‹ La Renaissance Catholique en Angleterre au XIXe siècle (volume 5)Chapitre 20 sur 33 · II · texte numérisé non relu

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exposées ' . » Mais à peine Newman eut-il écrit cette lettre, qu'il crut voir que certaines gens en abusaient pour lui attribuer, vis-à-vis des libéraux, une attitude plus tranchée que n'était la sienne et pour l'enrégimenter dans une armée dont il ne voulait pas être. Il jugea nécessaire de s'en expliquer dans une nouvelle lettre dont Mgr Ullathorne se déclara satisfait. Si CQiivaincu qu'il fût des torts du Borne and Foreign^ il ne se croyait pas qualité pour le condamner ex cathedra j il estimait surtout que le sujet était trop complexe pour être réglé par un jugement sommaire. « Celui, disait-il, qui a eu affaire à deux personnages aussi différents que Ward et Simpson, ne peut s'expliquer sans écrire un volume^. » Le vrai sentiment de Newman, à cette époque, sur la revue libérale, on }e trouve dans la correspondance qu'il entretenait avec M. Monsell, collaborateur de cette revue, mais person nellement plus modéré que les autres rédacteurs : on l'y voit se rattacher, par moments, à l'espoir que la rpvup allait s'assagir, mais, bientôt après, se décourager en constatant qu'elle suivait une ligne qui, disait-il, ne pouvait que faire les affaires de la Revue de Dublin; il déclarait trouver, à plusieurs de ses articles, une « saveur protestante » et témoignait une désaprobation d'autant plus attristée que, comme il le rappelait, il avait autrefois, sur la foi des intentions annoncées, pris la défense des rédacteurs. Suivant l'expression de M. Monsell, le sentiment de Newman à l'égard du

» W. G. Ward and Calholic Revival, p. 199.

a Ibid., p. 199 à 203.

Home and Foreign pouvait se résumer ainsi : « Intérêt et désappointement ^. »

Pendant ce temps, hors d'Angleterre, en France, en Allemagne, en Belgique, en Italie, la controverse sur ce qu'on appelait, d'un nom équivoque, le « catholicisme libéral », devenait plus ardente. L'école, dont le journal l' Univers était l'organe très influent, pressait le Saint-Siège d'intervenir par des définitions et des condamnations. Les libéraux, de leur côté, en appelaient à l'opinion du monde religieux. Deux de leurs manifestations eurent alors un grand retentissement : d'abord les discours de Montalembert, au Congrès de Malines. en août 1863, sur « l'Eglise libre dans l'État libre » et sur la « liberté de conscience » ; ensuite, dans le mois suivant, l'adresse de Dœllinger au Congrès des savants catholiques allemands, réunis à Munich. Montalembert, dans ses discours, traitait une question politique, celle des rapports de l'Église avec l'État et la société modernes; il le faisait, avec un amour ardent et généreux de l'Eglise, avec intelligence des conditions dans lesquelles celle-ci pouvait aujourd'hui obtenir la liberté nécessaire à sa mission ; seulement la thèse parfois trop absolue, l'expression véhémente heurtaient inutilement les idées traditionnelles. Le sujet traité par Dœllinger était différent; il insistait sur la nécessité de substituer à la théologie sçolastique, une théologie mieux en rapport avec les besoins de V^sprit moderne, avec les progrès de la

» W. Cf. Wardandthfi Catholic Revival, p. 2QS et 206.

critique biblique et de Thistoire du dogme. Une évolution de ce genre pouvait être légitime, à condition de n'affecter que les formes extérieures et accidentelles, non l'essence de la doctrine ; elle était alors une manifestation de cette loi du « développement», signalée par Newman comme le caractère même d'une doctrine vivante ; mais elle pouvait aussi se présenter comme une répudiation méprisante de toute la tradition, une sorte de révolte contre la théologie officielle des autorités romaines. Quelle était au vrai la pensée des congressistes de Munich? Ils n'interprétaient évidemment pas tous de même les paroles de Dœllinger; on en veut pour preuve ce seul fait que les uns devaient rester fidèles au Saint-Siège, tandis que les autres s'apprêtaient à être, avec Dœllinger lui-même, les protagonistes du « Vieux catholicisme ».

