S>at. XV, 3G. — 2. Tite-Live, v
haine OU par mépris que les Romains transportaient quelquefois chez eux les dieux des nations vaincues, c'était au contraire par respect et pour se procurer quelques protecteurs de plus. Du reste, ils n'agissaient ainsi qu'assez rarement. D'ordinaire ils laissaient leurs dieux aux peuples qu'ils avaient défaits, même quand ils leur prenaient tout le reste. La Campanie garda les siens après la guerre d'Hannibal, quoiqu'elle eût perdu tous ses droits politiques. Le vainqueur, malgré sa colère, n'osa pas lui défendre de les honorer, et pendant plus d'un siècle ce malheureux pays ne nous révèle son existence que par quelques pratiques religieuses dont la trace s'est conservée dans les inscriptions ^ Quand Rome outragée sentait le besoin de faire un exemple et qu'elle déportait en masse tous les habitants d'une contrée, elle avait soin de laisser dans les villes qu'elle dépeuplait quelques familles destinées à rendre aux dieux du pays leurs honneurs accoutumés, tant elle craignait de s'exposer à leur colère en les privant de leurs adorateurs. Si elle se gardait bien de détruire la religion des peuples vaincus, elle était bien plus éloignée encore de vouloir leur imposer la sienne. Plus elle croyait devoir de reconnaissance à ses dieux, plus elle leur attribuait le succès de ses entreprises, moins elle se sentait disposée à les partager avec ses ennemis. Elle tenait à les garder pour elle seule ; elle aurait craint, en forçant les autres à les adorer, de leur communiquer une partie des secours et de la puissance qu'elle devait à leur protection. Aussi, quand les rois, les peuples alliés, frappés d'admiration pour ce Jupiter très-bon, très-grand, qui a donné à Rome tant de victoires, demandent la faveur de lui faire un sacrifice au Capitole, ie sénat ne l'accorde qu'à ceux dont il est le
î. Coq) inscr. lat i, p. 159.
plus satisfait et qui CMt le mieux servi la politique romaine *. Il convient, à ce proi)os, de rcnfiarquer combien le sentiment religieux peut changer d'aspect et produire, s Ion les époques, des effets différents : tandis qu'aujourd hui c'est l'excès de la dévotion qui pousse ordinairement à l'intolérance et au prosélytisme, c'était leur dévotion même qui en éloignait les Romains.
Ces dispositions leur rendirent la conquête du monde plus aisée ^. Comme ils ne voulaient ôter à aucun peuple ses dieux ni leur imposer les leurs, une fois la guerre finie, il n'y eut pas entre les vainqueurs et les vaincus de ces haines dont on ne peut triompher parce qu'elles s'appuient sur l'antipathie de deux religions rivales. Avec le temps les dieux se rapprochèrent, comme les peuples. Cette fusion ne paraît pas, en général, avoir rencontré d'obstacles sérieux. Elle fut aidée dans les classes éclairées par la philosophie, qui apprenait à ne considérer tous ces cultes divers que comme des façons différentes d'adorer le même Dieu; ce qui amenait à les rapprocher et à les unir. Le peuple, au fond, était un peu dans les mêmes sentiments : une sorte d'instinct vague le portait à respecter toutes les religions, quelle qu'en fût la provenance. On nous dit que le sénat ayant ordonné de détruire le temple d'Isis et de Sérapis, il ne se trouva pas dans Rome un seul ouvrier qui voulût se charger de cet ouvrage; il fallut que le consul donnât l'exemple et frappât lui-même la porte à coups de hache ^. Les préjugés contre les Juifs étaient certes très- violents; on les regardait comme les ennemis du genre humain^ et Quintilien place sans hésiter, parmi les sentiments sur lesquels tout le
1. Tile-Live, XLin, 6. — 2. Minut. Félix, Oct., 63 : Sic ditm wmversanim gentium sacra siiscijnunt regnare meruerunt — 3. Val, Max., I, 3, 3.
