‹ La religion romaine d'Auguste aux AntoninsChapitre 60 sur 155 · Renier, Inscr. de l'AUi.. 3421. — 2. Orelli · texte numérisé non relu

Renier, Inscr. de l'AUi.. 3421. — 2. Orelli

BoissiER. — B^igion romaine. 1. — 21

voyageurs, los dieux vous protègent, pour vous remercier de vous arrêter un moment devant, la tombe de Fabianus. Que votre voyage, que votre retour s'accomplissent sans accident. Et vous, qui m'apportez des couronnes et des fleurs, puissiez-vous le faire pendant de nombreuses années *. »

Ce qui est tout à fait remarquable, c'est l'insistance avec laquelle le mort réclame des siens et des étrangers ces derniers égards. Il joint, quand il le peut, des promesses à ses prières ; il fonde des legs pour récompenser ceux qui viendront à certaines époques lui apporter des libations et des fleurs ou qui prendront part aux repas célébrés près de ses cendres. S'il est pauvre, il demande au moins qu'on n'oublie pas ce salut qu'il est d'usage d'accorder à la tombe qu'on rencontre sur son chemin. « Vous qui passez, ne manquez pas de dire, avec un sentiment pieux: Que la terre te soit légère ^I » Il met une ardeur étrange à réclamer de tout le monde ce simple souvenir ; pour être sûr qu'on ne le lui refusera pas, il flatte, il implore, il supplie; il promet au voyageur qui prononcera ces courtes paroles que les dieux récompenseront sa piété, qu'à son tour il obtiendra les honneurs qu'il accorde aux autres ^. En voyant l'importance qu'il attache à cette formule banale, il vient à l'esprit qu'il devait lui prêter une certaine efficacité ; il croyait probablement que de quelque manière elle pouvait rendre son sort meilleur dans l'autre vie. Ce n'est donc pas tout à fait une simple politesse, dont il n'a que faire en ce moment, c'est un service et un secours

i. ÉuU. de Vimt. arch.y 1864, p. 154. — î. Renier, Inscr. de VAlg., 782. — 3. Orelli, 7395 . Quod quisque veitrum mortuo optavit mihi, id illi eveinat semper vivo et mortuo. Renier, Inscr. de l'Alg., 3712 : Quicumque viator transiens et dixeris huic tumulo : Rufine, ave, sit tibi terra levit; et pûst obitum idem tuum »U tibi terra levU.

qu*il demande, et il faut voir dans ces mots si souvent répétés sur les tombes anciennes quelque chose qui ressemble à la prière pour les morts dans le Christianisme. Il en est de même des sacrifices qui doivent s'accomplir sur le tombeau et pour lesquels on prend d'avance tant de pré* cautions. J'ai peine à croire qu'on se donnerait tant de mal pour en assurer la perpéUiité, pour écarter tous le» obstacles qui peuvent s'opposer à leur accomplissement, 8*il ne s'agissait que d'une satisfaction de vanité. On devait penser aussi que le mort en recueillait quelque avantage plus réel, et rattacher de quelque manière son bonheur dans l'autre vie aux honneurs qu'on lui rendait 8ur la terre.

Il est donc très-proDable que ces instances qu'on fait aux passants pour obtenir leurs prières, ces fondations pieuses pour s'assurer des sacrifices qui durent toujours, témoignent beaucoup moins du désir qu'on a de protéger sa mémoire contre l'oubli (jue des préoccupations et des inquiétudes causées à tout le monde par la crainte de» enfers. Épicure n'était pas parvenu, comme il l'espérait, à en délivrer l'humanité. On se trouvait encore, au commencement de l'empire, dans la même situation d'esprit que Platon décrit en ces termes, quatre siècles auparavant. « Tu sauras que, lorsqu'un homme se croit aux approches de la mort, certaines choses sur lesquelles il était tranquille auparavant éveillent alors dans son esprit des soucis et des alarmes, surtout ce qu'on raconte des enfers et de leurs châtiments... Ces récits autrefois l'objet de ses railleries portent le trouble dans son âme *. i En ce terrible moment, on ne pouvait s'empêcher de faire un retour sur sa vie passée et de redouter les conséquences des mauvaises actions qu'on avait commises, « C'est alors »,