Les deux congrès provoquèrent naturellement beaucoup de polémiques, et les adversaires des libéraux en tirèrent argument pour réclamer avec plus d'insistance un acte du Pape. Celui-ci, qui n'avait pas paru d'abord mécontent de ce qui s'était fait à Munich et qui avait répondu, par une bénédiction, à l'adresse de fidélité du congrès, ne tarda pas à s'inquiéter du sens que plusieurs donnaient, les uns pour les louer, les autres pour les condamner, aux idées émises par Dœllinger: dans un bref à l'archevêque de Munich, en date du 21 décembre 1863, tout en rendant hommage aux intentions des promoteurs du congrès et en exprimant l'espoir que les résultats en seraient heureux, il revendiqua l'autorité des congrégations romaines et de la théologie

scolastique. Quant aux discours de Montalembert à Malines, dénoncés à l'Index, ils furent un moment en danger d'être censurés; mais le Pape se refusa à frapper publiquement l'un des principaux défenseurs de l'É glise ; seulement, donnant suite à un projet depuis longtemps à l'étude, il se décida à publier, en décembre 1864, un Syllahus ou catalogue des « erreurs modernes » précédemment censurées par lui, et l'accompagna de l'encyclique Quanta cura où il renouvelait la condamnation déjà prononcée, en 1832, par Grégoire XVI, contre le libéralisme trop absolu de V Avenir. On sait l'émotion immense, inattendue pour ses auteurs, que souleva le Syllahus : la presse irréligieuse affectant de croire que l'Église avait proclamé elle-même son divorce avec la société moderne, les gouvernements menaçant de prendre des mesures de représailles. On sait aussi par quelle initiative hardie et heureuse, Mgr Dupanloup improvisa, en quelques jours, un commentaire qui atténuait ce que cette œuvre de théologiens, mal informés de l'état de l'esprit public, avait d'effarouchant pour l'opinion et pour le pouvoir politique, commentaire qui fût aussitôt sanctionné par les remerciements publics du Pape.

Ces événements eurent leur contrecoup parmi les catholiques d'Angleterre et y avivèrent la lutte des deux écoles. Au lendemain des congrès et avant les actes pontificaux, l'un des plus modérés parmi les collaborateurs du Home and Foreign, M. Monsell, prononçait à la Chambre des communes, contre l'intolérance religieuse de l'Espagne, un réquisitoire qui

semblait l'écho des discours de Malines. Mais c'était surtout du côté de Munich que les rédacteurs les plus avancés de la revue libérale, Simpson, Acton, avaient les yeux tournés. Ils saluèrent l'adresse de Dœllinger comme un événement capital, et l'interprétèrent dans le sens le plus hostile aux autorités romaines. Aussi, quand parut le bref à l'archevêque de Munich, reconnurent-ils que ce que le Pape repoussait, c'était leur propre manière de voir ; ils résolurent alors de suspendre la publication de leur revue, non dans un esprit de soumission, mais en en appelant au temps pour les justifier et pour démontrer l'erreur du Pontife. Lors delà publication du Syllabus^ ils n'avaient plus d'organe pour s'expliquer; ils ne cachèrent pas, dans leurs conversations, qu'ils ne trouvaient rien là qui pût lier leur conscience. Du côté opposé, Ward avait, dès le premier moment, montré, dans la concomitance des discours de Malines et de celui de Munich, un symptôme alarmant, et il avait dénoncé, en tous deux, un effort pour « décrier la légitime autorité de l'Eglise, en politique aussi bien qu'en philosophie ». Les auteurs de ces manifestations et ceux qui les approuvaient en Angleterre, étaient, à ses yeux, des « catholiques déloyaux », en « rébellion », peut-être « non intentionnelle », contre l'Eglise. S'il notait d' « hétérodoxie » le libéralisme politique de Montalembert, il estimait cependant que le libéralisme philosophique de Dœllinger était beaucoup plus dangereux. Sur l'avis de Manning, il renonça à faire paraître, dans la Revue de Dublin, le long article qu'il avait préparé contre les thèses de l'orateur français, et