3iO LES RELIGIONS ÉTRANGÈRES.
monde est d'accord, la haine qu'on éprouve pour l'auteur de cette odieuse superstition ^ Cependant les historiens nous racontent qu'au sac de Jérusalem, une sorte de scrupule religieux saisit les soldats quand ils se trouvèrent dans le temple et les empêcha quelque temps d'oser y pénétrer-. Ce respect qu'on témoignait pour tous les cultes les aida naturellement à bien vivre ensemble. Comme celui de Rome ne se montrait pas intolérant pour les autres, les autres aussi furent disposés à s'accommoder avec lui Pendant le règne de Tibère, un demi-siècle après César, la corporation des bateliers de Paris élève un autel au Jupiter du Capitole, et sur la base de cet autel les noms des vieilles divinités celtes, Ésus et Tarvus, sont mis sans façon à côté de ceux de Jupiter et de Vulcain ^. Ces sortes de mélanges sont fréquents dans toute la Gaule : nous voyons qu*on y bâtit des temples communs à Apollon et à Sirona *, à Mercure et à Rosmerta^ ; ces dieux de nationalité si diverse consentaient donc très-aisément à être adorés ensemble. 11 leur arriva même, en vivant si près les uns des autres, de finir quelquefois par se confondre. On a vu plus haut avec quelle facilité les Romains croyaient retrouver leurs propres dieux dans les divinités des autres peuples ; celles-ci acceptèrent volontiers ces rapprochements qui les flattaient ; elles consentaient à prendre le nom du dieu auquel elles ressemblaient, tout en conservant le leur en souvenir de leur origine. C'est ainsi qu'on adore Mars Belatucardus en Bretagne, Apollo Belenus dans la Cisalpine, Minerva Belisana dans les Pyrénées, etc. J^'union devint plus intime encore. La divinité celte, ibérique ou germanique poussa la complaisance jusqu'à se laisser
•1. Quint., m, 7, 21. — 2. Dion, lxvi, 6. — 3. Orelli, 1993. - 4. Orelli, 2407. — 5. Orelli, 5909.
LES RtLIGIONS ÉTRANGÈRES. 811
tout à fait identifier avec le dieu romain et consentit même à perdre son nom. On honorait beaucoup en Lusitanie une déesse des enfers qu'on appelait Atœcina, et qu'on supposait très-puissante ; un dévot du pays s'adresse à elle pour lui recommander de punir un voleur qui lui a pris six tuniques, des manteaux et des vêtements de toute sorte. Dans sa supplique il l'appelle Dea Atœcina Proserpina^ ; mais ailleurs le vieux nom lusitanien a disparu et l'on n'invoque plus que la sainte Proserpine^. Le fait a dû se présenter souvent, et plusieurs des dieux qui, en Espagne, en Gaule, ou en Afrique, portent des noms empruntés à la mythologie grecque ou latine, ne sont au fond que d'anciennes divinités locales qu'on a dépouillées de leur dénomination antique, en leur conservant leurs attributs et leur culte. Ainsi toutes ces religions, malgré leur diversité, ne s'opposèrent pas à l'élan qui entraînait les peuples vers Rome : elles pouvaient être un élément de résistance, elles furent au contraire un motif d'union. Grâce à la forme compréhensive et flottante du polythéisme, à cette absence de doctrines précises, d'enseignement officiel, de Uvre dogmatique, les Grecs et les Romains, les peuples civilisés et les barbares, pouvaient croire qu'au fond ils adoraient les mêmes dieux. Un Romain « zélé pour les choses saintes », qui visitait l'Egypte, n'éprouvait aucun scrupule à a faire un vœu pour la santé de sa femme et de ses enfants au dieu très-grand Hermès Paytnyphis ^ ». Un ambassadeur indien qui venait traiter avec Auguste ne surprenait personne lorsqu'on passant il se faisait initier à Eleusis *. Il semblait que d'un bout de l'univers à l'autre toutes les nations pratiquaient à peu près le même culte. On fermait les yeux sur les
X.Coip. inscr. lat., il, 462. — 2. Md., 143, 145. — 3. Letronae ïnacr. de V Egypte, i, o. 241. — 4. Dion, uv, 9
diversités de détail qui séparaient les diverses religions, pour ne voir que le fond, qui était presque semblable, et jamais peut-être le monde ne parut plus près de s'unir dans des croyances communes.
