‹ La Renaissance catholique en Angleterre au XIXe siècle (volume 4)Chapitre 18 sur 33 · II · texte numérisé non relu

II

morale, sur laquelle il n'estimait pas que les croyances dogmatiques pussent avoir effet. Il proclamait que le salut d'un homme ne devait pas dépendre de ce qu'il croyait ceci ou cela. L'histoire d'ailleurs, à laquelle il était disposé à tout ramener, lui semblait prouver, en ces matières doctrinales, non seulement la faillibilité de l'Église, mais ses variations et ses contradictions. En ce qui le concernait, il réduisait son symbole à un minimum singulièrement restreint. Il croyait à un Dieu Père vers lequel s'élevait sa prière. Il admettait les sanctions de la vie future, mais sans enfer. Jésus-Christ tenait une grande place dans sa pensée, dans sa conduite : il l'aimait, l'admirait. Pour être étranger à cette vie spirituelle et mystique, qui tenait tant de place, non seulement chez un Newman, mais chez un Keble ou un Pusey, il n'en avait pas moins une sorte de piété soucieuse de réaliser, en lui et chez les autres, les vertus naturelles dont le Christ lui semblait appporter le modèle. Seulement, dans quelle mesure admettait-il l'Incarnation, le Verbe fait chair, le Christ non seulement Fils de Dieu, mais Dieu luimême, on ne le voit pas nettement. Il évitait les déclarations formelles. A l'entendre, le Christ nous avait proposé un idéal de vie morale; il ne nous avait pas apporté un enseignement dogmatique. Dans l'Evangile dont il aimait à se nourrir, il trouvait la personne vivante du Christ, non le code d'un système religieux. Quant à l'institution divine de l'Église, de sa hiérarchie,

» Lettre de 1852, Life of Stanley, t. II, p. 437.

de ses pouvoirs surnaturels, de ses sacrements, cela n'existait pas pour lui. L'ordination d'un prêtre ne lui semblait guère être rien de plus que l'appointement d'un officier public.

Sa propre indifférence, jointe à la tournure aimable et bienveillante de son esprit, lui inspirait d'ordinaire une large tolérance, une curiosité impartiale pour toutes les doctrines, même pour celles auxquelles il était le plus étranger. Loin de partager les préventions protestantes contre le papisme et les papistes, il gardait des relations amicales avec plus d'un converti ; quand sa propre sœur se fit catholique, il lui resta tendrement attaché, et il fît poser, après sa mort, une plaque commémorative dans une chapelle où elle avait l'habitude d'aller prier. Ses voyages le conduisaient-ils à Rome, il s'y montrait sensible à la grandeur et aux espérances du catholicisme. Il est vrai que, peu après, il n'était pas moins ému des cérémonies du Kremlin ou du mont Athos. Mais ceux à qui allaient ses plus particulières complaisances, étaient les esprits qui s'écartaient le plus des dogmes traditionnels ; il avait le goût de l'hérésie et des hérétiques, ne ressentant d'irritation que contre ceux qui prétendaient les condamner.

La tolérance de Stanley pour les hérésies d'autrui se doublait d'une entière tranquillité en ce qui concernait ses propres doutes. Rien chez lui des angoisses tragiques par lesquelles tant d'âmes ont passé de notre temps. Quelque brèche que la critique lui parût faire dans les vieilles croyances, il n'en était pas troublé.

Que lui importait, puisque les questions de doctrine ne tenaient pas à l'essence du christianisme? Vainement ne se sentait-il plus de conviction ferme sur tel ou tel dogme ; il n'avait pas un moment l'idée qu'il cessât pour cela d'appartenir à l'Eglise d'Angleterre et qu'il dût renoncer à être l'un des dignitaires de son clergé, jeune encore, lors de son ordination, il avait eu scrupule de souscrire les XXXIX Articles, surtout celui qui impliquait adhésion au symbole de saint Athanase, et il avait cru devoir annoncer à l'archidiacre qu'il n'acceptait pas toutes les clauses de ce symbole. L'archidiacre lui avait fait comprendre, non sans quelque impatience, qu'il n'était pas besoin de pousser les choses si à fond et de les prendre tant au sérieux. Stanley en était sorti convaincu que, de l'aveu même de ses supérieurs, il n'y avait là que des formalités verbales dont la conscience ne devait pas s'inquiéter \ Rassuré pour son compte, il s'appliqua, toute sa vie, à rassurer ceux des clergymen qui voyaient s'écrouler telle ou telle partie de leur foi dogmatique. 11 leur rappelait que ceux qui, en pareil cas, avaient cru devoir résigner leurs fonctions ecclésiastiques, s'en étaient repentis, tandis que ceux qui s'étaient laissé persuader par lui de les garder, s'en étaient bien trouvés. c< Moi-même, ajoutait-il, bien qu'au jugement de beaucoup d'excellentes gens et peut-être de la majorité de ceux de ma profession, je me sois grandement écarté des idées courantes sur la théologie et sur la

1 Life of Stanley, t. I, p. 225 et sq.

« HIGH CHURCH » ET « nilOAD CHURCH » 405

religion, je n'ai trouvé aucune difficulté pratique à maintenir ce qui, dans mon humble opinioii, est une position a la fois honorable et tenable ^ »

Stanley ne se bornait pas à propager dans Oxford des doctrines nouvelles : en même temps, il travaillait à en modifier gravement les institutions. Depuis plusieurs années déjà, une agitation était dirigée contre l'organisation aristocratique et cléricale de l'Université. On regrettait que la prédominance de la vie collégiale eût annulé l'Université elle-même, et qu'il en fût résulté d'abord l'exclusion des jeunes gens de fortune modeste, ensuite un abaissement du niveau des cours. On reprochait à l'enseignement d'être trop uniquement classique et théologique, et de ne pas faire une part suffisante aux sciences modernes. On se plaignait enfin qu'il fallût souscrire des tests religieux pour être admis dans un collège et recevoir des grades, qu'on ne pût obtenir certains felloiohips ou scholarships qu'en entrant dans le clergé. Tout cela, disait-on, était un reste de moyen âge, incompatible avec les conditions de la société moderne. Ces critiques avaient d'autant plus de prise sur l'opinion que, dans les crises du tractarianisme, tous les partis, à tour de rôle, avaient eu à se plaindre des autorités universitaires. Il fallait bien reconnaître d'ailleurs que, sur plus d'un point, des réformes étaient nécessaires. Toutefois, à Oxford, la résistance était forte et avait longtemps tenu les novateurs en échec. Le vieil esprit conservateur s'indignait

1 Life of Stanley, t. Il, p. 479,

et s'effrayait de voir toucher à des institutions aussi vénérables. Pusey et ses amis étaient parmi les plus ardents champions de cette résistance.

