LES DIEUX OBSERVENT LES ACTIONS DES HOMMES
Rien de ce que font les hommes ne doit échapper aux dieux dont la fonction spéciale est d'exercer la justice distributive. Aussi est-il dit des ^idityas qu'ils observent, infaillibles, les races des mortels VIII, 90, 6. Infaillibles et doués d'un grand nombre d'yeux, ils voient à l'intérieur (des cœurs) le mal [liltéralement ce qui est tortueux) et le bien, et tout est près pour ces rois, même ce qui est loin II, 27, 3. Ils ne sommeillent pas et ne clignent pas l'œil, ibid., 9.
J'interprète dans le même sens divers emplois de la racine yat que MM. Roth et Grassmann ont expliqué en attribuant, à tort selon moi, à cette racine le sens de « réunir ». L'idée d' « effort dans une direction déterminée » qui en est la signification primitive, transportée du physique au moral, devient l'idée d' « attention prêtée à un objet ou à une personne ». Ce développement du sens est exprimé par la forme du verbe simple aussi bien que par celle du causal, comme le prouve l'équivalence des formes yalaliet yàlayati aux vers VII, 36, 2, et III, 59, 1. Il est dit dans ces deux passages que Mitra c< fait attention» aux hommes, et le second insiste sur l'idée en ces termes : « Mitra contemple les races sans, cligner l'œil. » L'attention exprimée par la racine yat paraît d'ailleurs être souvent une attention bienveillante. Varuna «c fait attention » au prêtre (ari) V, 48, 3. Mitra et Varuna « font attention n aux hommes et les conduisent V, 65, 6, ils « font
attention n à ceux qui leur obéissent VI, 67, 3. Dans le vers V, 3, 9 que nous retrouverons plus loin» le poëte se sert de la racine yat pour adresser à Agni cette prière pressante : « Quand feras-tu attention à nous ? » Pour ne parler ici que deSiidityas, citons encore l'épithète yâtayaj-jana a qui fait attention aux hommes » appliquée à Mitra III, 59, 5, cf. VIII, 91, 12, à Mitra et Varuna V, 72, 2, aux trois .4ditjas, 1, 136, 3 *.
Une idée exclusivement bienveillante paraît attachée a la surveillance exercée par les dieux quand elle est comparée à celle d'un berger qui garde ses troupeaux: Mitra et Varuna, souverains et fidèles à la loi, observent du haut du ciel (les hommes) comme des troupeaux, VIII, 25, 7 (Voyez pourtaût VIII, 41, 1).
Plusieurs textes attribuent, soit à Varuna seul, soit au couple Mitra et Varuna, des espions, spaçàh, chargés de surveiller les hommes. Dans l'hymne I, 25, à la suite du vers 11 d'après lequel Varuna lui-même voit les choses faites et celles qui doivent se faire, nous trouvons au vers 13 la mention de ses espions « établis tout autour (du monde) d . Les espions de Mitra et Varuna sont infaillibles VI, 67, 5* Ces personnages peuvent se confondre parfois avec le groupe des ildityas, expressément comparés à des espions au vers Mil, 47, 11. Mais dans l'hymne IX, 73, les espions de Varuna, nommés une première fois au vers 4 où il est dit qu'ils ne clignent pas l'œil, reçoivent au vers 7 le nom de Rudras, et les espions des dieux, également célébrés au vers X, 10, 8 comme ne clignant pas l'œiU et de plus, comme ne s'arrêtant jamais, paraissent identiques aux « fils du grand Asura », qui soutiennent le ciel et qui voient au loin d'après le vers 2 du même hymne : or, la qualification de « fils de l'Asura » convient particulièrement aux Rudras ou Maruts, fils de Rudra, l'Asura duciel(voir chap. I, section V,p.34). Au versVII,87, 3, les espions de Varuna qui voient les deux mondes sont
1 . Le causal yàtaya et le simple yat peuvent encore se prendre dans le sens de c faire attention à » aux vers IX, 86, 42 (cf. 39, 2; V, 33, IS; VIII, 35, 12;, où il s*agit de Tattention prêtée, par Soma aux deux races des hommes et des dieux auxquelles il sert d*intermédiaire, par Indra et par l«s Açvins éi leurs suppliants. Au vers I, 33, 6, le causal semble exprimer plutôt la vigilance des Nayag\'as vis-à-vis des démons ennemis d*Indra. C*est encore lui qui est employé dans le passage cité plus haut, portant que la unit t SII^ veille les dettes » X, 127, 7.
simplement appelés des sages, fidèles à la loi et habiles dans le sacrifice. Remarquons à ce propos qu'un rôle analogue au leur est rempli par ces compagnons de Brihaspati dont le caractère équivoque rappelle à la fois les dieux et les sacri* flcateurs divinisés, et qui, d'après les vers II, 24, 6 et 7, rentrent au lieu d'où ils sont venus, c'est-a-dire dans la partie la plus reculée du ciel, après avoir observé les actes contraires à la loi. Dans l'ordre purement naturaliste, les espions de Varuna, du dieu qui règne principalement sur les ténèbres, ont pu représenter les étoiles, ces « yeux » de la nuit X, 127, 1 . Nous retrouverons plus loin un passage où les espions qu'Indra « enveloppe (fait disparaître dans un rayon) de soleil » I, 33, 8, paraissent bien être les étoiles. Mais nous verrons aussi la même qualification donnée aux étincelles du feu IV, 4, 3, cf. 2.
