‹ La religion védique d'après les hymnes du Rig-Véda (volume 4)Chapitre 33 sur 83 · RÔLE MORAL DES DIEUX DU SACRIFICE · texte numérisé non relu

RÔLE MORAL DES DIEUX DU SACRIFICE

Agni surveille les hommes, non-seulement sous sa forme de soleil, à laquelle paraît faire allusion le vers X, 8, 5 « Deviens l’œil, le gardien de la grande loi », mais sous sa forme domestique. Il est même alors le plus proche témoin de leurs actions. Les espions que Mitra et Varuna, « surveillant sans jamais cligner l’œil ceux qui se cachent», placent « au milieu des races et dans les plantes » VII, 61, 3, représentent vraisemblablement, soit Agni, soit Soma. Les flammes d’Agni sont des espions qu'il envoie lui-mème au loin IV, 4, 3, cf. 2. Divers passages lui attribuent plusieurs yeux II, 2, 4 ; X, 21, 7, cent yeux 1, 128, 3, mille yeux X, 79, 5. Il est le sage qui sait distinguer la piété et l’inadvertance, qui sait distinguer les mortels les uns des autres comme les surfaces unies des surfaces rugueuses, IV, 2, 11. Il connaît les secrets des mortels comme il connaît les races des dieux VIII, 39, 6. Aussi est-il prié au vers III, 54, 19, sous le nom de messager des dieux, de déclarer innocents

ses suppliants. L'inquiétude qu’inspire à l’homme le témoignage incorruptible d’Agni est exprimée longuement dans la première partie de l’hymne IV, 3, dont nous aurons encore à citer plus bas un autre vers (13) sur le rôle moral d’Agni, et dans le chapitre suivant tout un fragment (9-12) sur la «. loi » (r ita). Après ce trait frappant du début de l’hymne « Cherchez à vous rendre Agni favorable avant un coup de tonnerre imprévu » (vers 1), après l’invitation adressée au prêtre de chanter le dieu miséricordieux, « qui écoute et qui n'est pas aveugle » (vers 3), et à Agni lui-même de prêter attention à l’œuvre du sacrificateur (vers 4), viennent quatre vers (5-8) où le poète demande à Agni ce qu’il dira aux différents dieux dont l’énumération remplitce fragment « quand ils l’interrogeront » (vers 8). Je n’en traduirai quelepremier : «5. Comment, ô Agni, parleras-tu à Varuna? Comment au Ciel ? De quel péché nous accuseras-tu devant eux ? Comment parleras-tu au libéral Mitra, comment à la Terre, comment à Aryaman, comment à Bhaga ? »

Comme les dieux qu’il doit renseigner sur les actions des hommes, Agni est quelquefois irrité contre ces derniers. La prière qu’on lui adresse aux vers VII, 1, 22 (cf. ibid., 4, 7); VIII, 92, 12, apour objet de détourner sa colère. On souhaite de ne pas irriter « son trait puissant » X, 142, 3, cf. 1. Chacun des vers I, 12, 9 ; 36, 12 ; 79, 9; IV, 9, 1 ; VIII, 44, 28 ; X, 150, 1-2 et 4-5, contient un appel à sa miséricorde. Il en est de même des vers 12 et 14 de l’hymne 1, 94, dont le vers 15 renferme cette prière à Agni : « Puissions-nous être celui auquel tu donnes l’innocence, ô dieu libre ( aditi , voir plus haut, p. 160). » C’est d’ailleurs en remettant le péché commis III, 7, 10, cf. IV, 10, 7, qu’Agni donne l’innocence. S'il protège celui qui a suivi un chemin tortueux I, 31, 6, c’est qu’il est miséricordieux, et qu’il efface le péché, l’erreur qui qui a entraîné le pécheur hors du droit chemin, ibid., 16. Au vers 3 de l’hymne X, 164 dont nous retrouverons plus loin les vers 4 et 5, et dont les deux premiers vers semblent déjà faire allusion à la fragilité de l’homme dans la formule « Les pensées du vivant sont diverses » ou « se portent sur divers objets » (cf. I, 179, 5 « Le mortel est plein de désirs »), on lit : « Si nous nous sommes rendus coupables par le désir, par le blâme, par la malédiction, dans la veille ou dans le sommeil, qu’Agni chasse loin de nous toutes ces fautes odieuses ! »

