De clem., il, 2, 6 — 1 De ira i, 11, 3. — 3. Ite ira, lu
à se détacher des biens qu'il possède. De plus, comme le sage doit être au-dessus des passions, il faut qu'il se défende même de la meilleure de toutes, de la pitié. — Dans ce système, la pitié est une faiblesse. — Il donnera donc sans compatir; en soulageant la misère des autres, il faut qu'il ne change pas de visage, qu'il n'éprouve pas d'émotion, tranquilla mentp, vnltu suo^. Nous voilà bien éloignés de la charité chrétienne.
Il en est de même de cette conception du sage, qui tient tant de place dans le système de Sénèque : on l'a quelquefois rapproché du juste de l'Évangile, et des imprudents ont voulu conclure de cette comparaison la ressemblance des deux doctrines; rien, au contraire, n'en fait mieux voir l'opposition. Le sage de Sénèque est un homme d'une incroyable énergie, rien ne l'atteint et rien ne l'abat ; « quelque poids qui pèse sur lui, il reste droit*)). Le secret de sa force est dans son détachement de tout : il ne peut rien perdre, parce qu'il ne tient à rien. Il se suffit à lui-même, il n'a point de besoins ni de désirs. Les passions même les plus saines lui sont étrangères. Il ne doit pas se laisser troubler par les affections les plus naturelles; il faut qu'il demeure insensible à la mort de ses proches et de ses amis. La vie lui est indifférente comme la fortune. 11 a le droit, et quelquefois le devoir, de s'en débarrasser; « il vit autant qu'il le doit, non pas autant qu'il le peut^ », et, quand les circonstances l'exigent, il se juge et se délivre lui-même. Quelques traits de ce caractère sont déjà fort éloignés de l'idéal chrétien. D'autres rappellent les sévérités des docteurs de Port-Royal, qui ont effrayé l'Église ; mais voici qui sépare tout à fait la morale de Sénèque de celle de l'Évangile : à cette hauteur où la vertu le place,
1. De clem., n, 6, 2. — 2 Episi., 7J, 26. — 3. Epist., 70, i.
le sage des stoïciens plane au-dessus de l'humanité. Il se rapproche des dieux, il devient leur égal, cum dis ex pari vivit ^. Quel blasphème pour un chrétien ! Ce n'est paa assez d'égaler Dieu, par quelques côtés il le dépasse. « Le sage, comme Jupiter, méprise tous les biens de la terre; mais il y a cette différence entre eux que Jupiter ne pourrait pas en user, le sage ne le veut pas. — Comme Dieu, le sage ne craint rien; mais celte sécurité est chez Dieu l'effet de sa nature, tandis que le sage y arrive par un effort de sa volonté ^ » La conséquence naturelle de ces principes, c'est que le sage n'a rien à demander i Dieu, dont il est l'égal, ^ocius.non supplex. La doctrine stoïcienne, qui parle de Dieu si souvent, semble avoir pour premier résultat de le rendre inutile à l'homme. Pour arriver à la vertu, le sage n'a recours qu'à lui ; € son premier devoir est de se fier à lui-même^ ». C'est uniîjuement par son effort personnel , par son travail propre, qu'il deviendra plus vertueux, et, quand il mourra, il pourra dire iièrement à Dieu : « Je te rends moti ànic meilleure que tu ne me l'avais donnée ^. n II n'a donc à imj»lorer l'aide de personne, c (Ju'as-tu besoin de prières? lui dit Sénèque, tu peux te rendre heureux tout seul^. » S'il n'a rien à espérer de Dieu, il n'a rien non plus à en craindre, et la crainte de Dieu est mise Darmi les fautes dont nous devons le plus nous préserver*. Quel contraste avec cette religion qui la regarde connue le commencement de la sagesse 1 Ainsi par les principes, c'est-à-dire par l'essentiel, ces deux ductrinea gont entièrement contraires; qu'importe qu'elles se ressemblent quelquefois dans les détails? Il ne peut rien
1. Epist., 59, U. — 2. Eimt., 53, tl. De provid.. G, 6. • - 3. Epist., 81, 3. — 4. De trnnq. animi, ii, 3. — 5. Epist., 31, 6 : Qutd vottt çpm utT fac te ipae ftiUçei{\ — 6. f/jisr, 17, ^,
y avoir de commun entre le système qui humilie rhomme sous la main divine et celui qui l'exalte jusqu'à en faire un dieu.
