‹ La religion romaine d'Auguste aux AntoninsChapitre 135 sur 155 · OreUi · texte numérisé non relu

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que le maître n'ait pas consenti à se défaire à bon mar« ché d'un homme aussi utile. S'il a tenu à nous faire savoir le prix de son affranchissement, c'est qu'il était exceptionnel et témoignait de son importance. Un autre raconte dans Pétrone que sa liberté lui a coûté 1000 deniers (900 francs *). La somme est déjà plus modeste, et pourtant je la crois encore exagérée. Ce personnage est un vaniteux qui voudrait bien nous faire croire qu'il était très-précieux à son maître et lui rendait beaucoup de services. C'est le même qui, parlant des esclaves qu'il possède, emploie cette expression impertinente : « Je nourris vingt ventres et un chienn, viginti ventres pasco et canem. Il faut, je crois, abaisser un peu ces chiffres et supposer que le prix moyen de l'affranchissement d'un esclave était à peu près celui de l'achat, c'est-à-dire 500 ou 600 francs*. C'était encore beaucoup pour lui, et l'on se demande par quelle merveille d'épargne ou d'industrie il arrivait à réunir cette somme. Sénèque dit que les esclaves économisaient sur leur nourriture. «Us donnent pour leur liberté l'argent qu'ils ont réuni aux dépens de leur ventre*. » On est un peu surpris de cette source d'économie quand on connaît le triste régime des esclaves : que pouvaient-ils donc épargner sur l'ordinaire de Caton? Heureusement ils avaient d'autres ressources. A la campagne, celui dont le maître était content pouvait cultiver à ses loisirs un coin de terre dont on lui abandonnait les revenus. On laissait au pâtre une brebis qu'il soignait comme il voulait : c'était toujours la plus belle du troupeau. A la ville, les bénéfices étaient encore plus abondants pour l'esclave. Sans parler des libéralités du maître quand il était de bonne humeur, il avait les gratiQcations

1. Pétrone, Sat., 57.-2. Voyez Wallon, Hisl. de l'eaU., u, ch. x. — 3. Sénèque, Ejast., 80, i.

ded amis de la maison *, Timpôt qu'il levait sur les clients pour leur obtenir une audience et les introduire avant leur tour. Il pouvait faire aussi d'autres profits moinâ avouables que nous ne connaissons pas tous aujourd'hui, parce qu'il les tenait très-cachés. Apulée nous parle de deux cuisiniers d'une grande maison qui, tous les soirs, emportaient dans leurs cellules les restes de somptueux repas*. C'était sans doute pour les vendre, et à l'insu du maître, car l'esclave était très-voleur. Pline se plaint amèrement qu*on soit obligé de mettre le boire et le manger sous clef, et regrette l'époque innocente où rien n'était renfermé dans la maison'. La mère de Cicéron, qui avait plus d'ordre que son fils, poussait la précaution jusqu'à cacheter même les bouteilles qui ne contenaient rien. Elle ne voulait pas qu'après les avoir vidées, on pût dire qu'elles avaient toujours été vides. C'est de tous ces profits, honnêtes ou non, que l'esclave composait ce qu'on appelait son pécule. Il le formait peu à peu, et, comme on dirait aujourd'hui, sou à sou (vnciatim) ; mais on devine avec quel plaisir il le voyait croître, quelle joie lui causaient les quarts d'as qui s'ajoutaient aux quarts d'as et les sesterces aux sesterces. C'était l'espoir de la liberté qui grandissait avec ce petit trésor. Le maître lui voyait volontiers ces préoccupations de fortune et les favorisait. Elles étaient une garantie de travail et de moralité : généralement on hésite un peu plus à se mal conduire quand on a quelque chose à perdre. Aussi disait-on d'un mauvais esclave : Il n'a pas un morceau de plomb dans son pécule*. Au contraire, celui qui était honnête

1. Lucien raconte qu'on faisait un présent de cinq drachmes à Tesclave qui venait apporter une invitation de la part de son maître {Sur ceux qui sont aux gages des grands) ; cet usage subsiste encore en Italie. — 3. Apulée, Met., x, U. — 1 Pline, xxxiii, 1 (6). — i. Plaute, Casina, u, 3, 40.

