CHAPITRE II
manjMng et newman
Divergence de vues persistante entre Xewman et Manning. Manning croit de son devoir de contrecarrer l'action de Xewman. Il y est poussé par Ward et Talbot. — II. Nouvel effort de Newman pour établir une maison de l'Oratoire à Oxford. Manning obtient que Rome s'y oppose et qu elle se prononce une seconde fois contre la fréquentation des Universités nationales par les jeunes catholiques. — III. L'attaque dun journal contre Newman provoque une adresse de protestation de la part des notables catholiques. Impression produite sur Manning et ses amis. Tentative infructueuse de Manning pour amener un rapprochement entre lui et Newman. — IV. Newman souffre des suspicions dont il est enveloppé et des entraves apportées à son initiative. Cependant il a le goût de la retraite et se sent appelé à une vie d'isolement. Sa communion habituelle avec le monde invisible. Sa vie à Egbaston. Sa sollicitude pour l'école annexée au couvent. — V. Préparation longue et laborieuse delà Grarnmav of Assent. Idées développées dans ce livre. Effet produit. Le poète chez Newman. The Drecua of Gerontius.
Les manifestations diverses qu'a suscitées, en Angleterre, la campagne pour la réunion des Eglises, ont permis d'entrevoir une certaine différence d'attitude et de langage entre Newman et iNIanning. En effet, le contraste que j'ai déjà eu l'occasion de noter entre les natures et les idées des deux grands convertis', loin de s'atténuer, s'accentuait plutôt. Newman
' Voy. 2" partie, ch. vu, passim.
persistait à déplorer, en matière religieuse, les opinions excessives et provoquantes, moins pour luimême, que par une sollicitude apostolique pour les âmes qu"i] craignait de voir ainsi troubler et rebuter. Il préférait la <■ patience » qui sait, disait-il, « supporter, pour un temps, ce qu'on sent être une erreur, en considération de la vérité qui peut éventuellement en résulter ». Il déclarait que « c'était bien peu de chose d'obtenir les louanges de ceux qui pensent comme nous ». et il jugeait plus méritoire la tolérance à l'égard des contradictions. Persuadé que, pour beaucoup d'hommes, même bien intentionnés, la religion est un joug et une charge, il pratiquait volontiers, par égard pour eux, dans l'exposition des articles de foi, ce qu'il appelait a toise andgentle minimism*. «Dans un temps comme le nôtre, écrivait-il à un jésuite de ses amis, les vues extrêmes sont seules en faveur, et un homme qui n'est pas extravagant est considéré comme un traître. Cela me fait quelquefois penser aux filles du roi Lear, et j'estime que ceux-là, après tout, seront trouvés être les plus fidèles, qui sont le plus mesurés dans leur langage -. » Il était particulièrement en, éveil sur les précautions et les ménagements dont il convenait d'user envers les préjugés du public anglais. Consulté, vers cette époque, par un autre jésuite, sur la fondation projetée d'une revue catholique, il reconnaissait de quelle utilité elle pourrait être pour désa-
' Seii.inaii. par William Barry, p. 120, iO'â, 206. ■-' Lettre du 24 juillet 1864. (flie Month and .1.-11. Xeivincui. 1, p. 4, janvier 1903.;
buser les protestants habitués à se figurer que les catholiques étaient dans un état d'infériorité intellectuelle et qu'ils formaient une sorte de corps étranger, ne s'intéressant pas aux questions anglaises ; mais il expliquait que, pour en tirer cet avantage, il ne fallait M pas y chercher un moyen d'inculquer directement la vérité catholique », et il ajoutait :
J'estiine que cette revue serait sans utilité, — du moins pour l'objet que j'ai seul en vue, — si la généralité du public en venait à la considérer comme un « organe ultramontain ». 11 me semble que ce qu'on doit se proposer, c'est détablir, pour la pensée, des fondations catholiques, — or, les fondations ne sortent pas hors du sol, — et, en outre, de les établir avec des briques protestantes, je veux dire d'user autant que possible des partis et des écoles protestantes, en agissant comme saint Paul, lorsque, à Athènes, il en appelait à « l'autel du Dieu inconnu». Quant au bien que pourraient retirer d'une telle revue les lecteurs catholiques, il consisterait, dans ma pensée, en ce qu'elle les rendrait ce qu'elle serait elle-même, en ce qu'elle créerait en eux cet élargissemtmt et cet affmement de l'esprit, cette innocente et religieuse sympathie pour les sujets nationaux, cette faculté d'entrer en commerce avec les protestants, de les aider dans les entreprises temporelles légitimes, toutes choses qui seraient, en fin de compte, un moyen, et le plus efficace de tous les moyens humains, d'amener, de toutes les classes de la nation, des convertis à l'Eghse^.
