‹ La religion romaine d'Auguste aux AntoninsChapitre 88 sur 155 · EfJiit., 38, 1 : mmutaiiin lurepU animo · texte numérisé non relu

EfJiit., 38, 1 : mmutaiiin lurepU animo

dant. 1 On peut donc les laisser couler à la condition qu'elles soient naturelles et non forcées, pennittamus illis cadere, non imperemus *. C'est un homme de bon sens qui parle ainsi, ce. n'est plus tout à fait un stoïcien. On retrouve le même esprit dans les conseils qu'il donne sur la manière de vivre. Il a l'air de regretter beaucoup l'âge d'or et le temps où l'on habitait dans de pauvres cabanes : € Le chaume couvrait alors des hommes libres ; sous nos lambris de marbre et d'or habite aujourd'hui la servitude^. » En attendant qu'on revienne à ce temps heureux, il trouve bon qu'on règle ses dépenses, qu'on vive de peu. Il recommande quelques abstinences volontaires, qui prouvent au corps que l'àme le tient sous sa dépendance, mais il ne fait pas une nécessité de pousser les choses à l'extrême. Il sait qu'il y a des situations qui demandent un certain luxe et ne veut pas forcer un grand seigneur à vivre tout à fait comme un cynique. « Évitez, leur dit-il, un extérieur trop négligé, une chevelure en désordre, une barbe hérissée; n'ayez pas l'air de ne pouvoir soulTrir l'argenterie: ne couchez pas sur la terre... C'est par l'àme qu'il faut dilTérer des autres; par les deliors on peut leur ressembler. Pas de vêtement qui éblouisse les yeux, mais pas de vêtement non plus qui les choque; n'ayons pas de vaisselle incrustée d'or massif, mais ne croyons pas qu'il soit nécessaire, pour prouver notre frugalité, de bannir l'or et l'argent de chez nous. Travaillons à vivre mieux que tout le moiide, et non à vivre autrement ^ » Il va même très-loin dans les permissions qu'il accorde : un jour qu'il veut guérir un niélancoHque, il lui conseille de se bien traiter de temps en

i. Epist., 99, 16. Il reconnaît qu'il avait pleuré amèrement la mort de sa femme <t de son ami {De vita beata, 17, 1). Plus lard il condamna cette faiblesse, mais ce fut seulement quand le temps l'eut consolé {Epist., 63, U). — 2. Epùt., 90, 10. — 3. Epùt.» 6, 1

gg L'ENSEIGNEMENT DE SÉNÈQtJÈ.

temps el même, s'il le faut, de noyer ses soucis dans le vin, usque ad ebrktatem veniendum^. Caton le faisait bien ; et qui oserait blâmer Caton ?

11 nous semble que Sénèque devait être un pou plus gêné quand il avait à donner des préceptes au sujet des biens de la fortune. La morale stoïcienne était à cet égard très-sévère ; le sage devait n'en faire aucun cas. Malheureusement Sénèque était susi)ect de ne pas les dédaigner. Il possédait, dit-on, trois cents millions de seslersos (60 millions de francs), et plusieurs de ses disciples devaientétre presque aussi riches que lui. On a vu qu'ils appartenaient tous au grand monde de Rome; ce n'étaient pourtant pas. en général, des noble» d'ancienne race dont l'incurable orgueil avait été froissé par le succès rapide de ce provinciai ; 11;^ sortaient plutôt de cette seconde noblesse que le mérite personnel et le séjour dans les emplois publics formaierii au-dessous de la première : c'étaient des ofri<:ers, comme Serenus, des procurateurs impériaux ^ cojRme Lucilius, des fermiers de l'impôt, des administrateurs de Tannonej de ces gens instruits et intelligents qui s'étaient enrichis dans des charges de finance. Comme ils (levaient surtout leur importance à leurs richesses, il n'était pas aisé de leur prêcher la pauvreté Sénèque a su 8e tirer assez habilement de cette difficulté. Il ne leur commande pas tout à fait de quitter leurs biens, mais seulement de n'y pas être trop attachés : il faut être prêts à les perdre et savoifr s'en passer si le hasard nous en prive, mais rien n'empêche, en attendant, de les conserver et de s'en servir. « C'est le propre d'un esprit bien faible, dit-il, de ne pas savoir supporter sa fortune*»; un esprit vigoureux la méprise et en jouit. Et ailleurs ; « Le sage n'aime pas les richesses, mais il les préfère ; il

i, De tranq. ammif 17, ê. — 2. Epist.y 5, 6.

