Voir les vers cités à la fin de la note précédente
2, C'est le second passage pour lequel Âf. Gr. a proposé, d'ailleurs wnî Ibrîno flubl'aflre, le spns do « couleuvre >, abandonné dans sa traduction;
plateaHy (renlevant) comme Bhujyu (est enlevé) au compagnon * d'Indra. »
L'importance du rapprochement s'accroît d'ailleurs si l'on remarque que la nature de l'attelage par lequel Bhujyu est traîne au vers I, 119, 4, n'est pas un détail accidentel, mais au contraire un trait caractéristique du mythe. C'est avec des oiseaux que les Âçyins opèrent régulièrement le sauvetage de Bhujyu 1, 116, 4; 117, 14; VI, 62, 6; VU, 69, 7; X, 143, 5 ; cf. VIII, 5, 22. Les chevaux donnés au prêtre en récompense du sacrifice sont comparés aux oiseaux qui portent Tugrya VIII, 3, 23; 63, 14, et rien ne montre mieux que ces comparaisons qu'il s'agit là d'un point essentiel de la légende. Sans doute aux vers I, 116, 4; 117, 14 et 15, il est aussi parlé de chevaux et de chars, mais cette mention ne remplace pas celle des oiseaux, elle s'y ajoute, et de telle sorte que les chevaux semblent assimilés aux oiseaux. D'autres fois, Bhujyu est porté par des navires, I, 1 16, 3 et 5 ; 182, 6, idée que suggérait naturellement celle des eaux d'où il doit être tiré ; mais ici encore le trait essentiel du mythe s'impose à tel point que le poëte donne des ailes au navire I, 182, 5.
Si le navire ailé, comme les oiseaux qui portent Bhujyu, rappelle le mythe du Soma porté par l'aigle, l'allusion an Soma est plus évidente encore et surtout plus directe au vers 1, 182, 6, où les navires qui portent Bhuj;y'u reçoivent la qualification d' (c agréables au ventre^ » laquelle, tout étrange qu'elle peut paraître, s'explique fort bien si le contenu de ces navires n'est autre que le Soma céleste. Ajoutez que les mêmes navires sont au nombre de quatre comme les coupes des iîibhus^
1. Ij« singulier pour la pluriel, comme souvent pour les Maruts, qui sont vraisemblablement désignés ici par la qualification de f compagnon d'Indra. > Cette interprétation qui rappelle un trait presque identique (vu Téqui valence mythologique des Maruts et des Pitris) du vers I, 119, 4, cité plus haut, rend inutile la correction indravantah qui n*est nullement exigée, comme le dit M. Gr., par la mesure du vers.
2. Le mot jaihala est évidemment identique au mot jaihara accentué comme lui sur la première syllabe, et je ne pense pas que ce dernier doive en dépit de cette accentuation, être distingué pour le sens de jaihara « ventre B accentué sur la seconde. Dans le passage unique I, 112, 17, où il se ren. contre, je comprends que Pa/faarvan (a. s.) a brillé comme Agni k cause de la grandeur (ou mieux de la profondeur? majmanà de majjX) de son ventre, qvfil avaitf comme Indra, empli de Soma.
3. Ce nombre rappelle donc» soit les quatre points cardinaux, soit plutôt les trois mondes visibles et le monde invisible. Au vers I, 116, 4, les trois
Enfin rien n'indique si l'animal attelé au vers I, 158, 3 par les Açvins pour sauver Bhujyu est un cheval ou un oiseau; mais il paraît certain, ce qui est plus important pour nous, que cet animal représente Soma, suffisamment désigné par le motperu{cf. X, 36, 8 ; T. S. III, 1, 11, 8). Ici donc, comme dans le mythe de l'aigle, c'est Soma qui porte, et comme dans le mythe de l'aigle, ce doit être aussi Soma qui est porté.
Toutefois nous voyons au vers 1, 182, 7 Bhujyu porté directement par les Açvins; mais ceux-ci sont alors comparés aux deux ailes d'un oiseau. Le premier hémistiche du même vers est intéressant : « Quel était l'arbre placé au milieu de la mer, auquel le fils de Tugra s'est attaché dans sa détresse? » Cet arbre rappelle celui sur lequel sont posés * deux oiseaux dont « l'un mange la douce figue » tandis que « l'autre regarde sans manger^ » I, 164, 20. Ces deux oiseaux semblent représenter, l'un le feu du sacrifice, l'autre l'Agni ou le Soma céleste. C'est au second que Bhujyu paraît assimilé, avec cette difi'érence que les ailes qui le portent ne lui appartiennent pas *.
