‹ La religion védique d'après les hymnes du Ṛig-Véda (volume 2)Chapitre 371 sur 417 · NATURE DES FAUTES QUE PUNISSENT LES DIEUX · texte numérisé non relu

NATURE DES FAUTES QUE PUNISSENT LES DIEUX

Nous avons jusqu'à présent étudié la situation du pécheur vîs-à-vis des dieux qu'il a irrités, et qui sont le plus souvent les ^dityas, ou vis-à-vis de ceux dont le rôle ordinaire est d'intercéder pour lui, c'est-à-dire d'Agni et de Soma; nous avons constaté chemin faisant la vertu propre attribuée au péché pour le châtiment du pécheur ; mais nous n'avons pas cherché à préciser la nature des fautes que punissent les dieux, ou qui punissent en quelque sorte elles-mêmes celui qui les a commises. Il est temps de traiter ce point capital.

La morale semblerait peu intéressée dans la notion védique . du péché si, comme on pourrait le croire au premier abord, la colère des dieux n'était excitée que par l'omission des sacrifices, ou par les fautes matérielles commises dans leur accomplissement, telles que les erreurs que l'auteur de rhymme X, 2, aux vers 3-5, met sur le compte de la simplicité, de l'ignorance, et qu'il prie Agni de réparer par sa science des rites (cf. au vers II, 33, 4 les causes de la colère de Rudra). Cependant il est clair que, même dans ces conditions, la notion de la faute peut changer considérablement de caractère, selon la nature des rapports conçus entre la divinité et celui qui Ta offensée. La frayeur qu'inspire à un être plus faible la conscience de sa désobéissance, ou de toute autre offense, par lui commise envers un être plus fort, n'appartient pas par elle-même à un ordre bien élevé de sentiments moraux. Mais là ne se boruent pas ceux que trahissent les passages des hymmes déjà cités dans les pages précédentes. A l'idée de la toute-puissance du dieu, sans lequel l'homme c< ne dispose pas d'un instant » II, 28, 6, s'ajoute celle de sa justice, qui nous est apparue surtout dans l'assimilation du péché à une dette, et tout particulièrement dans les formules où le suppliant demande à ne pas payer pour un autre U, 28, 9; VI, 51, 7 (trf. VII, 52, 2). Il faut y joindre encore la confiance dans la miséricorde divine, qui trouve son expression la plus touchante, en même temps d'ailleurs que la notion de justice, dans ces vers H, 29, 5 et 6 où le pécheur, se comparant à un oiseau sur son nid, implore

son pardon dans l'intérêt de sa famille, et veut ensuite, daas sa frayeur, se blottir contre le cœar des ^dityas. A la puissance des dieux, Thomnie oppose sa propre faiblesse, mais il se fait de cette faiblesse même un titre à leur miséricorde. Le lecteur aura lui-même remarqué aux vers IV, 12, 4 ; Vil, 57, 4, cf. I, 25, 1 ; VII, 89,5, cette formule « Si nous avons commis une faute comtne des hommes que nous sommes », et il la retrouvera plus loin encore aux vers IV, 54, 3 ; X, 15, 6. Il a vu la même idée exprimée d'une manière non inoins frap* pante aux vers X, 164, 1 et 2 « Le cœur de Thomme se porte vers beaucoup d'objets », et surtout au vers I, 179, 5 « Le mortel est plein de désirs ». Enfin il aura rapproché de ces passages ceux où le suppliant cherche une excuse dans l'inadvertance VII, 89, 5, cf. IV, 2, 11 (voir plus loinX, 37, 12), dans la faiblesse de l'intelligence VII, 89, 3, dans la simplicité X, 25, 3. Cette simplicité, cette ignorance, qui est dans bien d'autres circonstances encore opposée à la sagesse des dieux (I, 120, 4; 164, 5 ; IV, 5, 2; X, 7, 6;' 28,5; cf. I, 31, 14; II, 27, 11; III, 9, 7), est précisément comme nous l'avons vu tout à l'heure, l'excuse invoquée pour les fautes commises dans 1* accomplissement du sacrifice. Mais la formule la plus remarquable dans Tordre d'idées qui nous occupe est celle du vers VII, 86, 6. Je la reproduirai ici : « Ce n'était pas ma volonté, ô Varuna : c'était la séduction, le breuvage enivrant, la colère, le dé, l'inadvertance. L'aîné est capable d'égarer le plus jeune. Le sommeil même n'éloigne pas le péché. » De tout cela il résulte que les dieux, dans l'appréciation des actes de l'homme, tiennent compte, non-seulement du fait matériel, mais aussi de l'intention. Déjà, dans plusieurs des passages précédemment cités, IV, 1,17; VI,51, 2; VII, 60, 2; IX, 97,18, cf. 43, le bien et le mal étaient désignés par des mots dont la signification littérale est « droit » et « tortueux », et le mal l'était par le même mot au vers II, 27, 3 d'après lequel les .4ditjas voient le bien et le mal à l'intérieur (du cœur). Or « suivre la voie droite » c'est pour le sacrificateur, d'après le vers X, 100, 3, la même chose qu' « honorer les dieux à la manière des simples ». L'idée que les dieux tiennent compte de l'intention dans l'acte même du sacrifice est clairement exprimée au vers VIII, 11, 4 adressé à Agni : « Tu ne goûtes pas, ô Jâtavedas, le sacrifice du mortel trompeur, même lorsqu'il est à ta portée. »

Quand nous aurons, dans le chapitre suivant, analysé la conception qui fait des rites du sacrifice l'une des formes de la loi qui gouverne à la fois le monde physique et le monde moral, nous comprendrons mieux encore quelles notions élevées pouvaient être rattachées au fait matériel de leur observation ou de leur violation.