Il est donc certain que la plus grande partie des opinions de Sénèque est contraire au Christianisme, et qu'il n'est guère chrétien, s'il l'est, que par quelques préceptes de morale pratique : voilà précisément ce qu'il ne me semble pas possible d'admettre. Peut-on penser, s'il avait connu l'Évangile, qu'il n'en eût pas pris davantage? Pour qu'il s'en soit écarté si souvent, il faut, en vérité, que saint Paul le lui ait fait bien mal connaître. S'il avait pris la peine de lui enseigner la doctrine chrétienne comme il l'a d hel )ppée dans ses É pitres, est-il croyable que Sénèque eût conservé si peu de chose de ces grandes leçons, et qu'elles n'eussent abouti qu'à introduire quelques inconséquences dans son système? Comment se faitil qu'il ne se trouve rien chez lui des théories deVEpître aux Romains, aucune affirmation précise de la prédestination des âmes ou de la justification par la foi? Comment, au contraire, ce prétendu disciple de Paul est-il d'avis que l'homme se suffit, qu'il doit tout attendre de lui, et que le résumé de la sagesse, c'est de mettre sa confiance en soi-même ? Peut-on comprendre qu'après avoir entendu cet enseignement si dogmatique, il lui reste tant d'hésitations sur la nature de Dieu, sur Timmortahté de l'âme, c'est-à-dire sur ce qu'il y a de plus important dans toutes les philosophies et dans toutes les religions? De qui serait-ce donc la faute si ces conférences qu'on imagine entre ces deux grands d£)cteurs avaient eu de si pauvres résultats? Faudrait-il en accuser l'intelligence de Sénèque, ou serait ce Paul qui n'aurait pas su se faire comprendre? Est-il possible que l'apôtre, en enseignant le Christianisme à son élève, en ait volontairement omis l'essentiel, ou que l'illustre philosophe n'ait retenu de
ces leçons que quelques idées morales dont le sens même paraît lui avoir souvent échappé? Ne serait-ce pas vraiment les OLtrager tous les deux que de faire des suppositions pareilles ?
Mais ces suppositions sont inutiles et tout peut s*expliquer chez Sénèque sans l'intervention du Christianisme. Sans doute il n'a pas inventé les grandes idées qu'on admire dans ses ouvrages, mais il n'est pas tout à fait nécessaire qu'il les ait apprises de saint Paul. Il les tient de philosophes qui vivaient longtemps avant la naissance du Christ, et nous les avons trouvées tout à l'heure chez Cicéron, qui ne peut être suspect de les emprunter à l'Évangile. On a plusieurs fois montré par des rapprochements précis, par des citations exactes, que les sages qui l'ont précédé les avaient souvent exprimées avant hii, et c'est aujourd'hui un travail inutile que de prouver qu'elles étaient des lieux communs sur lesquels la philosophie vivait depuis des siècles. Il est vrai qu'elles semblent prendre dans ses ouvrages un autre caractère. Ses préceptes ont un accent plus pressant et plus persuasif; il donne aux principes qu'il prend à ses devanciers un degré de plus de chaleur et de générosité; sa morale a quelque chose de plus pénétrant, de plus pratique, elle semble vivre davantage. Voilà sa vériUble originalité ; c'est ce qui trompe quelquefois quand on l'écoute, et fait croire qu'il a dit le premier ce qu'il répète après beaucoup d'autres. C'est en ce sens que de Maistre a pu prétendre « qu'il parle de Dieu et de l'homme d'une manière toute nouvelle » ; mais ce mérite même ne lui appartient pas tout entier. On se rappelle quelle direction prit la philosophie romaine après Auguste ; elle chercha surtout à tirer des grands princij)es trouvés par les sages de la Grèce et de Rome des conséquences pratiques. 11 se fit pendant près d'im siècle, dans toutes les écoles, un tra-
t8 8ÉNÈQUE Et SAINT PAUL.