Les religions étrangères à Rome. — De quelle façon elles s'y propagent. — Facilités qu'elles trouvent à s'y établir. — Lois promulguées contre elles. — Comment elles sont appliquées. — Politique de l'empire à leur égard. — Quels étaient les cultes étrangers pratiqués à Rome au second siècle.
Il était difficile que cette bienveillance que les Romains témoignaient pour les cultes étrangers ne les amenât pas à les introduire un jour chez eux. Ils ne se contentaient pas de les tolérer chez les autres ; on vient de voir que, dans leurs voyages, ils adressaient leurs prières au dieu du pays qu'ils traversaient. S'ils avaient lieu de se louer de lui, ils ne devaient pas l'oublier, et plus tard, dans ces moments de tristesse et de péril où l'on ne saurait avoir trop de dieux autour de soi, l'idée leur venait naturellement d'implorer aussi celui dont ils avaient trouvé le secours efficace. Quelques-uns de ces cultes, auxquels ils prenaient part si volontiers hors de chez eux, étaient de nature à produire des impressions profondes sur leur esprit. Dès le temps de la république ils avaient l'habitude de se faire initier aux mystères de la Grèce, quand ils la visitaient. Ils ne manquaient pas surtout, pendant leur séjour à Athènes, d'assister aux cérémonies d'Eleusis. En se rendant en Asie, ils s'arrêtaient dans l'île sacrée de Samothrace et prenaient part aux mystères qu'on y célîbrait en l'honneur de vieilles divinités qu'on
appelait les Cabires, et dans lesquels un prêtre était particulièrement institué pour entendre la confession des grands coupables et les absoudre de leurs crimes. On a trouvé des listes d'initiés antérieures à Sylla, qui contiennent quelques noms romains parmi beaucoup de noms grecs *. De retour à Rome, ils devaient se rappeler avec plaisir ces grandes fêtes dont les anciens nous disent que l'impression ne s'effaçait pas, et il n'était guère possible que ce souvenir, qui les charmait, ne fît pas quelque tort dans leur esprit à la religion nationale.
Ils n'avaient pas besoin, du reste, d'aller chercher ces religions hors de leur pays ; elles venaient bien les trouver chez eux. Rome a été, depuis sa fondation, une sorte de rendez-vous de tous les peuples. Se souvenant qu'elle était née du mélange de plusieurs nations, elle fut toujours hospitalière aux étrangers; aussi s'empressaient-ils d'y venir ^, Il n'était pas possible, du moment qu'on les accueillait, de les empêcher d'apporter avec eux leurs dieux et de les honorer à la façon de leur pays ^. On se trouvait donc avoir sous les yeux, sans sortir de Rome, l'exemple de cultes étrangers qui n'avaient aucune raison de se cacher et ne se gênaient pas pour étaler aux yeux de tous leurs cérémonies. Nous avons vu que ces religions, en général, ne connaissaient pas l'esprit de prosélytisme; mais ceux qui les pratiquaient pouvaient avoir un intérêt particulier à les répandre. Parmi ces gens qui affluaient à Rome, tous n'y venaient pas dans des intentions honnêtes et pour exercer des professions avouables. Il en était beaucoup qui n'avaient quitté leur pays que parce qu'ils n'y pouvaient plus rester. Ceux-là cher-
1. Corp. inscr. lat., i, 578-581. — 2. Tite-Live, xxxix, 3; xli, 8. — 3. Denys d'Haï., H, 19 : oc; TCoXXrj àvayxr) fféêsiv touç uarp-'o-j; Deoùç Totç oixoôev vofAifxoiç.
