CE QUI RESTA DES REFORMES D'AUGOSTE
Politique des successeurs d'Augusle au sujet de la religion. — Tibère et Claude. — Vespasien et la reconstruction du Cipitole. — I es Antonins. — Persistance des anciens rites dans les corporations religieuses. — Les frères Arvales. — Leur dévouement dynastique. — Célébration de la fêle de mai. — Les éléuients anciens et le» éléments nouveaux dans la religion romaine au second siècle.
Virgile, que nous venons d'étudier si longuement, nous a semblé le type de ces esprits graves et naturellement religieux qui devaient être disposés à bien accueillir le» réformes d'Auguste et à le suivre où il voulait les mener. Ils n'étaient pas d'abord les plus nombreux ; mais leur nombre dut s'accroître à mesure que ce siècle vieillissait et surtout après la mort d'Auguste. Les temps de Tibère et de Galigula ne laissaient guère de place à l'insouciance et à la joie. Cette société qu'Ovide nous montre si riante eut bientôt à traverser des épreuves terribles, et, comme il arrive ordinairement, elle en sortit meilleure. Pour se fortifier contre les dangers qu'elle courait, elle se livra de plus en plus aux fermes doctrines du stoïcisme. La disparition des anciennes familles, la confiscation des grandes
fortunes, la nécessité de cacher ses richesses pour ne pas éveiller les convoitises, rendirent les mœurs plus simples. La morale publique se retrempa dans le malheur. On revint à la religion, parce que la religion attire à elle les cœurs qui souffrent; on y revint aussi parce qu'on éprouvait le besoin d'opposer un pouvoir plus fort à cette autorité implacable sous laquelle on était courbé ; on voulait l'arrêter ou répondre à ses menaces en lui disant : « Ces peines dont vous faites peur à vos sujets, vous avez vous-même à les craindre d'un plus puissant que vous, de celui qui est votre maître * î » A mesure qu'on s'avance dans l'histoire de l'empire, le mouvement qui entraîne les âmes vers la religion est plus visible, et l'on peut dire que cette société a marché à peu près dans les voies qu'Auguste voulait lui faire suivre. Mais faut-il croire que ce mouvement soit sorti de ses réformes? Ont-elles été pour quelque chose dans la direction que prit le monde après lui ? C'est une question délicate ; quand on sait combien il est difficile de distinguer la part qui, dans les événements, revient aux institutions et aux hommes, on hésite à y répondre.
Pour savoir exactement ce qui resta de l'œuvre d'Atiguste, il faut d'abord se rappeler ce qu'il avait voulu faire. N'oublions pas qu'il ne prétendait travailler que dans l'intérêt de l'empire ; en le ramenant aux pratiques de sa jeunesse, il espérait le rajeunir. Comme tous les hommes d'État de son pays, il attribuait à ces vieux usages une merveilleuse efficacité. Ce n'est pa» la reUgion en général qu'il a voulu servir, mais seulement celle de Rome, et il l'a servie de la seule façon qu'on pouvait le faire, en s'occapant du culte, car le culte étaU tout
Quidquid a vobis minor expavescit
Major hoc vobis dominuâ minatuf. (Sénèque, Thyest., 610.)
pour elle. Il a rebâti les temples, honoré les prêtres et veillé au maintien rigoureux des cérémonies. L*exemple qu'il donnait fut en général suivi par ses successeurs. Tibère, quoique fort indifférent pour son compte, avait grand souci des choses religieuses. Il était très-instruit des anciens usages et ne souffrait pas qu'il y fût rien changé*. Il s'occupa des sacerdoces, qui étaient négligés, et, pour empêcher qu'on ne les désertât, il eut soin d'en rendre les charges moins lourdes et d'en augmenter les avantages^. Claude était dévot : on le vit à son triomphe monter à genoux les marches du Capitole, soutenu des deux côtés par ses deux gendres 3. U avait de plus des manies d'antiquaire ; il prit plaisir à renouveler des sacrifices qui remontaient au roi ïullus Hostilius *, Quand ii signait un traité de paix, il ne négligeait aucun détail du rituel des féciaux ^. Comme un oiseau de mauvais augure s'était un jour posé sur le temple de Jupiter, il réunit le peuple au forum pour une fête expiatoire, et, en sa qualité de grand pontife, il prononça lui-même du haut de la tribune la formule des prières que tout le peuple dut répéter après lui ^. Même sous les plus mauvais princes, qui se faisaient un jeu de mépriser les traditions d'Auguste , la religion n'était pas entièrement négligée. Néron se moquait des dieux de Home et n'avait de dévotion que pour une petite image qu'un homme du peuple lui avait donnée, et qui devait lui faire découvrir tous les complots qui se tramaient contre lui'; il n'en consultait pas moins les haruspices, et s'empressait, sur leur réponse, d'ordonner des cérémonies solennelles, quand par hasard un temple était frappé de la foudre *.
1. Tacite, Atin., vi, 12. —2. Tacite, Ann., iv, 16. — 3. Dion, lx, 23. — 4. Tac, Ann., xn, 8. — 5. Suét., Claude, tb. — G Suét., Claude^ 22.-7. SuéU , Néron^ 56. — 8. Tacite , Ann. , xui , 4i.