L*ENSEÎGNEMEI»T DE SÉNÈQÙK. U

ne leur ouvre pas son cœur, mais îî les reçoit dans sa maison ; il en modère l'usage, mais il ne les rejette pas. H les remercie même de lui fournir une occasion de plus d'exercer sa vertu ^ > Il n'y a rien en effet d'extraordinaire à témoigner un grand mépris pour la fortune quand on n'a rien ; le mérite consiste à la dédaigner lorsqu'on la possède : d'où il résulte qu'il est utile de la garder pour s'exercer à n'y pas tenir. Cette conclusion devait tout à fait convenir à ces banquiers opulents qui souhaitaient bien devenir de« sages, mais voulaient en même temps rester riches. On a donc exagéré les rigueur» de la morale de Sénèque. Les principes stoïciens, on vient d© le voir, y sont souvent adoucis par des tempérament» habiles. Si quelquefois il les présente dans toute leur à prêté, c'est qu'il est sûr de pouvoir le faire sans rebuter ses disciples. Quelques-unes des vertus qu'il exige d'eux, et qui nous semblent les plus difficiles à pratiquer, étaient alors des vertus obligées ; la nécessité en faisait encore plus un devoir que la philosophie. Songeons qu'il écrivait aous Néron, et pour des gens qui, comme il le dit luimême, avaient la tète sous la hache. Ils n'ignoraient pas qu'ils pouvaient être à chaque instant dépouillés de leurs biens, aussi n'étaient-ils pas surpris qu'on leur conseillât de s'en détacher. Ces grandes catastrophes auxquelles ils assistaient, et dont ils se sentaient toujours menacés, les avertissaient encore mieux que les conseils des sages de se tenir prêts d'avance à tout supporter. L'exil et la mort étaient devenus alors des accidents si ordinaires et si prévus, qu'on ne s'étonnait pas trop d'entendre dire que ce n'étaient même pas des malheurs *. On ne trou-

1. De mta beata, 2!, 4. — 2. M. Havet. dans «on ouvrage sur le Chrutianisme et xes origines (l. n, p. 256), cile un passnpc ircscurieux de Garat, qui raconte qu'après avoir lu Sénèq»ie pniilin? sa jeunesse, il le relut pendant la terreur. • La première fois, dit-il,

4Ô L'ENSEIGNEMENT DE SÉNÉQtJE.

vait là ni exagérations ni paradoxes, comme il nous le semble aujourd'hui, mais des leçons parfaitement appropriées à cette terrible époque, les seules qu'il fût utile de donner aux contemporains de Caligula ou de Néron. C'est ainsi que Sénèque, qui était sûr de gagner des disciples par ses ménagements, ne risquait pas de les perdre par ses sévérités. Il produit quelquefois l'effet d'un déclamateur qui prône des vertus chimériques et parle pour les habitants de quelque république idéale ; c'est une grande erreur : personne au contraire ne s'est mieux accommodé à son temps. Ses préceptes, sévères ou tempérés, convenaient entièrement aux gens auxquels il s'adressait, et l'on peut dire que ce rapport de sentiments et d'opinions entre le maître et les disciples fut la raison principale du succès qu'obtint son enseignement.

