‹ La religion romaine d'Auguste aux AntoninsChapitre 35 sur 155 · CHAPITRE Tr.OISiEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE Tr.OISiEME

Ll S1£CL£ b'ÀUGnST£.

Après avDir étudié ce qu'Auguste avait fait pour la religion romaine et ce qu'elle a fait pour lui, il nous faut chercher quel fut le succès de ses réformes religieuses et morales. Parvint-il, comme il l'espérait, à ramener ses contemporains aux anciennes mœurs et aux vieilles croyances? A-t-il vraiment rendu son siècle plus honnête et moins incrédule; et si ses exhortations ou ses ordres ont quelquefois arrêté le débordement du scepticisme et de l'immoralité, quelles furent la profondeur et la sincérité de ce changement ? Les renseignements ne nous manquent pas pour répondre à ces questions; nous pouvons consulter une des plus belles et des plus riches littératures que le monde ancien nous ait laissées. Elle nous apprendra ce que pensaient, ce que croyaient alors les gens distingués et l'intîuence que les réformes d'Auguste exercèrent sur eux.

Admiration des contemporains pour les institutions d'Auguste. — Etait-elle sincère? — Contradictions dans Jesquelles tombent les écrivains qui les célèbrent. — Tito-Live. — Les Odes d'Horace. — Raisons qui font croire que les réformes d'Auguste n'ont pas eu de

résultat.

On est très-frappé, quand on lit les écrivains de ce siècle, de l'admiration sans réserve qu'ils paraissent tous

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éprouver pour Auguste et ses institutions. Certes, il ne manque pas de princes que la littérature de leur temps ait comblés d'éloges, mais aucun d'eux n'a eu la bonne fortune de plaire à tout le monde et d'échapper tout à fait à la critique. Quel que fût l'éclat de leur gloire ou l'étendue de leur pouvoir, ils n'ont pu entièrement fermer la bouche à leurs ennemis. Malgré le murmure de flatteries qui s'élève de tous côtés devant les pas de Louis XIV, on distingue, en prêtant l'oreille, la voix aigre et insultante des réfugiés de Hollande. Auguste est plus heureux : parmi les écrivains de son époque, nous ne lui connaissons pas de détracteur. On nous dit bien que vers la fin de son règne quelques orateurs et quelques historiens le traitèrent avec sévérité; mais leurs livres ne nous sont pas parvenus, et rien ne trouble aujourd'hui pour nous ce concert de louanges qui célèbre sa fortune et sa gloire. Non-seulement les écrivains sont unanimes à reconnaître la nécessité de ses réformes, à en vanter le mérite, à en prédire les heureux effets, mais ils se font tous honneur de le seconder; tous, qu'on leur ait ou non demandé leur concours, travaillent à les faire réussir, tous prêchent la vertu, tous chantent les dieux; et l'on peut dire qu'Auguste compte autant de collaborateurs que nous connaissons de poètes, d'orateurs et d'historiens sous son règne.

Cependant, dès qu'on s'approche d'un peu plus près, sous ce bel accord on découvre beaucoup de dissonances. Il se trouve que ces collaborateurs empressés de l'empereur, ces protecteurs zélés de la religion et de la morale se sont souvent démentis dans leurs livres et dans leur conduite. Ces contradictions, qu'ils ne se donnent pas la peine de dissimuler, sont choquantes; elles font peser sur les institutions qu'ils défendent un reproche grave. Les réformes d'Auguste, quand on les juge d'après leurs ou-