Une telle façon de voir différait fort de celle dont s'inspirait alors Manning. Celui-ci, semblait se faire
' The Month and J.-H. Neirman, I, p. o et 6.
un devoir de conscience et un point d'honneur de heurter les idées des Anglais, en leur présentant sans ménagement ce qui les effarouchait le plus dans les doctrines catholiques. Il se faisait ainsi, auprès de ses compatriotes, un renom d'intransigeance. Ses anciens amis anglicans ne laissaient pas que d'en être surpris. Gladstone, qui avait alors repris avec lui des relations cordiales, écrivait à Odo Russell, agent d'informations du gouvernement anglais à Rome : « Il est curieux que Manning ait si grandement changé de caractère. Quand il était archidiacre, on considérait que toute sa force consistait dans une faculté de gouvernement et dans la sage modération avec laquelle celle-ci s'exerçait. Maintenant, on le cite toujours comme l'ultra des ultras '. » Sur la fin de sa vie, Manning, se reportant aux premières années de son épiscopat, constatait en efl'et à quel point il était alors devenu impopulaire : « Je doute, disait-il. que personne ait jamais été plus attaqué. » Il y était d'autant plus sensible que, peu auparavant, comme archidiacre anglican, il avait été en grande faveur auprès de ses compatriotes. « J'avais passé soudainement, disait-il encore, du plein été au plein hiver. « Il se faisait du reste honneur de ce changement et l'attribuait à ce qu'il <( n'avait pas voulu, Dieu merci, rabattre, fût-ce d'un demi-ton. aucune des vérités impopulaires » qu'il était « de son lot » d'enseigner, et il s'appliquait ce texte :
' Life of Glailslone, par Morley, t. 11. p. y09, 310.
H Si hominihus placerem, non essem servus Jesu Christi ' . »
S'il n'y avait eu, entre Manning et Newman, que ces conceptions différentes du devoir religieux, inspirées, l'une et l'autre, par l'amour des âmes et par le dévouement au Christ, il n'y aurait pas eu lieu de s'en inquiéter. A condition de ne pas sortir des limites fixées par les règles de foi et de discipline, il y a eu place, de tous temps, dans le catholicisme, pour cette variété 4'appréciation qu'amène naturellement la diversité des intelligences et des tempéraments ; c'est un signe de vie, un principe de fécondité et de progrès ; la libre discussion et la leçon des événements finissent tôt ou tard par faire prévaloir les vues les plus justes. Newman, pour son compte, admettait cette diversité, et il écrivait à Ward, l'un des plus excessifs de l'école intransigeante :
Je ne trouve pas que les différences qui sont entre nous soient un si grand malheur; il y a toujours eu, il y aura toujours, dans l'Église, de semblables divergences; si elles cessaient jamais, c'est que toute vie spirituelle et intellectuelle aurait cessé chez nous. C'est une conséquence de notre état militant. Aucun pouvoir humain n'y peut rien; en l'enrayant, tout au plus arriverait-il à faire la solitude et à lui donner le nom de paix. L'homme ne peut l'empêcher; Dieu ne le veut pas; dans ses vues, ces divergences sont une occasion d'exercer la charité^.
Malheureusement, Manning ne partageait pas cette façon de voir, et, de ses divergences avec Newma'n^, il
' Life of Manning, t. Il, p. ■Î21.
2 Lettre du 18 février 1866. {Life ofMannimj, t. H, p. 321.)
concluait au devoir de tout faire pour contrecarrer, pour annuler lintluence du catholique dont le concours lui eût été le plus précieux et qui aurait eu le plus de prise sur l'opinion d'Angleterre. L'autorité que le succès de YApoIogia venait d'acquérir à son auteur, loin de lui paraître un fait heureux, l'inquiétait comme un danger. Ce n'était certes pas, ainsi que quelques-uns l'ont imaginé à tort, l'effet d'une jalousie personnelle et mesquine : c'était la crainte de voir mettre en péril la politique religieuse à laquelle il s'était passionnément attaché, et dont il croyait que dépendait l'avenir du catholicisme en Angleterre. De là, la persistance et l'aggravation de cette hostilité que j'ai déjà eu l'occasion de signaler chez Manning, avant son élévation à l'archevêché de \\'eslminster. C'est, à une époque par d'autres côtés si consolante pour le catholicisme en Angleterre, un incident douloureux, d'autant plus douloureux que les personnages ainsi divisés sont plus en vue et s'imposent davantage à notre admiration et à notre gratitude. Fallait-il jeter un voile sur ces faits? Je ne Tai pas pensé : ils appartiennent à l'histoire, et celle-ci n'est vraiment probe qu'à la condition de ne rien celer. Aussi bien peut-il en ressortir, pour nous tous, une leçon utile à méditer.