Otlion, qui passait pour un impie, n'oublia pas de faire purifier Rome selon les rites, quand il partit pour aller combattre Vitellius *. A plus forte raison les bons princes se montraient-ils pleins de respect pour la religion nationale. Après ces révolutions périodiques qui ébranlaient l'empire, chaque fois que le pouvoir tombait en des mains honnêtes et fermes, on était sûr que le premier soin du nouvel empereur serait de reprendre les exemples d'Auguste, de rétablir les fêtes interrompues, de relever les temples qu'on avait laissés périr. C'est ce que fit Vespasien, et il le fit avec tant de zèle, qu'une corporation rehgieuse de Rome, celle des sodales Titii, lui éleva un monument avec cette inscription : « Au conservateur des cérémonies publiques, au restaurateur des édifices gacrés *. »
Parmi ces édifices se trouvait le plus respecté, le plus glorieux des temples de Rome, le Capitole, incendié pendant les troubles civils. Vespasien , dès son avènement à l'empire , s'empressa de réparer ce malheur, qui avait consterné tous les bons citoyens. Le jour où l'on jeta les fondements du temple nouveau fut pour Rome une grande fête, dont Tacite paraît heureux de nous conserver le souvenir. « Le onze avant les kalendes de juillet, nous dit-il, par un ciel serein, tout l'espace consacré à l'édifice fut environné de bandelettes et de couronnes. Des soldats portant des noms heureux entrèrent dans jette enceinte avec des rameaux de favorable augure. Les Vestales, accompagnées de jeunes garçons et de jeunes filles dont les pères et les mères vivaient encore, firent des aspersions d'eau de sources vives et de rivières. Ensuite le préteur Helvidius Priscus, guidé par le pontife Plautius
1. Tacite, llisL, i, 87. — 2. Orelli, 2364 : Comervatori cere^nonior rum publicarum et restitutori œdium sacrarum.
iEliarius, purifia le terrain en sacrifiant un porc, une Drebis et un taureau (syocetavtnle); et les entrailles des victimes ayant été posées sur un autel de gazon, il pria Jupiter, Junon, Minerve et les dieux tutélaires de l'em» pire de seconder l'entreprise, et d'élever, par leur divine assistance, une demeure commencée pour eux par la piété des hommes. Puis il toucha les bandelettes attachées à la première pierre et entrelacées avec des cordes. En même temps les autres magistrats, les prêtres, le sénat, les chevaliers et une grande partie du peuple, rivalisant d'elTorts et d'allégresse, traînèrent à sa place cette pierre énorme *. » Quelques historiens ajoutent même que le prince, pour donner l'exemple, se mêla au groupe des travailleurs et qu'il emporta des décombres sur sa tête. Vespasicn fut imité par ses doux fils dans son respect pour la religion romaine. Domitien lui-même, qui était un fort méchant homme, se piquait d'être im pontife très-rigoureux. Il voulut doimer un grand exemple de sévérité et fit enterrer vivante la vestale Cornelia qu'il accusait de n'avoir pas gardé ses vœux *. Lès Antonins se montrèrent fidèles à la même politique. C'étaient en général des princes graves, honnêtes, pieux; ils méritèrent presque tous l'éloge que le peuple et le sénat accordaient solennellement à l'un d'eux pour son zèle à conserver les cérémonies sacrées (où insignein erga cœri' mum'as puùlicus curam et religionem)^.
La politique d'Auguste fut donc pendant deux siècles celle di: gouvernement impérial. On voit qu'elle s'attachait moins au réveil de l'esprit religieux qu'au maintien
1. Tacite, Hist., iv, 53.-2. Pline, Episl., iv, 11.-3. Orelli, aU. - Il n'entrait pas dan» le plan de cet ouvrage d'étudier eu détail les opinions religieuses de ces divers princes, quand elles n'ont pas «u une influence nianjuée sur la religion de leur pays. Ceux ijui voudront néaniuoins les connaître n auront qu'à lire la troisième partie de l'ouvrage d'ilausrulh INeulestumenlliclie ZeUtjesclHchte),
Rni^=;iKH. — Relisfion romaine. I, — 23
du culte national; et dans ces limites il semble qu'elle ait pleinement réussi. La religion romaine, qui paraissait près de périr à la fin de la république, s'est affermie avec l'empire. Presque toutes ces vieilles cérémonies qu'Auguste avait voulu remettre en honneur continuèrent d'être fidèlement pratiquées après lui. Le temps, au lieu d'en amener Toubli, ne fit que les rendre plus vénérables. Une circonstance ajouta même au respect qu'elles inspiraient; ce fut ce goût étrange d'archaïsme qui, dès la fin du premier siècle, se répandit dans la littérature et la société, qui s'annonçait déjà au temps de Claude et devint dominant avec les Antonins. Il eut pour premier résultat de donner plus de prix à tous les souvenirs du passé. On voit alors reparaître des sacerdoces longtemps oubliés et qui remontent aux premiers siècles de Rome *. Les monnaies d'Antonin le Pieux portent l'effigie de l'augure Attus Navius, de la louve qui allaita Romulus, de la truie qu'Énée immola sur les bords du Tibre, et l'on raconte que ce bon prince était si épris de cette antiquité, qu'il fit construire une ville en Arcadie en l'honneur de Pallas, fils d'Évandre, dont Virgile a raconté le triste sort*. Il n'est pas douteux que ce respect qu'on témoignait pour tous ces souvenirs anciens n'ait profité à la religion. Les grandes corporations sacerdotales qui avaient repris tout leur éclat avec l'empire l'ont gardé tant qu'il a duré. Celle des Saliens continuait d'exister du temps de Constantin, et l'on était fier d'en faire partie. Le jeune Marc- Aurèle, qui en fut membre dès l'âge de huit ans, se faisait honneur, quand il la présidait, de savoir par cœur
1. Wilmans, De sacerd. pop. rom. quodam génère. Voyez surtout la curieuse inscription où un personnage du temps de Claude s'appelle pater patratus populi Laurentis fœ ieris ex libris sibulUîiis percutiendi cum pop. rom. etc. {Imcr Neapol. , 2211). — 2. Eckcl, vu, p. 20.