Ajoutons que l'enseignement plaisait à Sénèque et qu'il en avait toujours eu le goût. € Si j'aime à savoir, disait-il, c'est pour apprendre aux autres ^ » Agrippine le connaissait bien, quand elle le fit revenir de l'exil pour lui confier l'éducation de son fils : c'étaient les fonctions qui lui convenaient le mieux et qui lui plaisaient le plus; même quand il fut au pouvoir et qu'il aida l'empereur à gouverner le monde, il aimait à diriger en secret quelques âmes d'élite. C'est ainsi que Fénelon, pendant qu'il élevait l'héritier du trône, s'était fait jusque dans Versailles un troupeau choisi qui se conduisait par ses conseils. On sait que l'empire absolu qu'il avait su prendre sur ces gens distingués et l'affecti<^n qu'ils lui témoi-

j'avais peine à en achever la lecture ; cette dernière fois, j'avais peine à m'en détacher. La morale de Sénèque m'avait paru outre nature dans sa hauteur ; elle ne me paraissait plus qu'au niveau des circonstances et des besoin». > C'est l'effet qu'elle devait produire du temps de Néron.

gnaient finirent par porter ombrage au grand despote, qui ne soutirait aucun pouvoir à côté du sien. Il c'est pas impossible non plus que ces disciples dévoués que Sénèque s'était faits, et qui l'écoutaient comme un oracle, n'aient déplu au Palatin. Il avait su leur inspirer l'attachement le plus vif, et nous savons que l'un d'eux, Lucilius, avait grand'peine à s'empêcher de pleurer quand il se séparait de lui *. Les faiblesses de sa vie ne nuisaient pas autant qu'on peut le croire à l'effet de sa parole. Quelques personnes trouvaient sans doute fort singulier qu'on prêchât la pauvreté et la retraite quand on possédait 60 millions et qu'on vivait dans une cour; mais Sénèque, après tout, ne s'était jamais donné pour un modèle. « Je ne suis pas un sage», dit-il partout*. Loin qu'il ^e prétende parfait, il avoue qu'il n'est pas même un homme supportable^. On ne peut pas l'accuser au moins de mensonge et de vanité; ces leçons qu'il donne aux autres il en prend sa part, il se met parmi ceux qui ont besoin qu'on les gronde et qu'on les corrige. « Quand je parle de la vertu, dit-il, ce n'est pas de moi que je veux parler; quand je reprends les vices, c'est moi que je reprends*. » Cette franchise était habile ; il est possible que, loin de lui nuire, elle ait quelquefois servi au succès de son enseignement. Les sages accomplis, qui planent au-dessus de riiumanité, sont pour elle un grand sujet de surprise et d'admiration, mais comme leur perfection même les sépare du reste des hommes, ils ne parviennent pas toujours à les toucher. On sentait au contraire que Sénèque avait souffert des maux qu'il voulait guérir; l'expérience personnelle le rendait habile à les traiter, et le regret de ses erreurs passées donnait à se* *ixbo«-tations des accents plus

1. Eri!ft., 49, 1. — 2. Ad Helv., 5, 1 — 3. EpisL, 57, 3. — A. De

vita beala, 17, 3.

4f L'ENSÊÎGNBMRNT DE 8ÊHÈQ08.

persuasifs. C'est ainsi que chez les chrétiens ceax qui Savaient Je mieux convertir les pécheurs étaient d'anciens pécheurs eux-mêmes, dont le cœur était encore plein de tempêtes, et qui avaient traversé les passions doot ils voulaient corriger les autres.

Rien ne serait plus aisé, grâce aux lettres qui nous restent de Sénèque, que de le mettre aux prises avec un de ses disciples chéris, Lucilius ou quelque autre, et de montrer de quelle manière adroite il s'emparait d'eux et les dirigeait. Quand il avait gagné quelque âme, il ne lui ménageait pas les avis et les leçons ; il descendait aux moindres détails, il avait des conseils pour toutes les situations de la vie, il réglait les soins à donner au corps, il indiquait les livres qu'il fallait lire et la meilleure manière d'occuper les journées. C'était un conseiller zélé qui ne quittait plus d'un pas ceux qui s'étaient mis sous sa direction ^ 11 leurdistribuaitdes consultations morales dans les circonstances délicates. Le traité De la tranquUtité de rame est précédé d'u ne lettre d'un de ses disciples, A nnaeus Serenus, commandant des Vigiles, qui était fort avant dans les faveurs de Néron. C'est une confession véritable : Serenus découvre à son maître, « comme à un médecin», l'état dans lequel il se trouve, état plus douloureux que grave, et qui n'est ni la maladie ni la santé*. « Je vais vous dépeindre ce que j'éprouve, lui dit-il, vous m'apprendrez le nom du mal dont je suis atteint. » Ce mal que nous connaissons bien, et que nous croyions d'hier, Sénèque, après Serenus, le décrit en traits profonds et saisissants. C'est un mélange inexplicable d'énergie et de faiblesse, d'ambition et d'impuissance, une succession rapide d'espérances indéfmies et de découragements sans