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vrages, nous paraissent manquer entièrement de sincérité. Entreprises dans im but politique, par des gens qui ne pratiquaient pas eux-mêmes les vertus qu'ils essayaient d'imposer aux autres, elles ne pouvaient aboutir, si elles réussissaient, qu'à une sorte de mensonge général; elles n'auraient jamais établi qu'une apparence d'ordre et de discipline extérieure et ne seraient pas arrivées jusqu'aux âmes. Auguste lui-même n'avait pas assez bien vécu pour s'attribuer le droit de réformer les mœurs publiques. Sans parler des débuts sanglants de son règne, Dion nous apprend qu'au moment même où, sur la demande des sénateurs, il promulguait ses premières lois contre les adultères, il était amoureux de la femme de Mécène, la gracieuse Terentia, et « qu'il la faisait de temps en temps disputer de beauté avec Livie * ». Ce moraliste si rigoureux pour les autres conserva longtemps pour lui le goût des débauches secrètes. On sait que des litières fermées amenaient des femmes au Palatin, ei que ce mystère n'était pas tout à fait ignoré du public, puisqu'un philosophe se glissa un jour dans une de ces litières pour venir faire des remontrances au prince libertin '. La plupart de ceux qui servaient les desseins d'Auguste n'étaient guère plus autorisés que lui à enseigner le respect des dieux et l'amour de la vertu. Il n'y avait pas alors de sybarite plus eiïéminé que ce Mécène qui se chargeait d'inspirer aux poètes la résolution de chanter le bonheur champêtre et les charmes de l'antique simplicité. Tacite dit de Salkiste: « Par son amour pour le luxe et les plaisirs, il était fort éloigné de la façon de vivre des anciens ' ; et Salluste était un des amis les plus dévoués et des conseillers les plus influents du prince qui se vantait de ranimer le goût des mœurs antiques. Dion fait remarquer qu'aucun des

1. Dion, Liv, 19. — 2. Dion. Lvi, 43. - 3. Tac, Ann., ni. 30.

deux consuls qui donnèrent leur nom à la loi Papia Poppaea n'était marié*; ce qui ne les empêcha pas de décréter des peines rigoureuses contre les célibataires. Parmi les écrivains qui célébraient avec le plus d'effusion les lois morales et les institutions religieuses d'Auguste, il s'en trouvait beaucoup dont la vie avait été fort légère et que rien n'avait préparés à la mission grave dont ils se chargeaient avec un empressement si étrange. Ovide, en composant ses Fastes, éprouve une sorte d'étonnement naïf du sujet nouveau de ses chants. Il rappelle qu'avant de célébrer les dieux et leur culte, il avait chanté ses amours : « Qui pouvait croire, nous dit-il, que parce chemin j'en arriverais où je suis'? »

Ce n'est pas qu'on doive prétendre que tous ceux qui aidèrent ainsi Auguste dans ses desseins politiques n'aient songé qu'à lui plaire et à mériter ses faveurs par leur complaisance. La plupart n'obéissaient pas à des motifs aussi bas. Comme Horace, ils avaient assisté aux guerres civiles; ils avaient vu, comme Properce et Virgile, leurs biens partagés ; témoins ou victimes de ces désastres, ils en avaient encore l'âme blessée. C'est de la meilleure foi du monde qu'ils venaient en aide au prince qui leur promettait de les réparer. Ils applaudissaient de grand cœur à son entreprise et cherchaient à la seconder. Ils reconnaissaient avec lu' .e la paix publique ne serait assurée que par le reto' adx institutions et aux croyances d'autrefois : aussi faisaient-ils de leur mieux pour célébrer les anciennes vertus; mais on sentait bien que, quel que fût leur désir de revenir au passé, il ne leur était pas toujours facile de s'arracher au présent. C*est ainsi que, chez nous, les gens qui venaient d'échapper aux dangers

