CHAPITRE V
I. La situation de Manning après l'avènement de Léon XIII. Il est bien reçu à Rome. 11 se plaint cependant des procédés du Sainl-Offlce. Il se méfie de l'intervention du Pape dans les affaires d'Irlande. Il combat l'idée d'une nonciature en Angleterre. Ses critiques sur la politique pontificale dans les affaires italiennes. Effet produit à Rome par ce changement d'attitude. — II. Manning se pose en porte-drapeau du catholicisme social. Il y est poussé par une raison de sentiment et par une raison de tactique. Quel est le programme de sa politique sociale? II saisit toutes les occasions d'agir en faveur de la classe ouvrière. Son intervention dans la grève des dockers. Son attitude est diversement jugée. — III. La popularité acquise par Manning apparaît à l'occasion de son jubilé épiscopal. Les protestants s'associent à ces démonstrations. — IV. Pendant ce temps, Newman est rentré dans le calme et le silence. Presque rien n'est changé dans sa vie extérieure. Il reçoit et fait quelques visites. Admiration persistante dont il est l'objet. Les témoignages lui en viennent même des protestants. Fin lumineuse et calme d'une vie traversée par tant d'épreuves. — V. Mort de Newman. Ses obsèques. Eloge prononcé par Manning. Hommages des protestants. Depuis lors, le temps a consacré la gloire de Newman. — VI. Manning en face de la pensée de la mort. Ses retours sur le passé. 11 rédige des notes autobiographiques. On y entrevoit parfois je ne sais quoi d'un peu désabusé. La plus importante de ces notes est celle sur les « Obstacles à l'expansion de l'Eglise catholique en Angleterre ».Ce que sont ces obstacles. Manning va s'affaiblissant. Sa mort et ses obsèques. C'est la fin d'une époque. Que sera l'époque suivante?
L'élection de Léon XIII, qui a eu des conséquences si considérables pour Newman, ne pouvait pas être
sans effet sur la situation de Manning. Est-ce à dire que l'un dût perdre forcément ce que l'autre gagnait, comme par le jeu d'une balance où le plateau de droite baisse autant que monte celui de gauche? Rien de pareil ne s'imposait. Sans doute, Manning n'a pas chance de retrouver, auprès du nouveau pontife qu'il n'a pas connu avant son élévation, la prédilection paternelle que lui avait témoignée Pie IX. Mais, de là à se trouver, à son tour, frappé d'une sorte de disgrâce, il y a loin. Il craint, cependant, d'abord quelque chose de ce genre. Quand, en 1883, pour la première fois depuis le conclave, il se met en route pour Rome, afin d'y rendre ses devoirs à Léon XIII, il s'attend à être reçu froidement; il s'imagine avoir été desservi et être tenu systématiquement à l'écart. Aussi est-il agréablement surpris de trouver, au contraire, le meilleur accueil1. Admis à des audiences fréquentes, consulté sur beaucoup de questions, il obtient, notamment, satisfaction sur un point qu'il avait très à cœur, la non-fréquentation des universités par les jeunes catholiques2.
En d'autres affaires, cependant, Manning rencontre, à Rome, des difficultés qui lui font sentir que sa situation n'est plus la même. A la suite du malheureux avortement de son université de Kensington, il a eu grandement à se plaindre de l'ancien recteur, Mgr Capel, et les choses en sont venues à ce point qu'il l'a sus-
i Life of Manning, t. II, p. 577 à 58t. 2 Voy. p. 208.
pendu de ses fonctions sacerdotales dans le diocèse de Westminster. MRr Capel en a appelé à Rome, accusant l'archevêque d'avoir agi par passion ou même par mesquine jalousie, et il a trouvé moyen de gagner plus ou moins à sa cause des membres du Sacré-Collège. L'archevêque peut craindre, un moment, que le Saint- Office ne lui donne tort, et il doit menacer de sa démission pour obtenir que la suspension, prononcée par lui, soit confirmée.
De cet incident, Manning garde, sur l'esprit régnant au Saint-Office et sur ses procédés, une impression peu favorable. Dans une note rédigée après des entretiens avec le cardinal Bilio, il écrit : « Ces trois conversations m'ont convaincu, plus profondément encore, de l'incapacité du Saint-Office dans de semblables affaires et de l'injustice essentielle de ses procédures et de son secret. » Et, plus loin, à propos d'une sorte de réparation qu'il ne parvient pas à obtenir des cardinaux : « Leur orgueil ne leur laissera pas dire, après tout, que la terre remue. Mais il n'y a aucune chance de voir corriger tout cela. Voilà pourquoi les Italiens sont dans Rome, et la divine Providence fera cette réforme ; seulement, sera-ce par le feu ' ? »
Même défiance des directions romaines dans les affaires d'Irlande. Manning, converti au Home rule, se montrait sympathique au « plan de campagne » de Parnell. Léon XIII, au contraire, croyait voir, dans le Fenianism, des procédés révolutionnaires, et il les
» Note de février 1887 (Life of Manning, t. II, p. 582 à 584).
condamnait. L'archevêque supporte impatiemment cette intervention de Rome qu'il juge être mal éclairée. Quelques années après, il écrit, sur ce sujet, une « note autobiographique » où ce même homme, naguère si ardent à magnifier l'autorité du pape et son infaillibilité, s'applique maintenant à en marquer les limites. S'il admet que le magistère infaillible du Souverain Pontife s'étend aux choses politiques, il ajoute aussitôt :
N'y a-t-il en cela aucune limite?... Il est indéniable que les pontifes étaient moralement dans leur droit, dans le cas des croisades, de l'Armada, de la condamnation du boycottage et du plan de campagne... Mais c'est une chose d'être ou non moralement dans son droit, une autre de rester dans les limites de la prudence naturelle et surna" turelle. Il m'a toujours été impossible de croire que certains de ces actes aient été prudents... La condition politique du monde n'est pas contenue dans le Deposit. Les pontifes n'ont pas d'infaillibilité dans le monde des faits, sauf des faits dogmatiques. Et la prudence est la première des vertus cardinales. De plus, les faits sont plus sîœement connus et plus sainement jugés sur^place. Prenez le cas de M&r Capel ou ceux de Toronto et Saint-Louis; dans tous, Rome n'a pas vu clair, a agi de travers et a dû modifier ses décisions. Comment de semblables questions de fait peuvent-elles être décidées judiciairement, sans témoins, au moyen de documents de l'authenticité desquels il n'y a pas de preuves? C'est pourquoi il me semble que le magisterium du pontife romain est limité par les quatre vertus cardinales, dont la prudence est la première, et par les sept dons du Saint-Esprit, spécialement par les dons de conseil et de sagesse... C'est une limite très absolue et je ne sache pas que cette prudence puisse être assurée autrement que
par les précautions et les conditions communes à tous les hommes. Je ne connais pas d'assistance spéciale. C'est pourquoi les théologiens disent que le Pape peut errer comme homme, comme théologien privé, comme évêque de Rome, mais non comme pontife définissant ex cathedra; ils ajoutent : « en matière de foi et de morale ». Cela ne comprend évidemment pas toutes les questions de fait. Le « plan de campagne » n'est pas un fait dogmatique '..
Rien de plus naturel, sans doute, que de cherchera préciser les limites des privilèges exceptionnels conférés par Dieu à son vicaire, et je serais le dernier à m'en formaliser. L'une des manières de défendre ces privilèges est d'empêcher qu'on n'en exagère la portée. Mais qu'eût pensé Manning, quelques années auparavant, de celui qui aurait tenu un semblable langage ? Ne se serait-il pas entendu avec Ward et Talbot, pour le dénoncer comme un minimiser', suspect de tendances antiromaines?
Le même sentiment qui fait désirer à Manning que Rome n'intervienne pas dans les affaires d'Irlande, lui fait prendre ombrage de la mission de Mgr Ruffo Scilla, chargé, en 1887, d'apporter les compliments du Pape à la reine, lors de son jubilé. Et comme certains catholiques, flattés de voir le catholicisme reprendre ainsi place dans les cérémonies officielles, agitent, à ce propos, l'idée d'une représentation diplomatique permanente du Saint-Siège auprès du gouvernement anglais, Manning s'y montre très opposé. Il fait parvenir à qui
i Life of Manning, t. II, p. 625, 626.
de droit des notes montrant les graves inconvénients de cette mesure. Dans son intimité, il ne parle pas sans impatience des « intrigants » qui mènent cette campagne. « Ces bonnes gens, dit-il un jour, s'imaginent travailler dans l'intérêt de l'Eglise catholique. Mais quel bien ferait un légat du Pape à Londres, que ne pourrait faire infiniment mieux un évêque, avec plus d'efficacité et sans provoquer de suspicion ou d'antagonisme populaire?... Que savent-ils de ces choses à Rome? Je ne connais à peu près personne à Rome, en haut ou en bas, qui comprenne la position de l'Eglise en Angleterre, ou qui ait une idée du sentiment populaire à notre égard. Les gens traitent amicalement les catholiques, parce que nous ne nous occupons que des choses religieuses; mais, que nous devenions politiciens sous la conduite d'un légat du Pape, et tout le vieil antagonisme éclatera de nouveau. Que savent-ils de tout cela à Rome? La vue d'un habit rouge au Vatican leur tourne la tête. » Tout cela dit, dans un grand état d'excitation, en marchant à grands pas dans sa chambre; il tombe alors, épuisé, dans son fauteuil, en s'écriant : « Le peuple d'Angleterre peut supporter un envoyé spécial, pendant un jour ou deux ; mais la présence permanente d'un légat serait la ruine de toute mon œuvre en Angleterre durant les trente dernières années. » Puis, inclinant la tête, avec un accent de tristesse, il conclut : « Fiat volunlas tua*. »
1 Life of Manning, t. II, p. 741. — A la même époque, dans une note rédigée à tète reposée, Manning exprime les mêmes idées, avec plus de sang-froid, mais avec autant de décision. Il
Ce n'est pas seulement dans les affaires d'Angleterre que Manning doute des lumières des hommes qui dirigent à Rome la politique ecclésiastique; c'est aussi dans les affaires italiennes. Ce doute avait déjà commencé à poindre chez lui, quelques années auparavant, avant même la mort de Pie IX, preuve, soit dit en pas-
montre l'Eglise catholique d'Angleterre devenue « comme une étrangère > dans son pays, mais ayant acheté, au prix de tout ce qu'elle a ainsi perdu, « la pureté de sa foi et son indépendance »; il raconte ensuite comment, invité personnellement à rencontrer la reine en trois endroits, il a toujours refusé, et il continue en ces termes : « Je ne pouvais y aller comme une personne privée, et ne pouvant y aller en ma qualité, je pense qu'il est mieux de ne pas y aller du tout. Une autre raison pesait sur moi. Nos fortes têtes sont tout feu pour établir des relations diplomatiques entre Rome et la cour de Saint-James. J'ai pensé alors qu'il était mieux de marquer que l'Eglise catholique était complètement exclue de la cour et des événements publics. L'Eglise catholique, dans le monde de langue anglaise, représente non les cours, mais le peuple, et son indépendance à l'égard de tous les pouvoirs civils fait sa force... Je voudrais que cela fût compris à Rome... Mais je ne connais presque personne à Rome qui comprenne la condition de l'Eglise dans l'empire britannique et aux Etats-Unis. Ils se figurent toujours il governo comme s'il était absolu ou dynastique... La bigoterie anticatholique de l'Angleterre n'est pas morte, mais seulement désarmée par l'admission des non-conformistes et des catholiques sur un pied d'égalité absolue, dans la vie publique du royaume. Dans la vie sociale, elle existe encore et est très répandue. Quand elle est mitigée, c'est en tant qu'il s'agit d'une religion ; et, aussi longtemps que nous nous tenons dans la sphère de la religion, nous avons une entière liberté. Mais, si nous étions pour entrer dans la sphère politique, pour poursuivre un intérêt catholique particulier, ou pour chercher à obtenir quelque privilège en dehors de la loi commune du pays, nous soulèverions une tempête de suspicion et d'antagonisme. Les trois siècles de persécution sont passés, et la paix est venue pour l'Eglise. Nous lâcherions la proie pour l'ombre, si nous risquions la liberté fondée sur l'égalité devant la loi, pour l'avantage de quelques relations diplomatiques. » (Life of Manning, t. II, p. 742, 143.)
sant, qu'il n'en faut pas chercher la raison unique <st déterminante dans le dépit que pouvait lui causer la diminution de son influence sous le nouveau pontificat. Cela ressort très clairement d'une note intime que, dès décembre 1876, Manning avait écrite à Gênes, au retour d'un voyage à Rome ' ; il y trahissait l'impression assez pessimiste qu'il rapportait de tout ce qu'il venait de voir : vieillesse un peu « garrulous » du Pape; médiocrité et divisions des cardinaux; inaction à laquelle on était conduit par les illusions de ceux qui attendaient le « miracle », par l'inertie des incapables et des fatigués et par les suspicions répandues contre ceuxqu'on accusait d'être des concilialori. Manning penchait visiblement du côté de ces derniers. 11 ajoutait :
Le Saint-Siège, la foi et ses traditions sont immuables, mais le monde n'est pas immuable, et ce sont des changements du monde que proviennent nos épreuves et nos conflits. Devons-nous nous enfermer comme Noé et attendre? Ou devons-nous agir sur le monde, comme ont fait tous les pontifes depuis saint Léon le Grand? Si le monde a failli et est devenu corrompu, comment peut-on le sauver? Est-ce en le laissant dans sa corruption, jusqu'à ce qu'il revienne par lui-même à un état plus sain? Si'irement ce serait en contradiction avec la parabole de la brebis perdue, avec la vie de Notre-Seigneur, avec la foi, avec la raison naturelle.