Les vers VII, 1, 19; 4, 4, où Agni est prié de ne pas « envelopper » ses suppliants (si tel est bien, comme je l’ai supposé déjà, le sens de la racine hvvi), paraissent faire allusion au mythe du lacet qui retient le pécheur. En tous cas, Agni qui, d’après le vers V, 2, 8, s’était éloigné avec colère, est prié au vers précédent de délivrer des lacets ceux qui l’implorent, comme il a délivré Cunaùçepa attaché à mille poteaux. Au vers IV, 12, 4, comme dans plusieurs des passages cités plus haut, les liens où se trouve pris le pécheur, et qui sont ici détachés par Agni, ne sont autres que les péchés euxmêmes : « Si par inadvertance, comme des hommes que nous sommes, ô (dieu) très-jeune, nous avons commis quelque faute envers toi, rends-nous sans péché devant Aditi, délie et éloigne nos fautes, ô Agni. » Au vers suivant se rencontre une image différente, quoique empruntée au même ordre d’idées : « (Délivre-nous), ô Agni, même d’une grande faute, de l’étable des dieux et de celle des mortels. Ne nous laisse jamais éprouver de dommage, nous, tes amis. Accorde la prospérité à nos enfants, à notre descendance. » L’image de l’étable suggérerait naturellement l’idée du bétail prisonnier auquel est comparé le pécheur, lors même que le poëte ne compléterait pas lui-même sa pensée comme il le fait immédiatement au vers 6, qui d’ailleurs est répété mot pour mot à la fin de l’hymne X, 126 aux Adityas : « Comme vous avez, o dieux saints, délivré la vache liée par le pied, ainsi détachez de nous le mal; que notre vie soit prolongée, ô Agni! » Citons encore cette formule adressée à Agni : I, 189, 1 : « Écarte de nous le péché qui enlace. »

Bien qu’Agni ait dans la religion védique son rôle indépendant, et que par suite il ait pu remplir en son nom propre les fonctions qui lui sont attribuées dans les citations précédentes, nous devons nous attendre à retrouver aussi son caractère de médiateur entre le ciel et la terre dans la conception de ses rapports avec lepécheur. Les passages deshymnes où Agni est prié de défendre ses suppliants contre la malveillance du dieu et contre celle du mortel II. 7,2, d’écarter les colères divines et les ruses impies VI, 48, 10, celui d’après lequel le mal venant des dieux et le mal venant des mortels n’atteignent pas le pieux serviteur d’Agni VIII, 19, 6, cf. 5, peuvent prendre, en raison de ce caractère particulier du dieu du sacrifice, un sens beaucoup plus précis que celui des formules analogues appliquées à d’autres dieux. L’idée d’une « inter-

cession » d’Agni en faveur du pécheur, qui n’est encore que suggérée par nos dernières citations, ressort déjà plus nettement des suivantes : I, 94, 12, « Que cette colère étonnante de Mitra, de Varuna, des Maruts, s’apaise, pour notre bien ! Aie pitié de nous! Qu’ils changent de pensée! O Agni, puissions-nous, dans ton amitié, ne pas éprouver de dommage! » — VII, 93, 7, « O Agni, ainsi allumé par nous avec respect, invoque Mitra, Varuna, Indra; quelque faute que nous ayons commise, pardonne-la; qu’Aryaman et Aditi la délient! » — 'X, 150, 3. « O Agni, amène vers nous les dieux qui aiment la loi, pour qu’ils nous fassent miséricorde. » Voici enfin un morceau qui ne laisse place à aucun doute : « IV, 1, 3. Ami, fais rouler jusqu’ici ton ami, comme une roue rapide, comme les roues d’un char dans leur course rapide, fais-le rouler pour nous rapidement, ô (dieu) puissant. O Agni, puisses-tu obtenir (pour nous) miséricorde auprès de Varuna, auprès des Maruts qui ont toutes les splendeurs. Sois bienveillant pour notre descendance, donne-lui la force, ô (dieu) brillant; sois bienveillant pour nous, ô (dieu) puissant. — 4. Toi qui la connais, 6 Agni, apaise en notre faveur la colère du dieu Varuna. (Dieu) très-saint, très-rapide, brillant, détache de nous tous les maux. — 5. O Agni, le plus bas (comme séjournant sur la terre) et le plus proche des dieux, sois-nous favorable au lever de cette aurore. Libéral envers nous, apaise pour nous Varuna par le sacrifice. Plais-toi à la miséricorde (cf. 20), exauce-nous. » — Au vers I, 128, 7, Agni est encore prié de préserver ses suppliants de l’« enlacement » de Varuna. De ces passages il faut aussi rapprocher le vers déjà cité à propos des rapports du père et du fils : V, 3, 9. « Eloigne le père, écarte, toi qui es sage, celui qui passe pour ton fils, ô fils de la force. Quand nous regarderastu favorablement, toi qui sais tout? Quand feras-tu attention à nous, ô Agni qui connais la loi? »

Tout ce qui vient d’être dit d’Agni peut l’être aussi de Soma. Non-seulement Soma contemple la terre en qualité de soleil, ainsi qu'il résulte de plusieurs des passages où il est identifié avec l’astre du jour, IX, 71, 8 et 9; 10,9, cf. IX, 32,4: 57, 2 ; 70, 3-5; 96, 7; 101 , 7 1 : mais en qualité de dieu descendu

1 Cf. les passages où le personnage de Pùshan, qui offre de si grandes ressemblances avec celui de Soma appelé précisément pûshon dans l'un des vers cités, IX, 101, 7 . est représenté embrassant de son regard tous les êtres III, 62, 9; VI, 58, 2.