i. Epist., 94, 73 : ud latut monUor, ^ t. De tranq. tinimi, iyt : Mc œgrotOf nec voleo.

L'ENSEIGNEMENT t)E SÉNÈQDE. lé

motif; c'est un ennui dévorant, un mécontentement des autres, un dégoût de soi-même qui ne nous laisse pas rester en place et finit par nous rendre tout odieux ; le monde semble monotone, la vie paraît uniforme, les plaisirs fatiguent, les moindres peines épuisent, et cette vague tristesse devient à la fin si lourde, qu'on songe à y échapper par la mort. C'est ce qu'un moraliste de nos jours appelle le spleen antique, qui ressemblait beaucoup au spleen d'aujourd'hui. « Si à ces angoisses d'une âme qui se dévore elle-mémese mêlaient encore des peines d'amour inconnues de l'antiquité, nous oserions dire que Sénèque a voulu éclairer et consoler un Werther ou un René romain *. » Rien ne nous fait mieux connaître que ce traité l'enseignement de Sénèque. En le lisant, nous croyons assister à ses leçons, nous pénétrons dans cette intimité philosophique; nous saisissons au vif les inquiétudes, les scrupules des élèves, la sagesse insinuante du maître, et il nous devient aisé de comprendre quels elfets salutaires ou fâcheux celte direction devait produire sur des âmes préparées à la bien recevoir. Il est surtout une réflexion qu'on ne peut s'empêcher de faire, quand on lit le traité de Sénèque et la lettre qui le précède : on y voit que Serenus a subi entièrement l'empreinte du maître. Il s'exprime comme lui, il recherche les traits fins et piquants'; il n'est pas exempt non plus d'une certaine emphase' : c'est tout à fait la manière et le style de Sénèque. Aussi se demande-t-on si l'imitation s'est arrêtée là. Cette maladie que Serenus se découvre en s'étiidiant et dont il veut savoir le nom, n'est-ce pas aussi de

i. Martha, Les moralislei sous l'empire, p. 31. — 2. Voyez la description (les repas de son temps et surtout ce trait : cibus redituru» qua inlraverit (1,6.) — 3. 1, 10 : u« omnibus civibut, omnibus (Unique morlalibus utUior paratiorque sim.

son maître qu'il la tient ? Sénèqueen indique les remèdes les plus efficaces, il fait tout ce qu'il peut pour la guérir, mais est-il sûr qu'il ne l'ait pas aidée à naître ? A la façon dont il la décrit et l'analyse, on voit qu'il la connaît à merveille : il montre très-bien à Serenus que ce qui lui manque surtout, c'est la tranquillité intérieure, c'est-à-dire « cette situation heureuse où l'âme, vivant en paix avec elle-même et sachant apprécier les biens dont elle jouit, goûte une joie que rien n'altère et se maintient dans un état paisible, sans jamais s'élever ni s'abattre *. » Cette qualité si bien définie, Sénèque, dans sa vie agitée, ne l'a guère mieux connue que Serenus, et, ce qui est plus grave, il me semble que ses leçons ne la donnaient pas. Son enseignement apprenait à marcher vers la vertu par saccades plus que d'un pas régulier ; il excitait et transportait par moments; il rendait capable de braver la mort quand on était en face d'elle, mais il ne devait pas donner cette pleine possession de soi-même, cette égalité d'humeur et d'esprit, cette fermeté froide et sûre qui ne se démentent jamais. C'est ce que ne confirme que trop la vie orageuse de Serenus. Sénèque nous dit qu'il avait une âme ardente et qui prenait feu facilement*. L'injustice le révoltait, et quand on racontait devant lui les outrages dont Caton avait été abreuvé, il ne pouvait se contenir^. Mais nous savons aussi que cette ardeur ne se soutenait pas ; il n'a pas plus que Sénèque résisté à la contagion de la cour ; il a consenti à servir les amours de Néron pour l'afTranchie Acte. « Il feignait d'être amoureux délie, dit Tacite, pour qu'elle eût l'air de recevoir de lui les présents que lui