En somme, déjà à cette époque, dans ce monde romain où il avait naguère tenu une si grande place,
1 Life of Manning, t. Il, p. 574 à 576.
Manning ne se sentait plus qu'un « spectateur » impuissant et dépaysé, et, devant tant « d'obscurité, de confusion, de dépression », il « comprenait, disait-il, le Tristis est anima mea usque ad morlemK ».
Ces impressions se sont confirmées et précisées dans les années qui ont suivi la mort de Pie IX. L'ancien défenseur du pouvoir temporel, défenseur si absolu qu'il en faisait presque un dogme, semble désormais prendre son parti de sa disparition ; tout au moins, il la considère comme un fait inéluctable ; il rêve d'une entente avec le gouvernement italien, blâme vivement le mot d'ordre du Saint-Siège : ne eletti, ne eleltori, et croit que la suppression de cette prohibition aurait toutes sortes de conséquences merveilleuses pour l'Église. Il écrit, pour les autorités dirigeantes de Rome, des notes dans ce sens, qui, du reste, ne sont pas bien accueillies. Par déférence pour le Saint- Père, il évite de manifester publiquement ces opinions2, mais il ne s'en cache pas dans ses conversations privées. « Il ne peut y avoir, dit-il, un jour à son futur biographe, de restauration du pouvoir temporel, jusqu'à ce que Dieu change les esprits et les cœurs du peuple; mais nous n'avons ni droit ni raison de compter sur un tel miracle, en Italie, dans notre génération. » Il parle, avec amertume et dédain, de ceux
1 C'est à la suite de ce voyage que Manning avait rédigé, en 1877, sur la question romaine, une note officieuse dont j'ai eu occasion de parler et où ses anciennes idées paraissaient assez changées (Voir plus haut, p. 199).
2 11 avait même publié, en 1880, une 3° édition de son ancien livre sur le Pouvoir temporel, en y changeant peu de chose.
qu'il appelle les miracolisti, de cet « aveuglement qui prétend être le catholicisme parfait » et qui « est en train de perdre le peuple d'Italie pour la foi », comme le peuple d'Angleterre Ta été autrefois « par la politique espagnole, par les conspirations politiques et par le règne de Jacques II ». Il constate que « tout cela est l'œuvre des catholiques, des ultra-catholiques ». « Peutêtre, ajoute-il, est-ce permis par notre Divin Maître pour l'expiation du péché et pour la purification de l'Italie, fût-ce par le feu. » Et il s'écrie avec angoisse : « Quousque Domine ?» Il n'ignore pas que ses nouvelles idées font une sorte de scandale dans le monde de la Curia et il raconte lui-même que l'éditeur d'une publication dirigée par les Jésuites a reçu pour consigne de « ne pas prononcer avec éloge le nom du cardinal Manning ». « Oui, dit-il non sans quelque amertume, maintenant, à Rome, ils me regardent comme un italianissimo f. »
Est-il surprenant, en effet, que les prélats de la Curie soient un peu déroutés, quand quelque rapport sur les conversations intimes du cardinal leur permet d'entrevoir où en est venu celui qu'ils ont été habitués si longtemps à regarder comme le défenseur de toutes les idées « romaines » ? Mal préparés à comprendre les causes complexes du changement qui s'est accompli dans cet esprit, ils sont parfois portés à le considérer comme une sorte de défection. Est-il besoin de dire que rien ne justifiait une telle façon de voir? Au début, Manning,
» Life of Manning, t. II, p. 612 à 617
comme beaucoup d'autres convertis, dans l'ardeur de sa foi nouvelle et par réaction contre l'esprit protestant dont il se dépouillait, avait cru ne pouvoir aller trop loin dans le sens de ce qu'on appelait les idées ultramontaines. La séduction personnelle de Pie IX qui lui témoignait une paternelle confiance, l'autorité dont il était ainsi investi dans le gouvernement de l'Eglise, l'excitation des polémiques ayant précédé et suivi le concile, l'avaient confirmé dans cette attitude. Mais plus tard, le temps, l'âge, l'expérience plus complète des hommes et des choses, l'apaisement des anciennes controverses, et aussi, dans une mesure qu'il faut se garder d'exagérer, certains mécomptes personnels, d'autant plus impatiemment supportés qu'il avait pris davantage l'habitude et le goût du commandement, lui ont fait voir les choses sous un jour un peu différent. Il a compris, à ses dépens, l'inconvénient de certaines thèses un peu extrêmes ; il a éprouvé le besoin d'être garanti contre des interventions insuffisamment éclairées, et alors, tout naturellement, l'Anglais, au premier moment, un peu effacé derrière l'ultramontain, a reparu avec ses préventions de race contre l'esprit italien. De là l'évolution dont on a dû noter les divers symptômes ; quoi qu'on en pense, force est de reconnaître qu'elle n'est pas sortie des limites où peut se mouvoir la légitime liberté de la conscience catholique et qu'elle laissait entiers, chez l'archevêque, le dévouement à l'Église et la fidélité au Saint-Siège,
Cette évolution n'est pas la seule que l'on remarque alors dans les idées et dans l'attitude du cardinal Manning. A cette même époque et un peu par reflet de causes analogues, uneautre s'accomplit qui est mieux aperçue de la foule et y produit beaucoup plus d'effet. Le prélat, en qui le public avait vu autrefois le représentant de causes rétrogrades et autoritaires, lui semble maintenant devancer hardiment l'avenir, au lieu de s'attacher au passé ; il lui apparaît comme le champion d'idées avancées et populaires. Là aussi, la transformation n'a pas été aussi brusque qu'ont pu le croire ceux qui n'en jugeaient que par certaines manifestations retentissantes. J'ai déjà eu occasion de noter, chez Manning, dans les années qui ont précédé la mort de Pie IX, une tendance à se mêler davantage à la vie sociale de son pays, à saisir les occasions de collaborer aux œuvres d'intérêt public, à réagir contre les vieilles habitudes qui faisaient craindre aux catholiques de sortir de leurs sacristies1. Mais il fait aujourd'hui un pas de plus et un pas si considérable que le public ne voit pas en quoi cenouvel état d'esprit se rattache à l'ancien. Il ne se pose plus seulement en citoyen occupé de toutes les questions générales; il affiche une couleur nettement démocratique et se fait le porte-drapeau, sinon du socialisme chrétien, tout au moins du catholicisme sociaL
1 Voy. p. 193 et suiv.
DERNIÈRES ANNEES DE NEWMAN ET DE MANNING 26 i
Deux raisons ont conduit Manning à prendre cette attitude : une raison de sentiment et une raison de tactique. La raison de sentiment est sa compassion très sincère et très profonde pour les misères des classes populaires. Cette compassion n'était pas nouvelle chez lui. Dans des notes autobiographiques écrites en 1880 et en 1890', il se fait honneur d'avoir toujours eu de « fortes tendances populaires » ; il les fait remonter jusqu'à ses impressions d'enfant et à ses lectures de la Bible, disant plaisamment que « Moïse l'avait rendu radical ». Mais c'est surtout dans l'exercice de son ministère que s'est développée sa sollicitude à l'égard des souffrances des travailleurs. « Pendant plus de cinquante ans, dit-il, j'ai vécu au milieu du peuple, dix-sept ans parmi les laboureurs et les bergers du Sussex et dixneuf ans au milieu du peuple de Londres. J'ai vu, entendu et connu leurs besoins, leurs souffrances, leurs misères, l'échec de leurs réclamations et de leurs espérances, et toute mon âme est avec eux. » C'est le motif qui l'a porté, de tous temps, à s'intéresser aux œuvres populaires, et de là notamment sa ligue contre l'alcoolisme. A l'époque où nous sommes arrivés, cette sollicitude se manisfeste avec plus d'éclat et devient plus dominante. Et surtout elle se traduit en critique de l'organisation actuelle de la société. Il ne se contente plus de dire, dans une lettre au président d'une union ouvrière, qu'il « a toujours présente à l'esprit cette parole du Sauveur : J'ai compassion du peuple. » Il se
i Life of Manning, t. II, p. 629 et 634.
plaint, en outre, que, « nulle part, richesse et pauvreté ne sont aussi extrêmes qu'en Angleterre ». Il veut une réforme. « La condition de ces misérables crie vers le ciel », dit-il.
Après la raison de sentiment, la raison de tactique. Manning s'en est expliqué, dans ces mêmes notes autobiographiques. « Ma conviction, dit-il, est que l'Eglise ne se répandra en Angleterre, que si elle manifeste de larges sympathies populaires qui l'identifient, non avec ceux qui gouvernent, mais avec les gouvernés. » Il demande qu'à l'exemple du Saint-Père, « les évêques prennent, sous leur protection, les millions de travailleurs ». Dans une lettre adressée à M. de Mun, le 25 janvier 1891, il montre l'Eglise « dépouillée et rejetée par tous les gouvernements», et il en conclut que « sa vraie demeure est chez le peuple ». « Le siècle qui vient, ajoute-il, appartiendra non aux capitalistes, ni à la bourgeoisie, mais au peuple. » 11 a peur que ses coreligionnaires, enlisés dans les traditions du passé, ne comprennent pas cette nécessité des temps nouveaux. « Les catholiques d'Angleterre, écrit-il, me paraissent ressembler, dans leur politique, aux Sept dormants. S'ils sont quelque chose, ils sont royalistes genre Charles Ier. Mais il n'y a plus de Charles Ier. » Et encore : « Dieu veuille que le peuple ne nous regarde jamais comme des tories, appartenant au parti qui fait obstacle à l'amélioration de sa condition, que nous ne lui paraissions pas les serviteurs de la ploutocratie, au lieu d'être les guides et les protecteurs des pauvres! » Il croit que « l'Église catholique est la seule puissance
qui puisse gagner la confiance du peuple; elle l'a déjà en Irlande ; elle esten train de la gagner en Angleterre ». Elle peut faire ce que l'Eglise anglicane est empêchée de faire à raison de ses liens avecle pouvoir. Se reportant à son cas personnel, Manning ajoute : « Si je n'étais pas devenu catholique, je n'aurais jamais pu travailler pour le peuple, en Angleterre, comme celui-ci pense que je l'ai fait. L'anglicanisme m'aurait enchaîné. La liberté de la vérité et de l'Eglise m'a élevé au-dessus de toute dépendance et limitation1. »
Ainsi Manning, tout en estimant que l'Eglise doit se tenir absolument étrangère aux partis tory ou whig, tout en déclarant qu'il « méprise la politique et le moulin à paroles de Westminster », tout en se vantant de n'avoir usé qu'une fois, depuis un demi-siècle, de son droit de vote, pousse les catholiques à faire ce qu'il appelle de la « politique sociale2 ». « Ma politique, répète-t-il souvent, est une politique sociale2. » Quel est le programme de cette politique sociale? Manning l'a exposé dans des écrits nombreux, lettres aux journaux, articles de revue, lettres pastorales, et dans des conférences dont une est devenue un livre important, sous ce titre : De la Dignité et des Droits du travail. Ces manisfestations ne s'adressent pas au seul public anglais ; elles ont un retentissement considérable dans le monde entier, oùles socialistes chrétiens de toute langue
1 Passim dans les notes précitées de 1880 et de 1890, et dans une autre, datée du 9 novembre 1890. (Life of Manning, t. H, p. 631, 632, 631, 801.)