vail intérieur dont Sénèque nous a conservé le résultat. On n'est quelquefois surpris en lisant ses livres qiie parce qu'on l'isole de tous ces prédicateurs de vertu qui l'avaient précédé et dont il se proclame l'élève. Songeons, pour le comprendre, aux progrès qu'avait faits avec Fabianus, Attale, Sotion, l'enseignement de la morale et dont il a profité. Il n'y a rien d'étonnant, par exemple, qu'étant parti de cette opinion, si nettement formulée par Cicéron, que, des deux principes qui composent l'homme, la prédominance appartient à l'âme , on en soit arrivé à malmener le corps. Sénèque pense que c'est pour l'âme une triste demeure que cette maison délabrée qui toujours menace ruine. « On voit bien, dit-il spirituellement, que nous n'en sommes que locataires *. j> Il faut donc Vaincre et dompter le corps pour que l'âme soit tout à fait maîtresse. Aussi conseille-t-il les mortifications et les abstinences. Il veut que pendant les folies des Saturnales, « au moment où toute licence est accordée à la débauche pubhque* », on s'enferme aU fond de sa maison, on se couvre de pauvres vêtements, on couche sur un grabat, on se contente d'un pain noir et grossier. C'est une expérience à faire, et il faut la continuer pendant plusieurs jours pour qu'elle soit efficace. C'est parler presque comme un chrétien ; mais n'allons pas croire que lorsque Sénèque recommande l'abstinence à ses disciples, il songe aux jeûnes et aux macérations des anachorètes. « La philosophie, dit-il, réclame de ses adeptes la frugalité, elle ne veut prts leur infliger une punition^. » Il cherche simplement à fortifier l'âme en réduisant les exigences du corps ; il veut diminuer nos besoins pour nous rendre plus capables de résister à la misère et aux
1. Epist., 120, 16 : Hoc evenire solet in alieno habitantibus. — 2. Epist., 1?. — 3. Epist., 5, 5 : Frugalitatem ex^it philosi^hia, non pœnatn.
SÉNÈQUE ET SAIST PADL. }9
prmtions. A tout moment un ordre de César peut venir qu. nous condamne à l'exil et à la pauvreté ; il faut nou^ ■ ypreparer d'avance : « Si nous savons qu'il n'est pas pénible détre pauvre, nous jouirons de nos fortunes avec plus de sécurité '. >
Kemarquons à ce propos qu'on peut dire d'une manière générale que Sénèque se rapproche du Christianisme dans la pratique et qu'il s'en éloigne par les théories. C'est ce qui arrive du reste pour toutes les philosopbies et même pour presque toutes les religions : elles se ressemblent dans les préceptes et différent par les principes. Rien ne gênedordmaire les faiseurs de systèmes. La spéculation est comme un vaste terrain sans bornes précises, sans roules certaines, où les théories peuvent s'ébattre à leur aise et prendre les directions quelles veulent. Loin nue celle marche indépendante soit un obstacle au succès des opunons. elle attire au contraire les esprits audacieux qui aiment les chemins nouveaux. Mais quand on passe des prmcipes à l'application, quand on prétend donner deg préceptes pour la conduite de la vie, on voit tout à coup les op,„,ons errantes se rapprocher et revenir de tous les cotes vers la route commune. Le bon sens populaire impose a tous ceux qui s'occupent de morale appliquée quelques règles générales que toutes les écoles philosophiques sont bien obligées de subir. De quelque système quon soit parti, il faut accepter ces solutions du sens commun, et l'on se résigne à être inconséquent pIulM que do soulever contre soi la conscience publique». C'est
ce qui arrive à Sénèque comme aux autres; plus sa philosophie descend dans l'application et le détail, plus elle se rapproche du Christianisme. Elle s*en éloigne au contraire à mesure qu'elle se généralise et s'élève. En réalité, il n'y a rien là qui soit fait pour nous surprendre.