Les choses en étaient là quand, en 1850, à la suite d'incidents parlementaires, lord John Russell, alors premier ministre, et qui en voulait à l'Université d'Oxford d'avoir donné naissance au tractarianisme, institua une commission d'enquête chargée d'étudier les réformes à faire. Les commissaires étaient en général hostiles au Eigh church: l'un d'eux était Tait, alors doyen de Carlisle, futur évéque de Londres et archevêque de Canterbury; le secrétaire était Stanley. Tous deux eurent une part prépondérante dans la rédaction du rapport qui résuma les travaux de la commission et conclut à d'importantes réformes. Ce rapport souleva une véritable tempête à Oxford. Il eut pour suite, en 1854, un bill qui modifia, sur plusieurs points, l'organisation universitaire, diminua les privilèges des collèges, développa le professorat, et surtout fît une première brèche dans le régime des tests religieux et des exigences cléricales. C'était la fin d'un passé, le point de départ d'une évolution qui devait continuer et aboutir à une sécularisation complète. Stanley triompha, tandis que Pusey et ses amis se lamentaient de voir déchristianiser leur vieille Université. On ne peut dire cependant que l'avenir ait justifié les alarmes des conservateurs. Après diverses vicissitudes, un état religieux a fini par s'établir à Oxford, dont les croyants déclarent aujourd'hui n'avoir pas à se plaindre : ils reconnaissent que la foi y a gagné en sérieux, en sincérité,

plus que ne lui a fait perdre la suppression des privilèges officiels et des exclusions réglementaires.

Le second personnage représentaiiï du Broad church, dans Oxford, à cette époque, était Jowett'. Né en 1817, de deux ans plus jeune que Staaley, il n'avait pas la grâce aristocratique de ce dernier, sa brillante souplesse, son imagination pittoresque; mais pour avoir moins que lui la faveur du public mondain, il avait peut-être une action plus profonde sur la jeunesse universitaire ; non qu'il fût un grand scholar, un penseur puissant ; mais il était un lettré distingué, un critique aiguisé, et surtout un éducateur habile et influent. Stanley, avec lequel il entretenait d'étroites relations, se plaisait à reconnaître qu'il avait beaucoup appris de lui.

Arrivé à Balliol en 1836, de famille et de fortune très modestes, Jowett y avait eu des succès ; il se montrait alors assez réservé, un peu timide, bien que déjà d'idées fort indépendantes. En dépit d'une courte et légère velléité newmanite^, sa tendance était ouvertement latitudinaire. Devenu tutor en 1842, il trouva dans ces

' Voir Life and letters ofBenj. Jowett, par Abbott et Campbell. 2 vol., et Benjamin Jowett, Master of Balliol, par ToUemache, 1 vol. Voir aussi, dans le Contemporary de juin 1897, un article du D' Fairbairn.

'^ Renaissance catholique en Angleterre, 1" partie, p. 161.

fonctions occasion de manifester et de développer ses dons d'éducateur. Son action sur ses pupilles tenait non seulement à ses qualités intellectuelles, mais à lintérêt qu'il leur témoignait, à son souci de tirer de chacun d'eux tout ce qu'il pouvait donner, et aussi à une sorte de candeur, d'ingénuité qui se mêlaient à son scepticisme.

Avant même d'avoir rien publié, Jowett était déjà suspect; il s'en aperçut quand, en 1854, ayant brigué la place de « maître » de Balliol, il se vit préférer un candidat plus orthodoxe. 11 en garda du dépit. L'année suivante, en même temps que Stanley publiait son Commentaire sur les Épîtres de saint Paul aux Corinthiens, il en fit paraître un sur les Épîtres aux Thessaloniciens, aux Galates et aux Romains. Comme son ami, il était l'écho de la critique allemande, sans faire plus que lui preuve d'une érudition originale. Seulement sa forme était plus sèche, plus didactique, plus doctrinaire et elle parut plus offensante aux traditionnels. 11 avait, en outre, inséré dans ce livre un essai sur Y Atonement qui contredisait les idées courantes de la théologie anglicane. Pusey, appelé alors à prêcher une série de sermons devant l'Université, se donna pour tâche de réfuter les doctrines de cet essai.

A cette même époque, lord Palmerston, à qui il ne déplaisait pas d'effaroucher le monde clérical, nomma Jowett regius professor de grec à Oxford. L'émotion fut vive dans l'Université, aussi bien chez les evangelicals que chez les Puseyites, d'autant que le professeur de grec, appelé à surveiller l'étude du texte des livres saints, était à ce titre membre du comité théo-

logique. Un evangelical très remuant, qui avait été le meneur de la campagne contre le Tract 90, mais qui n'abhorrait pas moins le germanisme que le newmanisme, Goliglithly, se concerta avec quelques amis pour dénoncer Jowett au vice-chancelier de TUniversité, comme ayant dénié la foi catholique. Le vicechancelier cita devant lui Jowett et le mit tout d'abord en demeure de souscrire à nouveau les XXXIX Articles. Les accusateurs pensaient ainsi l'embarrasser, les Articles contenant des propositions que le nouveau professeur passait, non sans raison, pour ne pas admettre. Jowett fut fort irrité du procédé, mais il était décidé à ne pas prendre au sérieux ces souscriptions. Comme le vice-chancelier commençait par lui adresser une sorte de sermon, il l'interrompit, lui déclarant qu'il était venu pour signer, et aussitôt il signa. « Il m'a semblé, écrivait-il à Stanley, que je ne pouvais faire autrement sans abandonner ma position de clergyman. » Il devait persister jusqu'à la fin dans cette façon de voir, sans jamais paraître en éprouver la moindre gêne. Il conseillait à ses disciples d'éviter tout éclat qui pût les amener à sortir de l'Eglise ; il leur recommandait la prudence et même au besoin un peu de dissimulation. Il n'aimait pas d'ailleurs qu'on rompît ouvertement avec la religion, estimant qu'on pouvait rendre celle-ci suffisamment large pour y donner place à tous les doutes et même à toutes les négations.

