Plut., Non posse $uaviler, p. 1106. — 2. Lucrèce, m
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l'auditeur de Cicéron : « Personne ne m'arrachera de l'ânie mes espérances d'immortalité M n Ainsi, vers le commencement de l'empire, cette génération malheureuse qui vit périr la république et qui supporta les proscriptions, partie de l'épicurisme, s'en détachait peu à peu pour se diriger vers d'autres systèmes ou revenir à ses vieilles croyances. — C'est pour elle que le sixième livre de V Enéide fut écrit.
Le sixième livre. — D'où viennent les incohérences qu'on y remarque. — Entrée d'Énée dans les enfers. — Le Tartare. — L'Elysée. — Le système du monde. — Difficulté d'accorder ensemble les diverse» parties du sixième livre.
Si nous nous contentions d'étudier le sixième livre comme une œuvre littéraire, nous n'aurions que des mollis d'admirer; mais quand on y cherche un ensemble d'opinions et de doctrines, et qu'on veut savoir -le sentiment véritable de Virgile sur l'étal des âmes après la mort, on est moins satisfait. Ces beaux tableaux qui, pris isolément, nous enchantent, ne s'accordent pas très-bien ensemble. La pensée de l'auteur n'est pas toujours aisée à saisir; il faut souvent la compléter et la corriger pour la comprendre, et l'on y rencontre des contradictions que tous les ellorts d'une critique complaisante et sagace ne parviennent pas à expliquer.
Cette obscurité et ces incohérences tiennent à des
i. Tusc, I, 32 • Me nemo de immorlalUate depellet.
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causes diverses *. La plus importante est celle que j'ai déjà signalée en parlajit de la religion de Virgile : il a voulu faire entrer dans le sixième livre, comme partout, des éléments d'âge et d'origine dilîërents, et il ne lui a pas été toujours possible de les concilier. Comme, en décrivant les enfers, il ne voulait pas seulement faire une œuvre de lettré, mais de croyant, il ne s'est pas contenté d'écrire un récit d'imagination, un de ces romans où l'auteur tire ses inventions de lui-même et qui lui font d'autant plus d'honneur qu'il a plus inventé. Il n'a pas cherché à intéresser son lecteur par la nouveauté de ses peintures; c'était au contraire son dessein de ne paraître lui rien dire qu'il ne connût : il voulait le placer en face de lui-même et réveiller en lui l'émotion que lui causait la pensée de la vie future. Il est donc parti de l'opinion commune ; il a essayé de représenter cette autre existence à peu près comme on se la figurait autour de lui. Au commencement de son récit il invoque les divinités des morts : « Qu'il me soit permis, leur dit-il, de répéter ce que j'ai entendu dire. Puissé-je, sans blesser votre puissance, dévoiler les secrets ensevelis au sein de la terre profonde et ténébreuse*.» De qui a-t-il donc appris ce
1. Les difficultés que présente le sixième livre sont très-bien exposées par Coningtoîi (Virg. op., lib. vi, proœm.). Une des raisons qui font que l'Enéide, en l'état où nous l'avons, n'est pas toujours trèsclaire, c'est la manière dont travaillait le poète. On a la preuve qu'il a repris les divers livres a différentes époques, y ajoutant des incidents nouveaux que son imagination ou les événemetits lui fournissaient. C'est ainsi que dans le sixième livre, le passage sur Auguste (790), où il est question de la défaite des Garamantes, n'a pu être composé que la dernière année de la vie de Virgile. Celui sur César et Pompée (827), qui contient un vers incomplet, n'a pas dû être lu devant Auguste. Il est probable aussi qu'il a été fait à part et provisoirement placé à un endroit où il ne convient guère. Ces remaniements, auxquels l'auteur n'a pu mettre la dernière rnain^ ont dû ajouter à la confusion. — 2. vi, 264.