disait Cicéron, dans une phrase qui semble chrétienne, « c'est alors qu'on éprouve plus que jamais le remords de ses fautes », tum peccatorum maxime pœnitet *. Il est probable que la religion intervenait quelquefois pour calmer les consciences effrayées. Un bas-relief du Louvre nous montre auprès du lit d'une femme qui vient d'expirer, et à côté de sa famille qui pleure, des prêtres et l'appareil d'un sacrilice *. Les mystères aussi avaient essayé de rassurer les âmes qu'effrayait ce grand inconnu. Ils donnaient aux initiés le spectacle de la vie future; ils leur annonçaient qu'après leur mort ils jouiraient de cette félicité qu'on leur avait fait entrevoir « et qu'ils passeraient l'éternité avec les dieux ». Mais ce furent surtout les charlatans, venus à Rome de toutes les contrées du monde, prêtres de toutes religions, magiciens et devins de toute sorte, qui surent tirer un grand profit des terreurs que causaient les enfers. Gomme on pensait que, selon le mot de Platon, « c'est le plus grand des malheurs de descendre dans l'autre monde avec une âme criminelle^ », ils se chargeaient de fournir aux coupables des purifications qui lavaient leurs fautes « et leur donnaient place, après la vie, parmi ceux qui conservent le souffle, le regard, la parole, et qui passent le temps à danser et à se réjouir dans la demeure d'Hadès* ». Ils vendaient des prières dont l'effet était infaillible, qui devaient désarmer les puissances infernales et les empêcher de s'opposer au passage de l'âme lorsqu'elle s'envolait vers le ciel ^. On était si préoccupé de ce moment redoutable, OD avait tant peur de cet avenir menaçant, qu'ils ne

\. De divin., i, 30. — 2. Ce bas-relief a été étudié par Maffei dans son opuscule intitulé : La religion de' gentili nel morire. — 3. Platon, Gorgias, p. 52i. — 4. Plut., Non posse suav. vivi,p. 1105. — 6. Arnobe, Advers. gentes, ii, 13, 33, 62. C'est peut-être à quelque

manquaient pas de trouver des dupes qui leur payaient cher leurs recettes.

11 faut replacer le récit de Virgile au milieu de ces préoccupations pour se rendre compte de TetTet qu'il a dû produire. Ce n'était pas tout à fait pour ces âmes inquiètes une œuvre d'art ordinaire, et elles devaient y trouver un intérêt plus puissant et plus vivant que dans le reste de l'ouvrage. Il les entretenait de ces problèmes qui troublaient leur pensée; il ranimait en eux ces espérances et ces terreurs qu'on pouvait bien oublier un moment, quand on était livré à l'activité de la vie, mais qui, selon la réilexion de Platon, finissaient toujours par se réveiller. Ainsi le premier résultat du sixième livre a dû être d'exciter encore et de nourrir ces alarmes qui étaient alors générales, de pousser les esprits à s'inquiéter déplus en plus de létat des âmes après la mort. Il est vrai que, si l'on n'en pouvait aborder la lecture sans émotion, on ne devait pas être non plus entiè'-ement satisfait quand elle était finie. Ceux qui venaient y chercher la solution de leurs doutes et une réponse nette et définitive aux questions qu'ils se faisaient sur lautro vie, ne l'y trouvaient pas. Virgile n'est pas un révélateur, et il aurait fallu l'être pour prétendre donner une description de la vie future qui fût acceptée de tous comme un dogme. Personne encore ne l'avait fait. Pour les prêtres, comme pour les philosophes, ce qui suit l'existence n'apparaissait que comme une sorte de rêve ; tout ce qu'on en disait était plutôt du domaine de l'imagination que de la foi. Le poëte pouvait donc à la rigueur

cérémonie expiatoire, destinée à assurer le salut de Tâme, que fait allusion celte inscription de l'Algérie où on lit ces mots ; Tertullius mosoleum instituit œre suo, et patm et matris sororuni et neuotis redemissionem fecit (Renier, ItLscr. de l'Mg., i. 3Ul.)