sur la terre, il est avecAgni le plus proche témoin des actions des hommes. Le vers IX, 102, 8 lui attribue des jeux brillants. Il dénoue comme un nœud (il distingue) la voie droite et la voie tortueuse (le bien et le mal) IX, 97, 18, et, droit lui-même, il détruit ce qui est tortueux ibid., 43. Il poursuit les dettes (les fautes) IX, 110, 1 et les fait payer IX, 47, 2. On le prie d’être sans colère I, 91, 4 (cf. X, 32, 8?), et on fait appel à sa miséricorde I, 91, 11; IX, 61, 5; 66, 30; 69, 10; 82, 2. <c Je viole tes lois par simplicité (par ignorance), ô Soma », dit l’auteur du vers X, 25, 3; « pardonne-moi, comme un père pardonne à un fils, éloigne de moi tous les coups. » Le vers I, 179, 5 est plus intéressant encore, et le Soma auquel il est adressé est sans contestation possible le Soma terrestre : « J’invoque de près ce Soma que j’ai bu et reçu dans mon cœur. Quelque faute que nous ayons commise, qu’il la pardonne! Car le mortel est plein de désirs. » Voici encore une formule très-curieuse adressée à Soma : IX, 79, 3. « Qu’il (nous préserve) de notre 1 2 propre méchanceté! Car elle est un ennemi. Qu’il (nous préserve) aussi de la méchanceté des autres ! Car elle est un loup. » Le péché est considéré comme l’ennemi de celui qui l’a commis en raison de la force propre qui lui est attribuée et que j’ai déjà signalée plus haut. C’est dans le même sens qu'il paraît désigné au vers VIII, 68, 3 par le mot dveshas que je traduirai « mal », mais qui signifie littéralement « haine » : « Tu nous préserves par ta vaste protection, ô Soma, du mal que nous nous faisons à nous-mêmes4, et de celui que nous font les autres. » Dans un autre passage que j’ai cité plus haut à propos d’Agni sans le discuter, le même mot paraît désigner également le péché : IV, 10, 7. « 0 Agni, toi qui es fidèle à la loi, tu éloignes entièrement du mortel qui sacrifie ainsi, même le péché qu’il a commis3. » — D’après le vers 9 de l’hymne

1. Il semble au premier abord que le pronom réliechi svusydh. puisse être rapporté à Soma aussi bien qu'aux suppliants. Nous n'aurions plus alors que l’opposition de la malveillance du dieu et de celle des « autres t. Mais cette interprétation serait moins vraisemblable. On oppose d’ordinaire à la malveillance des dieux celle des mortels, ou plus généralement des impies, qui peuvent être aussi des démons ; mais les « autres » ne peuvent guère s’opposer qu’aux suppliants eux-mémes.

2. L'emploi du mot tanù donnerait lieu aux mêmes observations.

3. Cl’, les tours analogues avec «mis, par exemple X, 63, 8. Cf. encore l’em-

ploi signalé plus haut du mot amhas a angoisse » dans le sens de « péché », II. 28, 6 : c’est l’efl’et du péché pour le peche lui-méme.

VIII, 68, auquel a été empruntée déjà notre avant-dernière citation, Soma, dont la miséricorde est en outre implorée au vers 7 (cf. 8), « observe dans sa demeure les mauvais desseins des dieux ». Dans l’hymne VIII, 48, où il est encore fait de fréquents appels à sa miséricorde (vers 8, 10 et 12), pour le cas où ses lois auraient été violées (vers 9), Soma est prié d’écarter la colère céleste (vers 2). J’ai déjà cité plus haut les vers VI, 74, 3 et 4, où Soma est prié en compagnie do- Rudra de délier la faute attachée aux pécheurs, et de les délivrer du lacet de Varuna. Rappelons encore les passages concernant les rapports de Soma et du père, déjà cités dans le chapitre I (p. 64), particulièrement le vers IX, 86, 14, qui le représente cherchant à gagner son père « antique », et le vers VI, 44, 22 : « Ce Soma a dérobé les armes de son père, et triomphé ainsi des ruses de (ce père) malveillant. »

L’étroite relation qui existe entre le personnage de Brihaspati et ceux d’Agni et de Soma m’engage à signaler ici les passages où le « maître de la prière » est qualifié de r maya « qui poursuit les dettes » II, 23, 11, de rinacit « qui fait payer les dettes » ibid., 17, de rinam ddadih « qui reçoit », c’est-àdire encore « qui fait payer les dettes » II, 24, 13.

Les eaux qui, comme Agni et Soma, jouent un rôle important dans le culte, sont invoquées comme eux par le pécheur. Il est permis de croire que la notion de l’origine céleste des eaux de la terre n’a pas peu contribué à faire transporter de l’ordre physique à l’ordre moral la propriété qu’ont les eaux de laver les souillures. Ce passage pourrait encore s’interpréter dans le premier sens : X, 17, 10. « Que les eaux mères nous purifient ! Qu’elles nous purifient avec leur beurre, elles qui distillent "le beurre ! Car ces déesses emportent toutes les souillures. Je sors des eaux purifié et brillant. » Mais il n'en est pas de même du suivant : I, 23, 22 id., X,9, 8). « Eaux, emportez tout ce qu’il y a de mauvais en moi, les embûches que j’ai dressées, les malédictions que j’ai prononcées, et mes mensonges.

SECTION VII

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