chaient fortune et n'avaient pas de grands scrupules sur les moyens de s'enrichir. Il leur fallait avant tout s'insinuer dans les bonnes grâces des Romains, et ils ne pouvaient espérer faire de bons profits qu'en se rendant agréables ou nécessaires. Les Grecs étaient, dès cette époque, très-habiles dans ce métier de flatteurs et de complaisants, pour lequel ils ont toujours eu beaucoup de goût. Les plus lettrés, les plus heureux, parvenaient à se glisser dans les grandes maisons; les autres s'adressaient plus bas. Le peuple avait aussi ses courtisans : c'étaient ces empressés, ces bavards, que Plante dépeint enveloppés d'un petit manteau qui leur couvre la tête, et sous lequel ils portent leurs livres ; on était certain de les rencontrer au cabaret, où ils buvaient des boissons chaudes et s'enivraient en discutant *. Un des moyens les plus sûrs de succès pour eux était de propager des cultes nouveaux dont ils s'instituaient les prêtres. Leur fortune était faite s'ils parvenaient à inspirer à leurs dupes une confiance aveugle en quelque divinité inconnue, qu'ils faisaient parler comme ils voulaient. Aussi les voyons-nous agir toujours de la même façon. Toutes les fois qu'un culte nouveau essaye de pénétrer à Rome, il est introduit par un personnage qui réunit les deux qualités de sacrificateur et de prophète {sacrl.ficulus et vates), c'est-à-dire qui, comme prophète, impose au nom du ciel à ceux qui le consultent des offrandes expiatoires qu'il s'attribue ensuite comme prêtre. La dévotion étant de tous les sentiments de l'âme celui qui calcule le moins, le désir de plaire à un dieu puissant qui peut assurer le succès d'une entreprise hasardée, ou qui promet la guérison d'un malade chéri, inspirait des
1. Curculy u, 3, y Tum ''ti Grœcl mUiati, capite operto qui ambulant, etc
libéralités insensées, et naturellement ces libéralités profitaient encore plus au prêtre qu'au dieu. A.ussi Tite- Live affirme-t-il sans hésiter que tous ceux qui se font les introducteurs de religions nouvelles n'obéissent qu'à des motifs intéressés; ce ne sont pas des fanatiques convaincus et qui veulent convaincre les autres, ce sont d'habiles gens qui n'excitent les âmes que parce qu'ils y trouvent leur avantage ^
Pour entraîner ceux qui les écoutaient, ils n'avaient pas ordinairement un grand effort à faire. C'est un penchant et comme un besoin dans toutes les religions polythéistes d'augmenter sans cesse le nombre des dieux. 11 semble qu'un dieu unique puisse seul épuiser l'idée que nous nous faisons de la divinité; quand on en admet plusieurs, quelque nombreux qu'ils soient, ils ne forment qu'un ensemble incomplet, et l'on est toujours tenté d'en ajouter quelque autre. Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, parmi les peuples légers et sceptiques que ce penchant so manifeste avec le plus de force; c'est au contraire parmi les plus croyants. Ceux-là, lorsqu'un fléau les attaque ou qu'un malheur les menace, commencent par ne pas douter que la protection de leur divinité nationale les sauvera du danger. Ils attendent tout d'elle, et si leur attente est trompée, si le fléau persiste, si le malheur les atteint, leur désenchantement est d'autant plus vifque leur confiance avait été plus aveugle. Ils ne s'en prennent pas à la Divinité en général, dont la puissance leur paraît au-dessus du soupçon, mais à leur dieu particulier, qui les a mal servis, et demandent ailleurs des secours qu'ils n'ont pas trouvés chez eux. Indépendamment de cette raison générale, les plébéiens
1. Tite-Live, iv, 30 -, quibus quœsiui suntcapti superstilione animi
avaient à Rome des motifs spéciaux pour tenir moins aux dieux de la cité ; ils ne pouvaient pas oublier que ces dieux s'étaient faits les complices de la noblesse dans la longue lutte qu'ils avaient livrée contre elle. Moins attachés par leurs souvenirs politiques à la religion nationale, vivant au milieu de ces étrangers qui pratiquaient d'autres cultes, plus mobiles d'ailleurs d'opinions, plus accessibles aux entraînements des dévotions nouvelles que cette aristocratie habituée au respect des traditions antiques, ennemie des nouveautés, calme, grave par tcm.pérament et par système, et à qui les grandes émotions religieuses étaient suspectes comme dérangeant l'ordre établi, les plébéiens ont toujours été les premiers à se précipiter vers les religions étrangères, et l'on voit, par les récits des historiens, que c'est dans les quartiers populaires de la ville que tous ces mouvements commençaient.