imaginer les enfers comme il le voulait; il aima mieux partir des opinions populaires. Ces opinions, nous l'avons vu, étaient fort incertaines. Elles avaient changé plusieurs fois et, en se modiriant, s'étaient affaiblies. Il pensa néanmoins que ces vieilles légendes, malgré leurs incohérences et leur discrédit, pouvaient encore lui être utiles. On nous dit bien que les sages avaient cessé depuis longtemps d'y croire ; mais les sages sont toujours en minorité dans le monde, et d'ailleurs il n'e«t pas sûr qu'ils en fussent aussi désabusés qu'ils le prétenaaient. Quand des fables se sont imposées pendant des siècles à la croyance des hommes, elles ne s'effacent pas aisément de leur souvenir. Celles-là étaient de plus protégées contre l'oubli par des chefs-d'œuvre ; la poésie et les arts les rendaient immortelles. Même quand la raison s'éloignait d'elles, elles restaient maîtresses de l'imagination et gardaient ainsi une partie de l'homme malgré lui. Ce qui prouve bien qu'elles n'avaient pas perdu tout crédit, c'est l'empressement que mettaient les philosophes, surtout les gtoïciens, à s'autoriser d'elles et à les interpréter dans le sens de leurs systèmes. Ils espéraient, en agissant ainsi, faire profiter les doctrines nouvelles qu'ils voulaient émettre de ce respect qu'on accorde toujours involontairement aux choses anciennes. C'est aussi le dessein de Virgile : il pensait que son récit aurait plus d'autorité, s'il prenait soin de mêler toujours les traditions aux nouveautés et la philosophie à la fable.

Ce mélange est au fond la principale originalité de son œuvre : il lui a surtout servi à donner un caractère plus moral et plus élevé aux idées qu'on se faisait autour de lui de la vie future. C'est par là que , malgré les larges emprunts qu'il fait aux légendes antiques, son Elysée et son Tartare ne sont plus ceux de la mythologie. On a vu tout ce qu'il y ajoute : je ne veux rappeler ici que cette

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opinion, qu'il expose avec tant d*éclat, que l'homme est composé de deux éléments d'origine diverse ; que le corps, matière terrestre, corrompue, est un principe de souillure ; que son alliance avec l'àme, qui vient du ciel, est la source des luttes qui troublent la vie. Il en tire une conséquence importante et inattendue. Si l'on admet av«c lui que l'âme et ie corps se gênent et que leur union est une cause permanente de souffrance et de combat, il faut penser que leur séparation est un bien et que l'existence véritable ne commence que lorsqu'ils se sont quittés. On avait cru d'abord tout le contraire : pour Homère, la vie véritable est celle du corps. Quand il n'est plus, il ne reste de l'homme qu'une ombre, une forme vide et impalpable, « un fantôme sans force ». Les morts sont « les malheureux », leur demeure est un séjour de ténèbres, et lorsqu'on annonce à Ulysse qu'il lui faut la visiter, il sent son cœur se briser et se roule en pleurant sur son lit. « Ne me console pas » , répond l'ombre d'Achille aux compliments qu'on lui fait; € j'aimerais mieux être un laboureur et servir pour de l'argent un pauvre homme qui n'aurait pas beaucoup à manger, que de commander à tous les morts *. » C'était encore à Home l'opinion du plus grand nombre. Horace, parlant de ceux qui ne sont plus, dit qu'ils sont partis « pour l'exil éternel^ ». Virgile pense au contraire qu'ils retournent vers la patrie. Énée, qui vient d'entrevoir l'Élyséo , ne comprend pas qu'on puisse jamais consentir à s'en éloigner. « 0 mort père, dit-il à Anchise, est-il donc vrai que des âmes remontent d'ici vers la terre et veulent de nouveau rentrer dans la prison du corps? D'où leur vient cet amour insensé de la vie'? »

1. Odyssée, xi, 488. Voyez, sur toute cette question, Girard, U êentimet}t religieux en Grèce, p. 304 et sq. — 2. Carm., n. 3, 27 : nos inœternum ExUium imposilura cifmbœ.— 3. /En., vi, 71'J.