Quel était au juste l'état des croyances de Jowett à cette époque ? Rien n'était plus inconsistant, plus

mobile. « Son esprit, a écrit un de ses disciples, semblait souvent être dans un état de flux. Quelques-unes de ses opinions variaient non seulement de décade en décade ou d'année en année, mais d'une conversation à l'autre'. » Il se disait chrétien et membre de l'Eglise d'Angleterre, et en réalité il ne manquait pas d'un certain sentiment religieux, bien qu'il parût toujours embarrassé d'en trouver l'expression. Seulement sur q\ielles croyances cette religion s'appuyait-elle? Jowett n'était peut-être pas arrivé alors au scepticisme absolu de la fin de sa vie, oià il paraîtra douter de la résurrection, de la vie future, de la personnalité de Dieu, de la liberté morale ; mais déjà les vérités principales du Christianisme étaient comme déracinées dans son esprit. Pas une qu'il ne fût préparé à lâcher sans résistance, devant une attaque de la critique. Il était a priori disposé à donner tort à la théologie. Le clergé lui inspirait méfiance et antipathie. « Je crois réellement, écrivait-il dès 1846 à Stanley, que trahison envers le clergé est loyauté envers l'Eglise et que, si la religion peut-être sauvée, c'est par les hommes d'Etat, non par le clergé. » Son influence sur la jeunesse était destructive de toute conviction dogmatique. Huxley, qui était lui-même un complet incroyant, disait de Jowett, en estimant lui faire un compliment: « Je l'appelle un desintegrator^ . »

Sera-t-on surpris dès lors que les hommes de tradi-

1 B. Jowett, par Tollemache, p. 79.

- Lecture de Llewelin Davies au Congrès de Nottingham, en octobre 1891.

lion le vissent de mauvais œil ? Toutefois la forme que revêtait leur opposition n'était pas toujours heureuse. La chaire de grec à laquelle avait été nommé Jowett, n'avait ofTiciellement qu'un traitement dérisoire de quarante livres ; l'usage était que l'Université le complétât par une allocation. Quand la question de cette allocation fut posée devant la « Convocation » des gradés d'Oxford, la majorité le repoussa, afin de marquer la défiance que lui inspirait l'enseignement du professeur. Cette résistance un peu mesquine se prolongea pendant plusieurs années, jusqu'à ce que le chapitre de Christ Church eût trouvé le moyen de se charger de la dépense. Jowett fut très mortifié de cette opposition et en voulut beaucoup à Pusey qui y avait été mêlé. Ayant peu le goût de la polémique, il ne répondait pas aux attaques et se renfermait dans un silence qui n'était pas sans amertume. Il se consolait d'ailleurs de ces hostilités, par les sympathies de plus en plus nombreuses qu'il rencontrait dans la jeunesse.

Est-ce à dire qu'à considérer dans leur ensemble les générations nouvelles d'Oxford, Jowett et son ami Stanley n'eussent que des sujets de satisfaction ? Sans doute, ils n'y trouvaient plus guère trace de cette passion théologique, de cette vie spirituelle si intense, si enthousiaste qu'y avait allumées la parole de Newman, et qui, selon eux, avaient fait tort à la science séculière. Du ciel, où cette jeunesse leur paraissait s'être un peu égarée, ils avaient contribué à la ramener sur la terre. La voyaient-ils donc obéir maintenant à d'autres mobiles plus pratiques, mais aussi nobles que ceux

auxquels ils l'avaient soustraite? Avaient-ils réussi à éveiller chez elle le culte viril et ardent de la vérité scientifique, le souci d'une moralité qui, pour être plus humaine, ne devaitpas, dans leur idée, être moins efficace? A recueillir leurs aveux, on peut en douter. Jowett confesse qu'après l'arrêt de l'impulsion tractarienne, « si quelques-uns s'étaient tournés vers la philosophie allemande, d'autres avaient préféré les soupers au homard et au Champagne ^ ». En 1858, Stanley, rentrant à Oxford, après quelques années d'éloignement, écrivait : ^< L'aspect poussiéreux, mondain, desséché de ce lieu, est très déplaisant. La torpeur des étudiants dans les relations sociales est seulement surpassée par leur merveilleuse indifférence pour tout ce qui ressemble à une étude théologique... De la jeunesse de Balliol, je sais peu de chose. Aucun d'eux ne vient à mes cours. Ce qui, je le présume, tient à ce qu'aucun d'eux ne se dirige vers les ordres, symptôme bien autrement inquiétant pour l'avenir de l'Église d'Angleterre, qu'aucun de ceux dont nos agitateurs et nos alarmistes font si grand tapage-. » Déjà, plusieurs années auparavant, un homme qui, par certains côtés, se rattachait au Broad chnrch, Maurice, constatait, après avoir séjourné quelque temps à Oxford, chez Stanley, que, « dans la jeunesse universitaire, tout était stagnant et mort ». Et comme on lui disait qu'il y avait peut-être quelque mouvement dans le sen de l'infidélité, il répondait qu'il ne le pensait pas et que « s'il

' Life and Letters of B. Jowelt, par Abbott, t. I, p. 74. 2 Life of Stanley, t. II, p. 2, 3.

y avait abondance d'infidélité, c'était une infidélité passive, stagnante S). D'autres croyaient davantage à ce danger de l'infidélité. Tel un ami de Maurice, Hort qui après avoir constaté, lui aussi, cette « stagnation » des esprits, ajoutait : « Quelle sera la fin de tout cela? C'est difficile à dire. Vous pensez que ce sera une révulsion violente dans la direction de Strauss, Emerson et Francis Newman ^. C'est possible^. » Même constatation et même inquiétude chez un correspondant High church de sir Roundell Palmer''.

Les exemples ne manquaient pas d'ailleurs qui pouvaient pousser à l'incroyance. A côté des hommes qui, comme Stanley ou Jowett, s'arrêtaient à mi-chemin, dans la région vague du Broad church^ d'autres allaient jusqu'au bout de la négation religieuse : les uns, désabusés du Neiomanism, comme Pattison et comme J. A. Froude, le frère d'Hurrell, qui publiait en 1849, The Nemesis of Failli, récit douloureux de la faillite d'une croyance ; les autres, venus de VArnoldism, comme l'un des fils d'Arnold, Mathew Arnold, et comme Clough, tous deux poètes, le premier, en outre, penseur éminent. Faut-il ajouter qu'à cette même époque, d'autres influences, également hostiles à la foi chrétienne, pénétraient à Oxford, celle du positivisme avec R. Congreve et Fred. Harrisson, et celle du Darwynisme commenté par Huxley dans le sens matérialiste?