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qu'il va raconter? Quelle est cette autorité qu'il invoque et dont il tient à se couvrir? On a prétendu qu'il faisait allusion à l'enseignement caché qu'on donnait dans les mystères, et qu'il voulait nous décrire la vie future ainsi qu'on la montrait aux initiés d'Eleusis. C'est l'hypothèse célèbre de Warburton, qui déjà semble avoir été soupçonnée par les critiques de l'antiquité *. Elle est malheureusement beaucoup plus séduisante que vraisemblable. Virgile n'était pas initié lorsqu'il écrivit le sixième livre ; et quand il l'aurait été, est-il probable qu'un homme aussi pieux que lui se serait permis de divulguer ce qui ne devait pas être connu des profanes ? Sans doute on ne peut nier absolument qu'il ne se trouve dans le sixième livre quelques détails empruntés aux mystères, mais Virgile n'en a pu dire que ce qu'en savait tout le monde, ce qui à la longue en avait transpiré, malgré les recommandations des prêtres et les menaces prononcées contre les indiscrets. C'est ailleurs qu'en général il va chercher ses renseignements. Il les prend à deux sources diflerentes : les traditions populaires, conservées par les poètes ou les savants, et les systèmes des philosophes qui, comme Platon, ont interprété les vieilles légendes. Voilà d'où il a tiré ce qu'il demande la permission de redire. S'il a pris tant de soin de recueillir ces témoignages, s'il en parle
1, Servius {/En., vi, 136), dit : « luferos subire hoc dicit sacra celebrare Proseipinœ, » ce qui fait croire qu'on assimilait la descente aux enfers à la célébration des mystères de Cérès. Il ne faudrait pas conclure, de la permission que Virgile demande aux dieux avant de dévoiler les secrets des enfers, qu'il soit questinn des mystères et du secret qu'on imposait aux initiés 11 parle des dieux comme Horace (Carm., i, 3, 21); comme Pedo Albinovanus, dans son poëme sur la navigation de Germanicus (Sénèque, Suasor.), il semble croire que l'audace de l'homme les irrite et les inquiète, qu'ils se méfient de sa curiosité, et qu'ils sont mécontents qu'il cherche à découvrir ce qu'ils ont caché à ses regards.
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nvec tant de solennité, c'est qu'il les regarde presque comme des révélations divines; il se fait fort, avec leur aide, « de découvrir les secrets enfermés dans les profondejirs de la terre ». Dans tous les cas, il a tenu à nous bien prévenir qu il n'invente pas ce qu'il va nous raconter et que nous n'y trouverons que ce qu'il a entendu dire, sit mikt l'as oudita loqui f Homère et Dante ont fait comme lui ; mais leur situation n'était pas la même que la sienne : l'un vivait dans une époque encore jeune, où l'on n'avait pas eu le temps de songer beaucoup à ces grands problèmes; les contemporains de l'autre y avaient sans doute beaucoup réfléchi, mais comme ils étaient enchaînés à des dogmes précis et retenus par une autorité rigoureuse, ils n'avaient rien imaginé que dans le sens de leurs croyances. Les deux poètes avaient donc à leur disposition des éléments qui concordaient à peu près ensemble; Virgile, au contraire, travaillait sur des matériaux qui différaient profondément entre eux. On vient de voir par quelles vicissitudes la conception de la vie future avait passé à Rome et les changements qu'elle avait subis dans le cours des âges. Il était bien difficile que le poëte pût entièrement accorder les anciennes croyances des Romains avec leurs opinions nouvelles ; il l'était plus encore qu'il parvînt à unir ces traditions populaires avec les systèmes imaginés par les philosophes ; et comme il voulait pourtant qu'on retrouvât quelque chose des uns et des autres dans son poëme, il ne pouvait guère éviter de se contredire. C'est la manière dont il faut expliquer et résoudre la plupartdes difficultés qu'on rencontre dans le sixième livre.