1. Dion, Lvi, 10. — 2. Ovide, Fast.y i\, 8 : Ecqms ad hœc illitk credeiet esse viam T

de la Révolution étaient forcés d'avouer, quand ils lisaient le Génie du Christianisme, qu'il serait fort utile que la société redevînt chrétienne et croyante ; mais, malgré la bonne envie qu'ils avaient de croire, la plupart d'entre eux ne pouvaient s'empêcher de se souvenir qu'ils avaient fréquenté les salons du xviii" siècle et qu'ils avaient lu Voltaire. De même, les contemporains d'Auguste étaient les fils de cette génération qui avait produit Cicéron et Lucrèce; ils avaient admiré dans leur jeunesse le poëme de la Nature et le traité de la Divination, il ne leur était pas aisé de l'oublier. Ce qui leur était aussi bien difficile, c'était de se soustraire à ce monde séduisant et léger au milieu duquel ils vivaient et qui leur faisait un si bon accueil. De là ces incohérences qu'on remarque dans leurs doctrines et dans leur conduite, ce mélange surprenant de scepticisme et de foi, ces sévérités de principes tempérées par détranges complaisances dans la pratique, et ce sourire ironique qui se glisse souvent jusqu'au milieu de l'enthousiasme le plus vif.

On retrouve ces contradictions chez presque tous les écrivains de ce siècle : ceux mêmes qui semblent d'abord les plus résolus et les plus sincères n'en sont pas tout à fait exempts. Il n'y en a pas qui tienne plus à paraître le preneur du passé et l'ennemi de son temps que Tite-Live; à l'entendre, le principal plaisir qu'il trouve dans l'étude de l'histoire, c'est qu'elle le fait vivre loin de ses contemporains, et l'on a souvent cité le beau passage dans lequel il dit qu'en parcourant l'antiquité son âme se fait antique sans efTort. Son admiration pour les vieux âges est si vive, qu'elle le fait quelquefois sortir de sa sérénité ordinaire, qu'elle le rend violent, agressif; il se fâche tout à fait contre ceux qu' ne partagent pas son enthousiasme, il les maltraite, il - ar adresse des défis passionnés : « Qu'on vienne mainv iiant se moquer des

gens qui admirent le passé ! » s'écrie-t-il, au moment où il vient d'en raconter quelque beau trait *. Ce qui l'impatiente surtout, c'est le scepticisme religieux de son temps. Il ne tarit pas de colère contre « cette science qui méprise les dieux'», et ne manque pas une occasion de faire des professions publiques de crédulité. Cette crédulité a pourtant des bornes; il lui arrive souvent, quand il raconte un miracle trop absurde, de l'atténuer et de l'arranger : malgré l'engagement qu'il a pris de tout dire et de tout croire, il hésite, il supprime les circonstances les plus extraordinaires', il explique les autres; il essaye de rendre l'impossible vraisemblable, ou même il laisse échapper, au milieu d'un récit merveilleux qu'il paraît faire le plus sincèrement du monde, quelque réflexion ironique qui en détruit l'effet A propos de la naissance miraculeuse du fondateur de Rome, il dépeint avec une bonne foi apparente la rencontre que la Vestale fit du dieu Mars et comment il la rendit mère de deux jumeaux; puis il ajoute qu'au moins Rhea Silvia le raconta ainsi, « soit qu'elle le crût, soit qu'il lui parût plus convenable de prendre un dieu pour complice de sa faute * » . Il agit de même à propos des oracles et des prodiges de toute sorte par lesquels la volonté divine est censée se manifester aux mortels ; il blâme beaucoup ceux qui les négligent ou qui s'en moquent ; il ne veut pas croire que ces prodiges a.. ^ cessé de son temps : les dieux continuent à ayertir l'humanité des événements qu'ils préparent, c'est

1. Tite-Live, xxvi, 22. — 2. x, ^. — 3. Voyez, par exemple, l'histoire de la louve et des deux jumeaux (i, 4). A ce propos, Niebuhr se moque g::iif'nient des historiens qui veulent rendre les miracles plus vraisemblables en les atténuant, • comme si le tout, dit-il, ainsi que dans l'histoire de saint Denys, ne dépendait pas du premier pas ». — 4. i, 4: ...seu ita rata, seu quia aucior culpœ honestior erat.

