamnés à des emplois infimes », et les comparent à ces ouvriers qui divisent entre eux la besogne pour qu'elle soit plus vite faite. Il n'en est pas moins trèscurieux de les étudier : ce sont après tout les dieux les plus originaux de Rome. Elle n'avait pas subi encore l'influence souveraine de la Grèce quand les pontifes rédigèrent les Indigitamenta, et les débris qui nous restent de ces registres sacrés peuvent seuls nous faire connaître quelle idée les vieux Romains se faisaient de la Divinité et de quelle façon ils entendaient le sentiment reUgieux. Ce qui frappe d'abord, c'est de voir combien tous ces dieux sont peu vivants. On n'a pas pris la peine de leur faire une légende, ils n'ont pas d'histoire. Tout ce qu'on sait d'eux, c'est qu'il faut les prier à un certain moment et qu'ils peuvent alors rendre service. Ce moment passé, on les oublie. Ils ne possèdent pas de nom véritable; celui qu'on leur donne ne les désigne pas eux-mêmes, il indique seulement les fonctions qu'ils remplissent. On a remarqué qu'ordinairement ce nom a la forme d'une épithète ; il est donc probable qu'il ne s'est pas toujours employé seul et

que ce n'était d'abord qu'un simple attribut. On en peut conclure avec beaucoup de vraisemblance que dans l'origine il qualifiait une divinité puissante, ou même la Divinité en général, le Père céleste, divus Pater, comme on l'appelait, entant qu'il borne son action à un effet spécial et limité. Ainsi ce dieu Vaficanus et ce dieu Fabulinus, dont il vient d'être question, ne seraient autres que la Divinité même quand elle veut bien veiller aux premiers cris et aux premières paroles d'un enfant*. Les dieux n'étant pas en aussi grande quantité dans les premiers temps, il était nécessaire de donner à chacun d'eux des attributs plus nombreux. «Ces attributs furent exprimés, comme dans les litanies chrétiennes, par des épithètes, dont la liste plus ou moins longue, suivant l'importance du dieu, se déroulait à la suite de son nom. Comme chaque invocation faisait appel, non pas à toute la puissance du dieu, mais à une de ses facultés, l'épithète était, dans la pratique, beaucoup plus importante que le nom et fut employée isolément. Bientôt le souvenir de la relation qui existait primitivement entre le nom et ses qualifications se perdit et les dieux ouvrirent leurs rangs aux épithètes divinisées^. » Voilà comment les attributs divers d'un même dieu finirent par être érigés en dieux indépendants. C'est au moment où ce changement s'accomplissait que les Indigitamenta furent rédigés; ils ont donc pour nous le grand intérêt de nous faire saisir le polythéisme romain en voie de formation; mais ils nous montrent aussi que c'est un polythéisme inachevé. Après avoir

1. On peut donc supposer que ces dieux s'appelaient véritablement: divus Pater Vaticanus, divus Pater Fahulinus. On retrouve en effet dans les listes des Indigitamenta quelques-unes de ces désignations complètes dans lesquelles le nom spécial du dieu se trouve joint comme épithètc à celui de quelque grande divinité • Janns Consivius, Juno Lucina. — 2. Bouché-Leclercq, les PontifeSf p. 46.

créé tous ces dieux, Rome ne sut pas les faire vivre; ils rest«>reiit vagues, indécis, flottants; ils ne sont Jamais arrivés, comme ceux de la Grèce, à prendre des formes bien précises et des traits tout à fait distincts.

C'est, du reste, le caractère général de la religion romaine, et les dieux de Rome ont toujours un peu ressemblé à ceux des Indigitamenta. La dévotion de l'Italien était plus timide ou plus respectueuse que celle du Grec; il se tenait plus loin de ses dieux, il n'osait pas les aborder, il aurait craint de fixer sur eux ses regards. Si le Romain se voile la figure lorsqu'il accomplit quelque acte religieux, ce n'est pas seulement, comme le prétend Virgile *, de peur d'avoir des distractions pendant qu'il prie, c'est surtout pour ne pas être exposé à voir le dieu qu'il invoque. Il sollicite sa présence, il veut le savoir près de lui, écoutant ses vœux pour les exaucer, mais il serait plein d'épouvante si son œil le rencontrait. « Garde-nous, dit Ovide dans la prière qu'il adresse à Paies, de voir les Dryades, ou le bain de Diane, ou Faunus quand il parcourt les champs au milieu du jour^ »; et jusqu'à la fin du paganisme, le paysan romain eut grand'peur, quand il rentrait le soir chez lui, de trouver quelque Faune sur son chemin 3. Il résulte de cette timidité de l'Italien que, n'osant pas regarder ses dieux en face, il ne les voit que confusément. Ils n'ont pas pour lui des formes arrêtées, il se les représente par des symboles plutôt que par des images : ici c'est sous la forme d'une lance plantée en terre qu'on adore le dieu Mars, ailleurs une simple pierre figure le grand Jupiter. Selon Varron , Rome est restée 170 ans sans avoir de statues^; l'idée d'en placer dans ses temples lui vint de l'étranger : c'est pour imiter