Là, comme ailleurs, Yirgile se met à la suite d'Homère, mais il ne le suit que de loin, et dès les premiers pas il se trouve amené à modifier son modèle pour l'accommoder aux idées de son pays et de son temps. Homère a placé
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le séjour de» morts à Textrémité de l'immense Océan : « C'est là qu'habitent les Cimmériens, qui sont toujours cachés dans les brouillards. Jamais le soleil ne les regarde de ses rayons, ni quand il gravit le ciel semé d'astres, ni quand il redescend vers la terre des hauteurs célestes; une triste nuit s'étend toujours sur ces malheureux mortels ^ » Virgile n'envoie pas son héros chercher les enfers aussi loin. On croyait beaucoup en Italie que les grottes du lac Averne étaient une des ouvertures du royaume infernal. Cette opmion, qu'accréditaient les phénomènes volcaniques dont ce pays est le théâtre, était fort ancienne: Annibal, en traversant la Campanie, s'était détourné de sa route pour y sacrifier -. Plus tard, Lucrèce combattit cette superstition avec une ardeur qui montre combien elle était alors répandue et puissante '. Mais il la combattit sans succès; elle dura jusqu'à la fin du paganisme, etun document religieux des dernières années du iv'siècle nous apprend que, sous Valentinien III, les dévots partaient encore de Capoue en procession, le 27 juillet, pour visiter « les enfers de l'Averne * ». C'est par là qu'Énée pénètre dans le séjour des morts. Virgile n'ignorait pas ce qu'il perdait à suivre cette tradition : il se privait de ce lointain mystérieux du récit homérique qui séduit l'imagination ; mais il y gagnait de s'appuyer sur la foi populaire, et c'est ce qu'il cherche avant tout. Ce premier changement en amène nécessairement beaucoup d'autres. Le pays des Cimmériens se défend par l'Océan qui l'entoure et les ténèbres qui le cachent. L'Averne est a deux pas de Pouzzole8etdeNaples,dans un des pays les plus fréquentés du monde. Quand on se décide à y placer l'entrée des enfers, il convient de leur rendre de quelque
1. Odyni., XI, 13. — 2. ^'ite-Live, xxiv, 12. — 3. Lucrèce, vi, 740 — 4 Moaimsen, Itmcr Neap., 3571.
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açon ce prestige de l'inconnu qu'on leur a fait perdre; îi faut surtout les protéger contre les entreprises des curieux: plus on les rapproche de nous, plus il est nécessaire d'en rendre l'accès difficile. Il ne l'est pas pour les morts : « Nuit et jour est ouverte la porte de Pluton >», où s'engouffrent lésâmes de ceux qui ont vécu K Mais les vivants n'y pénètrent pas ; « c'est à peine si Jupiter accorde cette faveur à quelques enfants des dieux qui la méritent par leur vertu ^ ». Énée est de ce nombre. Les dieux lui permettent de cueillir dans la forêt le rameau d'or qui doit charmer les puissances infernales, et pendant que sous ses pieds la terre mugit, que les collines chancellent, que les chiens hurlent dans l'ombre, précédé par la Sibylle et présentant aux fantômes la pointe de son épée, il se jette résolument dans la sombre caverne. Elle le conduit au vestibule des enfers, dont toute une armée de monstres garde l'entrée. L'énumération qu'en fait Virgile est curieuse ; elle nous annonce déjà le système qu'il va suivre dans toutes ses descriptions : à coté des inventions des plus anciennes mythologies qu'il a grand soin de conserver, des Titans, des Gorgones, des Harpyies, des Centaures, de l'hydre de Lerne qui pousse d'horribles sifflements, de la Chimère armée de flammes, des Songes qui se cachent dans les branches d'un orme immense, il place des allégories dont quelques-unes sont évidemment d'un autre âge, la Discorde, la Guerre, la Pauvreté, la Faim, la Vieillesse, les pâles Maladies, les Remords vengeurs, et même les Joies malsaines de l'âme {mala mentis Gaudia) qui toutes abrègent la vie et pourvoient l'enferd'habitants. La porte franchie, toutes les difficultés ne sont pas vaincues; il faut encore passer les fleuves infernaux. Ces fleuves qui, chez Homère, arrogent le pays des morts,