2 Ibid., t. II, p. 635.
sont heureux de s'autoriser d'un patronage si éminent. Manning se pose en adversaire absolu de la vieille économie politique, fondée sur la libre concurrence et sur le laissez faire. Il lui oppose que la fin de la société n'est pas la production de la richesse, mais la production du plus grand bonheur possible pour la masse des hommes. Il proclame hautement que tout homme « a droit au travail et au pain ». A son avis, la prétendue loi de la concurrence na abouti qu'à l'écrasement et à l'exploitation des travailleurs, hors d'état de se défendre contre la puissance du capital. Le travail, trop longtemps subordonné, doit être relevé et protégé. Il ne peut l'être que par l'intervention de l'Etat et de la loi. Jusqu'où s'étendra cette intervention? Manning semble lui reconnaître un domaine très étendu : il la réclame non seulement pour la protection de la femme et de l'enfant, mais aussi pour régler la durée du travail de l'ouvrier adulte. Sur la fixation du salaire, dans une lettre fameuse écrite en 1890, à l'occasion du congrès de Liège, il émet l'idée, — « peut-être violente et hardie », dit-il lui-même, — que « les rapports pacifiques n'existeront pas entre ouvriers et patrons, tant qu'on n'aura pas reconnu, fixé et établi publiquement une mesure juste et convenable, réglant les profits et les salaires, mesure d'après laquelle seraient régis tous les contrats libres entre le capital et le travail ». Et il propose de reviser ce tarif tous les trois ou cinq ans, en suivant les variations des valeurs des choses. Dece langage, plusieurs conclurent que l'archevêque se prononçait pour la fixation légale d'un salaire minimum, et des contradictions vives s'éle-
DERNIÈRES ANNEES DE NEWMAX ET DE MANNING 26a
vèrent, notamment de la part de MBr Freppel. Manning se défendit, en disant qu'il prévoyait une fixation publique, non une fixation légale, et que « le recours au législateur devait être, autant que possible, évité en cette matière ». La justification ne parut pas à tous décisive, et l'on remarqua que l'intervention législative était écartée seulement « autant que possible ».
Manning ne se contente pas d'exposer des théories parfois contestables, bien que toujours d'une inspiration généreuse. Il saisit toutes les occasions d'agir en faveur de la classe ouvrière. En 1884, des révélations faites sur l'effroyable misère des logements, dans certains quartiers de Londres, ayant ému l'opinion, une commission royale d'enquête est instituée. Appelé à en faire partie, en compagnie de plusieurs personnages considérables dont le prince de Galles, le cardinal s'y fait remarquer par son assiduité et sa compétence. Quand, en 1887, le cardinal Gibbons est attaqué pour s'être prononcé en faveur de la société ouvrière, les « Chevaliers du travail », Manning prend hautement sa défense. Ce n'est pas seulement à des catholiques, c'est à des hommes de toutes croyances qu'il est prêt à tendre la main, dès qu'il faut soulager une infortune populaire. En 1885, il s'agit de ces jeunes enfants pauvres dont il a dit « qu'une larme d'enfant non essuyée criait à Dieu aussi haut que le sang répandu à terre » ; un prédicant non conformiste ayant fondé une « Société pour la protection de l'enfance », le cardinal, sans égard à la différence de confession, lui apporte publiquement sa collaboration. Une autre fois, c'est
encore en compagnie de protestants qu'il prend part à des manifestations en faveur des ouvriers sans travail. Le Pall Mail Gazette, peut-être autant par calcul de réclame que dans une pensée philanthropique, entreprend, avec accompagnement de révélations singulièrement scabreuses, une bruyante campagne contre la prostitution des filles mineures à Londres. Manning ne voit là qu'une affreuse plaie populaire à guérir, et, sans s'effaroucher de procédés et d'accointances que d'autres auraient peut-être trouvés suspects, il se fait intrépidement, devant l'opinion un peu étonnée, la caution du promoteur de cette campagne. A ceux qui s'en scandalisent, il répond : « Quand même douze tribus de pharisiens et de docteurs se lèveraient contre moi, on ne m'empêchera pas de faire ce que je regarde comme un devoir. » Un sentiment analogue lui l'ait, à plusieurs reprises, exprimer sa sympathie pour les chefs de l'Armée du Salut. Dès 1882, parlant d'eux dans un article du Contemporary, il souhaite la récompense éternelle « à ceux qui dépensent leur vie pour le salut des âmes ». Et, en 1890, à l'occasion d'un livre du général Booth intitulé : Dans la sombre Angleterre, il se déclare d'accord avec lui pour critiquer la société moderne. Et comme, cette fois encore, plusieurs s'étonnent, il répond : « Que voulez-vous ? dans un désert où le berger fait défaut, toute voix qui dispense une parcelle de la vérité, prépare l'arrivée de Celui qui est la vérité même. » Tous ceux qui font montre de se vouer au redressement des injustices sociales et au soulagement des souffrances du
peuple, trouvent, à l'archevêché, porte ouverte et sympathique réception. Parmi eux, se glissent parfois des agitateurs ou des sophistes dont la compagnie ne laisse pas que d'être un peu compromettante ; tel, entre autres, le fameux socialiste américain, Henri Georges : le cardinal, en lui faisant un accueil dont Georges fait ensuite état comme d'une approbation, ne se rendait sans doute pas compte qu'il avait affaire à un adversaire radical de la propriété individuelle.
L'épisode le plus marquant de l'action sociale du cardinal Manning est son intervention dans la fameuse grève des dockers, en 1889. Ces ouvriers, généralement composés de déclassés, de vie fort misérable, jusque-là sans organisation et, par suite, sans défense contre les patrons, avaient fini par se grouper sous la conduite de meneurs habiles et énergiques, dont était John Burns, aujourd'hui ministre dans le cabinet libéral, et ils avaient déclaré une grève qui mettait sur le pavé deux cent mille travailleurs des docks et des métiers connexes. La crise était grave pour le commerce ainsi suspendu. la misère cruelle pour les chômeurs. Trois semaines s'étaient passées, sans approcher d'une solution ; les esprits s'exaspéraient et les pires violences étaient à redouter. Une menace de guerre civile pesait sur la grande ville. C'est dans ce péril que, sur l'invitation du lord-maire, des personnages sur l'influence desquels on comptait, sont invités à s'interposer. Du nombre sont le cardinal Manning et l'évêque anglican de Londres. Au bout de peu de temps, ce dernier, découragé devant les difficultés qu'il juge insurmontables et
devant les responsabilités qui lui semblent trop lourdes, lâche la partie. Manning, ému du péril général et des souffrances des ouvriers, tient bon, redoublant d'activité et d'énergie. En dépit de ses quatre-vingt-deux ans, il va sans cesse d'un camp à l'autre, arrache aux patrons des concessions que la justice et l'humanité lui paraissent commander, conseille ensuite aux ouvriers de modérer leurs exigences. Après de longs et laborieux pourparlers, les deux parties restent encore divisées sur la date où les ouvriers commenceront à jouir de certains avantages. On se bute de part et d'autre, et, après s'être cru sur le point d'aboutir, on se voit condamné à une prolongation du conflit. Nouvel effort de l'infatigable cardinal qui obtient des patrons que le délai soit rapproché ; mais il lui faut aussi amener à cette transaction les ouvriers qui s'obstinent à exiger une jouissance immédiate. Plus que jamais, un conflit violent et sanglant est à craindre. Le cardinal se transporte au quartier général de la grève et réunit, dans une salle de l'école catholique, les chefs des ouvriers. La réunion est d'abord assez houleuse et laisse peu d'espoir. Manning use, pendant cinq longues heures, de toutes ses habiletés de diplomate et d'orateur ; il use surtout de l'ascendant que lui assure le dévouement très sincère dont il a donné des preuves aux ouvriers. Il les adjure, en termes pathétiques, de songer au mal général et d'avoir pitié des souffrances de leurs femmes et de leurs enfants. « Si vous refusez de remplir cette mission de paix, dit-il aux meneurs, j'irai moi-même
haranguer la foule des grévistes; vingt-cinq mille d'entre eux sont mes fils spirituels ; ils m'écouteront. » L'émotion est grande parmi les rudes auditeurs du vieux cardinal; plusieurs versent deslarmes ; l'un d'eux s'imagine voir la Madone qui est fixée au mur, audessus de la tête du prélat, donner un signe d'approbation. La transaction est acceptée, et la grève prend fin, après s'être prolongée pendant trente-trois jours. 11 y en avait onze que Manning travaillait à amener un accord.
Grand fut le soulagement de tous, de voir, au moment où toute espérance semblait perdue, se conclure une paix que la reconnaissance publique appela la « paix du cardinal ». Sans doute cette intervention d'un évêque dans le règlement d'une question de salaire était chose anormale qu'on ne pouvait se flatter d'ériger en règle. Manning lui-même en convenait, expliquant son initiative et le succès qu'elle avait obtenu, par des circonstances exceptionnelles '. Toujours est-il qu'il en résulta pour lui, sur le moment, une popularité telle qu'au témoignage des protestants eux-mêmes, aucun prélat anglican n'en avait jamais connu2, popularité bien surprenante pour qui se souvenait de la défaveur dont ce même homme était frappé, quinze ou vingt ans auparavant. Les classes riches reconnaissaient en lui une puissance à laquelle elles savaient gré d'avoir éloigné un cataclysme
1 Life of Manning, t. II, p. 665,666.
2 Studies in contemporary biography, par Bryce, p. 258.
menaçant; les ouvriers sentaient en lui un protecteur aimant, efficace et désintéressé.
Ce n'est pas qu'à cette époque l'attitude et le langage du cardinal aient toujours rencontré une approbation unanime. Parmi les catholiques, il en était que ses théories inquiétaient, que ses fréquentations effarouchaient. Jusque dans son entourage, on risquait parfois des représentations, reçues, il est vrai, de telle façon qu'on n'était pas tenté de les recommencer. Planning n'était pas homme à se laisser troubler par des critiques qu'il jugeait volontiers arriérées ou pharisaïques, inintelligentes des besoins du siècle et des intérêts du catholicisme. Il se croyait d'ailleurs une autorité suffisante pour imposer sa ligne, sans se soucier des mécontentements. « Prenez garde, Eminence, lui disait-on un jour, c'est du socialisme que vous faites là ! — Je ne sais pas, répondait-il, si, pour vous, c'est du socialisme, mais, pour moi, c'est du pur christianisme *. » Une autre fois, traité de « socialiste » et de « révolté » à cause de ses déclarations sur le « droit au travail et au pain », il raillait, dans un article, le « crime de lèse majesté » qu'on lui imputait et qu'il « se félicitait » d'avoir commis 2. Radical, il ne se défendait pas de l'être. « Mon radicalisme, disait-il, plonge jusqu'aux racines des souffrances du peuple. » Seulement, il tenait à bien marquer que ce n'était qu'un radicalisme social, que, s'il
1 Cité par l'abbé Lemire, le Cardinal Manning et son action sociale, p. 114.
- Cité par M. Hecumer, Vie du cardinal Manning, p. 405.
« désirait la législation la plus large pour le bien-être du peuple », il « n'était pas démocrate ni radical, dans le sens de ceux qui combattent et cherchent à affaiblir l'autorité ». 11 disait encore à ce propos: « Il n'y a jamais eu une teinte ou une ombre de politique subversive ou destructive dans tout ce que j'ai dit, écrit ou fait. Nul homme n'est plus résolu à fortifier et à conserver toute loi juste et toute tradition, même quand les inégalités sont le plus saillantes, comme dans la défense d'une Chambre héréditaire ». » Ajoutons que, tout occupé qu'il fût ainsi des problèmes ouvriers, Manning ne perdait pas de vue la partie purement ecclésiastique, religieuse et pieuse de sa tâche. Il se montrait toujours aussi occupé de la multiplication des églises et des écoles confessionnelles, du développement et de la formation du clergé, s'intéressait à toutes les œuvres d'apostolat et de dévotion, poursuivait avec succès, à Rome, la béatification des martyrs anglais du xvie siècle, et trouvait encore le temps de publier divers écrits sur des sujets de doctrine ou d'édification. Le réformateur social n'avait pas, chez lui, effacé le prêtre. Du reste, dans ces formes diverses de son activité, il avait conscience d'avoir toujours un but unique, qui était le relèvement et le progrès du catholicisme en Angleterre, et par suite le salut des âmes.