1 Life and Letlers ofHort, par A.-F. Hort, 1. 1, p. 159.

2 C'était un frère de Newman, d'opinions fort irréligieuses.

3 Life and Letlers of Hort, t. I, p. 187.

* Memorials of earl of Selborne, Family and personal, t. Il, p. 64.

Si, à Oxford, Stanley et Jowett, étaient les principaux représentants du Broad church, il y avait, hors de cette Université, d'autres personnages, de types variés, qu'on rattachait d'ordinaire à cette école. L'un des plus en vue était un clergyman dont ses amis ne parlaient alors que comme d'un saint et d'une sorte de prophète, Frederick Denison Maurice'. Homme de prière, d'abnégation, d'humilité, il avait, sans qualités extraordinaires d'écrivain ou d'orateur, ce don d'apôtre qui élève les âmes vers Dieu et éveille en elles l'amour de la vertu et les généreux enthousiasmes. Né en 1805, unitarien de naissance, il ne s'était converti à l'anglicanisme qu'à l'âge de vingt-six ans, avait alors reçu les ordres, et avait exercé son ministère, en province d'abord, puis à Londres. Des disciples et admirateurs fervents se groupaient autour de lui. Nombreux furent les enfants qui, nés à Londres, vers le milieu du siècle, reçurent, en son honneur, au baptême, le nom de Maurice. La question religieuse ne l'absorbait pas exclusivement : très en sollicitude pour le peuple, estimant que le clergé ne remplissait pas tout son devoir envers lui, il devint, sous l'empire des événements de 1848, une sorte de socialiste chrétien; il était suivi et même dépassé, dans cette voie, par un de ses amis et disciples, ce Kingsley

1 Cf. Life of F. D. Maurice, par F. Maurice, 2 vol

qui devait, plusieurs années après, provoquer par ses attaques Newman à écrire VApologia.

Maurice était très opposé au High church, aux tractariens, aux anglo-catholiques. 11 déclarait vouloir combattre contre Pusey le combat protestant. » Catholic church, soit, il l'admettait; mais il repoussait le catholic System. La tendance des Puseyites et de tous les prétendus orthodoxes lui paraissait être de « substituer le dogme à Dieu », si bien que cette orthodoxie aboutissait, selon lui, à « un véritable athéisme pratique' ». Il avait moins de goût encore pour les evangelicals du Low church, pour leur théologie étroite et leur passion sectaire. On était ainsi conduit à le rapprocher des broad churchmen. Ne le voyait-on pas faire souvent campagne avec eux, surtout quand il s'agissait de défendre ceux qui étaient persécutés par les orthodoxes pour cause de doctrine? Un incident parut même le classer définitivement dans ce parti, en faisant de lui l'un de ces persécutés. Professeur de théologie au King''s collège de Londres, depuis 1846, il publia, en 1833, un livre où il contestait la doctrine du Jugement dernier et de l'éternité des peines; le conseil du collège s'en émut et le destitua. La vénération dont il était entouré accrut le retentissement de cette mesure contre laquelle s'élevèrent tous les tenants du Broad church.

Et cependant, même après cette disgrâce, quand Maurice s'entendait ranger dans le Broad church, il

1 Passim dans Life of Maurice, notamment t. I, p. 187, 321 ; t. II, p. 553, 512.

réclamait : « Broad church, s'écriait-il avec quelque impatience, je ne sais ce que vous entendez par là. Si vous parlez des théologiens libéraux, ils me semblent extrêmement étroits. » Il disait souvent : « Je n'ai jamais eu et n'aurai jamais rien de commun avec cela ^. » Sur plusieurs points, notamment sur la critiqu-e biblique et sur la suprématie de l'Etat dans les choses religieuses, il n'admettait pas les idées régnantes chez les broad churchmen. Il trouvait ceux-ci trop indifférents aux doctrines théologiques, ou, comme il disait, trop emphatically antWieological. Quelle que fût sa sympathie pour Stanley, il se plaignait qu'il fût trop historien et pas assez théologien; il blâmait son érastianisme et lui reprochait d'être ahigot for toleration"^ .(yeslc^''dMÎonà. il était, non seulement plus religieux, plus pieux, mais aussi plus croyant, plus dogmatique que ne l'étaient d'ordinaire les hommes du Broad church. Seulement, dans sa crainte de diminuer la compréhensivité de son Église, de tomber dans le sectarianisme qu'il abhorrait, il évitait les formules précises et ne laissait à ceux qui le lisaient et cherchaient sa pensée, qu'une impression incertaine et nuageuse^. Sa préoccupation constante était de ne juger et de n'excommunier personne, disposé à voir, dans tout homme qui obéissait à la voix de sa conscience, la présence et le gouvernement per-

1 Article de H. R. Haweis sur Maurice, Contemporary de juin 1894.

2 Life of Maurice, t. II, p. 601.

3 Benson, le futur archevêque de Canterburj', écrivait à propos d'un des ouvrages de Maurice : « Il est plus nébuleux que jamais. » {Life of Benson, t. II, p. 238.)

sonnel du Christ. L'idée ne lui venait pas que ce qu'il croyait lui-même être la vérité, dût être suivi et accepté par tous : c'était à chacun de chercher cette vérité par sa propre lumière*.

Maurice eut plusieurs disciples qui, du reste, suivant le principe de l'école, pensaient chacun à sa façon et souvent différemment du maître. L'un des plus considérés fut Anthony Hort^. Né en 1828, d'une famille evangelical, il était devenu arnoldien à Rugby et avait eu des succès universitaires à Cambridge. Entré dans les ordres, il réussit peu dans le ministère paroissial ; bien que consciencieux et dévoué, il s'y sentait timide, gêné, sans grande action. Sa nature sensitive réservée était malpropre aux besognes extérieures. Il se trouvera mieux à sa place quand, vers la fin de sa vie, il occupera diverses chaires importantes à l'Université de Cambridge. Filialement attaché à Maurice dont la vertu l'avait conquis et dont il recueillait pieusement tous les enseignements, il marquait cependant lui-même qu'il n'admettait pas plusieurs de ses idées. Ses études portaient principalement sur l'exégèse à laquelle Maurice était étranger. En d'autres points, il était moins avancé que son maître. 11 refusa souvent de s'associer aux campagnes du Broad church, par exemple pour la sécularisation des Universités. Malgré sa vive affection pour Stanley, il désapprouvait ce qu'il appelait « sa politique d'Église » {Ckurch policy). Quant à Jowett, il recon-

' Cf. passim, Life of Maurice, notamment t. II, p. 608. 2 Cf. IJfe and Letlers of F. J. Anthony Hort, par son fils, A.-F. Ilort, 2 vol.

naissait ses qualités : « Mais hélas! ajoutait-il, ses conclusions théologiques me semblent pur athéisme, quoique lui-même ne soit rien moins qu'athée ^ » Opposé aux idées High church, qu'il trouvait «antilibérales», il ne manquait pas cependant une occasion d'exprimer sa profonde admiration pour Newman^.