Quoi qu'il en soit, et c'est là au fond le point important, le caractère exclusivement mythologique du personnage de Bhujyu ne saurait être mis en doute. Or, s'il est d'origine céleste, la mer où, comme nous allons le voir ^, il est plongé, et d'où les Açvins le tirent, ne peut être que la mer atmosphérique. Nous aurions le droit de l'affirmer, lors même que les auteurs des hymnes ne la placeraient pas eux-mêmes « à l'autre rive de l'atmosphère » X, 143, 5, ne l'appelleraient pas « un nuage d'eau » I, 116, 3, et ne représenteraient pas le sauvetage comme s'opérant à travers l'atmosphère VI, 62, 6 (ce que du reste indiquaient déjà suffisamment les attelages ailés), et « sur des navires qui voguent dans l'air » 1, 116, 3. Il faut remarquer seulement que la mer atmosphérique sem-
chars attelés de six chevaux rappellent les trois mondes. La scène de notre mythe est donc l'univers entier, comme la durée en est une durée totale qui sous la forme mythologique de trois jours et trois nuits I, 116, 4, se compose en réalité des trois parties du jour et des trois parties de la nuit.
1, Le terme employé est le même : c'est la racine svaf avec le préfixe pari, littéralement c embrasser. >
2. Cf. encore le vers II, 39, 1: « Vous allez, 6 Açvins, comme deux vautours, vers l'arbre où se trouve le trésor. » Ce trésor nidhi n'est autre sans doute que le trésor des liqueurs dont il est plusieurs fois question dans les hymnes aux Açvins, c'est-à-dire le Soma. Ce Soma est sur son arbre, comme Bhujyu sur le sien, et les Açvins vont l'y chercher sous forme d'oiseaux.
3* Aux passages qui seront oités dans le texte ajoutez encore X, 39, 4 ; I, 118, 6.
ble, comme il arrive souvent, confondue avec la nuit, ou du moins avec Tobscurîtë, dans ce passage : I, 182, 6, « Le fils de Tugra plongé dans les eaux, jeté dans les ténèbres qui n'offrent aucun appui. » Cet appui qui manquait à Bhujyu dans les ténèbres, et dans la merl, 116, 5, où il était chancelant X, 143, 5, il l'a d'ailleurs trouvé sur l'arbre dont 11 a été question tout à l'heure.
Or un personnage plongé dans les eaux du ciel ne saurait être qu'une des mille formes d'Apâ?;i Napât, c'est*à-dire d'Agni ou de Soma, et à défaut même des autres rapprochements que j'ai signalés entre Bhujyu et Soma, le nom de son père Tugra, selon l'interprétation que j'ai cru devoir en donner, serait déjà une raison de l'identifier au breuvage, plutôt qu'au feu céleste.
Le sauvetage de Bhujyu équivaudra donc à la conquête, ou du moins à la manifestation du Soma. La demeure (astam I, 116, 5) où les Açvins le conduisent est soit la demeure terrestre où il a été également conduit par l'aigle, soit l'occident vers lequel il s'avance en qualité de soleil ; l'une et l'autre interprétation s'accorderaient avec le vers précédent d'après lequel les Açvins le mènent sur le continent, à l'autre rive de la mer.
Remarquons encore que le vers I, 180, 5 aux Açvins «Puissé-je vous attirer.,., comme le fils de Tugra vieilli! » suggère l'idée d'un rajeunissement de Bhujyu par les Açvins, analogue à celui de plusieurs autres de leurs favoris, de Cyavana par exemple.
Tout personnage représentant originairement Soma peut se transformer en un prêtre, et particulièrement en un préparateur du Soma. Bhujyu n'a pas échappé à cette transformation; mais le passage où nous la constatons, et où notre héros est désigné d'ailleurs par la forme la moins usitée du patronymique, Tugrya, VIII, 32, 20, « Bois, Indra, du Soma qui est chez Tugrya, » peut s'entendre d'un préparateur céleste du Soma. Il en faut rapprocher le composé tugryâ-vvidh « qui s'accroît, se fortifie, chez Tugrya, » appliqué à Indra VIII, 45, 29 ; 88, 7, et aux Somâs eux-mêmes VIII, 1, 15. En tout cas, Bhujyu n'est pas devenu un chef de race, comme Atri par exemple, qui figure ainsi que lui au nombre des principaux favoris des Açvins.