Au moment de sa promotion épiscopale. Manning, fidèle au système d'avances courtoises qui lui servait à désarmer ses anciens adversaires, avait écrit à \ewman pour l'inviter à son sacre; celui-ci avait promis de s'y rendre, mais la forme de sa réponse témoignait d'une réserve défiante. C'est qu'il croyait n'avoir affaire qu'à
MANNING ET ]SEWMAN tl
une politesse tout extérieure, qui laissait subsister la volonté de continuer à le contrecarrer. En cela, il ne se trompait pas. L'archevêque n'avait rien abandonné de ses préventions. Eùt-il été tenté de les laisser dormir, que ses conseillers habituels eussent pris soin de les réveiller. Le jour même du sacre, Ward, inquiet d'apprendre que Manning s'était exprimé en termes courtois sur Newman, lui écrivait :
Sans doute, il y a des extrêmes qui sont dangereux et qu'il faut éviter. Mais n'est-il pas aussi dangereux de parler de J.-H. N. avec simple sympathie? S"il est vrai, — et je n'ai sur ce point aucun doute, — qu'il exerce une très puissante inlluence en faveur de ce qui est en fait (bien qu'il ne le croie pas) : 1° Déloyauté envers le vicaire du Christ et 2° Mondanité, ne fait-on pas mal en donnant l'impression qu'il n'y a là aucune raison de défiance? Mais, malheureusement, comme je le suppose, Newman vous a, dans quelque mesure, méprisé, et cela vous conduit peutêtre à exagérer le devoir chrétien du pardon, sans tenir un compte égal du devoir chrétien de la protestation. Excusez mon impudence qui est incurable'.
II eût semblé que la Lettre de Newman en réponse à VEirenicon de Pusey ne dût exciter chez les catholiques qu'un sentiment d'admiration reconnaissante. Mais, au cours de sa discussion, pour enlever prétexte aux critiques protestantes, l'auteur a désavoué certaines exagérations; on ne le lui pardonne pas. De Rome, Ms'' Talbot écrit à Manning :
J"ai lu la lettre de Newman à Pusey. L'argument patristique est admirable et irréfutable, mais il n'y a là rien de
I Life ofManiilin,. t. II, p. 309, 310.
nouveau. L'introduction et quelques autres passages sont détestables... Us sont très uncatJwlic et unchristian. Je crains que le Home and foreign Review^ et la vieille école des catholiques ne se rallient autour de Newman, en opposition coutre vous et contre Rome. Tenez ferme. Ne cédez pas d'une semelle dans la ligne que vous avez prise. L'Oratoire (de Londres; vous soutiendra, ainsi que Ward et plusieurs autres, et, ce qui est encore meilleur, vous aurez le Saint-Siège de votre côté... Je le répète, continuez à vous tenir ferme comme l'avocat des vues romaines en Angleterre... Ainsi que je l'ai promis, je serai avec vous... Vous aurez des combats à soutenir, parce que tout Anglais est naturellement antiromain... Le docteur Newman est plus Anglais que les Anglais. Il faut écraser son esprit.
Il ajoute, dans une autre lettre : « Personne ici ne peut comprendre 1 écrit de Newman. Pauvre homme, en vivant presque toujours, depuis qu'il est devenu catholique, entouré par une collection de personnages subalternes qui l'idolâtrent, je ne crois pas qu'il ait jamais acquis les instincts catholiques. » Et Planning répond :
Ce que vous écrivez sur le D"" Newman, est vrai. Qu'il le sache ou non, il est devenu le centre de ceux qui soutiennent des opinions basses [Wko hold low cieics] sur le Saint-Siège, qui sont antiromains, froids et silencieux, pour ne rien dire de plus, .^ur le pouvoir temporel, nationaux, anglais, critiques des dévotions catholiques... Je crains un catholicisme anglais dont Newman est le plus haut type. C'est le vieux ton anglican, patristique, litté-
' Sur ce qu'avait été cette revue, supprimée depuis 1864, voy. 2° partie, p. 336 etsuiv.
raire d'Oxford, transplanté dans l'Eglise. Il se donne le genre de répudier les exagérations, les dévotions étrangères, l'ultramontanisme, les sympathies antinationales. En un mot, c'est le catholicisme mondain, et il aura les mondains de son côté et en égarera beaucoup. Ward et Faber peuvent exagérer, mais ils sont mille fois plus près de l'esprit du Saint-Siège que ceux qui les combattent. Entre ces derniers et nous, il y a une bien plus grande distance qu'entre eux et Pusey. Je sais que les Anglicans trouvent, dans VApologia, des arguments pour rester oîi ils sont... La chose qui nous sauvera des loivviews sur la Mère de Dieu et sur le vicaire de Notre-Seigneur, c'est le million d'Irlandais qui sont en Angleterre et la sympathie des catholiques d'Irlande... Je suis ln'uri'ux d'apprendre qu'ils n'ont aucun goût pour le catholicisme éicndu d' ean [icatered) , littéraire, mondain de certains Anglais. Celui-ci pourra se répandre un peu chez les prêtres anglais et ne trouvera pas peu de faveur parmi les jésuites anglais. Mais les religieux de tous les Ordres sentent instinctivement que ce n'est pas l'esprit de l'Église. C'est pourquoi je n'ai pas grande inquiétude '.