il se borna à le faire circuler autour de lui. Au contraire, nul ménagement dans ses attaques contre le libéralisme allemand et ses adhérents anglais. Quand parut le Syllabus, il exulta. Lui qui souhaitait recevoir une sentence pontificale, tous les matins, avec son Times, il se réjouit d'en avoir, d'un seul coup, un si grand nombre. Il parut prendre plaisir à leur donner l'interprétation la plus absolue, la plus effarouchante, et à exiger de tous, sous peine d'être convaincus de révolte, l'acceptation de cette interprétation. Ce lui fut, en outre, l'occasion de Reprendre et de développer, sur l'infaillibilité papale^ sur la soumission due à tous les actes émanés de Rome, des thèses dépassant singulièrement la doctrine que devait fixer et limiter, en cette matière, le concile dû Vatican. Sur le terrain extrême où il se plaçait, Ward ne se sentait pas isolé. Il était en correspondance avec plusieurs controversistes ultramontains du continent. En Angleterre, il se voyait approuvé par Manning ; celui-ci, en effet, fermant les yeux sur des exagérations qu'avee plus de réflexion et de sang-froid, il eût sans doute hésité à admettre sans réserve, encourageait Ward, louait ses écrits, approuvait ses interprétations : « Ce qu'il nous faut, lui écrivait-il, c'est une entière netteté et l'affirmation des plus hautes vérités. Je suis convaincu que l'audace est prudence, et que notre danger est la demi-vérité. Il me semble que nous ne pouvons rien faire de plus pratique et de plus sûr que de poursuivre la ligne que vous avez commencée et de nous y tenir à peu près exclusivement ^ »

1 W. G. Ward and Catholic Revival, p. 187.

Si précieuses qu'elles fussent à Ward, ces approbations ne lui suffisaient cependant pas. Il était toujours tourmenté de savoir ce que pensait son ancien maître Newman, et ne se lassait pas de lui envoyer ses publications, de l'interroger, de tâcher de l'amener à se prononcer dans son sens. Newman répondait patiemment, affectueusement, sans s'engager sur le terrain où Ward l'appelait, marquant d'un mot que, lors même qu'il était d'accord avec lui sur certains principes, il n'admettait pas toutes ses déductions ni surtout leur forme excessive. De la Revue de Dublin^ il disait qu'elle « tendait les principes jusqu'à ce qu'ils fussent près de se briser » et qu'elle « présentait les vérités dans la forme la plus paradoxale ». 11 ne se solidarisait pas, pour cela, avec les hommes de l'autre école, faisant d'ailleurs entre eux des distinctions ; plus empressé, par exemple, à se porter fort, auprès de Ward, des intentions de Montalembert que de celles de Dœllinger qui lui inspirait beaucoup moins de confiance et de sympathie. En somme, il entendait persister dans une réserve dont les exagérations des deux partis le disposaient, moins que jamais, à se départira Aussi bien, en ce moment, avait-il autre chose à faire que de se mêler à ces controverses; il était aux prises avec Kingsley et écrivait VApoloyia.

1 W. G. Ward and the CatholicRevival, p. 19"7 à 199, 454 à 439.

L'opinion protestante avait ete fort irritée de la conversion de Newman : elle se refusait à admettre qu'un lel changement pût avoir des causes honorables. Pour elle, il n'y avait pas conversion, mais perversion. 11 lui eût été malaisé sans daute de contester le désintéressement d'une décision qui avait coûté de si cruels sacrifices à son auteur ; mais elle prétendait y relever des procédés empreints de duplicité. Cette duplicité, elle croyait l'apercevoir dans la complexité subtile d'un esprit qui aimait à prolonger l'analyse et la critique avant de conclure. Des longs combats intérieurs soutenue par Newman, de 1841 à 1845, de ses hésitations, — preuve de sa sincérité et de sa probité morale, — elle déduisait qu'il était devenu, longtemps avant son abjuration ouverte, un romaniste déguisé et qu'il n'était demeuré dans l'Église anglicane que pour la mieux trahir, pour y provoquer un déchirement plus considérable, une désertion plus nombreuse. Cette perfidie paraissait en harmonie avec l'idée qu'on se faisait du prêtre catholique, instrument et professeur de mensonge, d'intrigue et de dissimulation. Ceux-là mêmes qui répugnaient à penser si mal d'un ancien coreligionnaire, autrefois estimé, ne pouvaient s'empêcher de le croire plus ingénieux, plus subtil que franc d'allure. Eu tous cas, ils voyaient en lui la vie-

time, à jamais perdue, d'une erreur mortelle ; entre lui et son pays, il ne leur paraissait plus qu'il pût y avoir contact et sympathie.