1. De tranq. animi, 2, 4. — 2. De consr. sap.^ 3, 1 : animum tuvm incensum et effervescentem ,. — 3. De comt. sap., 1, 3.

donnait l'empereur K » 11 faut avouer que ce métier ne convenait guère à un philosophe.

Ce fut donc le caractère de Tenseiixnement de Sénèque de n'être ni très-étendu, ni surtout entièrement efficace. Ses leçons, nous l'avons vu, ne s'adressaient pas à tout lo monde, elles étaient faites principalement pour les riches €t les lettrés. Rien n'était plus loin de sa pensée que de créer une sorte d'Église large et populaire qui pût recueillir et garder la masse ilottante des esprits en quête de croyances précises. Quoiqu'il ait été entouré de disciples dévoués, il n'a pas formé d'école. Sur ces disciples eux-mêmes, si restreints, si choisis, son action ne devait être qu'incomplète. Sa philosophie hésitante ne contient pas la solution définitive des grands problèmes que la raison se pose ; sa morale n'est ni assez forte, ni assez sûre pour mettre le cœur à l'abri des orages de la vie. Sa parole enllammée pouvait causer chez ceux qui l'écoutaient une sorte d'émotion fébrile, elle ne leur donnait pas un aliment qui pût leur suffire. Elle mettait les esprits en mouvement sans être tout à fait capable de les fixer. Aussi n'a-t-il pas travaillé pour lui : les âmes qu'il excitait sans les satisfaire ont cherché à se contenter ailleurs, et c'est une autre doctrine que la sienne qui a profité de son enseignement.

1. Avn. xni, 13. Ajoutons que Sereuus mourut, comme Clause, d'une inili^oblioa do cluimijignons. Pline, //w/. tuit., lin, t3 [it^.

CHAPiTRË GI?^QU1ÈME

Il est temps d'en venir à ce qui doit nous intéresser le plus dans Sénèque : il nous faut chercher ce qu'il pensait de la nature de Dieu, de ses rapports avec les hommes et du culte qu'on doit lui rendre. Cette étude est nécessaire pour la question que nous voulons en ce moment résoudre ; elle nous permettra de savoir ce qui peut venir de lui et de ses livres dans les idées religieuses de son temps.

Mais ici nous rencontrons dès le premier pas une objection grave : on nous dit, on veut nous prouver que nous avons tort de faire honneur des opinions de Sénèque à la philosophie païenne et qu'il les tenait du Christianisme. Pour l'établir, on reprend la vieille histoire de ses rapports avec saint Paul. Il semble qu'après les longues polémiques que cette histoire a soulevées, le débat devrait être vidé ; mais c'est le propre de ces luttes auxquelles les croyances religieuses sont mêlées d'être éternelles : on n'y remporte jamais de victoire définitive, et la bataille est toujours à recommencer. C'est ainsi que la légende qui fait de Sénèque un disciple de saint Paul, combattue au xvi* siècle par des prêtres savants et éclairés, comme Baronius et Bellarmin, condamnée par le silence de Bossuet et le dédain de Malebranche, et qu'on regardait comme tout à fait déconsidérée, a refleuri de nos jours. De Maistre l'a soutenue avec une extrême énergie. « Je me tiens sûr, écrit-il, que Sénèque a connu saint Paul, comme je le suis que vous m'écoutez en c©