Aux vers IV, 13, 3; X, 35, 8, il s'agit d'un espion unique, et cet espion est expressément désigné sous son vrai nom : c'est le soleil *, espion du monde entier, qui se lève à chaque aurore. On lui demande ainsi qu'à l'aurore « Tinnocence » X, 35, 2 (cf. VI, 50, 2?), qui paraît donner droit à la protection du ciel et de la terre, ibid, 3. Cette formule s'explique par celles où les suppliants prient le soleil de proclamer leur innocence: a VII, 62, 2... Témoigne de notre innocence devant
Mitra, Varuna, Aryaman et Agni 4. Ciel et Terre, Aditi,
protégez-nous. Puissions-nous n'être pas exposés à la colère de ceux qui, bien nés eux-mêmes, vous ont engendrés, ô mondes sublimes, de Varuna, de Vâyu, de Mitra, le plus chéri des héros! » — VII, 60, 1. «Puissions-nous, lorsqu'aujourd'huî tu auras en te levant, ô soleil, témoigné avec véracité de notre innocence devant Mitra et Varuna, puissionsr-nous être agréables aux dieux, ô Aditi, et t'être agréables, ô Aryaman, en te chantant! — 2. Ce soleil qui contemple les hommes, ô Mitra et Varuna, se dirige vers les deux races, gardien du monde mobile et du monde immobile, voyant chez les mortels le bien et le mal (littéralement le droit et le tortueux). » Le même hymne nous montre au vers 3 le soleil contemplant les races comme des troupeaux, et rappelle aux vers 8 et 10 la
1. Le soleil peut encore être désigné au vers V, 59, 1 sous le nom d' « espion des Maruts », les hennissements attribués à cet espion Tétant aussi ailleurs au soleil (IX, 64, 9). Cependant il est possible que le poêle ait ici en ▼ue l'éclair.
crainte qu'inspirent les Adityas dont il estTespion: « 8. Paissions-nous, obtenant des enfants, une descendance, par la protection sûre et précieuse qu'Aditi, Mitra et Vam»a accordent à Sudâs, puissions-nous ne rien faire qui irrite les dieux, ô (dieux) rapides ! .... 10. Leur choc est puissant en restant mystérieux; ils triomphent par une force cachée. Saisis de crainte, ô mâles, nous fuyons prudemment loin de vous. Ayez pitié de nous ! » Nous retrouverons plus loin les vers 5 et 9. On aura remarqué particulièrement la formule du vers 2. Elle se retrouve au vers 17 de l'hymne IV, 1, « L'obscurité confuse a disparu ; le ciel a brillé ; la splendeur de la divine aurore s'est levée ; le soleil est monté dans les plaines sublimes, voyant chez les mortels le bien et le mal » ; et au vers 2 de l'hymne YI, 51 : « Le sage qui connaît depuis longtemps les races des dieux et leurs trois assemblées, le soleil, voyant chez les mortels le bien et le mal, observe les mœurs de l'ennemi. »
Au vers I du même hymne on lit : « Il se lève, l'œil énorme de Mitra et Varuna; il arrive, infaillible, cher (à ces dieux) ; face brillante, lumineuse, de la loi , il a resplendi à son lever dans le ciel comme un bijou d'or. » L' a œil du soleil » est une locution'd'un usage courant dans le Aig-Veda, 1, 164, 14; V, 40, 8; 59, 5, cf. 3; VU, 98, 6; IX, 10,9; X, 10, 9. Celle d' « œil des dieux» désigne aux vers Vn, 76, 1 ; 77,3, cf. vn, 66, 16, l'astre du jour, etil faut probablement entendre de même l'œil <( unique » dont il est parlé au vers IX, 9, 4, tandis que les deux yeux immortels du ciel, I, 72, 10, sont vraisemblablement le soleil et la lune (cf. I, 102, 2 ). Mais le soleil, qui a prend une forme dans le sein du ciel pour que Mitra et Varuna voient » I, 115, 5, est tout particulièrement l'œil de Mitra et Varuna, comme dans le vers cité plus haut, auquel il faut ajouter les vers I, 115, I; VII, 61, I; 63, 1. C'est sans doute encore le soleil qui est désigné au vers VIII, 25, 9, comme l'œil sans défaut par lequel Mitra et Varuna, « connaissant la route mieux que l'œil », contemplent d'en haut (la terre), et au vers I, 136, 2, comme l'œil de Bhaga. Au vers 6 de l'hymne I, 50, qui renferme d'ailleurs plusieurs allusions à la puissance visuelle du soleil (vers I, 2, 7), cet astre est appelé expressément l'œil par lequel Varuna voit celui qui s'agite parmi les hommes. Il reçoit encore la qualification d'œil de Mitra et Varuna au premier vers de l'hymne X, 37, dont le vers 5 porte qu'il se lève « saas co-
1ère », tandis que les vers 7 et 9 lui demandent a Tinnocence », c'est-à- dire, selon la remarque dôjà faite plus haut, TinTitent à proclamer l'innocence du suppliant.
Savitri est peut-être quelquefois identifié au soleil. On s'expliquerait donc que ce dieu, dont les chevaux mêmes voient les hommes I, 35, 5, fût appelé à témoigner de leurs actes. En fait, à la suite du vers 5 de l'hymne X, 12, qui semble contenir une nouvelle allusion aux lacets de Varuna « Pourquoi le roi nous a-t-il saisis ? Quelle est celle de ses lois que nous avons violée? Qui le sait?» Savitri est prié au vers 8, en compagnie d'ailleurs de Mitra et d'Aditi, de déclarer à Varuna que ses suppliants sont sans péché. Mais on peut trouver bizarre qu'au vers I, 123, 3, il soit invité à proclamer « devant le soleil d l'innocence des hommes. Nous avons d'ailleurs déjà cité ce passage, où Savitri reçoit en même temps l'épithète damûnoê « qui aime la demeure », comme un de ceux où il semble se confondre avec Agni. Or Agni est aussi, comme nous allons le voir, un témoin des actions des hommes.
SECTION VI