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et laborieux travaillait sans cesse à l'accrottre. S'il fuyait avec soin le cabaret, s'il parvenait à se faire bien yoir dans la maison, s'il était industrieux et rangé, il amassait nssez vite la somme nécessaire à son affranchissement, (licéron semble dire qu'en six ans il pouvait arriver à gagner sa liberté *.

Souvent même il n'avait pas à la payer. Quand le maître était généreux et reconnaissant, après quelques années de bons services, il l'amenait chez le préteur qui, en le touchant de sa baguette, en faisait un homme libre. Non-seulement sa liberté ne lui coûtait rien, mais on y joignait souvent une petite somme qui l'aidait à s'installer dans sa vie nouvelle. L'occasion la plus ordinaire de ces affranchissements gratuits était la mort du maître. L'usage «'était établi, chez les personnes riches, de donner la liberté à un très- grand nombre d'esclaves par leur testament. Ce fut aussi une coutume pieuse des premiers chrétiens, et, dans une inscription ancienne de la Gaule, rapportée par M. Le Blant, un fidèle nous dit que, « pour la rédemption de son âme, il a fait en mourant un affranchi* ». Le sentiment différait chez les îlomainâ, mais le résultat était le même. L'humanité, suppléant à la religion, disait qu'on ne peut pas sortir plus Doblement de ce monde qu'en adoucissant les misères de ceux qu'on y laisse, que le moment de la mort est celui qui convient le mieux pour payer les dettes de la vie, et qu'il n'y a rien de plus honorable et de pluà désintéressé que de faire du bien même après qu'on a cessé de vivre.

Ces affranchissements, achetés ou gratuits, étaient devenu» si fréquents au premier siècle de l'empire» qu'on

\. Cic, Philipp., viu, 11. —2. Le Blant, inscr. chrét- de la (Jaule,

rit tout d'un coup l'autorité s'en effrayer. Au moment où l'opinion publique paraît le mieux disposée pour l'esclave, où la loi même commence à s'adoucir en sa faveur, Auguste prend des mesures sévères pour l'empêcher d'arriver trop vite à la liberté. Il exige qu'on ne puisse pas la donner avant l'âge de vingt ans ni la recevoir avant celui de trente; il met des entraves à la libéralité des maîtres selon leur fortune ; il défend qu'on puisse jamais affranchir plus de cent esclaves à la fois par testaments Comment expliquer cette contradiction étrange, et que signifie ce retour inattendu de rigueur, quand de tous côtés les mœurs deviennent plus humaines et plus clémentes? C'est qu'on s'était aperçu un peu tard du péril que l'affranchissement et par suite l'esclavage faisaient courir à la société romaine. Sans imiter les cités grecques, qui fermaient impitoyablement leurs portes à l'étranger, Rome prétendait bien n'ouvrir les siennes qu'avec discrétion. Elle entendait ne pas prodiguer sans choix ce titre de citoyen qui lui semblait le plus beau qu'un homme pût porter. On Tav?-! vue résister longtemps aux instances de l'Italie, qui réclamait le droit de cité, et soutenir à ce propos une guerre terrible où elle faillit périr; et, pendant qu'elle éloignait d'elle avec tant d'obstination ces peuples honnêtes et énergiques qui l'avaient aidée à vaincre le monde, elle ne s'apercevait pas que tous les jours, comme par une invasion lente et continue, l'étranger pénétrait chez elle. Depuis les guerres puniques jusqu'à l'empire, le peuple de Rome s'est principalement recruté dans l'esclavage ; ce sont des affranchis qui ont comblé les vides que la guerre faisait parmi les citoyens, et, ce qu'il y a de pis, ces affranchis venaient surtout des esclaves de la ville, les plus mauvais de tous. Cette race

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