IV
les parties offrant à peu près le même intérêt, l'ensemble risque de manquer de tenue.
Les arabesques nouvelles seront demandées à la flore ornementale (la fameuse plante « stylisée »).
4. L'emploi de la plante, non plus « stylisée » mais simplement arrangée, tenue ^rès de nature si elle peut servir d'emblème : par exemple le laurier pour les ouvrages de poésie, d'histoire, les livres où sont exaltés le patriotisme et les vertus militaires; les roses dans les contes, les chansons légères, les poésies anacréontiques ; la violette pour Paul et Virginie ; la bruyère, la pervenche, le muguet sur les nouvelles sylvestres d'André Theuriet ; et, sur la Petite Fadette, une guirlande de bleuets. La plante sera tenue très près de nature si son nom sert de titre à l'ouvrage : le Myosotis, les Vignes folles, les Œillets deKerlaz, la Dame aux Camélias, etc.
Ici se place un conseil capital : « Quel que soit le parti de décor adopté, pas de résultat sans une composition : rien à espérer du hasard. Et, dans une discussion qui devrait être lue de tous les
HERODIAS, 1892
RELIURE DE MEUNIER
relieurs , Marius , analysant par diagrammes quelques données principales de décors du xvi% montre que « la raison de leur beauté, sous une exécution matérielle souvent médiocre, sous une facilité apparente de dessin, est dans une science profonde de composition, d'équilibre, de proportions ».
Mais n'y a-t-il pas un cinquième mode de composition : le dessin sans symétrie, et comme jeté au hasard?
« Sans symétrie, oui; mais au hasard, non. La branche jetée négligemment en apparence sur le plat d'un livre doit former un tout complet et ne pas avoir Vair d'un fragment tombé là par hasard ; il faut éviter le manque d'équilibre, qui est rarement d'un bon effet en reliure. Cependant rien ne doit être rejeté de parti pris, et l'on trouve dans l'art japonais, de révélation récente, des plantes, des branches tracées de la façon la plus libre et dont la donnée et l'exécution sont également charmantes. Mais l'art des Japonais est absolument différent du nôtre, et sous l'apparence du manque de composition se cache une extrême recherche de pondération et d'harmo-
nie qui n'est autre chose que la composition, le style. Ils obtiennent par l'équilibre des valeurs de ton ce que nous cherchons par la répétition , l'alternance, la symétrie. Aussi, dans cet art charmant, où nous avons beaucoup à apprendre surtout au point de vue de la couleur, il faut surtout s'attacher à saisir l'esprit et les lois, et ne pas croire que le décor japonais est à la portée de tous, qu'il suffit de couper un fragment de tige et de le laisser tomber n'importe où — l'exécution matérielle en serait-elle très fouillée — pour avoir fait preuve de goût. »
Après avoir indiqué ce qu'il faut faire, Marius entame donc la question du nefas. Nous citons textuellement : les bibliophiles en tireront profit :
« La décoration du plat d'un livre, quelle que soit sa richesse, doit toujours être facile à comprendre dans son ensemble du premier coup d'œil. Voyez les dorures, si couvertes d'or, de Le Gascon. Elles ont im entrelacs géométrique servant de squelette au dessin. Malgré leur profusion, les détails ne sont pas en conflit avec la forme générale. A distance, les lignes principales s'offrent tout d'abord à la vue.
« Impossibilité de superposer des tons nombreux, d'obtenir un fondu des couleurs par la dégradation directe de la nuance employée, — les nuances diverses ne pouvant être qu'accolées, ET TOUJOURS SÉPARÉES ET SERTIES par un filet en or ou noir. — Le champ dans lequel se meut l'ouvrier est forcément limité. Aussi, pas de paquets de motifs, même en mosaïque; les colorations diverses doivent strictement servir d'auxiliaires pour le développement de la forme. Ne cherchez pas à sortir du domaine restreint de l'emploi du cuir et à vouloir rivaliser à l'aide de la mosaïque avec la décoration peinte.
« L'ornementation d'une couverture peut être allégorique, mais jamais reliure digne du nom de reliure artistique ne doit se faire la rivale de l'illustration du texte. Donc pas de scènes, pas de portraits imprimés sur le cuir.
« Il ne faut demander à un art que ce qu'il peut donner; c'est en sortant de leur domaine que les meilleures industries se sont souvent perdues. Une œuvre peut remplir d'étonnement les praticiens, il ne s'ensuivra pas qu'elle obtienne le suffrage des gens de goût. Les doreurs
sur cuir qui ont tenté de s'attaquer à la figure humaine à l'aide de leurs outils ne sont arrivés qu'à des résultats puérils ou ridicules. Les moyens dont ils disposaient ne pouvaient les mener à autre chose, et le même sort attend ceux qui voudront les suivre, quel que soit leur talent d'exécution. Est-ce à dire que la figure doive être absolument proscrite? Non, mais alors il faut demander le concours d'un autre art que celui du doreur : les ivoires, les émaux, les . métaux précieux donneront des résultats remarquables ; leur emploi sera toujours exceptionnel, mais dans la partie confiée au sculpteur, à l'émailleur, au bijoutier, la perfection du rendu n'aura d'autres limites que le talent de l'artiste.
« Pas de représentation d'objets, sauf ceux qui sont purement allégoriques, comme lyres, instruments de musique, épées, ancres, et encore ils doivent être employés avec la plus grande réserve. Les trophées paraîtraient d'une excessive lourdeur. L'objet même dont le nom sert de titre à l'ouvrage ne sera représenté que si ce nom est emprunté à la flore.
UN CCEUR SIMPLE, 189^-
RELIURE DE MEUNIER
HélioJ Borai