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l'humanité qui ne daigne plus tenir compte des avertissements qu'elle reçoit *. Autrefois on les enregistrait fidèlement , et Tite-Live , qui les trouve notés dans les chroniques sacrées qu'il compulse, a grand soin de les rapporter. Mais ici encore la foi paraît l'abandonner au milieu de la route. Quand ces prodiges deviennent trop extraordinaires ou trop nombreux, il semble éprouver quelque honte à les raconter; il nous dit « qu'on les vit ou qu'on crut les voir'»; il fait remarquer que les peuples qui en observent le plus sont ceux qui sont d'avance disposés à tout croire ^ Quelquefois le miracle dépasse tout à fait sa crédulité, et il insinue que c'est une invention des prêtres ou des politiques. Il veut bien admettre qu'un bœuf ait parlé, mais quand on vient lui dire que des souris ont dévoré une statue d'or, il se met en colère, il voit dans ces exagérations l'effet d'une « superstition coupable * », et déclare qu'on veut se moquer de nous^. Ces contradictions étaient inévitables : on a beau, comme Tite-Live, avoir la ferme résolution de se faire antique, on reste toujours de son temps malgré soi.

C'est ce que montre aussi, et peut-être avec plus d'évidence, l'exemple d'Horace. On a certes bien raison d'être surpris de trouver Horace parmi les défenseurs le* plus zélés des institutions d'Auguste; il ne paraissait vraiment pas destiné par son caractère ou par sa conduite à jouer ce rôle. Rien ne ressemblait moins à ces Romains d'autrefois dont il allait célébrer les vertus que ce poëte indolent, amoureux de son loisir, qui avait horreur des affaires publiques et qui grondait ses amis quand ils s'occupaient « de ce que pouvaient tramer

i. xun, 13. — 2. ni. 5 xxi, 62. — 3. xxrv, 10; xxix, 14. — 4. XXVII, 23 prava religio. — .5. xxiv. U : ludibria aurium. SoissiEN. — Reli^oQ romaino. j^ j4

contre Rome le Scythe et le Cantabre * ». Il est difficile d'imaginer une nature aussi peu religieuse que la sienne. La religion chez les Romains reposait sur le respect des anciens usages, et Horace se trouvait être de ces esprits qui se tournent plus volontiers vers l'avenir que vers le passé. 11 osait critiquer les vieux poètes et ne se gênait pas pour se moquer de leurs admirateurs. Tels étaient les sentiments qu'il manifestait dans ses premiers ouvrages, et l'on ne pouvait guère supposer qu'il dût un jour en changer. Par tempérament et par principe il était ennemi de ces violentes émotions qui peuvent jeter une âme aux pieds des dieux. On connaît sa devise : Il faut n'être trop frappé de rien, nil admirari * ; c'est celle des gens qui veulent se mettre à l'abri de ces surprises de l'imagination qui font souvent les croyants. Aussi est-on d'abord très-étonné qu'Auguste ait paru tenir à se donner un auxiliaire si peu fait pour soutenir ses desseins. Ce qui valut cet honneur à Horace, c'est sans doute l'influence dont il jouissait sur l'opinion. Dès son début il avait attiré l'attention sur lui par ses attaques hardies. En frappant à la fois sur les vivants et les morts, en osant braver des préjugés respectés, il avait obtenu un succès d'enthousiasme et de scandale. Ce qui est plus rare, c'est qu'il avait su ne pas tromper l'attente que ce début audacieux avait fait naître; son second ouvrage avait soutenu l'effet du premier. Il s'était imposé la tâche d'introduire à Rome un genre de poésie qu'elle ne connaissait pas ; ce satirique applaudi s'était mis à écrire des odes et y avait réussi. La curiosité était donc éveillée sur lui, et l'on était BÛr que rien de ce qu'il écrirait ne passerait inaperçu. Si l'on voulait s'adresser aux gens éclairés, aux personnes du monde qui font l'opinion publique, leur insinuer quel-

l.Hor., Carm., 11,11, 1. — 2. Ep. I, 6,1.