1. JEn., ni, 405. — 2. Fast., iv, 761. — 3. Probus, Virg. Georg., I, 10. — 4. Aug., De civ. Del, iv, 31.

rÉtrurie qu'elle installa dans son Gapïtole ce Jupiter do bois peint, dont on rafraîchissait les couleurs la veille des fêtes pour qu'il y parût dans tout son éclat. Ces anciennes habitudes ne se sont même jamais tout à fait perdues; elles se conservaient dans les campagnes, où les paysans honoraient les dieux en couvrant de bandelettes de vieux troncs d'arbres et en versant pieusement de l'huile sur des blocs de pierre *. A Rome même, tandis que tous Ico temples se remplissaient des chefs-d'œuvre de la Grèce, l'antique Vesta ne voulut pas permettre qu'on élevât aucune statue dans son sanctuaire : elle n'y était représentée que par ce feu sacré qui ne devait jamais s'éteindre ^

11 est donc probable que, si Rome n'avait pas connu h Grèce, l'anthropomorphisme se serait chez elle arrêté en route. Par lui-même, le Romain éprouve une sorte de répugnance à faire trop ouvertement de ses dieux des êtres comme nous ; ce ne sont pas pour lui de véritables personnes, ayant tout à fait une existence individuelle, mais seulement des manifestations divines, riKmina, et ce nom par lequel il les désigne indique parfaitement l'idée qu'il s'en fait. Toutes les fois que la Divinité lui paraît se révéler de quelque façon dans le monde (et comme il est très-religieux, il croit la reconnaître partout), il note avec soin cette révélation nouvelle, lui donne un nom et lui rend un culte. Ces dieux qu'il crée ainsi à tout moment ne sont en réalité que des actes divins; et voilà pourquoi ils sont si nombreux. Aucun peuple n'a jamais possédé un Panthéon plus vaste, et l'on peut appliquer a l'Italie entière ces mots qu'un romancier de l'époque impériale prête à une femme de la Campanie : « Notre

1. TibuUe, 1, I, 10. Apulée. De mag., 56. — 2. Ovide, FasU VI, 295.

pays est si peuplé de divinités, qu'il est beaucoup plus facile d'y rencontrer un dieu qu'un homtne *. » C'est aussi la raison qui donna aux Romains plus qu'à toutes les autres nations de l'antiquité le goût des abstractions divinisées. Comme en réalité tous leurs dieux, même les plu5 grands, ne sont que des qualités ou des attributs divins -, et qu'ils ont toujours un peu conservé leur caractère abstrait, il n'est pas surprenant qu'on ait pris vite l'habitude d'introduire de simples abstractions dans leur compagnie. C'est un usage qui ne s'établit ordinairement dans les religions que lorsqu'elles sont vieilles; nous le trouvons à Rome dès les temps les plus reculés. Tullus llosïilius bâtit un temple à la Peur et à la Pâleur, et lo Salut ou la Prospérité du peuple romain {Salus populi romani) fut de bonne heure une divinité très-fêtée. On en vint plus tard dans ce genre à des exagérations fort surprenantes : sous l'empire on rendit un culte à toutes les vertus des empereurs, et l'on éleva des statues « à la Sécurité du siècle» et «à l'Indulgence du maître^». Ces personnifications étranges, qui probablement ne seraient jamais venues à l'esprit d'un Grec, tenaient à la façon dont les Romains de tous les temps ont conçu la Divinité. Le polythéisme s'était formé chez eux par voie d'analyse abstraite, et non pas, comme en Grèce, par une sorte d'élan d'imagination et d'enthousiasme; ils sont au fond restés fidèles à cette méthode, et jusqu'à la fin ils ont mis dans le ciel plutôt des abstractions que des êtres vivants.

1. Pétrone, Sat-^ 17. — 2. C'est ce qu indique le nom qu'on leur donne : on les appelle le Céleste {divus Pater, dea Dla), le Favorable [Faunus], le Riche {Dis), les Bons [Mânes), etc. — 3. Un magistrat de Cirta se vante d'avoir élevé slatuam œream Securitalis sœculi ciim statua œrea Indulgenliœ domini nostri ( Renier, Inscript, de l'Alg., n° 1836).

Le sentiment religieux chez les Romains. — Pourquoi Rome n'est pas devenue une théocratie. — Importance du culte. — Caractère minutieux et formaliste des pratiques. — La religion romaine se méfie de la dévotion. — Elle diminue le rôle du prêtre. — Elle cherche à calmer les âmes. — Façon dont les Romains comprennent les rapports de l'homme avec Dieu. — Efforts tentés par les théologiens romains pour rassurer les consciences et diminuer les scrupules. — Succès qu'obtinrent ces efforts.

Ce peuple timide, scrupuleux, effrayé, qui pour protéger l'homme éprouvait le besoin de l'entourer de dieux depuis sa naissance jusqu'à sa mort, qui avait un sentiment si profond de la Divinité, qu'il croyait la retrouver partout, semblait devoir être la proie de toutes les superstitions. Les Pères de l'Église ont comparé les institutions de Numa, avec leurs prescriptions multipliées et minutieuses, à la loi mosaïque*; les Romains qui se piquaient de les suivre à la lettre pouvaient être exposés à devenir tout à fait semblables aux Juifs, et l'on se demande comment chez une nation si dévote, l'autorité religieuse n'a pas fini par dominer toutes les autres. Ce qui les préserva de ce destin, ce fut leur sens politique. Jamais peuple n'a été préoccupé autant qu'eux de l'importance et des droits de l'État : ils lui ont tout sacrifié, Oeurs plus vieilles habitudes et leurs sentiments les plus chers. C'était chez eux une croyance générale que le mort devient dieu et protège les siens; pour qu'il fût plus rapproché de ceux qu'il devait secourir, on l'enterrait dans sa maison, dont il devenaitainsi le bon génie. Unjourpourtantlaloi ordonna, pour des raisons d'hygiène, qu'on n'ensevelirait plus personne

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