Newman souffrait de ces préventions. Longtemps cependant, il ne manifesta aucune intention de les combattre ; il les subissait en silence. « Je les considérais, a-t-il écrit plus tard, comme une part du châtiment que j'avais naturellement et justement encouru par mon changement de religion, dût même la durée de ces accusations égaler celle de ma vie. Je remettais ma justification à dés jours à venir où les sentiments personnels seraient éteints, où l'on verrait paraître à la lumière des documents alors enfouis dans des portefeuilles ou dispersés dans le pays. » Près de viiigt années s'étaient ainsi écoulées, quand un incideilt, survenu à l'improvistë, mit directement Newman en demeure de se justifier.

En janvier 1864, un ami lui coinmunique un article (Jui vient de paraître dans le Macmillari s Magazine, et où, à propos de l'histoire delà reine Elisabeth, l'auteur anonyme écrivait : « La véracité, pour elle-même, n'a jamais été la vertu du clergé romain. Le P. Newman nous apprend qu'elle peut et, en somme, qu'elle doit n'en pas être une, que la ruse est l'arme dont le ciel a pourvu les saints pour résister à la force brutale du monde mauvais. » Indigné de l'accusation ainsi portée contre le clergé catholique et plus indigné encore de voir son témoignage invoqué à l'appui de cette accusation, Newman demande au directeur de la revue sur quel fondement s'appuie l'accusateur. Celui-ci alors se

dévoile : c'est le révérend Kingsley ; écrivain de talent, poète et romancier à ses heures, d'opinions très démocratiques, il s'est mêlé, en 1848, à l'agitation chartiste et a été rédacteur du Chrétien socialiste; après avoir fait, non sans succès, œuvre d'apôtre dans une paroisse rurale, il est devenu, depuis 1860, professeur d'histoire moderne à l'Université de Cambridge ; comme Maurice dont il était l'ami et le disciple, on le classait parfois dans le Broad cfiurck, mais il se piquait d'une orthodoxie plus rigoureuse ; nature ardente, prompte aux entraînements, il était en sympathie facile avec les écoles les plus diverses, sauf avec les ritualistes et les catholiques romains qu'il détestait. A la réclamation de celui qu'il a accusé, il répond, en se référant à l'un des sermons prononcés par Newman, avant sa conversion, mais sans spécifier aucun passage qui justifie son accusation. Vainement Newman le presse-t-il, il n'obtient rien de précis. Perdant alors patience, il saisit le public de la question et rapporte, dans une courte brochure dont l'ironie mordante rappelle les meilleures pages des Provinciales, le dialçgue qui vient d'avoir lieu entre lui et son accusateur. A cette brochure, parue en février 1864, Kingsley riposte, à la fin de mars, par un écrit de quarante-huit pages, intitulé : Que veut donc dire le D* Newman ? Il y prétend avoir découvert, dans les écrits de Newman, des preuves multiples qu'il enseigne le mensonge et qu'on est fondé à mettre en doute sa sincérité. « Dorénavant, dit-il, je suis, autant qu'un honnête homme peut l'être, dans l'incertitude et la crainte touchant toute parole

que peut écrire le D' Newman. Comment puis-je savoir si je ne suis pas la dupe de quelque finesse comprise dans une de ces trois espèces d'équivoque que saint Alphonse de Liguori et ses disciples présentent comme permises ?... Et quand j'aurais formulé, dans cette brochure, une accusation reconnue au fond pour très vraie par le D"" Newman lui-même, comment puis-je savoir si, ne me trouvant, à moi, protestant hérétique, aucun droit de la porter, il ne se trouverait pas, à lui, le plein droit de la nier ? »