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les formules des prières qu'on prononçait à Tinauguratlon d'un collègue et de danser à la tête de la confrérie *. Les Luperques survécurent même quelque temps à la religion romaine. Ils couraient encore dans les rues de Rome en plein Christianisme , frappant le ventre des femmes de leur lanière de cuir, comme ils faisaient du temps des rois, et le pape Gélase eut à lutter contre des personnages importants, quand il voulut les supprimer'.
Il est une de ces corporations que nous connaissons mieux que les autres, celle des frères Arvales. Nous avons conservé sur elle de précieux documents qui nous permettent de suivre son histoire pendant deux siècles et demi. Ils avaient l'habitude de rédiger tous les ans une sorte de procès-verbal des cérémonies qu'ils accomplissaient pendant l'année, et ils le faisaient graver sur les murs des édifices dans lesquels se tenaient leurs réunions. Une partie de ces actes a survécu à la ruine des temples qui les portaient; ceux qu'on a retrouvés nous conduisent depuis Auguste jusqu'à Gordien. Ce sont les monuments les plus complets et les plus curieux que nous possédions sur la religion romaine; il faut les étudier avec quelques détails pour savoir ce qu'elle était devenue sous l'empire ^.
Les frères Arvales étaient peut-être la plus ancienne corporation de Home. Ils remontaient, disait-on, jusqu'à Romulus et devaient leur naissance à l'association que ce prince avait formée avec les onze lils d'Acca Larentia, sa nourrice. Malgré cette origine respectable, ils n'ont pas fait beaucoup parler d eux sous la république. Il est pro-
1. Capitolin, .V. Atiton., 4.-2. Migne, Palrol. lat., ux, p. 110. — 3. Maria» (Atti clei fratelli Arvali, 1795j a publié toutes les inscriptions connues de son temps. On a fait, dans ces dernières années, des fouilles importantes qui ont amené des découverles nouvelles, et dont M. Henzen a rendu compte (Scavi nel bosco sacro dei fratelli Arrali, 18<)8j. Depuis il a réuni les inscriptions anciennes aux nouvelles dans son livre intitulé : Acta fratrutn Arvalinm, I87i.
bable qu'ils accomplissaient sans bruit leurs foncftons sacrées; comme elles n'avaient aucun lien avec la politique, et que la politique alors attirait seule l'attention du public, la corporation resta dans l'ombre. C'est seulement avec Auguste que commence la série de ses procès-verbaux : peut-être Auguste l'avait-il réorganisée; en tout cas, elle prit avec lui une plus grande importance. Sous l'empire, elle compte parmi ses membres les premiers personnages de l'État, et ils paraissent honorés d'en ètre^ puisqu'ils placent quelquefois ce titre dans rénumération de leurs plus hautes dignités. Les princes aussi en faisaient partie. Nous voyons qu'ils ne dédaignaient pas d'assister aux réunions des confrères, et que, les jours de fête, ils chantaient et dansaient en leur compagnie. Rétablie et relevée par le pouvoir impérial, la corporation des Arvales ne manquait aucune occasion de lui témoigner sa reconnaissance : tous les ans, le 3 janvier, elle prenait part aux vœux publics qu'on formait pour l'empereur. La formule de ces vœux ne changeait pas, quel que fût le prince. Chacun avait droit aux mêmes hommages, de quelque façon qu'il fût arrivé à l'empire, et l'on priait pour le meurtrier comme on avait prié pour la victime. L'année 69 est célèbre dans l'histoire de l'empire. En quelques mois, trois princes se succédèrent au Palatin. Les Arvales ont adressé successivement pour tous les trois les mêmes prières ; les vœux qu'ils avaient faits le 3 janvier pour Galba, ils les ont reproduits sans scrupule à la fin du même mois pour Othon, et en avril pour Vitellius. Un grand personnage de l'empire avait fait écrire sous sa statue qu'il était d'une fidélité immuable pour le prince, pietatis immobilis erga principem *. Les Arvales auraient pu se donner