On ne peut pas prétendre sans doute que ces idées fussent entièrement nouvelles; les philosophes les avaient souvent développées dans leurs ouvrages, et même quelquefois elles remontaient beaucoup plus haut qu'eux. Par exemple ce principe que le corps finit par communiquer sa souillure à l'àme et qu'il faut, après qu'ils se sont séparés, qu'elle en soit purifiée pour revenir à sa première nature, était familier aux vieilles religions de l'Egypte. Le récit des épreuves terribles qu'elle doit subir pour obtenir l'immortalité bienheureuse, est le fond de ce « rituel funéraire » que les dévots faisaient ensevelir avec eux et qu'on retrouve si souvent dans les tombes égyptiennes». Gicéron avait dit avant Virgile : t Ce n'est qu'après être morts que nous vivrons véritablement », et il représente Scipion qui, à la vue du bonheur dont jouissent dans le ciel les âmes vertueuses, s'écrie comme Énée : ^< Puisque c'est ici le séjour de la vie, que fais-je plus longtemps sur la terre? Pourquoi ne pas me hâter de vous rejoindre 2? » C'est ce que pensait aussi ce sage de la Grèce qui, sans avoir aucun sujet de chagrin, se précipita dans la mer après avoir lu le Phédon, pour arriver au ciel plus vite 3. Mais, si les idées que développe Virgile n'étaient pas tout à fait nouvelles, on peut dire qu'à Rome du moins elles n'étaient guère sorties encore des écoles des philosophes et d'un petit cercle de lettrés. Il les en a tirées pour les répandre. Parla manière habile dont il les présente, il a familiarisé le monde avec elles. Comme elles sont mêlées dans ses ouvrages à des légendes et à des traditions antiques, elles ont été accueillies de la foule sans trop de surprise et se sont insinuées jusqu'à

1. Voyez, sur le rituel funéraire, un article de M. Maspéro, Revue critique, 1872, n° 48. — 2. Cic, Rép., vi. 8. — 3. Cic, Tuscul.. 1,34..

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des profondeurs où elles n'avaient jamais pénétré avant lui. En les exposant en beaux vers dans un poëme qui a été pendant plusieurs siècles le plus populaire de tous les livres, il les a fixées dans la mémoire des hommes.

Plusieurs de ces idées sont plus tard devenues chrétiennes. Elles ont eu alors d autant moins de peineà s'emparer des esprits, que Virgile les avait préparés davance à les bien accueillir. Le Christianisme admet le jugement des morts, les supplices des méchants, les récompenses des bons, la nécessité pour les âmes coupables de fautes légères de traverser le feu qui purifie {[mrgatorius ignis); il enseigne l'origine divine de l'àme et ses luttes avec le corps, qui veut la rabaisser vers la terre. Pour lui, la vie future est la véritable vie; le chrétien doit passer son temps à s'y préparer et à l'attendre, et l'on peut dire avec Virgile que, de cette terre, qu'il regarde comme un lieu d'exil, il tend sans cesse les mains vers la rive opposée, tendebarttque manus ripœ ulterioiis amore. Cette conformité manifeste avec les doctrines chrétiennes a dû donner vers la fin de l'empire une grande popularité au sixième livre de V Enéide. Nous voyons qu'il est cité plus d'une fois par les Pères de l'Église. Saint Ambroise s'en sert pour établir quelespaikîns avaient entrevu la croyance au Saint-Esprit*. Les poètes chrétiens s'en inspirent aussi très-volontiers : ils imitent et quelquefois copient les descriptions de Virgile quand ils veulent dépeindre les enfers ou le parcidis*. On en a enfin retrouvé des vers jusque sur les sépultures des catacombes, à côté de la croix et du monogramme du Christ ^ Ce rapprochement, qui ne choquait alors personne, ne doit pas non plus nous surprendre aujourd'hui ; il est naturel et légitime. L'examen

1. De sancto Spir. ii, 5, 36. — 2. Seduliug, Cami pasch., ii, i'êi. -^3. Mariiii, Anali, p. 8-27.

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