1 Notes autobiographiques {Life of Manning, t. II, p. 631 et 636).
Dans ces dernières années, en dépit des contradictions qu'il pouvait parfois rencontrer, la situation de Manning a singulièrement grandi en Angleterre. Aux yeux de tous, catholiques ou non, partisans ou adversaires de ses idées sociales, le cardinal est devenu l'un des personnages les plus en vue et les plus populaires du royaume. On peut s'en rendre compte quand, en juin 1890, est célébré le jubilé de ses vingt-cinq années d'épiscopat. De toutes parts, affluent les hommages et les adresses. Le prévôt du chapitre le loue d'avoir su «élever l'état ecclésiastique et la charge pastorale » dans l'opinion du public et dans l'esprit du clergé luimême, et il rappelle les immenses progrès accomplis, sous sa direction, dans la vie religieuse du diocèse. Au duc de Norfolk qui lui apporte les félicitations des laïques, l'archevêque, qui sent bien que, de ce côté, il n'a pas toujours été également approuvé, répond que» durant ses longues années de ministère, il a eu affaire à tant d'hommes et de choses, «qu'il est impossible que certains actes n'aient encouru le blâme de beaucoup, ou déplu personnellement à d'autres ». «Tout cela, ajoute-t-il, votre affection l'a couvert de son silence. Etant sur le point de rendre compte à Dieu de ma vie, je déclare n'avoir volontairement offensé personne. » Puis, faisant allusion aux dons généreux que lui ont remis les fidèles : «Pendant ces vingt-cinq ans, que de
choses ont passé par mes mains! mais rien n'est demeuré sous ce toit ; tout est revenu à l'œuvre qui m'est confiée. Je souhaite de mourir, comme il convient à un prêtre, sans argent ni dettes. » L'ancien ministre de l'instruction publique dans le cabinet conservateur rappelle qu'il y a collaboré avec le cardinal, dans la commission d'enseignement, et témoigne de l'heureuse influence qu'il y a exercée. « Je sens profondément, ditil, que, si l'Angleterre reste un pays chrétien par l'enseignement public, nous le devons, pour une grande part, à l'action de Votre Eminence. » Les Irlandais, conduits par Parnell, ne sont pas les moins empressés dans leur hommage. « Chaque goutte de mon sang est anglaise, leur répond Manning; j'aime l'Angleterre, comme enfant de son sol... Quant à l'Irlande, je ne l'aime pas seulement parce qu'elle est apparentée avec l'Angleterre, mais aussi à cause de sa foi et du martyre qu'elle a enduré. » Des adresses arrivent également des évoques d'Allemagne, d'Amérique, d'Australie.
Les catholiques ne sont pas seuls à prendre part à ces manifestations. C'est appuyé sur le bras du lord maire, protestant, que le cardinal fait, au jour solennel, son entrée dans la grande salle de réception de l'Archevêché. Les ouvriers des docks qui n'ont pas oublié ce qu'il a été pour eux, lors de la grève de l'année précédente, et qui, suivant la parole d'un de leurs chefs, lui font honneur « d'avoir éveillé chez eux la conscience de leur dignité d'homme », lui apportent une adresse touchante, accompagnée d'une offrande, fruit de leurs m. 18
souscriptions ; l'archevêque emploie cet argent à fonder, à l'hôpital de Londres, un lit pour les ouvriers victimes d'accidents du travail. Le langage des grands journaux protestants est significatif. Le Daily Chronicle, après avoir rappelé comment, trente ans auparavant, Wiseman était brûlé en effigie dans les rues de Londres, ajoute : « Aujourd'hui, au contraire, en juin 1890. toute offense au cardinal Manning serait profondément ressentie, partout où l'on parle anglais, et soulèverait une juste indignation. » Une autre feuille, Y Echo, « regrette que l'Eglise établie ne possède plus d'hommes capables de rivaliser en popularité avec le cardinal, par un dévouement sans bornes à l'amélioration de la condition sociale du peuple ». Le Daily Telegraph, après un rapide coup d'œil sur l'histoire des catholiques d'Angleterre, conclut en ces termes : « La cessation de l'ancienne intolérance religieuse a aidé le cardinal, mais son propre caractère a complété son œuvre. Ceux qui se rencontraient avec lui, dans des commissions ou des comités, ne pouvaient s'empêcher d'admirer la clarté de ses idées, son esprit pratique, ses sympathies égales pour tous et cette aspiration vers la justice, qui caractérisaient chacun de ses actes et chacune de ses paroles. Dans les quinze dernières années, il est devenu l'une des personnalités les plus en vue et les plus considérées du monde officiel de Londres. Il n'a jamais trahi le dessein de faire bénéficier l'Eglise catholique de ses succès; mais, forcément, elle devait recueillir un grand profit de l'estime extraor-
DERNIERES ANNEBS DE XEW.UAN ET hE MANNING 275
dinaire qu'il avait su conquérir auprès de ses concitoyens1. »
Tandis que tout ce bruit se faisait autour de Manning, Newman était rentré dans le calme et le silence; la longue ovation, provoquée par sa promotion au cardinalat, avait cessé depuis la fin de 1880. Il ne faisait rien pour occuper de lui le public. Plus que jamais, il était résolu à se tenir à l'écart de toute agitation ou controverse. J'ai déjà dit comment, depuis plusieurs années, il avait renoncé à publier aucune œuvre nouvelle2; la réimpression de ses anciens écrits était finie; le dernier volume avait paru en 1881. Quant à se mettre en avant pour faire montre de sa pourpre, ce n'était pas à attendre d'un homme dont l'habituelle simplicité avait été plutôt gênée de l'éclat produit par son élévation . Il avait repris, aussitôt qu'il l'avait pu, sa vie paisible et recueillie dans son cher couvent, au milieu de ses religieux et de ses écoliers. Presque rien n'était changé dans son extérieur, depuis qu'il était devenu un prince de l'Eglise romaine. Un old boy de l'école d'Egbaston a rapporté à ce sujet :
1 Plusieurs de ces citations sont empruntées à la Vie du cardinal Manning, par M. Hemmer.
2 II ne devait faire qu'une exception. En 1 884, inquiet du trouble jeté dans certains esprits, par les travaux de critique biblique, il proposa, dans un article publié par le Nineteenth Century, une explication de la doctrine de l'inspiration des saintes Ecritures, qui lui paraissait devoir aider à résoudre les difficultés soulevées.
Une bague pontificale, une ceinture rouge et une barrette étaient les seuls signes de son rang; et personne vivant dans l'Oratoire ne se serait imaginé que c'était la demeure d*un prince de l'Église. Dès le début, son désir avait été d'écarter tout cérémonial et toute étiquette. Pour ceux de la maison, il était toujours connu comme le Père, et, sauf la part qu'il prenait aux cérémonies de l'Église, sa dignité avait apporté peu de changements dans sa vie1.
Un autre témoin, non moins sympathique et très informé bien que demeuré anglican, Church, a écrit, dans un charmant article, intitulé : Cardinal Neiomaris Naturalness :
Lui fallait-il faire acte de cardinal, on était frappé à la fois de sa loyale obéissance à l'autorité qui l'obligeait à cet appareil, et de son impatience à demi amusée et à demi agacée d'être la personne revêtue de tant de grandeurs. Il faisait une très grande différence entre ceux de ses amis qui l'abordaient sur un pied d'égalité, et ceux qui usaient avec lui de trop de déférence conventionnelle et de solennité de manières. « Un tel est un très bon garçon, mais il n'est pas un homme avec qui on puisse causer en bras de chemise », était sa phrase sur un de ces amis trop cérémonieux et formalistes... Prompt à ressentir toute inconvenance commise à l'égard de sa cause ou de ceux qui y étaient liés, il ne permettait pas qu'on lui rendît à luimême aucun hommage. Il n'était aucunement disposé à laisser prendre certaines libertés ou à tolérer une impertinence; mais, pour tout ce qui était pompeux, affecté, il avait peu de patience. Plus que tout, on le dégoûtait en lui témoignant une admiration béate. Il protestait, avec une irritation singulière, contre l'idée de faire de lui un héros
1 Cardinal Newman, par Meynell, p. 69.
ou un sage. Il était ce qu'il était, disait-il, rien déplus; et il était disposé à traiter rudement ceux qui tentaient de le placer en une éminence à laquelle il se refusait '.
La solitude habituelle du cardinal était parfois interrompue par les visites de quelques amis fidèles, catholiques comme Aubrey de Vere, lord Emly, Mgr Ullathorne, anglicans tels que Church, lord Blachford ou lord Selborne 2. Son accueil était affectueux et charmant. De ces entrevues, tous, même les anglicans, gardaient singulièrement vive, l'impression de ce visage où, disait-on, toute l'àme apparaissait, et une âme absorbée dans le monde invisible. Plus trace des nuages qui avaient pu autrefois l'obscurcir. « Sa face, écrit la fille de lord Selborne au sortir d'une de ces visites où elle avait accompagné son père, est radieuse de lumière et exprime une paix infinie. Lorsqu'il me prit les mains et me regarda, il me sembla que de ses yeux sortait une bénédiction de paix qui me pénétrait. » Avec ses anciens amis d'Oxford, Newman prenait plaisir à parler du passé, non parfois sans s'attendrir. Au cours d'une conversation de ce genre, avec lord Selborne, en octobre 1887, il était amené à montrer à la fille de son ami, une peinture accrochée au mur de sa chambre et représentant une vue d'Oxford à vol d'oiseau. « Aima mater, aima mater-», répéta-t-il, puis il ajouta : « Je ne
1 Occasionnai Papers, t. II, p. 480, 481.
2 Gladstone vint aussi à Birmingham, pour rendre visite au cardinal, mais il ne put le voir parce qu'il était souffrant. (Cardinal Newman, par Meynell, p. 76, 77.)
la reverrai plus jamais. Combien elle m'est chère ! » Et ses yeux se remplirent de larmes '.
Parfois, il s'ingéniait à offrir à ses visiteurs quelque gracieux divertissement ; ainsi, un jour, convoquaitil le maître de musique de l'école et deux autres artistes, pour faire entendre à lord Blachford un trio de Beethoven 2. 11 était lui-même grand amateur de musique et exécutant distingué. Indiscrètement défié, par un controversiste protestant, à une sorte de tournoi théologique, il avait décliné ce combat singulier, mais en ajoutant plaisamment que, si son provocateur voulait se mesurer avec lui sur le violon, il serait son homme. On savait ne pouvoir lui procurer un plus vif plaisir que l'audition d'un morceau de bonne musique; aussi, lors de la solennelle réception qui eut lieu à l'Oratoire de Londres, en mai 1880, lui ménagea-t-on la surprise, à son entrée dans la grande salle, d'un fragment de son cher Beethoven, joué par trois violons et un violoncelle placés dans la galerie. « Et alors, rapporte un témoin, à tous les regards fixés sur lui, le cardinal, appuyant sa vénérable face sur sa main, parut un moment ravi dans une sorte d'extase. »
D'autres fois, mais beaucoup plus rarement, c'est le vieux cardinal qui se déplace pour aller voir quelques amis particulièrement chers, à Londres ou ailleurs. Au risque d'étonner certaines gens peu habitués à voir un cardinal l'hôte d'un dignitaire anglican,
i Documents inédits.
2 Letlers of Lord Blachford, p. Aid.
il ne croit pas que son titre nouveau l'empêche de continuer à faire, de temps à autre, quelques courts séjours au doyenné de Saint-Paul, chez Church*. En 1883, venu à Londres afin de poser pour son portrait, il en profite pour faire à Manning une visite que celui-ci lui rend à Birmingham, l'année suivante. Entre les deux cardinaux, les rapports sont redevenus, corrects, bien que toujours un peu contraints : « Que pensez-vous que Manning m'ait fait ? disait Newman à ses compagnons, au sortir de la première de ces rencontres ; il m'a embrassé 2. » Plus il avance en âge, plus il a peine à sortir de sa retraite. En 1888, au retour d'un court voyage à Londres, il parle à Mgl Ullathorne de l'impression pénible que lui a faite cette ville : « J'ai eu, dit-il, comme une vision de la grande Babylone. . . Cela m'a fait penser aux mots: « N'aimez pas le monde ni les choses du monde. » Peut-être suis-je trop sévère, et ne pensé-je de cette façon que parce que je suis un vieillard 3. »
Newman a beau se tenir de plus en plus éloigné du monde, il est suivi, au fond de sa retraite, par les sympathies admiratives qui avaient salué sa promotion au cardinalat ; pour n'avoir plus autant d'occasion de s'exprimer, ces sentiments ne sont ni moins vifs ni moins universels. Chez les catholiques, si l'on a occasion de parler de lui, on le fait sur le ton des adresses
1 En 1886, Church se félicite d'avoir possédé le cardinal pendant trois jours. (Life and Letters ofclean Church, p. 321.) 3 Life of Manning, t. II, p. 571.