SÉNÈQUK ET SAINT PADL. i7

moment » Enfin, tout récemment, M. de Rossi, dans ses

explorations des catacombes, a cru trouver quelques raisons nouvelles d adopter cette ancienne tradition, et a essayé de la rajeunir. ïl faut donc y toucher encore, quoiqu'elle ait été tant de fois traitée*. Il faut savoir si les changements qu'ont subis les croyances des Romains au I*' sièile sont l'elTet du développement régulier du paganisme et de la philosophie antique, ou si l'on doit les attribuer à des inlîuences chrétiennes. Il est clair que la sohition de cette question e^t de la plus -grande importance pour le sujet qui nous occupe, et je m'y arrête d'autant plus volontiers que cette étude me donnera l'occasion d'exposer les opinions religieuses de Sénèque.

Sénèque a-t-il connu saint Paul ? — Comment a-t-on été amené à imiginer qu'ils ont en des rapports ensemble? — Leur correspondante apocryphe. — Raisons qu'on donne pour supposer qu'il» ont dû r>e coRnaitre. — Ktpoases qu'on fait à ces raisons. — U; Christianisme élait-il aussi ignoré au i" siècle qu'on le prétend?

Les Pères de l'église de? trois premiers siècles n'ont jamais rien dit des rapports de Sénèque et de saint Paul, quoiqu'il leur fût très-naturel d'en parler lorsqu'ils célébraient les grandes actions de Tapôtre et qu'ils énuméraient ses contjuètes. Sénèque est pour eux un philosophe comme un autre, et son nom, (;uand ils le citent, n'est pas entouré de plus de respect que celui de Cicéron on de Platon. Tcrtullien s^nl, en parlant de lui, emploie une expression ipii peut d'abord sembler équivoipie. t It

I. Vêyez «urtont l'mivruge <te M. Awbertin, intititU* : S^neque et saint Paul : ^tudt. sur les t apports supposée eutre le pluloiophe ft l'apolit {\Hii*J).

est souvent des nôtres», dit-il, Stneca sœpe noster*.* Mais ces paroles veulent simplement dire que par moments ses opinions se rapprochent du Christianisme, et c'est dans le même sens que saint Justin appelle Heraclite et Socrate des chrétiens*. Il est pourtant probable que, dès cette époque, plus d'un fidèle, frappé, comme Tertullien, de l'élévation morale, des beaux élans d'humanité, de l'accent religieux de Sénéque, s'est pris à regretter qu'il n'ait pas connu l'Évangile. Avec quelle ardeur n'aurait-il pas embrassé le Christianisme, lui qui semblait l'avoir pressenti ! On ne doutait pas, avec Lactance, « qu'il ne fut devenu l'adorateur du vrai Dieu, si on lui avait appris à l'être^ ». L'imagination se plaisait à compléter une conversion qui paraissait plus qu'à demi faite, et, comme on croyait voir chez lui une sympathie secrète pour la nouvelle religion, on cherchait instinctivement quelque moyen de le mettre en rapport avec elle. Il se trouvait précisément que l'apôtre des Gentils, celui qui s'adressa un jour à l'aréopage et annonça Jésus dans la cité des philosophes, avait vécu et prêché à Rome du vivant de Sénèque. Rien n'était plus facile que de supposer qu'ils s'étaient rencontrés, entretenus, et de mettre ainsi en présence, dans leurs plus nobles représentants, la sagesse antique et la foi nouvelle. Ce rapprochement était naturel ; il devait s'offrir de lui-même aux esprits éclairés qui, tout en devenant chrétiens, avaient conservé quelque goût pour l'ancienne philosophie ; mais si on l'a imaginé en ce moment, ce que nous ignorons, ce n'était encore qu'un roman et qu'un rêve. Au iv* siècle, on essaya d'en faire une réalité.

1. De anima, 20. — 2. Apol, li, 8 et 10. — 3. Inst. div., iv, 24 ; pot^iil esse veriis Dei cultor, si quts tlli monslrusset. Lactance igiiotait duQc tout à fait la lé^'ende qui allait bientôt s'accréditer.