En somme, plus encore que Maurice, Hort répugnait à se laisser classer dans aucun parti; il aimait à dire qu'il cherchait la vérité dans les écoles les plus diverses, prenant le bien partout où il le trouvait. « Cependant, ajoutait-il, ce que je suis principalement est, sans aucun doute, ce que m'ont fait Rugby et Arnold. En d'autres termes, j'ai peut-être plus de points communs avec le parti libéral qu'avec les autres-*. »

Plus tard, quand l'évêque d'Ély lui demandera d'être son examining chajplain^ il se dérobera, par scrupule de n'être pas, sur tous les points, en harmonie avec les idées régnantes dans l'Église. Parlant, à cette occasion, de l'influence exercée sur lui par les livres de Maurice : « Je leur dois par-dessus tout, écrivait-il, d'être fermement et pleinement attaché à la foi chrétienne ; mais ils m'ont amené à douter que cette foi fût exactement et purement représentée par les doctrines acceptées d'aucune école vivante •*.» Comme Maurice, il était surtout préoccupé d'élargir

1 Life andletlers of Horl, t. I, p. 315.

2 Ihid., t. I, p. 229, 231-217, t. II, p. 423.

3 Ibid., t. II, p. 63.

*Iôid.,t. II, p. 155.

« HIGII CHURCH » ET « BROAD CHURCII » 419

suffisamment le Credo de l'Eglise pour pouvoir y conserver les hommes dont il constatait les opinions contraires. Consulté par une dame que les divergences de doctrines, admises par l'Eglise d'Angleterre, portaient à se faire catholique, Hort ne niait pas ces divergences; mais il n'estimait pas qu'on dût en être troublé. « L'existence de ces divergences peut être ou non un mal, disait-il; mais ce n'est pas la question: du moment qu'elles existent, l'unité ne pourrait être obtenue que par l'exclusion de ceux qui ne professeraient pas un certain Credo; il faudrait de bien sérieuses preuves de la nécessité divine de cette exclusion, pour passer par-dessus le mal qui en résulterait * . »

On peut encore distinguer, parmi les broad churchmen du temps, Frédéric William Robertson dont la prédication chaude, enthousiaste, pathétique, parfois éloquente, faisait contraste avec le ton habituel de la chaire anglicane^. Ses amis le comparaient à Newman : c'était lui faire grand honneur ; il était loin d'avoir sa maîtrise littéraire. Né en 1816, il se montra d'abord evangelical zélé, passionné, et se donna pour mission de combattre le High churchism qu'il déclarait « haïr ». En 1846, par l'effet d'une crise intérieure qui le laissa un moment tout abattu, son evangelicalism s'écroula, et il se trouva un homme nouveau, façon de hroad churchman, toujours aussi combatif, seulement dirigeant ses coups contre

i Life and lellem of Hort, t. I, p. 460 et sq. s Cf. Life and Lelters of Fr. W. Robertson, par Stopford A. Brooke, 2 vol.

les evangelicals. Devenu, à cette époque, titulaire de la cure de Trinity chapel à Brighton, il y remua beaucoup les âmes par son ardente prédication, d'autant qu'aux questions théologiques, il mêla bientôt les questions politiques et sociales. Au bruit des secousses de 1848, il crut entendre « les roues du chariot du Fils de l'homme qui s'approchait de plus en plus pour revendiquer le droit des pauvres. » Il se donna, avec sa chaleur habituelle, à la cause des ouvriers, et travailla à résoudre les problèmes qui les intéressaient. Est-ce pour cela qu'on le considéra alors comme un disciple de Maurice? Il s'en défendait. « Je sympathise profondément avec M. Maurice, écrivait-il; mais je ne m'accorde pas entièrement avec lui, soit théologiquement, soit économiquement ' . »

Ses idées religieuses, qu'il développait du reste avec plus d'entraînement oratoire que de précision doctrinale, tenaient, par plus d'un côté, du Broad church. Il avait mordu à la critique allemande et contestait les idées reçues sur l'inspiration des Livres saints. Il s'élevait volontiers contre l'infaillibilité de la Bible, contre les prétentions sacerdotales, contre le droit que s'attribuaient les orthodoxes de déclarer fausse telle doctrine et de réprimer les erreurs religieuses. Toute formule dogmatique le mettait en méfiance, comme rétrécissant et faussant la vérité vivante qu'elle prétendait exprimer. Cette vérité lui paraissait avoir besoin moins d'être définie et prouvée que d'être

^ Life and letters of Robertson, t. II, p. 9,

se.'itie ; elle devait trouver son fondement, non dans l'autorité de la Bible ou de l'Eglise, mais dans le témoignage de l'esprit de Dieu, au cœur de chaque homme. Le christianisme, à ses yeux, n'était pas un système; c'était une vie, la vie du Christ ; le système pouvait changer suivant les temps et les pays.

Cet apostolat, mené avec une ardeur passionnée, valut à Robertson, avec de chauds partisans, beaucoup d'adversaires. Les evarigelicals surtout détestaient en lui un transfuge. Les high churchmen avaient beau jeu à montrer l'imprécision de sa théologie. Les libéraux avancés eux-mêmes lui reprochaient d'être, sur plus d'un point, un peu arriéré et de donner trop au sentiment. Dans les polémiques de presse, on ne se gênait pas pour le traiter de theologian socialist ou sceptic. Nature sensitive, nerveuse, irritable, il souffrait de ces attaques, mais n'en continuait pas moins la lutte. Son inspiration était droite et généreuse. Il mourut en pleine bataille, en 1853 ; il n'avait que trente-sept ans.