S'il était dans la nature du peuple d'y céder aisément, l'autorité au contraire devait regarder comme un devoir de les réprimer. La même raison qui rendait les Romains très-toléiants hors de leur pays les empêchait de l'être tout à fait chez eux. Comme ils pensaient qu'un culte est fait spécialement pour un peuple, ils en concluaient que chaque dieu doit rester maître chez lui. Ils n'imposaient pas les leurs aux étrangers, mais ils n'étaient pas non plus disposés à laisser ceux des étrangers s'établir à Rome. En sa qualité d'institution nationale, la religion se trouvait placée sous la protection des pouvoirs civils. Ce n'est pas comme souverains pontifes que les empereurs ont persécuté les Chrétiens, mais comme empereurs. Pour proscrire un culte étranger, on n'allègue le plus souvent que des motifs politiques; c'est la sûreté de l'État, et non l'intérêt des dieux, que le sénat invoquait dans la répression sanglante des Bacchanales. En expli-
quant au peuple les raisons qu'on avait d'èlre si sévère, le consul lui rappelait « qu'il n'était permis aux citoyens de se rassembler que sur l'ordre des magistrats, quand le drapeau flottait sur les hauteurs du Janicule, et que toute autre réunion était défendue par la loi *. » Ce fut jusqu'à la fin le grand argument dont on se servit contre les adeptes des religions nouvelles, et les Chrétiens ont été surtout poursuivis pour avoir formé des sociétés secrètes et des assemblées illégales. Aussi, dans les délits de ce genre, les coupables ne sont-ils pas déférés devant des tribunaux religieux ; ce sont les magistrats ordinaires, ceux qui veillent à la sûreté publique, les édiles, les triunwiri capitales, sortes d'officiers de police, qu'on charge de les poursuivre, et s'ils ne parviennent pas à réprimer le mal, c'est au préteur que le sénat confie la défense des lois '.
Quoique l'autorité semblât appliquer de préférence aux cultes étrangers les règlements qui concernaient la paix publique et la sûreté de l'État, elle était pourtant armée contre eux de lois spéciales. Tertullien rapporte « qu'il y avait un ancien édit qui défendait de consacrer aucun dieu qui n'eût été approuvé par le sénat ^ ». Mais ces dieux qui n'étaient pas consacrés, c'est-à-dire que l'État n'avait pas officiellement reconnus, laissait-on les particuliers libres de les adorer chez eux? Un passage de Cicéron semble établir qu'il n'était pas plus permis de leur élever un autel dans sa maison que de leur bâtir un temple dans une rue et sur une place ^. Tite-Live, au contraire, borne la défense aux terrains sacrés ou publics^; c'est là seulement, d'après lui, qu'il est défendu
1. Tite-Live, xxxix, 15. — 2. Tite-Livo, xxv, 1. — 3. ApoL, 5. — 4. De leg., n, 8 : Separatim tiemo hahessit deos; neve novos, sive advenas, nisi piiblice adscitos, privatim colunto. — 5. xxv, 1 : neu quis, in publico sacrove loco, novo aut externo ritu sacrificaret.