Un grand changement venait alors de se produire dans l'Église : de persécutée, elle était devenue triomphante ; Constantin et Tbéodose en avaient fait la religion de l'empire, et cette situation lui donnait de nouvelles préoccupations. Gomme tous ceux qui arrivent à une fortune subite, elle devait nécessairement éprouver le désir d'ennoblir un peu ses origines. Quand elle était pauvre et proscrite, les sages du paganisme étaient surpris de voir que ses docteurs s'adressaient à tout le monde, et ils lui reprochaient comme un crime de chercher à faire des prosélytes parmi les plus pauvres gens. « Voulez-vous savoir comment ils s'expriment ? disait Gelse, un de ses plus grands ennemis, voici leurs paroles : Qu'aucun savant, aucun sage, aucun homme instruit ne vienne à nous ; mais s'il y a quelque part un rustre, un sot, un homme de rien, qu'il arrive avec confiance *. » C'était donc de la lie du peuple, des esclaves ignorants, des femmes crédules, « des tisserands, des foulons, des cordonniers », que se formait cette nation de ténèbres, « ennemie de la lumière et du jour * >. Quel scandale pour ces philosophes qui ne songeaient guère à gagner que les lettrés et les riches, et qui avaient horreur de la foule ! Le Christianisme répondit d'abord avec fierté à ces attaques. Loin de rougir de cet apostolat populaire, il s'en faisait gloire. II trouvait que les foulons et les cordonniers méritaient qu'on s'occupât d'eux comme les autres, et Tertullien allait jusqu'à proclamer qu'ils étaient les mieux disposés à recevoir la vérité, a Je ne m'adresse pas, disait-il, à ceux qui sont formés dans les écoles, exercés dans les bibliothèques, qui viennent rejeter devant nous les restes mal digérés d'une science acquise sous les portiques et

1. Orig., contra Celsum, m, ii. — 2. Minut. Félix, (Jctav., 8: latebrosa et lucifuga nalio.

BoissiER. — Religion romain*. II, 4

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dans les académies de la Grèce. C'est à toi que je parle, âme naïve, ignorante, qui n'as rien appris que ce qu'on sait dans les rues et dans les boutiques *. » TertuUien avait bien raison : c'est surtout parce que le Christianisme s'est accommodé à Tintelligence des humbles, parce qu'il a pénétré à des profondeurs où d'ordinaire la philosophie ne descendait pas, qu'il a conquis et changé le monde. Une si grande victoire devait suffire à sa fierté ; il ne s'en contenta pas tout à fait quand il fut le maître. Il semble qu'en habitant les palais, il ait pris aussitôt quelque chose des préjugés et des délicatesses de ceux qui l'avaient précédé dans ces demeures ; il se préoccupe davantage alors de ces reproches et de ces railleries qu'il avait si justement méprisés, et cherche quelque moyen d'y répondre. On essaye, pour lui faire un passé plus convenable, de le rattacher à la haute société dès son origine ; à ces foulons, à ces cordonniers, à ces tisserands, qui furent, selon Celse, ses premières conquêtes, on tâche de joindre quelques personnages de meilleure apparence. Sénèque était resté le plus grand nom païen de cette époque. C'était à la fois un homme d'État et un homme d'étude, un philosophe et un ministre; on pensa sans doute que l'Église naissante tirerait un grand honneur d'un tel adepte, et il parut tout à fait propre à relever ses humbles débuts. Quelle réponse triomphante à ces insolents sénateurs de Rome, restés païens obstinés au milieu de la conversion du monde, et toujours prêts à opposer leurs grands philosophes aux obscurs apôtres du Christianisme, que de leur montrer qu'un de ces sages dont ils étaient le plus fiers n'avait pas dédaigné d'écouter les leçons d'un Juif de Tarse et qu'il s'était instruit en le fréquentant I C'est évidemment de cette disposition des esprits au'a dû naître la

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