Il est certain d'ailleurs que les fautes auxquelles font allusion les formules d'aveu et de déprécation contenues dans les hymnes védiques ne sont pas uniquement des offenses directes aux dieux, ou aux ancêtres divinisés qui doivent être comme les dieux honorés de sacrifices, et dont la miséricorde est implorée dans les mêmes termes « Ne nous faites pas de mal, ô pères, (Juelque faute que nous ayons commise envers vous, comme des hommes que nous sommes » X, 15, 6, cf. III, 55, 2. Il suffirait à la rigueur pour nous en convaincre de certains traits des passages déjà cités. Je viens de rappeler à l'instant la curieuse formule du vers VII, 86, 6, d'après laquelle certaines fautes ont pour cause les dés, et d'autressont commises même pendant le sommeil. Ces dernières sont au versX, 164, 3, opposées à celles qu'on commet pendant la veille (cf. ibid., 5), et si la conscience qui s'en croit chargée trahit par cela même une culture encore bien insuffisante, du moins parait-eUe en même temps avoir reconnu dans les dieux des vengeurs de toutes les fautes de l'homme, et non pas seulement de celles qui se réduisent à l'inobservation des rites. L'aUusion à la passion du jeu, que nous avons rencontrée en outre au vers II, 29, 5, et que nous allons retrouver au vers V, 85, 8, transporte décidément sur le domaine des relations sociales la notion de la faute punie par les dieux. Il faut mentionner à ce propos le curieux hymne X, 34, où cette passion est décrite par un véritable poëte moraliste.

Mais il est d'autres passages où l'idée que les dieux prennent souci de la conduite de l'homme à l'égard de ses semblables, est exprimée dans des formules qui mentionnent explicitement les fautes qu'il a commises envers ces derniers à côté des offenses qu'il a faites aux dieux mêmes. Je citerai d'abord le vers IV, 54, 3 : « Si par inadvertance nous avons fait quelque offense à la race divine, par faiblesse d'esprit, par emportement, comme des hommes que nous sommes, ô Savitri, rends-nous ici sans faute envers les dieux et envers les hommes. » La pensée est précisée davantage encore au vers I, 185, 8 : a Quelque faute que nous ayon;^

Bkroaionb, Dieux souverains, M

commise envers les dieux, ou envers un ami, ou envers le père de famille, que cette prière Tefface ! 0 ciel et terw, préservez-nous du mal. » Il ne s'agit encore là que des devoirs envers la famille et envers les amis. Le vers V, 85, 7, adressé à Varuna, va plus loin : a Quelque péché que nous ayons commis envers un compagnon, ou envers un camarade, ou envers un ami, ou envers un frère, ou envers un membre de notre famille \ ou envers un membre d'une famille étrangère, 6 Varuna, délie-le. » Il est immédiatement suivi d un autre où le pécheur compare ses fautes aux tricheries d'un joueur : « Si nous avons trompé * comme des joueurs dans le jeu, celles de nos fautes qui sont certaines et celles que nous ne connaissons pas, délie-les toutes, relâche-les en quelque sorte, ô dieu ; et qu'ensuite nous te soyons chers ! »

Il va sans dire que les prêtres, dont tant de passages du Aig-Veda constatent les hautes prétentions, et dans les derniers temps de la période védique, les membres de la caste brahmanique à demi constituée, devaient mettre au premier rang des fautes commises envers les hommes les offenses qui leur étaient faites à eux-mêmes. C'est un péché de ne pas donner la dakshinâ, c'est-à-dire le salaire du sacrifice, comme l'indique cette formule du vers X, 107, 3 : « Un grand nombre d'hommes, par crainte du péché, offrent la dakshinâ et satisfont (le prêtre). » Il faudrait citer dans le même ordre d'idées tout l'hymne X, 1 17 sur le devoir de l'aumône, où, selon toute vraisemblance, il s'agit surtout de l'aumône à faire au prêtre. Enfin le péché qu'on commet en enlevant sa femme à un brahmane, et qu'on n'efface qu'en la lui rendant, fait à lui seul le sujet de l'hymne X, 109. D'un autre côte, la conception qui attribue au culte une sorte d'action magique sur les dieux paraît n'être pas restée sans influence sur l'idée de l'expiation accomplie au moyen de certaines formules de prières. C'est ainsi qu'on lit au vers VI, 51, 8 : « L'hommage seul est puissant. J'invoque l'hommage. L'hommage soutient le ciel et la terre. Hommage aux dieux I L'hommage leur comfnande. f expie par l'hommage toute faute commise. » Mais ces observations ne sauraient effacer dans l'esprit du lecteur

1 . J*intarprète le mot veça comme désignant tous ceux qui font partie de la famille, soit en qualité Je parents, soit en qualité de serviteurs.

â. Le verbe est à la troisième personne, c'est-à-dire qu'il est rapporte grammaticalement au terme de comparaison.

rimprcssion qu*oiit dû y laisser les citatione dont elles ontétë immédiatement précédées. Il reste bien constaté que lesiirjas védiques reconnaissaient des devoirs de l'homme envers ses semblables, qu'ils croyaient que les dieux s'intéressaient à l'observation de ces devoirs, enfin qu'en ce qui concerne leurs rapports directs avec les dieux mêmes, un élément moral s'introduisait parfois, pour les modifier profondément, dans les conceptions purement naturalistes du culte.

SECTION VIII

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