Du reste, en vertu de l'identité de nature du père et du fils mythologiques, comme Bhujyu peut passer pour un prépa-
teur du Soma^ ainsi Tugra peut être assimilé au Soma luimême. C'est du moins ainsi que j'entends le vers VI, 20, 8 où Indra est prié de lancer et de faire avancer Tugra ^
Mais d'ordinaire Tugra garde son caractère de père de Soma, et, c'est le trait qui nous importe ici, de méchant père. Aux vers VI, 26, 4 et X, 49, 4 il semble assimilé à un véritable démon qu'Indra soumet à Kutsa dans le second, qu'il frappe en portant secours à Daçadyu, probablement identique àBhujju", dans le premier. En tout cas Bhujyu est présenté comme la victime de la méchanceté de son père Tugra dans plusieurs des passages où il est secouru par les Açvins. Ceux-ci d'ailleurs, restantdans leur rôle ordinaire, se contententde sauver la victime sans prendre à partie le bourreau '. Le mjthe de Bhujyu présente à cet égard une grande analogie avec celui de Aijrâçva que nous avons précédemment étudié et avec celui de Rebha dont nous dirons tout à l'heure quelques mots. Il faut seulement remarquer que dans les deux autres le fils e^t, soit aveuglé, soit retenu dans les eaux, par son père^ tandis que Bhujyu est simplement abandonné par Tugra : 1, 116, 3, « Tugra, ô Açvins, a abandonné Bhujyu dans le nuage d'eau, comme un mort ses richesses. » Il est vrai que dans ce passage la comparaison donnerait à entendre que Bhujyu n'a pas été abandonné volontairement par Tugra, et il est possible qu'en effet l'idée d'abandon ait eu son origine première dans celle d'une défaite de Tugra* qui le contraignait, comme les gardiens avares en général, à se dessaisir du Soma. C'est du reste seulement par une hypothèse de ce genre que notre légende devient assimilable aux autres formes du mythe du
1. An nom de Tugra le poëte ajoute celui d'Ibha (cf. X, 49, 4, Smadibha) et celui de Vetasu mentionné ailleurs encore eu sa compagnie VI, 26, 4; X, 49, 4 (dans le dernier passage au pluriel) et probablement identique à lui comme le donne à penser Tépithète tûtuji %'I, ao, 8. Ce détail f lance-le, comme de la mère, > est caractéristique; il rappelle les formules analogues que nous avons rencontrées pour Bhujyu : « (Du séjour) des pères > 1, 119, 4, et € (En Tenlevant) au compagnon dindra » IV, i7, 4.
2. Voir plus haut, p. il, note 2. Ce serait d'ailleurs le seul cas oii Indra viendrait au secours du fils de Tugra qui, partout ailleurs, n*a d'autres protecteurs que les Açvins. Aux passages cités dans le texte ajoutez encore I, 112, 6 et 20; X, 40, "7.
3. Sauf peut-être au vers I, 117, 14 : « Vous vous êtes dans vos courses anciennes souvenu (? punarmani/au) de Tugra, ô dieux jeunes! vous avez avec des chevaux sombres {rijra cf. le nom de /Hjrâcva) qui sont des oisaanx.
tiré Bhujyu de la mer. »
4. Cf. les vers VI, 26, 4 et X, 49, 4, déjà cités où Tugra est frappé o« soumis par Indra.
méchant père. Qnoi qu'il en soit, elle a certainement pris un sens différent. Le Soma, abandonné par son gardien, devrait être considéré comme délivré. Par exception, Bhujyu abandonné par son père est au contraire dans la détresse, puisque du sein des eaux où il se trouve plongé, il implore le secours des Açvins I, 117, 15; VIII, 5, 22; cf. I, 180, 5. Il y est dans la détresse I, 182, 7, dans Tangoisse X, 65, 12; il y est chancelant,, comme nous l'avons vu plus haut, parce qu'il y est sans appui. L'idée d'abandon au milieu des flots reparait encore au vers YIII, 5, 22, sans aucune mention du père, et la même idée me paraît suffire pour désigner au versl, 119, 8, le personnage auquel le poëte fait allusion sans le nommer, et qui ne saurait être que Bhujyu : « Vous êtes allés vers celui qui vous appelait de loin et qui se trouvait dans la détresse par l'abandon de son père. »
Enfin Bhujyu est aussi la victime d'une troupe de méchants qui sont en même temps appelés ses amis\ et qui, comme son père, l'ont abandonné au milieu de la mer YII, 68, 7. Le poëte passe d'ailleurs immédiatement de la mention des méchants amis à celle de 1' « avare, » représentant sans doute Tugra, et paraît demander qu'il sauve lui-même sa victime : a Que l'avare sauve celui qui vous est dévoué.* »
Les méchants amis de Bhujyu rappellent d'ailleurs ces amis d'Agni dont il est question au vers V, 12, 5 et qui, de bienveillants qu'ils étaient, sont devenus malveillants. On sait que les mythes d'Agni et de Soma sont ordinairement identiques.