Nous pourrions prolonger cette galerie des hroad churchmen. Cela ne nous apprendrait rien de plus. Chez tous, nous constaterions la même absence d'un corps de doctrine nettement précisé et accepté par l'école entière ; chez tous, le même sans-gêne dédaigneux à l'égard des symboles de leur Eglise. Pas un qui ne se fasse son Credo à soi, et qui, sur quelques points capitaux, ne soit en désaccord avec les autres ; pas un même qui soit en mesure de fixer rigoureusement sa croyance personnelle; mais tous jugeant cette discor-

dance légitime et cette fixité superflue; nul surtout ne s'étonnant qu'une Eglise puisse renfermer des hommes ainsi en désaccord sur les vérités primordiales du Christianisme.

Jusqu'alors, les défenseurs des idées traditionnelles, High cliurcli ou Loio clnircli^ bien que déjà en éveil sur le danger du Broad church, n'avaient eu, avec ses représentants, que des escarmouches passagères et limitées. Cette tranquillité relative ne devait pas durer; un incident allait provoquer une grande bataille entre conservateurs et novateurs et troubler profondément tout le monde religieux.

En février 1860, paraissait, sans bruit, sous ce titre peu significatif : Essays and Reviews, un volume contenant sept études d'auteurs différents, presque tous clergymen, qui déclaraient avoir travaillé sans concert et décliner toute responsabilité solidaire. Le promoteur de la publication était le révérend Wilson, ancien fellow d'Oxford, actuellement vicar d'une paroisse. A lui s'étaient joints Temple, head masier de l'école de Rugby et chapelain de la Reine ; Rowland Williams, vice principal dun collège ecclésiastique ; Goodwin, savant naturaliste de Cambridge, le seul laïque du groupe; enfin trois dignitaires d'Oxford, Jowett, Baden-Powell et Pattison, le premier professor regius

« HIGH CHURCH » ET <( BROAI) CIIURCH » 423

de grec, le second professeur de géométrie, le troisième recteur de Lincoln Collège. Stanley avait refusé sa collaboration. Sauf le lien assez lâche de communes tendances Broad church, ces personnages étaient de physionomies et de vues assez diverses : l'un d'eux, Temple, mort récemment primat de Canterbury, s'est montré un évoque capable, correct, et a mérité les éloges reconnaissants des high churchmen; un autre, Pattison, était déjà sur la voie qui devait le conduire à un absolu scepticisme religieux. Le premier Essai, par Temple, le moins offensif de tous, traitait de VEducaiion de V Humanité. Pattison, dans un exposé de la théologie anglicane au xvin* siècle, insistait sur la faiblesse de l'apologétique de cette époque, et avait l'air de douter qu'on pût en imaginer une autre plus solide. Baden Powell, à propos des Preuves du christianisme., niait la réalité, la possibilité et la force probante des miracles. Rowland Williams, analysant les Recherches bibliques de Bunsen^ en prenait occasion pour exposer les découvertes de la critique allemande. Jowett traitait un sujet analogue, dans une étude sur Y Interprétation de l'Écriture, où il mettait en lumière les contresens de l'exégèse traditionnelle et contestait les idées courantes sur l'inspiration. Goodwin opposait les découvertes de la science à ce qu'il disait être la cosmogonie de la Bible. Enfm Wilson esquissait un idéal d'Église nationale, sans Credo, sans dogme, à peu près sans sacerdoce, où les opinions les plus libres et les plus discordantes se trouveraient à l'aise. Ces divers Essays étaient de valeur

très inégale. On ne peut nier qu'ils ne continssent quelques idées justes, qu'ils n'eussent raison, par exemple, de presser la vieille apologétique de se transformer et de s'élargir, que certaines des découvertes, alors si effarouchantes, de la critique biblique ne dussent, au bout de quelque temps, s'imposer à tous; mais, à ces fragments de vérité, étaient mêlées beaucoup de témérités justement suspectes, de négations incompatibles avec toute religion surnaturelle et révélée. Et surtout le ton dominant du livre était âpre, agressif, dédaigneux, irritant, et trahissait comme une volonté de ruiner tous les fondements théologiques ou scripturaires du Christianisme.

Pendant sept à huit mois, les Essays and Reviews passèrent à peu près inaperçus ^ Ce fut Isl Revue de Westminster, radicale et libre penseuse, qui, en octobre 1860, éveilla l'attention du public, en faisant de ce livre un compte rendu élogieux et en se félicitant que des clergymen importants en fussent venus à partager ses propres vues. Ainsi averti, le monde ecclésiastique s'émut. Wilberforce, évêque d'Oxford, prit la tête du mouvement, dénonça ce livre, dans son mandement d'automne, et publia, peu après, dans le Quarterly, un article plus véhément encore, où il concluait que les auteurs des Essays « ne pouvaient, avec honnêteté morale, conserver leur position de clergymen de l'Eglise établie. » Dès lors, l'agitation grandit rapide-

1 Sur les événements qui vont suivre, cf. Life of Tait, t. I, ch. XII ; — Life of Wilberforce, t. III, ch. i; — Life of Sta7iley, t. 11, cil. XVI ; — Life of Pusey, t. IV, ch. ii et lu.

ment dans les Universités et dans les presbytères. L'ignorance où Ton était resté jusqu'alors des questions de critique, l'idée que, dans l'anglicanisme, on était habitué à se faire de la Bible, rendaient les hommes religieux plus sensibles encore à des attaques qui paraissaient tenir du sacrilège, et qui, venant de dignitaires de l'Église, avaient une couleur de trahison. C'était partout une explosion de colère et d'effroi, pareille à celle qu'avait soulevée, dix ans auparavant, le rétablissement de la hiérarchie romaine en Angleterre. Les anciens tractariens étaient parmi les plus émus. Pusey croyait son Eglise en face d'un immense péril, par la défection de ceux-là même qui eussent dû la servir et la défendre. Comme il l'écrivait alors, il lui semblait que « les moutons étaient en risque d'être détruits par les bergers ». Et il ajoutait, dans une lettre à Keble : « Je ne me suis jamais senti aussi abattu que maintenant. » Son activité néanmoins était extrême ; il multipliait les démarches, écrivait aux uns et aux autres, soutenait des polémiques dans les journaux, enfin abordait, comme professeur, dans sa chaire d'hébreu, comme prédicateur, devant l'Université, les questions de doctrine ou d'exégèse sur lesquelles il lui paraissait nécessaire de réfuter les Essays and Revieios. A la différence de ce qui s'était passé lors de l'affaire Gorham, le Low church et le High church étaient cette fois d'accord et faisaient émulation d'ardeur passionnée. Lord Shaftesbury n'était pas moins animé que Pusey. Le Record, organe des evangelicals, l'emportait en véhémence sur le Guardian, organe des