Il convient de noter que Newman, de son côté, était, à ce même moment, plus juste envers Manning que celui-ci ne l'était envers lui. A Phillipps de Lisle, qui s'était plaint à lui du ton de la Lettre pastorale de l'archevêque, il écrivait :
Je ne crois pas équitable de juger des publications telles que la pastorale de l'archevêque, comme si c'était purement des compositions personnelles et privées. Un archevêque a de grands devoirs à remplir, il a à défendre la foi,
' Lettres diverses, de février 1866. {Life of Mannivg, t. II, p. 322 à 324.)
il doit veiller à no pas la trahir ; il doit la mettre manifi'Sternont au premier rang et la charité au second. Il m- peut, à raison de son office, se laisser aller à ses sentiments, et il semble être sévère, quand, en réalité, il est seulement fidèle à la garde du dépôt qui lui a été confié*.
Sans être dans le secret de la correspondance de Manning et de Talbot, Newman devinait, à plus d'un indice, la campagne menée sourdement contre lui. D'ailleurs, bien que Talbotlui-même eût, par prudence, conseillé de ne pas attaquer publiquement la brochure de Newman 2, des appréciations hostiles, inspirées des sentiments de l'archevêque et de son confident, se faisaient jour dans certaines feuilles catholiques. Pusey en exprimait ses condoléances à Newman qui lui répondait :
Merci pour votre sympathie au sujet des attaques dirigées contre moi, mais vous savez, par votre expérience personnelle, qu'il n'y pas là de quoi nuire à quelqu'un, et que, d'un autre côté, elles sont la preuve qu'une œuvre se fait... La vérité est que certaini'S manières de voir ont été suppoi'tées en siliMice jusqu'au jour où ceux qui les défendent ont coiuniiMicé à croire qu'elles sont de fuie, et alors, ils sont étonnés et fâchés sans mesure, quand ils s"ap(>rçoivent (jue, (le la part des autres, le silence n'est pas a<^'quiescemeut, indifférence ou timidité, mais ]tatience. Mon propre évêque et le D"" ClifTord, et, Je crois, la pluiiart des autres évêques, sont avec moi. J'ai reçu des lettres di-s plus importants centres de théoiouie et d'enseignement dans tous les pays, où l'on prend parti pour moi-'.
1 Lettre du 27 févierlsec. (lÀf'e mu/ Lc/lers ../ l'/ii/lij<ps fie IàsIp. t. II, p. 10.)
- Life <,fMaitiiin<i. t. Il, il 30S.
■■ /./■/>' i,f l'u.un/. I. IV. |i. m, l:!.S.
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Newman ne devait pas tarder à ressentir, et en une matière qui lui tenait très au cœur, un effet direct et public de l'hostilité de Tarchevêque. On se rappelle comment, en 1864, sans prétendre trancher la question controversée de la fréquentation des universités nationales par les catholiques, il avait, pour ne pas laisser sans secours religieux ceux de ces jeunes gens qui. en fait, se trouvaient à Oxford, projeté d'établir, dans cette ville, une maison de l'Oratoire, et comment il avait dû y renoncer devant l'opposition que Manning et ses amis étaient parvenus à susciter chez les évèques anglais et à Rome ' . L'évêque de Birmingham. M^"" Ullathorne, avait regretté l'échec de ce projet auquel il s'était associé. Ce prélat, bénédictin d'origine, ancien missionnaire en Australie, très respecté pour son zèle et sa piété, était un homme de tradition, sans rien d'an libéral ; mais, sensé, droit, étranger à toute prévention de parti, il répugnait autant à l'esprit d'intransigeance qu'aux témérités novatrices'-. Sans partager toutes les idées de Newman, qui était son diocésain, il l'aimait, avait foi en lui, appréciait hautement les services qu'il pouvait rendre, sentait l'injustice et la maladresse des hostilités dont il était l'objet. Il tenta donc, en juin 1866, de reprendre le projet d'Oratoire à Oxford et adressa,
' Voy. •2' partie, p. 371 à 319.
'-' Cf. Letlers of Archh. Ullathonie et Autobioi/rafy, du même, passim.