Newman frémit sous l'outrage. Voilà près de vingt ans qu'on le traite de « menteur », sans qu'il se justifie. Doit-il continuer à se taire, ou le défi qui lui est si injurieusement jeté, devant le pays, ne lui commande t-il pas de rompre enfin ce silence ? Et puis, il y a là plus que sa querelle personnelle ; l'honneur de ses frères du sacerdoce catholique est en cause ; n'estce pas son devoir de les défendre ? Sa délibération intérieure n'est pas longue. « J'accepte le défi, s'écriet-il ; je ferai de mon mieux pour y répondre, et je serai content quand je l'aurai fait. » Aussi bien, la façon dont a été accueillie sa première brochure, lui fait croire que le moment est favorable. Jusqu'à présent, s'il s'était tu, c'est qu'il n'avait vu, dans le public, aucune disposition à l'entendre. « J'avais désiré, dit-il, en appeler de Philippe ivre à Philippe à jeun ; quand aurais-je le droit de dire que Philippe est redevenu lui-même? S'il m'est permis de juger, d'après le ton général de la presse, j'ai aujourd'hui de grandes raisons de prendre courage. » Il lui plaît, d'ailleurs,

d'avoir pour juges ses compatriotes : « Je considère, déclare-t-il, les Anglais comme les plus soupçonneux et les plus susceptibles des hommes ; je les crois déraisonnables et injustes, dans leurs moments d'excitation ; mais j'aime mieux être Anglais, comme je le suis réellement, que d'appartenir à aucune autre race d'hommes sous le ciel. Ils sont aussi généreux qu'ils sont prompts et brusques ; et leur repentir, après une injustice, est plus grand que leur péché. » Il ne se fait pas cependant illusion sur la force des préventions auxquelles il se heurte :

Ce qui fait la force de mon accusateur contre moi, ce ne sont pas les chefs d'accusation qu'il a tirés de mes écrits et que je réduirai facilement en poussière, c'est la partialité de la cour, c'est l'état de l'atmosphère ; c'est l'écho qui vibre d'avance autour de nous et qui répétera son audacieuse assertion de ma déloyauté; c'est cette prévention contre moi qui fait admettre, sans un doute, que, lorsque mes raisonnements sont convaincants, ils ne sont qu'ingénieux, que, lorsque mes affirmations sont irréfutables, il y a toujours quelque chose que je fais disparaître ou que je cache dans ma manche, avec cette conclusion plausible, mais cruelle, que les hommes saisissent si volontiers, que là oii l'on a imputé beaucoup de mal, il doit y en avoir beaucoup... Voilà les ennemis réels que j'ai à combattre et les auxiliaires auxquels mon accusateur fait des avances.

Cette perspective ne le décourage pas. « Eh bien I s'écrie-t-il,je briserai, si je le puis, cette barrière du préjugé, et je crois que j'y parviendrai. » Mais comment? Il annonce d'avance son plan :

Quand je lus, pour la première fois, le pamphlet accusa-

teur, je désespérai presque de répondre utilement à uji tel amas de faits dénaturés et à l'expression véhémente d'une pareille animosité. A quoi bon répondre d'abord à un point, puis à un autre, et parcourir tout le cercle de ces injures, quand ma réponse au premier point serait publiée, dès que je passerais au second?... Toutes les accusations secondaires, portées contre moi, n'avaient de force que parce qu'elles étaient des exemples à l'appui d'une seule et même accusation capitale... Mon adversaire demande quelle est mon intention. Il n'est plus question de mes paroles, de mes arguments, de mes actions ; il est question de cette intelligence vivante par laquelle j'écris, je raisonne, j'agis. Il m'interroge sur mon esprit, sur ce que mon esprit croit, sur ce qu'il sent. Je lui répondrai.

... Je reconnais ce que j'ai à faire, tout en frémissant de la tâche qui m'est imposée et de la nécessité de paraître ainsi devant tous les yeux. Il faut que je donne la véritable clef de toute ma vie... Je veux que l'on connaisse en moi l'homme vivant et non le mannequin vêtu de mes habits... Je dessinerai, aussi largement que possible, l'histoire de ma vie; je dirai de quel point je suis parti, de quelle suggestion extérieure, de quel accident est née chacune de mes opinions, jusqu'où et comment le développement leur est venu de l'intérieur de mon âme, comment elles ont grandi, comment elles ont été modifiées, combinées, mises en collision les unes avec les autres, enfin changées... Je rendrai compte ainsi de ce phénomène dont tant de gens s'étonnent, que j'aie pu quitter « ma famille et la maison de mon père «, pour une Église de laquelle je me détournais jadis avec effroi... Il ne m'est nullement agréable de parler de moi, ni d'être critiqué parce que je le fais. Je n'ai nul plaisir à révéler, à grands et petits, jeunes et vieux, ce qui s'est passé au dedans de moi, depuis mes premières années, ni à donner à tout adversaire superficiel ou bavard l'avantage de connaître mes jîensées les plus intimes, et je