tractariens. Des adresses, signées de milliers de clergymen, mettaient en demeure les évêques de faire acte d'autorité et de frapper les fameux « Sept », ceuxquon appelait Septem contra Christum. Rares étaient ceux qui gardaient leur sang-froid. De ce petit nombre, était un ancien newmanite, Cliurch, qui observait les événements du fond de son presbytère de campagne : tout en blâmant les Essays, il se rendait compte que cette introduction de la critique historique dans les questions bibliques était un fait inéluctable, dont on n'aurait pas raison par des condamnations précipitées et sommaires; le plus important, à ses yeux, eût été d'aborder, avec sérieux et calme, cette science nouvelle et de ne plus la laisser exclusivement aux mains des esprits téméraires qui s'en étaient emparés '.

Grâce aux attaques dont ils étaient l'objet, les Essays and Reviews trouvaient maintenant en foule les lecteurs qui leur avaient manqué au début. Leurs défenseurs étaient nombreux dans la presse. Stanley n'avait pas goûté ce livre et en avait même trouvé quelques parties tout à fait blâmables ; mais il ne put voir ses auteurs aux prises avec une orthodoxie qu'il estimait étroite et intolérante, sans se porter à leur secours. Il se jeta donc dans la mêlée et publia, en avril 1861, dans la Revue d'Edimbourg^ un article fort vif de ton, où il se préoccupait moins encore de justifier les écrivains attaqués que de prendre à partie ceux qui prétendaient s'instituer leurs juges. Les

1 Life and Lellers of Dean Church, p. 135 à 158; — LeLters of J.-B. Mozley, p. 248.

Essayists trouvaient des sympathies jusque dans la Cour. L'une des filles de la Reine, la princesse royale de Prusse, future impératrice d'Allemagne, venait incognito rendre visite à Jowett qui se déclarait charmé d'elle et de ses doctrines *. Le prince Albert, en relation avec Bunsen, était favorable à la critique allemande et exprimait, peu avant sa mort, le vœu que le prince de Galles fût placé sous l'influence de Stanley. Ce dernier, en effet, fut choisi, en 1862, pour accompagner le jeune prince en Terre Sainte,

En présence de cette excitation de l'opinion et de l'appel que leur adressaient les adversaires des Essai/s, les évêques étaient fort embarrassés. Ils avaient moins conscience de leur autorité que de leur faiblesse et de leurs divisions. Toutefois, telle était la pression de leur clergé, qu'en février 1861, après une délibération assez confuse, ils se crurent obligés de faire aux adresses, une réponse collective rédigée par Wilberforce. Sans nommer le livre, ils exprimaient « leur peine que des clergymen de leur Église eussent soutenu les opinions qui leur étaient dénoncées », et ils déclaraient ne pas comprendre comment de telles opinions « pouvaient se concilier avec la souscription loyale des formulaires de l'Eglise » ; ils ajoutaient que la question de savoir si la publication du livre devait être déférée aux cours ecclésiastiques ou justifiait une condamnation synodale, était l'objet de leur plus sérieuse considération. Cette lettre fut signée

' Life and Lelters ofJowcll, t. I, p. 342.

par vingt-quatre prélats, dont l'évêque de Londres, Tait, ce qui lui valut les vifs reproches de son ami Stanley et de Temple. Aussi quand, peu après, en mars et en juin, les évèques, stimulés par d'autres pétitions, se réunirent de nouveau pour examiner s'il convenait d'agir, Tait se prononça ouvertement pour la négative. Malgré cette opposition, Wilberforce, soutenu par les démonstrations de la Chambre basse de la Convocation, fit décider, par la Chambre haute, qu'il y avait lieu à une action synodale.

Pour le moment, toutefois, cette décision n'eut pas de suite. Les évêques en suspendirent l'exécution par ce motif que des poursuites judiciaires venaient d'être engagées contre deux des Essayists, Williams et Wilson, contre le premier sur la plainte de son diocésain, l'évêque de Salisbury, contre le second à la requête d'un simple clergyman. Pusey, prit ces poursuites fort à cœur. Le résultat de l'affaire Gorham n'avait pas suffi à l'éclairer sur ce que les défenseurs de l'orthodoxie gagnaient à déférer le jugement des causes religieuses aux cours de justice. La Cour des Arches, saisie en première instance, rendit sa décision en décembre 1862. Réduisant les griefs allégués aux points suivants : négation de l'inspiration des saintes Ecritures et négation de l'éternité des peines, elle les reconnut fondés, et condamna Williams et Wilson à une année de suspension. Mais ceux-ci, comme il fallait s'y attendre, firent aussitôt appel au Comité judiciaire du Conseil privé. Là devait se livrer la bataille décisive.

On eût désiré atteindre aussi les autres Essayists. Mais l'un d'eux, Baden-Powell, venait de mourir. M. Goodwin s'était mis hors de portée, en résignant son fellotcship ; Temple et Pattison, par leurs situations, ne fournissaient pas prise à une poursuite. Restait Jowett ; Pusey, d'accord avec son ancien adversaire G©lightiy, l'accusa devant le vice-chancelier de l'Université, d'avoir soutenu des doctrines contraires aux enseignements de l'Église ; le vice-chancelier jugea sa compétence trop douteuse, pour admettre la dénonciation.

Au moment où l'agitation soulevée par les Essays était à son comble, une autre publication du même esprit vint encore l'aggraver. Cette fois, le scandale fut d'autant plus grand que l'auteur, Colenso, était un évêque, évêque missionnaire, il est vrai, nommé en 1853 à l'évêché du Natal, dans le Sud de l'Afrique. Après avoir évangélisé avec zèle, pendant quelques années, les Zoulous, il avait voulu traduire la Bible à leur intention. Ce lui fut une occasion d'y découvrir les difficultés soulevées par la critique allemande. Mal préparé à y faire face, il en fut troublé et ne sut pas opérer le départ de ce qu'il y avait de fondé ou de faux dans les assertions de cette critique. Sous cette impression, il se mit à composer là-bas, au milieu de ses nègres.

loin de tout secours et de toute direction scientifiques, un traité mal digéré sur le Pentateuque, où, non content de redresser certaines idées très contestables de l'école traditionnelle, il en venait à méconnaître complètement l'autorité et l'inspiration de ce livre. C'est ce traité qu'il apporta à Londres, et y publia, en deux volumes, le premier à la fin de 1862, le second au commencement de 1863. Il y déclarait, dans sa préface, ne pouvoir plus user du service liturgique de l'Ordination, parce que la vérité de la Bible y était affirmée, ni du service du Baptême, parce qu'il y était fait allusion au Déluge.