3 Letters of Archb. Ullathorne, p. 533.
de 1879 et 1880. En 1886, M?r Ullathorne, lui dédiant son dernier ouvrage de spiritualité, se plaît à rappeler « les quarante années d'une amitié et d'une confiance qui ont grandement enrichi sa vie », et il ajoute :
Profondément sensible aux incalculables services que vous avez rendus à l'Église, en général, par vos écrits, et à ce diocèse de votre résidence, en particulier, par le caractère élevé et complet de vos vertus, par votre zèle pour les âmes, par l'influence qu'exerçait votre présence au milieu de nous, je désire vous faire parvenir l'expression de mon affection, de ma vénération et de ma gratitude, par la dédicace de ce livre. C'est le dernier ouvrage de quelque importance que je pourrai écrire, et mon seul désir serait qu'il fût plus digne de votre patronage.
Ému de ce témoignage venant d'un prélat si vénérable, Newman lui répond par cette lettre que Mgr Ullathorne déclare vouloir garder toujours comme « un mémorial et un trésor » :
Combien Dieu a été bon en me donnant de tels amis! Il en a été ainsi, tout le long de ma vie. Ils ont pardonné mes erreurs, oublié mes défauts et trouvé des excuses pour mes fautes. Que Dieu vous récompense, mon cher Seigneur, pour votre tendresse envers moi qui ai tant conscience de tout ce en quoi j'ai failli ! Vous avez été toujours indulgent envers moi, et maintenant vous me donnez un témoignage considérable de votre affection, en plaçant mon nom en tête du dernier ouvrage de votre longue vie de services et de sacrifice. C'est une marque de sympathie qui, à cette extrémité de ma vie, me donne courage à envisager le voyage redoutable qui est là proche devant moi1.
» Letters of Archb. Ullathorne, p. 481 à 483.
- L'année suivante, Mer Ullatliorne écrit, au sortir d'une visite faite à Egbaston :
Je suis allé voir le cardinal Newman aujourd'hui. Il est bien ravagé, mais très en train... Nous avons eu une conversation longue et enjouée, mais, comme je me levais pour prendre congé, il se passa une scène que je n'oublierai jamais, à cause du sublime enseignement qui en ressort pour moi. Il me dit, avec un accent des plus humbles: « Mon cher Seigneur, voulez-vous me faire une grande faveur? — Qu'est-ce?» demandai-je. Use laissaalors tomber sur ses genoux, inclina sa vénérable tète et dit : « Donnezmoi votre bénédiction. » Que pouvais-je faire avec lui, devant moi, dans cette posture 1 Je ne pouvais refuser, sans le peiner. J'étendis donc la main sur sa tête et lui dis : « Mon cher seigneur cardinal, bien que ce dût être à moi d'être à votre place, je prie Dieu de vous bénir et que son Esprit- Saint remplisse votre cœur. » Comme je me dirigeais vers la porte, le cardinal refusant de mettre sa barrette, tant qu'il était avec moi, dit : « Je suis resté à la maison toute ma vie, tandis que vous combattiez pour l'Église dans le monde. » Je me suis senti anéanti en sa présence. Il y a un saint dans cet Homme1.
Des anciennes suspicions et hostilités, plus aucune trace. Si elles subsistent chez quelques-uns, elles n'osent plus se manifester. Quelqu'un faisant un jour allusion, devant Newman, au parti qui lui a fait si longtemps opposition en Angleterre et à Rome, le cardinal se borne à répondre : « Laissez le passé dans le
1 Lellers of Archb. Ullatliorne, p. 512. • .
passé1. » Il ajoute, avec un sourire : « D'ailleurs ils sont maintenant venus tous autour de moi2. »
Les protestants font émulation avec les catholiques, pour célébrer l'homme dans lequel ils voient une gloire nationale. Lord Coleridge, rencontrant le nom de Newman, au cours d'une notice nécrologique sur une notabilité universitaire3, parle de « ce grand homme qui survit encore à Birmingham, d'âge vénérable, mais sans que rien ait obscurci l'œil de son intelligence, ou abattu la force de son génie, cardinal romain par son titre, mais lumière et guide d'une multitude de cœurs reconnaissants, hors de sa propre communion et au delà des limites de ces petites îles». Les autorités d'Oriel Collège d'Oxford, se souvenant que Newman a été un des fellows de ce collège, se procurent, en 1882, un portrait du cardinal en grand costume, et, avant de le mettre en place dans le common room, ils ont la pensée délicate de l'envoyer à Pusey que l'âge et la maladie retiennent à Christ Church, pour lui donner la joie de le contempler. Pusey remercie avec émotion : « Les yeux, écrit-il, ont encore leur douceur habituelle ; les lignes profondes qui creusent les joues, révèlent de nombreux soucis et chagrins, depuis les jours anciens où nous échangions de douces pensées. Hélas ! pauvre Oxford, qui n'a pas voulu le garder ! J'ai maintenant tous les traits de sa physiono-
1 « Let bygones be bygones ».
2 Life of Jùanning, t. II. p. 571.
3 Notice publiée dans un livre de Knight, intitulé Principal Shairp and his Friends.
mie récente, aussi gravés dans mon esprit que les anciens1. »
Ainsi cet homme qui, durant sa vie, avait traversé tant de crises intérieures et affronté tant de contradictions au dehors, en butte aux ressentiments de ceux qu'il avait quittés et aux suspicions de ceux auquels il était venu apporter son coucours, se voit, sur ses vieux jours, en paix avec lui-même et avec les autres, universellement honoré, admiré, aimé; les malentendus sont dissipés, les amertumes oubliées, les méfiances évanouies ; l'Angleterre tout entière est fîère de lui, et l'écho des acclamations unanimes qui ont salué sa promotion au cardinalat se prolonge en une sorte d'apothéose, comme peu d'hommes en ont connu de leur vivant. Et surtout, dans son for intérieur, plus trace de ces inquiétudes, de ces malaises qu'on avait cru parfois y discerner à d'autres époques : au contraire, une grande sérénité et une pleine confiance. « Quant à moi, maintenant, à la fin d'une longue vie, écrit-il en mars 1884, je dis de grand cœur que Dieu ne m'a jamais failli, qu'il ne m'a jamais désappointé, qu'il a toujours tourné pour moi le mal en bien2. » Aussi celui de ses biographes qui avait, jusqu'alors, le plus insisté, parfois même au risque de forcer un peu la note, sur certains côtés souffrants de sa nature, ne trouve-t-il, pour caractériser le dernier état de son âme, que ces deux
1 Life of Pusey, t. IV, p. 372.
2 Letters and Correspondence of Newma?i, t, II. p. 482.
mots : visio pacis*. Oui, c'est bien une vision de paix. On dirait d'un soir admirablement lumineux et calme, succédant à une longue journée obscurcie par les nuages et traversée par la tempête.
Ce beau soir touchait à sa fin. Newman, qui était entré, le 21 février 1890, dans sa quatre-vingt-dixième année, et qui, depuis quelque temps, ne sortait plus guère de sa chambre, déclinait visiblement. La faiblesse croissante du corps n'atteignait en rien l'intelligence ni le cœur. Plus que jamais, il s'absorbait dans la contemplation des réalités invisibles et dans la pensée de la mort prochaine, toujours en pleine paix et en grande sérénité. Aubrey de Vere écrivait à Tennyson, au sortir d'une des dernières visites qu'il fit au cardinal : « Il envisage sa fin avec une lumineuse, tranquille et humble espérance, aussi éloignée de la froideur du sceptique ou du stoïque que de la présomption du puritain enthousiaste. Sur aucun visage d'homme, de femme ou d'enfant, je n'ai vu un sourire semblable au sien, si plein de charité, de douceur, de tendresse et pourtant traversé parfois d'un rayon de gaieté humoristique 2. » Il ne s'interrompait de ses prières et de
1 Voy. le dernier chapitre de YEssai de biographie psychologique de Newiuan, par l'abbé Brémond.
3 Cité par M°" Dronsart dans un article sur Tennyson. (Correspondant du 10 décembre 1897.)
ses pieuses méditations que pour écouter, de temps à autre, la musique que les religieux ou les élèves venaient faire, à son intention, dans un corridor voisin. Il en jouissait ; mais, même en ces intants de délassement, sa pensée se tournait vers Dieu. Un jour, peu avant sa mort, il demanda à quelques-uns des Pères de lui chanter l'hymme du P.Faber ; The Eternalyears; il se le fit répéter plusieurs fois. « On loue, dit-il, mon hymme : Lead, Kindly Light \ mais celui-là est bien plus beau. Le mien est d'une âme dans l'obscurité; l'autre reflète l'éternelle lumière2. » Sa fin fut rapide et calme. A peine fut-il malade pendant trois jours, il s'éteignit doucement et pieusement, le 11 août 1890, entouré de ses religieux.
L'effet produit par cette mort montra quelle place ce reclus occupait dans la pensée et dans l'affection de l'Angleterre. A ses obsèques, célébrées dans l'église de l'Oratoire, à Birmingham, assistèrent dix-sept évêques, des supérieurs d'ordre, plus de trois cents prêtres, tous les laïques catholiques importants et, à cùté d'eux, des notabilités du clergé anglican ou de l'université d'Oxford ; au dehors, ne pouvant entrer dans l'église trop étroite, une foule recueillie et respectueuse. Son corps, selon son désir, fut déposé à coté de celui de son cher Saint-John, à Rednal, dans cette campagne où, tant de fois, il était allé chercher le silence et la solitude pour travailler ou prier.
1 Sur cet hymne et les conditions dans lesquelles il fut corn posé, voy. 1" partie, p. 63,64.
2 Cardinal Newman, par Wilfrid Meynell, p. 83, S4.
Peu de jours après, un service solennel était célébré à Londres, dans la vaste église de l'Oratoire : l'événement de ce service fut le discours que le cardinal Manning y prononça ; on n'eût pu imaginer un éloge plus magnifique du mort. «Nous avons perdu, dit-il en commençant, notre plus grand témoin de la foi, et nous sommes tous appauvris et diminués par cette perte. » A plusieurs reprises, il parle avec émotion de « l'amitié de plus de soixante ans » qui Ta uni à Newman et « qui ne peut avoir de fin ». Répétant ce qu'il a écrit en 1861, il déclare « avoir contracté envers lui, pour l'aide et la lumière qu'il en a reçus, une dette de reconnaissance plus grande qu'envers tout autre homme de ce temps ». Il montre le spectacle étonnant des Anglais de croyances et d'opinions diverses, unis « dans un même sentiment d'amour et de vénération pour un homme qui a passé à travers les barrières sacrées de l'Angleterre en les brisant, qui a porté un défi à ses préjugés religieux et qui a commis le crime, jusque-là impardonnable, de renier tout le Tudor seulement ». Il rapporte que quelqu'un a dit : « Que Rome ou non le canonise, il sera canonisé dans la pensée des gens pieux des diverses confessions de l'Angleterre. » « Cela est vrai», déclare l'orateur, et il continue en ces termes :
Il est trop tôt pour mesurer l'œuvre qui a été silencieusement accomplie par la vie du cardinal Newman. Aucun homme vivant n*a à ce point modifié la pensée religieuse de l'Angleterre. Sa disparition clôt un chapitre unique dans la vie religieuse de ce siècle. Cette œuvre a été, pour la
plus grande part, accomplie dans le silence ; car, à cause des habitudes de retraite de l'homme et du fardeau croissant de l'âge, il s'est rarement mis en avant dans ces derniers temps. Néanmoins, les paroles de sa vieillesse étaient comme « le marteau qui brise en morceaux le rocher » et comme la Lumière qui opère sans un son. On a courageusement et véritablement confessé qu'il est « le fondateur de l'Église anglicane dans son état actuel »... La pénétrante action de ce seul esprit s'est aussi fait sentir sur les corps séparés de l'Église établie et qui lui sont le plus opposés... La même douce voix, les mêmes lumineuses paroles ont agi parmi eux... Je n'ai pas le cœur, en un pareil moment, d'entrer dans les détails. Ce sera l'œuvre de ceux qui, plus tard, s'appliqueront à rappeler minutieusement l'histoire de cette grande vie. Mais nous ne pouvons oublier, qu'entre autres dettes, nous lui devons un résultat d'une importance singulière. Quiconque ne veut pas se faire moquer, ne peut plus dire que la religion catholique est bonne seulement pour de faibles intelligences et pour des cerveaux sans virilité. Cette orgueilleuse prévention n'est plus. Saint Thomas d'Aquin est trop éloigné et trop peu connu de ceux qui tiennent de tels propos, pour les faire hésiter. Mais l'auteur de la Grammar of Assent peut les faire réfléchir à deux fois, avant de s'y risquer. J'ai parlé, jusqu'ici, de son action sur le monde du dehors. Que puis-je dire, ou qu'ai-je besoin de dire de son action intérieure sur L'Église? Vous tous la connaissez et l'avez ressentie. Ses écrits sont dans vos mains. Mais, au-dessus de l'action exercée par tous ses livres, a été l'exemple de sa vie humble et ascétique; toujours le même, en union avec Dieu, et d'une charité sans mesure pour tous ceux qui s'adi essaient à lui. Il était le centre d'àmes innombrables, attirées vers lui pendant de longues années, comme vers leur docteur, leur guide, leur consolateur. Pour eux, il était une lumière de printemps et une force venue d'une
source surnaturelle... Notre Saint-Père Léon XIII reconnut les mérites et les dons, à la fois naturels et surnaturels, que cachait son humilité, et, à la joie de tous, il l'appela près de lui, à la plus haute dignité. L'histoire de notre pays évoquera, dans l'avenir, le nom de John-Henry Newman, parmi les plus grands de notre peuple, comme un grand instructeur des hommes, comme un confesseur de la foi, comme un prêcheur de justice, de piété et de compassion. Puissions-nous limiter dans sa vie, et puisse notre fin être douce et paisible comme la sienne!