que idée nouvelle, les préparer à quelque changement lans les lois ou les mœurs et le leur faire agréer, il était aille d'avoir Horace pour soi. Auguste le comprit ; aussi n'est-il pas douteux que le poëte n*ait été plusieurs fois sollicité de donner son appui aux réformes qu'on méditait au Palatin. 11 n'y a pas de témérité à croire qu'il fait allusion à ces insistances et à la résolution qu'il avait prise d'y céder, quand il dit à sa lyre : « On nous réclame : allons, ma lyre, si jamais sous l'ombrage tu amusas mes loisirs, fais entendre des chants dignes de vivre *. » Dès lors Horace paraît tout à fait initié à la pensée du maître : il fait honte aux Romains de laisser les temples en ruine au moment où Auguste les relève '; il vante la simplicité antique, il conseille de fuir le luxe et les dépenses insensées pendant que le pouvoir préparait ses lois somptuaires; il prévient toutes les réformes et semble quelquefois les provoquer ; ses attaques violentes contre ces femmes sans pudeur « qui, à la table même de leur mari et devant ses yeux, se pourvoient d'amants plus jeunes 3 », ont précédé de quelques années les lois d'Auguste contre les adultères. L'empereur paraît hésiter, mais le poëte le presse de punir ces dérèglements ; il demande des châtiments sévères : « A quoi sert de gémir, si l'on ne supprime la faute par des supplices *? » A mesure qu'il avance, il semble s'encourager dans ce rôle de réformateur des mœurs publiques qui lui avait coûté d'abord quelque peine à prendre. Le troisième livre des Odes 'ouvre par un véritable traité de morale publique et privée à l'usage de ses contemporains. Les six premières pièces de ce livre ont dû être faites à la fois; elles sont

1. Carm., i, 32, 1. — 2. Mommsen, Res gestœdivi Aug., p 58. — 3. Carm., ni, G, 25.— A, m, 24, 33.

écrites dans le même mètre et sous la même inspiration *. Le poète y prend dès le début un ton religieux qui ne lui était pas ordinaire : c'est un « prêtre des muses » qui parle, et avant de promulguer ses oracles, il éloigne de lui les profanes : Odi pf^ofanum vulgvs et arceo. Ces profanes sont sans doute les indifférents, les esprits légers et mondains que tant de gravité risquerait de déconcerter et qu'il faut écarter à tout prix ; puis, s'adressant aux âmes plus naïves et dont il est sûr d'être mieux écouté, il leur recommande toutes les vertus civiles et domestiques qui font le salut des États, l'amour du pays, le respect des choses sacrées, la fermeté dans la conduite, la résignation dans les souffrances, la modération dans les goûts, le courage en face de l'ennemi, l'honnêteté dans la vie intérieure. Il veut former une jeunesse active et robuste « qui sache supporter vaillamment la misère, qui poursuive de sa lance le Parthe orgueilleux, qui passe sa vie en plein air, au milieu de l'agitation des combats * ». Il apprend à l'âge mûr « que la force brutale se précipite elle-même, mais que, lorsqu'elle se modère et se contient, les dieux la soutiennent et la portent plus haut ^ » . Il croit que le mal dont Rome est atteinte ne vient que de la démoralisation qui s'est introduite dans les familles : « Des générations coupables ont souillé le mariage et porté le trouble dans la maison : c'est la source des fléaux qui désolent la patrie *». Et à ces mœurs déréglées il oppose l'exemple de cette race énergique de soldats-paysans « qui rougit

i. Peerlekamp veut que ces six odes n'aient formé qu'un seui poëme sous le titre de Carmen de moribus. Cette opinion est insoutenable ; mais il n'en est pas moins sûr que le sujet de ces odes est le même et qu'elles ont été composées ensemble. Les allisions historiques contenues dans la cinquième montrent qu'elles ont dû être écrites vers 730. — 2. Carm., m, î, 1. — 3. Carm., in, 4, C5. — 4. Carm., m, 6, 16.

la mer du sang carthaginois* ». On voit que c'est tout à fait Tesprit des institutions morales et religieuses d'Auguste.