Tombant au milieu d'esprits déjà fort échaufiés, ce livre y causa un trouble extrême ^ . Des presbytères d'où l'on avait déjà dénoncé les Essays, un nouveau cri s'éleva, adjurant plus vivement encore les évêques de sévir. L'archevêque du Cap, Gray, métropolitain de Colenso, accourut à Londres, pour réclamer la condamnation de son suffragant. Pusey, plus alarmé que jamais, tâchait d'émouvoir Tait, en lui montrant tous ceux que de pareils scandales poussaient vers Rome. Wilberforce qui faisait de plus en plus figure de leader à la tête de ce qu'on eût pu appeler la droite du Banc épiscopal, pressa ses collègues de donner satisfaction à ces plaintes, en interdisant tout au moins à Colenso d'officier en Angleterre. Mais ce n'était pas chose aisée de mettre les évêques en mouvement et

1 Sur les événements qui vont suivre, cf. Life of Tait, t. I, ch. XIII et XIV ; — Life of Wilàei- foi-ce. t. III, ch. iv; — Life of l'uaeij, t. IV, ch. Il et iii; — Life of Stanley, t. II, ch. xxi.

d'obtenir d'eux un accord sur une démarche quelconque. Tait, tout en avouant le déplaisir que lui avaient causé « les téméraires et arrogantes spéculations de Tévêque du Natal », se mit en travers pour retarder ou au moins atténuer les décisions proposées ; il y gagna de rentrer en grâce auprès de Stanley qui lui signifia son pardon, mais il fut jugé sévèrement d'autre part. Les prélats, ainsi tiraillés entre deux influences opposées, se bornèrent, en février 1863, à adresser à Colenso une lettre collective, signée par quarante et un d'entre eux, dans laquelle ils lui donnaient à entendre que ses opinions n'étaient pas conciliables avec les devoirs de son office, et l'invitaient plus ou moins explicitement à se démettre. Colenso répondit aussitôt qu'il n'était nullement disposé à écouter cette suggestion. Quelques mois plus tard, quand se réunit la Convocation et que des mesures de répression furent de nouveau réclamées, la même lutte se reproduisit entre Wilberforce qui demandait une action synodale, et Tait qui s'y opposait. Cette fois encore, on aboutit à un moyen terme. La Chambre haute de la Convocation, tout en déclarant que « le livre contenait des erreurs du plus grave et du plus dangereux caractère », sursit à prendre aucune mesure, sous prétexte que ce livre « devait être bientôt soumis au jugement d une cour ecclésiastique ».

En effet l'archevêque du Cap, Gray, impatient des divisions et des indécisions de ses collègues anglais, était retourné en Afrique et avait cité devant lui son sufTragant Colenso. Possédait-il réellement la juridic-

tion qu'il s'attribuait? La question était douteuse; rien n'était moins défini que l'organisation des évêchés coloniaux, et il n'était guère à prévoir que le gouvernement admît facilement, même en Afrique, une sorte d'autonomie ecclésiastique peu en harmonie avec le régime général de l'anglicanisme. Mais Gray ne s'arrêtait pas à ces difficultés. Zélé, courageux, ardent, même un peu emporté et impérieux, il se faisait de son caractère épiscopal et de son autorité hiérarchique, une idée qui eût été mieux à sa place dans l'Eglise romaine que dans celle d'Angleterre. Il avait d'ailleurs le sentiment très vif du mal auquel son Eglise devait parer, sous peine de s'avouer infidèle à sa mission : il déclarait « que, si l'évêque du Natal était toléré, l'Église n'avait plus de foi et ne rendait plus un témoignage vrai à son Seigneur » . Colenso refusa de reconnaître la juridiction de son métropolitain et demeura en Angleterre. L'archevêque du Cap n'en procéda pas moins aujugement, en grande solennité, assisté de deux de ses suffraganls, et, en décembre 1863, il prononça la déposition de l'évêque du Natal : quatre mois étaient donnés à ce dernier pour se rétracter. L'archevêque ajoutait, peu après, avec une juste méfiance des cours de justice, qu'il n'admettait, contre sa sentence, aucun autre appel qu'à l'archevêque de Canterbury. « Si les cours civiles interviennent, écrivait-il à un un ami, et nous renvoient Colenso, je prononcerai l'excommunieation et, si mes frères veulent se joindre à moi, je consacrerai un évêque orthodoxe. .le sais que cela provoquera la vengeance du pouvoir civil, mais je

suis préparé à tout braver. » Quelques mois plus tard, Colenso ne s'étant pas rétracté, l'archevêque se rendit au Natal, y publia un mandement des plus énergiques et prit en main le gouvernement du diocèse qu'il considérait comme vacant. Colenso qui était toujours en Angleterre, répondit par une longue brochure et en appela à la Reine en son conseil, provoquant ainsi cette intervention des cours civiles que redoutait Gray et contre laquelle il avait protesté par avance. Cette affaire aboutissait donc au Conseil privé, comme celle des Essays and Reviews, marquant une fois de plus cette subordination de l'Eglise à l'Etat qui était la tare ineffaçable de l'anglicanisme.

Le Conseil privé ne s'était pas pressé de statuer sur l'appel de Williams et de Wilson, les deux Essayists condamnés par la Cour des Arches. Aux quatre juges laïques on avait, pour cette affaire, adjoint comme assesseurs l'archevêque de Canterbury, celui d'York et Tait, l'évêque de Londres. L'affaire fut plaidée en juin 1863, mais huit mois s'écoulèrent, sans que le jugement fût rendu. L'angoisse de cette attente pesait sur le monde religieux. Les bruits qui circulaient faisaient prévoir une décision favorable aux condamnés. Pusey, fort troublé, échangeait ses inquiétudes avec Keble, et essayait encore d'agir sur Tait ; il lui adres-

Page 1