de sacrifier selon les rites étrangers. On ne peut eispliquer cette opposition entre deux écrivains bien informés d'ordinaire qu'en supposant que la loi n'a pas souvent été exécutée dans sa rigueur. Cicéron nous dit ce qu'on avait légalement le droit de faire; Tite-Live rapporte ce qui se faisait ordinairement. Les Romains étaient si religieux, si timorés, qu'ils hésitaient à proscrire le culte d'un dieu, quel qu'il fût. « Toutes les fois, dit Tite-Live, que la religion sert de prétexte à quelque crime, nous redoutons, en punissant le coupable, de commettre une impiété ^. » Et l'autorité, malgré sa sévérité ordinaire, était bien forcée d'avoir quelque égard pour ces scrupules. En frappant la société secrète des Bacchanales, le sénat n'osa pas défendre entièrement le culte de Bacchus, il se contenta de le régler. Ceux pour qui c'était une affaire de conscience durent demander au préteur la permission de célébrer ces fêtes, et elle leur était accordée à condition que cinq personnes seulement assisteraient à la cérémonie^. Ces dispositions des Romains nous font comprendre pourquoi les lois contre les cultes étrangers ont été si peu efficaces chez eux. On ne se décidait jamais à les appliquer qu'avec toute sorte de ménagements et de répugnances. Sans doute on avait le droit de poursuivre ces cultes jusque dans l'intérieur des maisons particulières : la surveillance des pontifes s'étendait sur les sacra privata comme sur les autres ^ Il n'est pourtant pas probable que s'ils s'y étaient tenus enfermés, on fut allé les y chercher; mais ils n'y restaient guère. L'ombre du
1. xxxix, 16 Ubi deorum numen prœtenditur sceleribus, subu animum timor ne fraudibus humanis vindicandis divinijuris ahquid immixtum violemus. — 2, Voyez le sénatus-consulte des Bacchanales {Corp. inscr. lat., i, 196). — 3. Dion Cassius (XL, Al) dit positivement que le sénat Ht détruire des temples que des particuliers avaient élevés à leurs frais, ovi; loia xivèç lueTrotïivTo.
sanctuaire domestique ne leur suffisait pas longtemps ; ils se répandaient vite sur la voie publique, ils encombraient les rues et les places, ils s'établissaient sans façon dans les chapelles des plus anciennes divinités *. Ceux de l'Egypte osèrent môme, à la fin de la république, se glisser jusque dans la demeure du maître des dieux, dans le temple qui était le centre de la religion romaine, au Gapitole^, tant ils se croyaient sûrs de l'impunité! Malgré ces provocations impudentes, on hésitait encore à les frapper. Les partisans des anciens usages se contentaient d'abord de gémir silencieusement^. Il fallait que le scandale fût au comble pour que le sénat parût enfin s'apercevoir de ces désordres et qu'il forçât les magistrats à les réprimer. Une seule fois, à propos des Bacchanales, la répression fut terrible ^ ; mais il s'agissait de crimes épouvantables, de faux, d'assassinats et d'incestes, beaucoup plus que de sacrifices et de rites nouveaux. Dans toutes les autres circonstances la loi fut appliquée si mollement, que les coupables ne craignaient rien et que c'était toujours à recommencer.
C'est ainsi que les cultes étrangers se sont si facilement établis à Rome. Quelques-uns y arrivèrent avec la permission du sénat , le plus grand nombre s'en est passé ; mais tous, quelle que fût leur origine, ont de bonne heure joui auprès du peuple d'une grande autorité. Dès le temps d'Ennius le grand cirque ressemblait déjà à ce
1. Tite-Livc, iv, 30 : in omnibus vicis sacellisque. — 2. Corp. inscr. lat., i, 1034. — 3. Tite-Live, xxv, 1 : secretœ bonorum indignationes. — 4-. Encore se fit-elle beaucoup attendre. L'existence des Racchanales était connue de tout le monde; elle se révélait par des bruits qui troublaient le repos de la nuit (crepitibus eliam nlulalibusqaenoclurms qui personant tola urbe, Titc-Live, xxix, 15); mais comme on pensait qu'il s'agissait de cérémonies religieuses, on laissait faire, et la police elle-même ne songeait pas à s'enquérir de ce qui se passait dans ces fêtes bruyantes.