Ceux-là sont de bien petits esprits qui, comme le biographe de Manning, se plaisent, devant ce langage, à rappeler les anciens désaccords et disputent à l'archevêque le droit de parler d'une « amitié de plus de soixante ans ». Bien au contraire, réjouissons-nous de voir oublier et effacer des divisions malheureuses. Quel qu'ait pu être le passé, il nous plaît que, par les paroles solennellement prononcées au lendemain de la mort de Newman et à la veille de la sienne propre, Manning ait témoigné de sa volonté d'apparaître, devant la postérité chrétienne, comme l'ami et l'admirateur de l'illustre oratorien.
A ce langage de la chaire catholique, la presse entière fît écho. Ce n'étaient pas seulement les publications catholiques qui, comme le Montk, organe des jésuites, saluaient en Newman « un père des âmes1 ». C'étaient les journaux religieux protestants de toutes nuances, même les evangelicals ou les non-conformistes, et aussi les grands journaux politiques, qui tous célébraient le
1 Livraison d'octobre 1890.
caractère, le génie et la vertu du mort. Rarement, on avait vu une telle unanimité. Le langage le plus significatif est celui des anglicans qui relevaient plus ou moins du Mouvement d'Oxford. Le docteur Talbot, warden de Keble Collège, à Oxford, écrivait, tout ému, au dean Church : « Y eut-il jamais une vie dont le charme et la gravité soient mieux faits pour pénétrer et toucher chaque âme ? Que ne lui devons-nous pas et qu'aurait-il pu être? » Et Church lui répondait : « Chacun sent maintenant à quel point il était unique, combien, malgré la vie si retirée qu'il menait, sa place paraît vide et impossible à remplir par personne1. » Lord Selborne tenait un langage analogue 3. Le dean Lake, après avoir noté, dans le Guardian, ce qu'avait de « saisissant » l'universel hommage rendu à la mémoire du cardinal Newman, ajoutait : « Sans doute, par son travail, il a accompli un changement immense dans les sentiments de la nation, relativement à l'Eglise romaine, et, à ce point de vue comme à beaucoup d'autres, les avantages qu'il a procurés à sa propre Église, sont grands. Mais je crois que beaucoup de bons esprits conviendront avec moi que l'Église romaine n'a pas plus de motifs que nous de lui avoir de la reconnaissance, car il est le fondateur, pouvons-nous presque dire, de l'Église d'Angleterre, telle que nous la voyons aujourd'hui3. » Ce même Lake écrivait, quelques jours après, à lord Halifax : '< Je désirais sa-
1 Life and Letters of Dean Church. p. 346, 347.
2 Memorials of lord Selborne, part. II, p. 248 et 335.
3 Memorials of Dean Lake, p. 301.
voir quelle impression vous avaient faite l'intérêt excité parla mortde Newmanet l'apothéose qui l'a suivie. Pour moi, cela a été extrêmement frappant, comme marque d'un immense changement accompli dans le sentiment national, non seulement en ce qui regarde les catholiques romains, mais sur les sujets religieux d'une façon générale1. »
Depuis lors, le temps, loin d'avoir effacé la gloire de Newman, l'a consacrée. Plus que jamais, l'Angleterre entière reconnaît en lui un de ses plus grands hommes, admirant son génie, honorant sa vertu et subissant encore, par-delà le tombeau, le charme singulier que, vivant, il exerçait sur ceux qui l'approchaient. Ce qui vaut mieux que la confirmation de cette gloire, c'est la persistance de l'action bienfaisante qu'il exerce sur les âmes. Aujourd'hui encore, nulle conversion d'anglicans au catholicisme où l'on ne discerne son influence. Ses ouvrages, sans cesse réédités, sont lus avidement par chaque génération nouvelle. Il n'est pas de nom qui ait, aux yeux des catholiques anglais, un tel prestige et dont ils se parent avec autant d'orgueil. Plusieurs de leurs sociétés le prennent comme enseigne. Une souscription, ouverte pour élever une église appelée Cardinal Newman mémorial church, a produit en peu de temps 350.000 francs. Ajoutons que le renom et l'action de Newman, qui, de son vivant, étaient à peu près confinés en Angleterre, débordent maintenant dans tout le monde catholique. En France, notamment,
1 Memorials of Dean Lake, p. 304.
le grand nombre des ouvrages publiés sur Newman, depuis quelques années, est un signe des temps1. Pour ces admirateurs du dehors, Newman n'est plus seulement le controversiste des Anglican dif ficulties , l'autobiographe de rApologia, le conducteur et le charmeur d'àmes qui a attiré et continue, encore tous les jours, d'attirer tant d'anglicans au catholicisme. Ils le considèrent de préférence par cette autre face que j'ai déjà eu occasion de mettre en lumière ; ils voient, en lui, l'historien, le penseur, l'initiateur, qui n'a sans doute pas prétendu formuler de toutes pièces et encore moins imposer d'autorité un vaste système doctrinal, une nouvelle Somme théologique, mais qui, par l'exposé de ses propres recherches, par la confidence de ses expériences psychologiques et morales, a ouvert à la pensée religieuse des voies et des perspectives, indiqué des directions, suggéré des solutions, où plusieurs croient aujourd'hui trouver la réponse cherchée aux difficultés
1 J'ai eu l'occasion d'en signaler plusieurs, au cours de cette élude : en tête les nombreux ouvrages de M. l'abbé Bréuiond, notamment son Essai de biographie psychologique de Newman, et le choix de Parochial Sermons publié sous ce titre : Newman, la Vie chrétienne (chez Bloud) ; le livre de l'abbé Dimnet sur la Pensée catholique dans l'Angleterre contemporaine(chez Lecoffïe); la traduction des Méditations et Dévotions de Newman, par Mlle Peraté (cbez le même); celle des Discours universitaires et d'autres sermons choisis, par M. Saleilles (chez Lethielleux); plus anciennement, le livre deMm* Lucy Félix Faure et celui de M. Georges Grappe. On assure qu'une traduction de la Grammar of assent est en préparation. Signalons enfin la thèse, d'une inspiration élevée et loyale, qu'un jeune pasteur protestant, M. Raoul Goût, a présentée à la faculté de Montauban, sous ce titre : Du Protestantisme au Catholicisme, John Henry Newman, notes psychologiques
de la critique moderne et les éléments d'une apologétique nouvelle.
Manning, qui avait quatre-vingt-deux ans au moment de la mort de Newman, ne devait pas lui survivre longtemps. Depuis quelques années, la pensée de sa mort lui était présente. Il en avait été particulièrement occupé en 1888 et 1889, à la suite de certains avertissements de santé. On lit, à cette date, dans son journal :
23 septembre 1888. Chaque jour, je puis m'en aller et en un instant. Je n'ai qu'un désir et une prière, c'est de faire une bonne fin. Après une vie si longue et si pleine, j'espère que je ne briserai pas la cruche à la fontaine... Je crois que je puis dire : Fidem servavi.
18 octobre... Quel le'ger choc suffirait pour qu'un vieillard passât durant son sommeil ! J'ai cessé tout travail extérieur et je ne suis pas sorti de la maison. C'est un tempus clausum, un ralentissement au terme de la route... Quelquefois, je pense que je serais plus tranquille, si j'étais hors de toute responsabilité. A d'autres jours, je sens que ce serait une grande épreuve de voir changer et mis en échec l'ouvrage de tant d'années. C'est pourquoi, aussi longtemps que je suis mentalement en état de faire l'ouvrage du diocèse et de l'Église, je crois devoir rester.
31 décembre. Je sens que je puis être appelé à tout moment...
2 mars 1889. Je ne me risque pas à penser combien de temps ma vie peut durer encore... Il faut si peu de chose pour la faire s'évanouir. Quatre-vingts ans est une vie, et ce qui reste après est un temps de repos, de revue rétrospec-
tive, pour corriger les erreurs, et de préparation à la fin. C'est un intervalle entre la vie et la mort. Ma vie active est finie'...
Avec le temps, ces sentiments l'occupent davantage encore. « Il y a des gens, dit-il, qui n'aiment pas à parler de leur fin. Pour moi, j'aime à le faire. Cela aide à se préparer et cela enlève toute tristesse et tout effroi. Il est bon de se remplir la pensée de la lumière et de la beauté du monde par delà le tombeau. C'est ce qui inspirait à saint Paul son désir de déloger'2. »
Tout en fixant ainsi sa pensée sur le mystérieux avenir de l'autre vie, le vieil archevêque aimait aussi à se reporter vers les années écoulées ; il repassait en esprit les étapes successives de sa longue existence, et, sous l'inspiration de ces souvenirs, il écrivait des notes qui ont été retrouvées dans ses papiers, et où un dessein d'apologie personnelle se mêlait à une sorte d'examen de conscience, des réminiscences autobiographiques à des jugements portés sur les hommes auxquels il avait eu affaire. Il avait commencé, dès 1880, à écrire des notes de ce genre ; mais les plus nombreuses et les plus importantes datent de l'été de 1890. En considérant ainsi rétrospectivement sa destinée, Manning y trouve motif à actions de grâces. Si, tel jour, au spectacle de la vie d'un homme ayant fait, comme Macaulay, brillante figure d'homme d'État, quelque bouffée lui revient des ambitions politiques de sa jeu-
i Life of Manning, t. II, p. 799 à 801.
2 Cité par M. de Pressensé dans son étude sur le cardinal Manning.
nesse, il s'en dégage aussitôt et se félicite d'avoir été séparé du monde et choisi par Dieu pour être, fût-ce aux dépens de sa popularité, le témoin de grandes vérités et le serviteur de grandes causes. « A cette lumière, dit-il, toutes mes aspirations et toutes mes ambitions s'évanouissent. » 11 espère, du reste, que son action n'a pas été vaine pour l'Eglise. « Je n'ai pas conscience, ajoute-t-il, d'avoir laissé tomber une pierre ou seulement un grain de vérité1.» Cependant cette action de grâces et cette satisfaction de conscience se voilent parfois d'une sorte de tristesse : telle une note écrite en 1888, où Manning se plaint, non sans quelque dépit, d'avoir, au cours de sa vie, beaucoup plus souffert des catholiques, et surtout des catholiques de son diocèse, que des protestants. Fait singulier : tandis que Newman, après avoir été humainement entravé dans tout ce qu'il a tenté, a une fin d'existence sereine et heureuse, Manning, dont toutes les entreprises semblent avoir réussi et qui est parvenu personnellement au comble des honneurs et de l'influence, laisse alors entrevoir je ne sais quoi d'un peu amer et désabusé.
Telle est, notamment, l'impression que laisse la plus remarquable et la plus étendue de ces notes, écrite en 1890, où Manning expose ce qu'il appelle « les obstacles à l'expansion de l'Église catholique en Angleterre2 ». Il y fait, avec une pénétration rare, avec
i Life of Manning, t. II, p. 675 à 678,121, 730. s Ibid., t. II, p. 774 à 796.
une franchise courageuse, mais aussi parfois avec un pessimisme sévère, l'examen de conscience du clergé à la tête duquel il vient de combattre. On ne sait pas bien si le sentiment qui s'en dégage est la résolution virile d'un homme qui ne scrute le mal bien à fond que parce qu'il a la volonté et la certitude d'en triompher, ou le découragement un peu las du vieux général qui se prend à douter de la valeur de ses troupes et des chances de sa cause. Quoi qu'il en soit, le morceau est curieux, instructif, et vaut qu'on s'y arrête un moment. A la veille de voir disparaître le personnage qui a tenu une si grande place dans le mouvement catholique d'outre-Manche, il est intéressant de connaître quelle impression dernière il emporte de ses quarante années de combat, quels enseignements il a tirés de cette expérience, et ce qu'il augure de l'avenir. Ce sont vraiment ses novissima verba. Ajoutons qu'on ne trouve pas seulement, dans cette note, des lumières sur la situation religieuse de l'Angleterre; quelques-unes des leçons qui s'en dégagent ont leur application en tous pays.
