RELIURE DE CUZIN (DOUBLURE
La Borde ne trouvait pas d'acquéreur à huit cents francs!) En 1880, elles étaient inabordables, tout comme les épreuves d'état des estampes dites de l'École française, et se payaient au poids du billet de Banque. On plaçait ensuite ces très précieuses et incomparables images dans des textes brochés ou le plus grands de marges possible, et on faisait relier.
Enfin, notons aussi que pour la vente courante, on était obligé de faire relier les exemplaires non reliés ou dont la reliure ancienne tombait en ruine.
Sur ces reliures quel décor mettre? Il était tout indiqué : une copie des dentelles xvnie. On ne s'en fit pas faute. Jamais aussi il ne fut tant usé du « fer à l'oiseau »; même, l'ayant sous la main, quelques relieurs le mirent indistinctement sur tout, y compris les livres les plus purement dixneuvième !
Dans les grandes occasions on risqua une copie des mosaïques Padeloup à répétition. Exemples, les Grâces et les Saisons de la bibliothèque Paillet, et plus tard un Daphnis et Chloé de la même bibliothèque.
Eugène Paillet était alors, en fait de livres à figures du xvme, le bibliophile incomparable. Pour la beauté des épreuves, il était l'Œil par excellence.
Il avait toujours sur le chantier quelque exemplaire précieux, avec épreuves extraordinaires, à faire relier.
Et c'est tout naturellement chez lui que le nouveau décor prit naissance. Il sortit d'une des conversations bibliophiliques du dimanche, — conversation dont nous pouvons d'autant mieux garantir l'authenticité que, Paillet étant l'un des deux interlocuteurs, nous étions l'autre.
Eugène Paillet, donc, venait de parachever la réunion des six vignettes de Moreau pour Pygmalion en « tirage à part » et d'un texte broché. Le moment était venu de relier. Que mettre sur la reliure? Une dentelle du xvrae? Toujours, alors? On n'en sortirait pas? Toujours le même matériel de fers! la lassitude était incontestable. Pourquoi donc ne pas prendre, dans les vignettes mêmes de nos livres du xvmc, dans les encadrements de titres et les fleurons, des motifs indiscutablement xvm\ mais inédits
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DE CUZIN (doublure)
comme application à la reliure, et que l'on ferait graver en fers à dorer? Objection : on ne réussirait peut-être pas au premier coup? Eh bien, on réussirait au second. En matière de recherche de reliure il ne faut pas se croire déshonoré par un raté. Par exemple, ne pourraiton pas commencer en essayant un encadrement en forme de bande avec guirlandes de roses, d'après le cadre du titre des Grâces, de Moreau? Cette idée bien discutée, et trouvée réalisable, Eugène Paillet porta son Pygmalion chez Cuzin.
Francisque Cuzin, à ce moment, arrivait enfin à la réputation, à quarante-cinq ans, après un début de carrière des plus pénibles.
Né en 1856 à Montmerle, dans le département de l'Ain, il avait été mis en apprentissage à treize ans chez un petit relieur de Bourg nommé Tiersot, lequel, reconnaissant chez son apprenti une vocation déterminée, lui prédit qu'il deviendrait un relieur de premier ordre. Quelque chose comme trente ans après, le vieux Tiersot, venant à Paris visiter l'Exposition de 1878, trouva sa prédiction réalisée.
A Paris le jeune Cuzin végétait chez des relieurs vulgaires, sans pouvoir arriver à se placer dans un atelier de reliure d'art. Alors il prit la grave et courageuse résolution de s'établir; ce qu'il fit en 1861, avec cent francs pour tout actif, et bientôt, comme passif, une mère et un frère à soutenir, puis un ménage et de nombreux enfants.
En dehors de son habileté professionnelle, de son amour de la reliure et du désir d'arriver, il eut une qualité maîtresse : une bonne grâce personnelle extrême, la figure aimable, leparler doux, beaucoup de souplesse et de déférence avec les bibliophiles, aimant combiner avec eux le travail à exécuter; sous la modestie de la forme, très judicieux et très net dans son opinion, et très précieux dans son avis.
Aussi ses clients lui furent-ils tout particulièrement affectionnés, et sincèrement attachés. DaguinetPailletlui avancèrent jusqu'à vingt-cinq mille francs, qu'il put rembourser tout en constituant sa réserve de peaux et de papier. Ils étaient de ceux qui pensent qu'en bibliophilie aussi, administrer c'est prévoir, et que si l'on
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RELU • 1ERCIER
veut dans l'avenir trouver à sa disposition des relieurs hors de pair, il faut commencer par prendre la peine de les former dans le présent.
En fait, c'est à Trautz que nous devons Cuzin. Par un goût très spontané, qui se trouva être politique, Cuzin, admirateur de Boyet, dans le passé, et de Bauzonnet ensuite, relia exclusivement dans la formule trautzienne : reliure ferme, livre ovoïde, maroquin poli, dorure enfoncée, composteurs gras. Ce qui lui valut, comme à Thibaron, la bienveillance et l'appui de la clientèle trautziste. Trautz étant débordé de travail, Cuzin devint un succédané du dieu.
Il put corser son atelier, prendre un « corps d'ouvrage » et un couvreur, Charles Molinier et Noël Jouve, qui, depuis, ne l'ont plus quitté.
La grosse affaire, c'était la dorure. Cuzin, à son début, avait d'abord fait dorer chez Marius Michel, puis s'était tenu à Wampflug. Mais ceci ne donnait pas encore, malgré les recommandations, l'enfoncé de la célèbre dorure à la Trautz.
Cuzin résolut d'installer la dorure chez lui. En 1876 il saisit Maillard sortant de chez Lortic, et se l'attacha pour cinq ans par un traité qui eut
ceci de particulier qu'il attribuait au doreur le droit designer. La signature Maillard dor. donne par conséquent une époque certaine, 1876 à 1881, aux reliures de Cuzin qui la portent.
On était en pleine période de la copie. Les dorures faites chez Cuzin par le très habile Maillard furent donc des reproductions d'anciens modèles. Comme exemple on peut citer trois volumes de la bibliothèque Paillet : un La Rochefoucauld de Barbin, genre Le Gascon mosaïque; Les Grâces, mosaïque Padeloup à répétition; Chansons de La Borde, large dentelle Derome.
Maillard quitta l'atelier à la fin de 1881. Il fallait lui donner un remplaçant.
Cuzin trouva chez Smeers un doreur obscur, qui paraissait patient, consciencieux, modeste; il le prit et se chargea de le former, bien que lui-même, Cuzin, ne fût pas doreur. Mais pour avoir de la dorure extraordinaire, l'essentiel n'est pas de la faire soi-même, c'est de la vouloir (et, bien entendu, de la payer).
Cuzin eut la main merveilleusement heureuse. Dans Emile Mercier il y avait — et on le vit bientôt — l'étoffe d'un doreur d'une habileté