On ne doit pas être non plus trop étonné de trouver dans les ouvrages de Sénèque tant de beaux préceptes de bienfaisance et d'humanité. L'antiquité n'était pas aussi étrangère qu'on le suppose à ces sentiments, qui sont, selon un apologiste chrétien , le produit naturel de l'âme*. La philosophie ancienne, surtout le stoïcisme, s'était élevée à cette opinion que le monde ne forme qu'une seule cité, que les diversités de pays et de races n'empêchent pas l'unité du genre humain, qu'un lien commua unit les nations les plus éloignées, les plus différentes, les plus ennemies, et que d'un bout de l'univers à l'autre il n'y a que des concitoyens. On a vu ces principes exposés par Cicéron avec une admirable éloquence, un demisiècle avant la naissance du Christ. On les retrouve souvent aussi dans Sénèque. « Nous sommes, dit-il, les membres d'un corps immense. La nature a voulu que nous fussions tous parents, en nous faisant naître des mêmes principes et pour la même fin. C'est de là que nous vient l'affection que nous avons les uns pour les autres; c'est ce qui nous rend sociables; la justice et le droit n'ont pas d'autre fondement. Yoilà ce qui fait qu'il vaut mieux être victime du mal que de le commettre. La société humaine ressemble à une voûte, où les différentes pierres, en se tenant les unes les autres, font la sûreté de l'ensemble'. > Il était naturel que, dans ces écoles de philosophie romaine qui faisaient profession de ramener
1. Lact., VI, 15: quasi ubertas naturalis animorum. — 2. Epist.f »5, 51
tout à la pratique, on arrivât à conclure de i*unité du genre humain à la nécessité pour tous les hoaimes de se respecter et même de s'entr'aider. Déjà Cicéron, au nom de ce principe, avait essayé de restreindre les droits de la guerre. Sénèque la condamne absolument. Il se demande pourquoi on punit l'homme qui en tue un autre, tandis qu'on honore « le forfait glorieux de tuer une nation * ». Les crimes doivent ils changer de nom parce qu'on les commet avec un habit de soldat? « Eh quoi! l'homme, que la nature a fait pour la douceur {mitissù/iUtn gpnus), n'a-t-il pas honto de trouver son plaisir à répandre le sang î » C'est le même principe qui l'amène à condamner avec une colère généreuse l'horrible spectacle des gladiateurs. Cicéron, qui n'aimait guère ces jeux cruels, trouvait potirtant qu'ils avaient du bon quand on ne faisait combattre entre eux que des criminels, et qu'ils pouvaient apprendre aux spectateurs à braver la mort. Sénèque ne vent les souffrir sou* aucun prétexte, 6a nature y répugne tout à fait. « Cet homuio a fait le métier de brigand, dit il à ceux qui vont s'entasser sur les gradins de l'amphithéâtre; c est bien : il a mérité d'être tué; mais toi, malheureux, qu as-tu fait pour être condamné à le voir mourir'?» Et il proclame ce grand principe que l'homme doit être sacré pour l'homme, et qu'il ne faut pas le faire périr par manière de jeu et d'amusement, homo l'es sacra liomini^. Parmi les hommes dont il prenait ainsi la cause, il ne faisait pas difficulté de placer les esclaves. Cicéron non plus ne les excluait pas de l'humanité. Sénèque leur reconnaissait expressément des droits. « Tous, disait-il, nous sommes formés des mêmes éléments ; nous a\ons tous la même origine*... On se
1. £y)/'.r, 95, 30. — 2. Epiit., 7, 5. — 3. Epiât., %, 33. —4. D benef., m, 28, 1
BoissiER. — Religion romains. tl« 0
trompe si Ton croit que la servitude s'empare de Thomme tout entier; la meilleure partie lui échappe : le corps est goumis au maître, l'âme reste libre *. » Chrysippe définissait ses esclaves des mercenaires qui lui étaient attachés pour la vie. Sénèque appelait les siens des amis d'un rang inférieur {humiles amici), ce qui était presque dire des frères. On peut trouver que ces idées se rapprochent beaucoup du Christianisme ; il n*est pourtant pas nécessaire d'admettre que c'est du Christianisme qu'elles viennent Elles ne sont que le développement naturel du grand principe de l'unité du genre humain que les stoïciens avaient proclamé et dont la philosophie romaine, en se faisant pratique et morale, se chargea de tirer les conséquences
Il me semble qu'après l'étude que nous venons de faire, nous tenons Sénèque tout entier. Le fond de ses opinions lui vient des philosophes anciens et se retrouve (]éjà dans Cicéron. Ce qu'il y ajoute s'explique par les progrès naturels que flt la sagesse romaine dans les écoles du I'' siècle, et quant à la façon plus vivante, plus passionnée, dont il les communique et les répand, c'était celle qu'employaient déjà et que lui avaient enseignée Sextius, Attale et Fabianus. Ce n'est donc pas, comme on l'a prétendu, une sorte de génie isolé, et il n'est pas nécessaire de se mettre pour lui en quête d'une famille. La philosophie romaine, depuis ses origines jusqu'à lui, forme une chaîne non interrompue; il en est le dernier anneau. Nous saisissons à tout moment les liens qui l'attachent à ses prédécesseurs; tout se comprend, tout s'éclaire dans ses ouvrages quand on replace devant lui la série de ceux dont il a recueilli et résumé les travaux. On peut dire que nous possédons sa généalogie véritable,