En écrivant ces belles odes qui durent être si bien accueillies du maître et de ses conseillers, Horace dut éprouver souvent quelque embarras. Il lui fallait forcer un peu sa nature pour prendre ce ton solennel. 11 savait bien qu'il était plus propre à la poésie légère et gracieuse qu'à l'enthousiasme pindarique : « Sa frêle barque n'était pas faite pour braver les flots de la mer Tyrrhénienne - »; et, dans les premiers temps surtout, toutes les fois qu'il abandonnait la côte tranquille pour se lancer sur la haute mer, il avait hâte de se rappeler lui même au rivage. 11 lui fallait de plus, ce qui était beaucoup plus grave, donner un démenti à ses anciennes opinions. Horace était de ceux dont j'ai parlé, que Lucrèce avait charmés dans leur jeunesse. Il avait été d'abord épicurien et ne s'en était pas caché. Dans la satire où il raconte son voyage à Brindes, il nous dit, à propos d'un miracle qu'on voulut lui faire voir dans un temple d'Egnatia, que l'école à laquelle il appartient ne croit pas que les dieux se dérangent jamais pour s'occuper des mortels ^ ; il niait donc alors la Providence, qui est le fondement de toutes les religions. Comment d'incrédule est-il devenu croyant? Il nous l'a raconté dans ses Odes : c'est un coup de foudre dans un ciel serein qui suffit pour opérer ce prodige *. C'en fut assez, comme il le dit, « pour lui faire tourner sa voile ». Dès lors il cessa d'être un « avare et négligent adorateur des dieux », et s'empressa de renoncer « aux principes de sa folle sagesse ». Parle-t-il sérieusement ou veut-il plaisanter, c'est ce qu'il n'est pas facile de dire.

1. Carm., m, 6, 34. — 2. Carm., iv, 15, 8. — S. Soi., l, $, 97, — 4. Corn., 1, 34.

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Il est sûr qu'au moins il sourit, et que ce sourire, aperça des gens d'esprit, les rendra moins sévères pour cette conversion inattendue. Dès lors cet ancien sceptique, qui refusait d'ajouter foi au miracle d'Egnatia, peuple de prodiges sa propre vie. A l'en croire, il a été quatre ou cinq fois sauvé de la mort par l'intervention directe des immortels. « Les dieux me protègent, s'écrie-t-il avec enthousiasme, les dieux ont souci de mon salut et récompensent ma piété*. » 11 était bien naturel que pour reconnaître leur protection, il chantât leur louange. Ces dieux qu'il célèbre sont ceux des légendes populaires, accessibles à toutes les passions de l'humanité, qu'on irrite par des offenses, qu'on calme par des sacrifices*. 11 les représente sous les traits que leur donnent toutes les théologies. Ils font trembler devant eux l'homme « qui n'est qu'ombre et poussière^; )» ils se plaisent, comme Jéhovah, à relever le faible et à humilier le superbe * ; ils aiment les modérés, les tempérants, ceux qui s'imposent des privations : « Plus quelqu'un se sera refusé à lui-même, plus les dieux lui accorderont^. » Ils se méfient de l'audace de l'esprit humain et lui imposent des bornes qu'il ne doit pas franchir. Ils le punissent quand il les dépasse, et ne veulent pas, eux non plus, qu'il touche trop à l'arbre de la science. Ils ont abrégé la vie humaine, qui dans les premiers temps était plus longue, parce qu'ils sont irrités de voir la navigation unir des continents que Tordre du ciel avait séparés®. Que nous som-

1. Carm.t i, 17, 13. — 2. Il y a pourtant quelques passages chez Horace dans lesquels la Divinité suprême est dépeinte d'une façon plus relevée et plus philosophique : par exemple, Carm.y l, 12, 17. — 3. Carm.y iv, 7, 17, — 4. Carm.y i, 34, 13 : ... insignem atténuât deus Obscura promen*. — 5. Carm. , m , 16 , 21 : Quanto qulsque sibi plura negaveritf Ab dU plura feret. — 6. Carm., i, 2, 2U«t