qu'il fut SOUS Auguste, quand Horace s'y promenait après son dîner pour écouter les diseurs de bonne aventure. C'était le rendez-vous des astroloaues et des augures de tous les pays. Les dévots venaient y consulter les devins Marses qui jouaient avec des serpents, et demander l'explication de leurs songes à des prêtres d'Isis ^ A mesure que s'affaiblissaient l'autorité des lois et le respect des traditions antiques, il était naturel que le crédit des religions nouvelles augmentât. Cette anarchie de près d'un demi-siècle qui précéda l'empire dut leur être surtout très-utile ; elles en profitèrent pour achever de s'étendre et de s'établir. Les triumvirs semblèrent même leur donner une sorte de consécration légale en élevant un temple, après la mort de César, à Isis et à Sérapis-. Cependant Auguste, quand il fut le maître, revint, sur ce point comme sur les autres, aux traditions de la république. Il témoigna un grand respect aux diverses religions qui se partageaient son empire. Celle même des Juifs, malgré la haine et le mépris qu'on manifestait ordinairement pour elle, n'en fut pas exceptée : il envoya des présents au temple de Jérusalem ^, et y fit célébrer des sacrifices en son nom ^. Mais il ne permit pas à ces religions, qu'il honorait chez elles, de venir s'étaler trop ouvertement à Rome et d'empiéter sur le culte national. Après qu'il eut pris Alexandrie, il déclara qu'il lui pardonnait en l'honneur de son dieu Sérapis^; ce qui ne l'empêcha pas, à son retour, de faire détruire les temples qu'on avait construits à Sérapis dans l'enceinte de la ville ^. C'était tout
1. Gic, De div., i, 58. Il est vrai que quelques critiques, et parmi eux M. Vahlen, attribuent une partie de la citation à Cicéron luinièni '. — 2. Dion, XLVli, 15. — 3. Jos., De bell. Jud., v, 38. — i. Philon, Leg. ad Caium, 40. — 5. Dion, li, 16. — G. Dion, un, 2. Tibère suivit la même politique qu'Auguste au sujet des cultes étrangers (Suét., Tib., 37). Mais après lui il ne paraît plus être question de mesures prises contre eux en général.
à fait l'ancienne politique des Romains; et, pour compléter la ressemblance, on a soin de nous faire remarquer que la sévérité de l'empereur, comme celle du sénat, ne venait pas de motifs religieux : il ne poursuivait pas sculementles cultes nouveaux dans l'intérêt des dieux anciens, « mais parce que l'introduction de divinités étrangères donne naissance à des réunions secrètes, à des ententes et à des complots, toutes choses qui sont dangereuses pour le pouvoir d'un seul*. » Cette conduite, qui fut sans doute alors fort apprr>uvée, avait le tort d'être contraire au principe même de l'empire. L'empire travaillait à réunir entre eux tous les peuples qui vivaient sous la domination romaine ; or cette réunion des races ne pouvait s'accomplir sans un certain mélange des religions. Il était inévitable que l'œuvre d'Auguste eût pour résultat le syncrétisme dans l'ordre religieux, comme elle devait aboutir à la centralisation dans Tordre politique. C'est aussi de ce côté qu'a marché l'empire. Quand la race d'Auguste fut éteinte, la dynastie qui la remplaça éprouva le besoin de se donner aux yeux des peuples une sorte de consécration religieuse. Les Césars, qui se flattaient de descendre des dieux et des rois de l'ancienne Rome, s'étaient appuyés sur la religion nationale, et nous avons vu ce qu'elle avait ajouté de force et de prestige à leur pouvoir. Yespasien reçut un service semblable des cultes de l'Orient. Un Juif lui avait prédit l'empire ; Sérapis lui annonça la victoire de ses légions à Crémone. Enfin les dieux de l'Egypte, pour montrer au monde qu'il était leur favori, lui accordèrent le don de faire des miracles : il guérit un aveugle et un paralytique à Alexandrie. « C'est ainsi, dit Suétone, que ce prince, qui arrivait si brusquement au pouvoir, acquit, dès son avéne-
t. Dion, LU, o6r
ment, la majesté et l'autorité qui lui manquaient*. » Dès lors rien ne s'oppose plus au succès des religions de l'Orient. Favorablement traitées par les Flaviens auxquels elles n'avaient pas été inutiles, de plus en plus puissantes à la fin des Antonins, sous Marc-Aurèle et Commode, elles achevèrent de triompher avec la dynastie des Sévères.