Le premier obstacle, signalé par Manning, vient de ce que le clergé catholique n'est pas aussi « cultivé » et « civil » que le clergé anglican. Il n'est pas « civil » en ce sens qu'il ne « concourt pas à la vie civile de la nation ». Manning reconnaît, à la décharge de ce clergé, que c'est la conséquence de l'ancienne persécution et aussi de la part faite forcément à l'élément irlandais, mais il ajoute :
Aussi longtemps que durera cet état d'esprit, nous n'aurons pas de clergé civil, et aussi longtemps que notre clergé ne sera pas civil, il restera confiné dansla sacristie, comme en France. Et cela, non par le fait d'une opinion publique hostile, mais par sa propre incapacité à prendre part à la vie politique du pays... Le fait est que toute la vie civile et politique de l'Angleterre nous est ouverte, si seulement nous savons comment y entrer et nous y conduire. Notre foi doit nous accompagner et nous gouverner partout. Mais, à l'exception de très rares occasions, ellen'a pas besoin d'être proclamée... Nous ne pouvons, comme Notre-Seigneur,ni multiplier les pains, ni guérir leslépreux, actions qui lui gagnèrent le peuple ; mais nous pouvons être les premiers à coopérer avec tous ceux qui travaillent à soulager toute forme de souffrance, de peine et de misère humaine. Partout où nous faisons ces avances avec plaisir et utilité, le peuple de ce pays nous reçoit dans ses rangs avec une joie visible...
« Un autre obstacle plus grand encore, dit Manning, vient du manque de profondeur de notre prédication. » Il reproche aux prêtres catholiques de s'égarer en amplifications sur les dévotions secondaires, au lieu d'instruire solidement les fidèles des grandes vérités de l'Évangile. Pourquoi, se demande-t-il, n'attirent-ils pas les auditeurs, comme tel prédicateur dissident ou comme le général Booth de l'Armée du Salut? C'est que leurs sujets sont mal choisis et qu'ils ne sont pas assez enflammés de l'amour de Dieu et des âmes. Et il continue en ces termes :
Quand nous prêchons sur les dévotions et les controverses, cela ne touche pas les âmes des Anglais... Et pour-
tant nous pourrions gagner et remuer les âmes, les attirer et les attendrir comme Notre-Seigneur l'a fait et par les mêmes vérités... Telle fut aussi la prédication des Apôtres, quand ils prêchaient au nom de Jésus. Cette prédication a converti le monde, et aucune autre ne convertira l'Angleterre. La masse des Anglais croit encore dans Notre- Seigneur, son amour, sa passion, son pouvoir d'absolution, son précieux sang, et aussi dans le repentir, la grâce et la conversion. Pourquoi ne pas aller à la rencontre de leurs esprits, sur le terrain de ces vérités, et répondre aux besoins de leurs âmes, en leur présentant toutes ces choses dans une fraîcheur et une beauté plus grande? Ils viennent à nous dans l'espoir de les entendre, et ils s'en vont, vides, disant que notre prédication ne les a pas atteints et que ce n'est pas ce dont ils ont besoin. Attendons de les avoir amenés à se confesser, avant de leur enseigner les Rosaires et l'usage de l'eau bénite.
Un troisième obstacle vient de ce qu'une réaction exagérée contre le protestantisme a discrédité, parmi les prêtres catholiques, la lecture de la Sainte Ecriture. L'idéal de la vie chrétienne en a été abaissé.
Le quatrième obstacle est l'ignorance où les catholiques anglais de naissance sont de l'état spirituel du peuple anglais. Des époques de persécution, où ils avaient vécu repliés sur eux-mêmes, ils ont gardé l'habitude de pousser à l'extrême la maxime Extra Ecclesiam nulla salus. Manning dépeint ainsi leur état d'esprit :
Ils ont cru que les protestants en général étaient sans foi ni baptême, ou même, s'ils étaient baptisés, qu'ils n'en étaient pas meilleurs pour cela. Cette idée était tellement ancrée, même chez certains prêtres, que j'en ai
connu qui ont refusé de recevoir des convertis. « Dieu merci, disait un prêtre, je n'ai pas reçu de convertis dans l'Église. » Ils supposaient que, nous autres anglicans, nous étions des imposteurs, ou que nous agissions par des motifs humains; tout comme nous-mêmes nous le faisions, quand des juifs se présentaient pour se faire chrétiens. Cet état d'esprit est heureusement en train de disparaître. C'est là un état d'esprit étrange ; car on ne pouvait s'empêcher de savoir que la grande majorité des Anglais sont baptisés, et, partant, élevés à l'ordre surnaturel. Dès lors, s'ils vivent dans la charité à l'égard de Dieu et du prochain, leur baptême doit les sauver.
Et, après avoir rappelé la doctrine de la grâce en cette matière, Manning ajoute :
Mon expérience personnelle de ceux qui sont en dehors de l'Église confirme tout ce que j'ai écrit à propos des doctrines de la grâce. J'ai connu intimement des âmes vivant de la foi, de l'espérance, delà charité et de la grâce sanctifiante avec les sept dons du Saint-Esprit, en humilité, pureté absolue de vie et de cœur, en méditation constante de l'Écriture sainte, en une prière continue, en un renoncement complet d'eux-mêmes, en un travail personnel consacré aux pauvres, ayant, en un mot, une vie d'une sainteté visible aussi évidemment l'œuvre du Saint- Esprit que j'en aie jamais rencontré. J'ai vu cela en des familles entières, parmi les riches comme parmi les pauvres, et dans toutes les positions sociales. De plus, j'ai reçu dans l'Église je ne sais combien d'âmes dans lesquelles je ne pouvais trouver de péché mortel. Elles étaient évidemment dans la grâce de leur baptême. Des prêtres que j'ai interrogés m'ont rendu le même témoignage... Comment, avec de tels faits, peut-on continuer à parler des hommes qui, en Angleterre, sont en dehors
de l'Église, comme s'ils se trouvaient simplement en état de nature, de mauvaise foi, et comme devant être évités pour immoralité ? Il se trouve sans doute de telles gens parmi eux, mais quel est l'état de la Fiance, de l'Italie, de l'Espagne, de l'Amérique du Sud ? Toute la lumière et toute la grâce de l'Église catholique sont vaincs pour des multitudes, dans ces nations catholiques.
Le cinquième obstacle est ce que, faute d'un nom meilleur, Manning appelle le sacramentarisme . Il dit à ce propos :
Les prêtres courent le danger de devenir de simples diseurs de messes (mass-priests) ou des machines à sacrements (sacrament-mongers). Ils possèdent, par commission divine, le pouvoir d'administrer les sacrements qui confèrent la grâce ex optre operato, à laquelle ils ne peuvent rien ajouter et dont l'effet ne peut être empêché par leur propre indignité. Il est très facile àun prêtre, titra peccatum mortale commissum, de négliger sa méditation, son examen de conscience et ses exercices de piété, de devenir par conséquent aride et sans vie spirituelle. Cependant, il continue à administrer les sacrements d'une façon exacte, mais mécanique. Il n'a commis nul péché mortel, car mille péchés véniels sont toujours véniels. L'homme pourtant est devenu sec et aride, et tout le monde s'en aperçoit quand il prêche, quand il confesse, quand il se trouve auprès d'un lit de mort ou dans une maison de deuil... Il n'était pas dans l'intention de Dieu que l'efficacité intrinsèque des sacrements dispensât de la perfection subjective, ni le ministre, ni le sujet.
Pour caractériser le sixième obstacle, Manning crée aussi un mot; il l'appelle Yofficialism qu'il définit ainsi :
Il consiste à compter, pour le succès de notre travail, non sur notre perfection subjective, mais sur nos pouvoirs officiels. Il est certain que, chez nous, si l'objectif est trop apprécié, le subjectif l'est trop peu. Il est curieux de remarquer à quel point, dans l'Église établie, les high-churchmen sont secs, et à quel point les low-churchmen exaltent leur propre personnalité. Or, dans l'Église catholique, tout prêtre est un high-churchman, et il y a là un danger de suffisance officielle. Si cela n'avait pas existé, la haine et le mépris du sacerdotalisme ne se seraient pas produits. Je regrette de dire que même de bons prêtres prennent un air suffisant. Ils visent à l'exaltation de leur charge, mais ils ne parviennent qu'à se diminuer eux-mêmes. Ceci a causé des difficultés sans fin dans nos hôpitaux et dans nos asiles de pauvres. Malheureusement même de dignes prêtres n'ont pas toujours des manières distinguées, et ils s'emportent contre tout obstacle à l'exercice de leurs fonctions sacrées, d'une façon qui ne gagne rien et souvent perd tout.
Manning rappelle alors tout ce qu'il a fait pour élever, chez ses prêtres, l'idéal sacerdotal, et ce lui est une occasion de revenir sur une thèse qui lui était chère, en contestant que l'état du prêtre séculier soit d'un niveau inférieur à celui du clergé régulier. Il affirme que le séculier est appelé, lui aussi, à la perfection spirituelle. Il continue en ces termes :
A cela on répondra : Regardez les prêtres séculiers, où est leur perfection spirituelle? Je réponds : Regardez les réguliers, sont-ils tous parfaits ? Les prêtres séculiers sont des centaines de mille ; il n'y a pas vingt mille réguliers. Il peut y avoir moins de vase dans un canal que dans le fleuve du Saint-Laurent; mais l'un est la création de Dieu;
l'autre est l'œuvre de l'homme. Du reste, si le clergé séculier est d'un niveau spirituel inférieur à celui des réguliers, ce que je veux bien supposer, sans le concéder, je l'attribue à trois causes. La première est la notion abaissée de la prêtrise qui est devenue de tradition. Plus haut est le but, plus haut on vise. Un idéal abaissé produit des désirs abaissés et paralyse les affections et les énergies de l'âme... La seconde est l'état défectueux de nos séminaires... Enfin, en troisième lieu, les prêtres d'un diocèse seront ce que sera l'évèque. S'il est relâché, ils le seront. S'il est strict, ils le seront aussi... De plus, un évêque ne doit pas être dépendant des classes riches, ni dîneur en ville, ni dissipateur de son temps, ni faiseur de plaisanteries, ni liseur de journaux, ni habitué à s'entourer de favoris, mais il doit être accessible à tous ses prêtres, tous les jours et à toute heure, partageant leurs fardeaux et leurs troubles, désintéressé en parole et en acte. Il doit vivre pour ses prêtres et parmi eux et avoir un genre autant que possible semblable au leur. Dieu sait combien nous sommes imparfaits, mais, si nous visons à la perfection et si nous leur disons : « Venez », nos prêtres nous suivront. Si nous visons à quelque chose d'inférieur, et si nous leur disons : « Allez », ils tombent tous à terre. Si les prêtres diocésains sont inférieurs aux réguliers, la cause principale doit en être cherchée chez l'évèque, — d'abord dans son séminaire, ensuite dans sa vie, son esprit et sa discipline. Aujourd'hui, quelques évêques, ayant un clergé d'une culture inférieure, sont désappointés, découragés, et tentés de se détourner de leurs propres prêtres et d'appeler des réguliers pour faire ce qu'ils ont besoin de faire faire. L'effet de cette conduite est de refroidir et de déprimer encore plus le clergé, et même de le confirmer dans son état abaissé.
Un septième et « grave » obstacle est « l'esprit de
controverse, tant dans le sujet que dans la l'orme, des prédications et des écrits ».
Il n'est pas douteux, dit Manning, que cet esprit de controverse n'ait été fatalement produit par la soi-disant Réforme qui nia la vérité catholique et affirma des erreurs de doctrine. Mais la controverse ne peut être autre chose que de la théologie polémique, et la théologie polémique ne peut être que destructive. Or la destruction n'édifie rien, elle ne fait tout au plus que déblayer l'emplacement, afin de rendre la construction possible. Et cependant la théologie positive, elle aussi, sait fort bien déblayer sans paraître le faire, car la clarté de l'exposition constitue déjà, à elle seule, une preuve. Evidentia est la vérité qui se montre à travers les nuages et se rend visible comme la lumière. La grande majorité des hommes se laisse convaincre, moins par le raisonnement que par une idée nette de la vérité... Le fondateur des Quakers avait bien raison quand il disait : « Lorsque je discute, je prends bien garde de ne pas provoquer mon adversaire, car, aussi longtemps qu'il reste calme, toute la grâce de Dieu qui se trouve en lui, se range de mon côté. »
Ceci conduit Manning à signaler un huitième obstacle, qui vient de ce que le clergé catholique « ne se rend pas suffisamment compte, avant d'enseigner les gens, de ce que ceux-ci croient déjà ».