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mes loin des chants de triomphe de Lucrèce quand il voit que rien n'échappe à la raison humaine, quand il célèbre les bornes de la nature reculées et cette victoire qui rend les dieux inutiles et élève l'humanité jusqu'au ciel ! Horace a tout à fait oublié les leçons de son maître ; sou8 prétexte de respecter l'ordre établi, il semble vraiment condamner l'homme à une éternelle immobilité. Le même esprit se retrouve dans ce passage d'une de ses odes les plus célèbres où il rappelle ce principe, emprunté aux religions positives, que lorsqu'une génération a commis une faute, elle en est punie dans ses descendants : « Romain, dit-il, les crimes de tes ancêtres retomberont sur ta tête innocente M » Et cette sentence lui semble trèsnaturelle. Ce n'était pas l'opinion de Cicéron, qui répondait avec une généreuse colère à ceux qui soutenaient le même principe : « L'admirable équité des dieux ! Quelle ville souffrirait un législateur qui, pour punir la faute du père ou de l'aïeul, frapperait le fils ou le petitfils'?»

Dans cette évolution, l'habile Horace a cherché autant qu'il le pouvait à se mettre d'accord avec lui-même, et il faut reconnaître qu'il y a souvent réussi. Au fond la morale qu'il développe dans le troisième livre des Odes n'est pas très-différente de celle des Satires et âesÉpiires. Il s'est contenté d'ajouter aux préceptes qu'il donne une sanction divine; quand on les dépouille de ces airs d'oracle et de cet appareil religieux dont il les a couverts, on se retrouve en présence des mêmes principes. Qu'il dise, comme dans la première satire, « qu'il faut se contenter de ce qu'on a », ou « qu'un homme doit s'estimer heureux quand Dieu lui a donné ce qui suffit^ », la diffé-

1. Carm., ni, 6, 1. —2. Cic, De nat. deor., ni, 38. —3. Carm., ni, 16. 43. '

rence est petite. 11 répète dans tous ses ouvrages quMl est bon de livre de peu, vivitur parvo bene; mais tandis que, dans les Odes, il recommande la modération, la sobriété, la tempérance comme des vertus qui plaisent aux dieux, il nous dit simplement ailleurs qu'il faut fuir les grandes fortunes parce qu'elles donnent trop de tracas et qu'elles exposent à trop d'accidents. Nous venons de voir qu'il reproche durement aiix navigateurs de transgresser la loi du ciel et de vouloir unir ce que les dieux ont séparé. Il ne les traite pas mieux dans ies autres écrits ; seulement, ce ne sont plus pour lui des sacrilèges, ce sont des maniaques, des avares, des fous qui bravent la mort pour s'enrichir. Il n'était pourtant pas possible, malgré son habileté, qu'il ne restât dans ses ouvrages des contradictions que les malins pouvaient remarquer. L'éloge enthousiaste de ces vieux Romains « accoutumés à remuer la terre avec le boyau sabin et à porter sur leurs épaules le bois coupé dans la forêt* », devait bien un peu surprendre chez celui qui racontait de point en point dans les Satires sa vie paresseuse, qui faisait savoir que toutes ses occupations consistaient, quand il n'était pas couché sur son lit de repos, à aller voir les diseurs de bonne aventure au forum et les joueurs de balle au champ de Mars. Dans l'épilogue de ses Odes^ composé à la gloire d'Auguste et de ses institutions, il se représente, avec tous les citoyens, célébrant les louanges de 1 empereur et de sa race : « Tous les jours, dit-il, parmi les dons du joyeux Bacchus, nous prierons d'abord les dieux immortels, selon les rites sacrés, avec nos femmes et nos enfants 2. » Malheureusement rous savons qu'il n'avait ni enfant, ni femme, et l'on devine aisément dans ses confidences son peu de goût pour le mariage. Il était de ceux

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