Pendant la période qui fait le sujet de notre étude, Rome connaît déjà et pratique à peu près toutes les religions qu'elle accueillera chez elle jusqu'au triomphe du Christianisme. Les unes lui sont arrivées sous la république , les autres dans le premier siècle de l'empire. Nous venons de voir qu'elle a reçu de bonne heure les dieux égyptiens dont le culte était répandu dans tous les ports de la Méditerranée, et qu'il en est fait mention dès le temps des guerres puniques. En 549, la Mère des dieux est solennellement apportée de Pessinonte à Rome par l'ordre du sénat. Un siècle plus tard, Sylla ramène d'Asie la sauvage déesse de Comagène , qui s'identifie avec la vieille Bellone. Sabazius et Adonis sont adorés dans le grand monde de Rome dès l'époque d'Auguste*. Néron, pendant quelque temps , n'a de dévotion que pour la déesse de Syrie ^. Trajan consulte le dieu d'HéliopoIis [Jupiter Heliopolitanus) sur le succès de son expédition contrôles Parthes; celui de Doliche [Jupiter DolicJienus) obtient un temple sur l'Aventin à l'époque de Commode*. Plutarque nous apprend que le nom de Mithra fut connu pour la première fois des Romains à la fin de la république, pendant la guerre des pirates^. Son culte continue d'exister obscurément sous les Césars parmi les classes
1. Suét., Ves})., 7. — 2. V.il.-Max., I, 3, 2. Ovide, Ars am., i, 75. — 3. Suét., Nero, 5G.— 4. Preller, Rom. Mijtli., p. 743. — 5. Plut., Pomp.^ 24.
populaires *. Il commence à prendre plus d'importance vers les dernières années des Antonins; au m® et au IV® siècle, il l'emporte sur tous les autres. Ainsi, à l'exception de ce dernier développement du culte mithriaque, qui ne s'est produit qu'un peu plus tard, toutes les autres religions étrangères sont librement professées à Rome à l'époque dont nous nous occupons. S'il fallait les étudier toutes pour elles-mêmes et dans le détail, faire minutieusement l'histoire de leurs progrès et de leur fortune, le sujet que nous traitons en ce moment serait infini. Mais notre dessein est moins étendu : nous ne cherchons à connaître ces cultes que dans leurs rapports avec la religion romaine, et nous voulons seulement savoir la part qui doit leur être faite dans les changements qu'elle a subis. Comme il est naturel qu'ils aient eu plus d'influence sur elle lorsqu'ils s'accordaient entre eux, il nous con* vient, en les étudiant, de nous moins attacher aux pointa par où ils diffèrent qu'à ceux par lesquels ils se ressemblent. Ces ressemblances sont, du reste, beaucoup plus nombreuses qu'on ne croit. Leurs diversités ne sont souvent qu'apparentes; en somme, ils partent tous des mêmes principes, ils répondent aux mêmes besoins, ils arrivent aux mêmes résultats : ce sont ces résultats communs que nous allons exposer.