L'enseignement de la vérité, dit-il, est comme un jeu de dominos; si nos auditeurs posent un trois, nous devons aller à leur rencontre, avec un trois de notre côté. Mais, pour agir ainsi, il nous faut, avant tout, connaître quelles sont les convictions de nos auditeurs. Tant que nous ferons appel à ces vérités telles qu'elles existent dans l'esprit du peuple anglais, il répondra à notre appel et nous
gagnerons son attention et sa confiance, si nous prêchons ces vérités mieux que ses propres prédicateurs; nous établirons, par là, la supériorité de notre foi...
Londres, à lui seul, a, dans ses rues, quatre millions d'hommes dont la moitié n'ont pas la notion de Dieu. De Wesley au général Booth, les non-catholiques travaillent parmi eux. L'Église catholique ne fera-t-elle rien? Certainement notre première œuvre est ad intra, sur notre propre peuple, et il en a bien besoin. Mais ne ferons-nous rien ad extra?... Je crois que nous pourrions beaucoup... J'ai dit plus haut que nous devions jouer aux dominos avec le peuple anglais. A quoi sert de prêcher, sur l'Immaculée- Conception, à des gens qui ne croient pas à l'Incarnation, ou, sur l'Église, à ceux qui ne croient pas au Christianisme ? Pour une procession à travers les rues, il serait mieux de réciter ou de chanter les litanies du saint nom de Jésus que les litanies de Lorette. Donnez au peuple anglais ce qu'il comprend, et il vous écoutera. De même, chantons des cantiques anglais dans les rues, plutôt que d'y réciter le rosaire. Les cantiques sont intelligibles à tous; le rosaire est non seulement inintelligible aux non-catholiques, mais il est, pour eux, une pierre d'achoppement, par ses répétitions perpétuelles. Nous avons besoin de prédications en plein air et d'instructions données ici et là, dans des locaux séculiers, non dans nos Églises... L'œuvre de l'Armée du Salut, avec tous ses défauts, est trop réelle pour être plus longtemps méconnue et attribuée au démon. Nous sommes tenus de ne pas nous laisser surpasser en sacrifice de soi et en amour des âmes.
En une assemblée publique qui se tint aux États-Unis, l'on rapporte que le nom de Jésus fut reçu avec des applaudissements et le nom de l'Église avec des murmures. C'est un fait terrible, une condamnation à mort de l'élément purement humain de l'Église chrétienne, mais une indication de la foi et de l'amour envers Jésus-Christ lui-même.
Aussi longtemps que cet amour survivra, nous pouvons faire appel à cet amour.
Depuis longtemps, j'ai pensé avec crainte que l'Église visible est maintenant dans la position de Jérusalem au temps d'Isaïe, ou lorsque Titus en faisait le siège. Le divin Esprit règne sur VEcclesia docens et regens, mais l'esprit humain règne sur la société chrétienne. Si cela n'était pas, Londres n'aurait jamais été dans l'état où nous le trouvons aujourd'hui, et que faire à cela? Certainement ni la petite piété de notre aristocratie, ni la dévotion genre faubourg Saint-Germain ne sauraient y remédier... Gardons à leur place nos piétés et nos modes de dévotion ; mais le monde se meurt, positus in maligno, et il nous faut pénétrer en lui, comme à travers le feu.
Manning signale ensuite, comme neuvième obstacle, les Jésuites, contre lesquels j'ai déjà eu occasion d'indiquer qu'il avait de vives préventions ; son biographe a omis à dessein de publier cette partie de la note ; c'est nous mettre dans l'impossibilité d'apprécier la valeur de ses griefs.
La note se termine par un assez long morceau où Manning, après avoir affirmé que l'Eglise anglicane est sans prise sur l'esprit du peuple, déclare qu'il n'en est pas de même de la foi catholique :
Cependant, dit-il, je ne crois pas que le peuple anglais sera reconquis par l'intelligence... Il ne le sera que s'il se trouve un amour humain, un zèle et un esprit fraternel, attirant la volonté humaine à la présence divine. Il n'y a nul autre moyen pour ouvrir l'oreille, l'intelligence et l'âme de l'homme, et nous sommes heureusement aussi indépendants et détachés du monde, de ses titres, de ses richesses, de ses privilèges, que l'Église des apôtres.
Malheur à l'homme qui enlace l'Église dans la politique el les gouvernements ! Malheur à l'évêque qui, dans l'Église, appartient à un parti ou en a les préjugés! Il devrait être au-dessus de tous les partis et de tous les préjugés, et, comme il est placé dans l'état de perfection, il devrait être à la fois humain et chrétien.
Les charités de Londres sont innombrables, et tout homme ayant un office devrait sympathiser avec toutes... Jusqu'à présent, qu'avons-nous fait? Nous les avons laissées toutes à ceux qui sont hors de l'unité.
La conclusion de tout ce que j'ai écrit, je crois que ce doit être ceci : « Que quiconque représente l'Église catholique, en Angleterre, est tenu à viser à l'idéal le plus élevé en toutes choses. »
Et Manning, entrant alors dans quelques détails, marque à quelle existence austère et sacrifiée cet idéal doit obliger le prêtre et l'évêque, pour agir sur les âmes des laïques et pour expier les péchés des hommes. Il faut « une volonté qui tende inflexiblement en haut, une voix qui fasse sans cesse entendre cet appel : Viens en haut ». L'archevêque conclut en ces termes :
Je n'aurais pas écrit ce qui est dans ce journal, si je n'avais pas été tenu de le faire. Ce que j'ai écrit paraîtra peut-être, à quelques-uns, extrême, mais il me semble qu'il faut que quelques-uns soient extrêmes, c'est-à-dire, qu'ils suivent la vérité jusqu'au bout, et qu'ils aient, en toutes choses, le plus haut idéal. Il y aura toujours beaucoup de ces bonnes gens qui aplaniront, faciliteront et élargiront les voies de la liberté. Qu'il y en ait un, au moins, qui se prononce pour la voie la plus haute et la meilleure, la plus heureuse et la plus sûre.
Il importait, fût-ce au prix de ces longues citations, de faire connaître comment le cardinal Manning, au terme de sa vie, voyait la situation du catholicisme dans son pays et y comprenait la mission du prêtre et del'évêque. Il me semble que son renom n'y perd pas. Cela même lui donne la figure d'une sorte d'initiateur, tranchant avec la tradition un peu vieillie et routinière où s'attardait parfois le clergé. De ses préceptes semble se dégager un type ecclésiastique nouveau, celui vers lequel doit tendre le clergé catholique, non pas seulement pour reconquérir l'Angleterre protestante, mais pour avoir prise sur nos démocraties modernes, plus encore séparées de l'Eglise que les pays d'hérésie.
Cependant que le vieux prélat, retenu par l'âge dans sa demeure épiscopale, jetait sur le papier ces réminiscences du passé et ces vues d'avenir, sa santé, qui avait toujours été délicate, devenait de plus en plus fragile et limitait, chaque jour davantage, son activité extérieure. Sa volonté et son énergie n'en étaient pas atteintes. Il gardait toujours en ses seules mains le gouvernement de son diocèse. Pas une affaire, petite ou grande, qu'on osât traiter en dehors de lui. Dans les premiers jours de janvier 1892, la faiblesse augmenta, et il fut bientôt visible que la fin approchait. Le 13, l'archevêque demanda les derniers sacrements et fit sa profession de foi, devant le chapitre de Westminster. Vers le soir, on l'entendit dire : « Jugum deposui. Opus consummatum est. » Le 14 au matin, tandis que Mgr Vaughan, à sa demande, célébrait la messe à côté de lui, dans son oratoire, il expira.
Ce qu'on remarqua le plus à ses obsèques, ce ne fut pas l'affluence des dignitaires ecclésiastiques, des sommités sociales, des personnages officiels, représentants de la reine et du prince de Galles, membres du corps diplomatique; ce fut la prodigieuse multitude d'hommes du peuple, travailleurs ou même misérables de toutes sortes, qui suivit le cortège, de l'église au cimetière, ou fit la haie le long des rues, tous, — catholiques, protestants, socialistes, — s'inclinant, ou même s'agenouillant au passage du corbillard, pour témoigner de leur reconnaissance et de leur respect envers celui qui les avait aimés et servis. Jamais pareille démonstration populaire n'avait salué, en terre anglaise, la dépouille mortelle d'un prince de l'Eglise romaine.
Cette mort, suivant, à dix-huit mois d'intervalle, celle de Newman, marque une date dans l'histoire du catholicisme en Angleterre. L'orateur, chargé de prononcer l'éloge funèbre du cardinal, disait au début de son discours: « Une époque vient de finir; une autre va commencer. » L'époque qui finissait aurait pu être appelée l'époque héroïque de la renaissance catholique en Angleterre. Quanta l'époque qui commençait, le moment n'est pas venu de dire ce qu'elle a été et ce qu'elle sera. Les événements sont trop récents, les acteurs trop proches, pour que l'histoire puisse les considérer avec le recul qui lui est nécessaire; et, surtout, cette phase nouvelle n'a pas encore assez duré, pour qu'on soit en mesure d'en définir le caractère et d'en constater les ré-
sultats. D'ailleurs, jusqu'ici, rien de saillant ne s'y est produit. Un moment, en 1895 et 1896, après l'accueil fait à la lettre pontificale ad Anglos, on s'est demandé si le mouvement de rapprochement, issu de la campagne tractarienne, ne touchait pas à un dénouement; mais cotte illusion a été vite et rudement dissipée par la bulle contestant la validité des ordres anglicans, et, de cette tentative, il n'est resté, sur l'heure, que des ressentiments et des méfiances creusant davantage le fossé entre les deux Eglises. Depuis, le temps a fait son oeuvre d'apaisement, mais aucune nouvelle tentative n'a été faite pour jeter un pont sur ce fossé. Si l'union n'est pas en vue, du moins il n'y a pas d'état de guerre. Les catholiques anglais jouissent d'une liberté entière que leur envient leurs coreligionnaires du continent ; leur foi s'impose de plus en plus au respect de leurs compatriotes, et leur ancienne impopularité n'est plus qu'un souvenir. Dans le clergé comme parmi les fidèles, la vie religieuse est régulière et active, le bien se fait, les œuvres se développent, mais tout cela dans une note un peu grise, un peu sourde, sans événement marquant. Rien qui rappelle les grandes transformations, les élans puissants, les fécondes secousses de l'époque précédente. Beaucoup d'hommes, pieux, zélés, instruits ; nulle figure qui sorte des rangs et ait prise sur l'esprit public, à la façon d'un Wiseman, d'un Newman ou d'un Manning. Les conversions, à les compter d'après les statistiques, sont encore nombreuses, mais elles sont intellectuellement moins considérables que celles d'autrefois, et, si elles n'effa-
rouchent plus autant l'opinion, elles n'ont pas le même retentissement et la même influence. En Angleterre, du reste, comme partout ailleurs, les catholiques qui réfléchissent sont surtout occupés, en ce moment, des redoutables et nouveaux problèmes que la pensée moderne a posés devant les hommes de foi, dans les ordres divers de la critique exégétique, de l'histoire dogmatique, des sciences naturelles, de la philosophie; et, à vrai dire, n'est-ce pas de la façon dont leur Église résoudra ces problèmes, que dépend, en grande partie, le crédit dont elle jouira auprès de l'opinion anglaise, le plus ou moins de chance qu'elle aura d'y étendre ses conquêtes ?
En attendant, les grands progrès sont comme suspendus; c'est un état stationnaire. On dirait un instant de répit après un effort violent, une pose en terrain plat après une laborieuse et heureuse ascension. Personne toutefois n'a le sentiment que cette situation soit durable et définitive, et que l'évolution commencée, il y a soixante ans, doive s'arrêter là. Si peu qu'il en paraisse maintenant au dehors, le ferment catholique qui a été alors déposé dans la conscience anglaise, n'est pas mort; il y continue, dans l'ombre et le silence, son mystérieux travail. A quelle heure, sous quelle forme, les résultats de ce travail se manifesteront-ils de nouveau, c'est le secret de Dieu qu'aucune prévision humaine ne saurait se flatter de découvrir.