puis presque le dire, les rapports qui existent entre moi et mon Créateur. Mais je n'aime pas à être traité, en face, de menteur et de misérable. Je ne remplirais mon devoir nr envers ma foi, ni envers mon nom, si je le supportais. Je sais que je n'ai rien fait pour mériter une pareille insulte; et si, comme je l'espère, je réussis à le prouver, je dois faire peu de cas de$ ennuis accessoires attachés à mon entreprise ^

Newman annonce donc sa résolution d'écrire ce qu'il appelle ouvertement : Apologia pro vitâ sud. A cette nouvelle, les rares amis qu'il a conservés parmi les anglicans et qui se rendent compte de l'état de l'esprit public autour d'eux, ne sont pas sans inquiétude. Church, chargé de surveiller l'impression du manuscrit, ne peut cacher à un ami commun combien il lui paraît malaisé que Newman fasse admettre parles juges, même les plus candides, la légitimité d'une situation qui choque à ce point toutes leurs idées et tous leurs sentiments. « Il n'y a rien, dans le monde, ajoute-t-il de si critique et de si difficile, que la position d'un homme qui change d'opinion et qui le fait lentement, avec délibération et réflexion. Plus il est soigneux, consciencieux, hésitant, plus les gens sont portés à lancer contre lui des accusations de déshonnêteté et d'inconsistance. SiV Apologiaqne Newman va présenter au public britannique réussit à le faire juger avec impartialité par ce public, il aura accompli un remarquable exploit. C'est lui qui peut le faire, si la chose est faisable. Mais il court un risque... Les questions

' Préface de VApologia, passim.

publiques et personnelles sont si mêlées que quiconque est effrayé de Rome, se croira obligé de se prononcer contre Newman. Mais il doit aller de l'avant, et nous devons l'aider autant que nous le pourrons * . »

Newman se met à l'œuvre, sans s'arrêter à ces craintes. Pris àl'improviste, il n'a pas sous la main de matériaux préparés à l'avance; il ne s'en embarrasse pas. La rapidité de son travail est prodigieuse. Il s'est décidé, dans le commencement d'avril; dès le 21 de ce mois, paraît une première partie ; les six autres suivent, de semaine en semaine ; la dernière est publiée le 2 juin. Et il se trouve que ces pages, écrites à la volée, forment un livre admirable, sans précédent, on dirait presque sans égal, si nous n'avions les Confessions de saint Augustin dont on peut le rapprocher sans témérité. Les circonstances mêmes qui ont commandé et précipité l'exécution de ce livre, lui donnent quelque chose de plus vivant et de plus poignant. On sent que l'auteur n'a pas posé à dessein et à loisir devant la toile où il se peint, mais qu'il s'est livré au public, malgré lui, poussé à bout par l'attaque de son adversaire, dans la vérité palpitante et frémissante de son émotion. Ne croyez pas cependant que ce ne soit qu'une œuvre de polémique personnelle, une sorte de pamphlet. Non, à peine s'est-il mis en train, que, porté, élevé par son sujet, il oublie sa querelle particulière et son insulteur. « Et maintenant, s'écrie-t-il à la fin de la première partie,

i Lettre à Copeland du 26 avril 1864, {Life and Letters of Dean Church,p. 167, 168.)

je suis dans un cours de pensées trop haut et trop serein, pour qu'aucun calomniateur puisse le troubler. Allez au loin, M. Kingsley, et envolez-vous dans l'espace! »

En effet, nous voilà transportés dans une région bien supérieure. C'est l'histoire d'une âme, et de quelle âme! racontée par le seul homme peut-être qui fût capable d'en pénétrer les profondeurs et d'en analyser les délicates complexités. Nous suivons les étapes de son ascension progressive vers la pleine lumière, les dramatiques angoisses qui ont précédé sa conversion. Et cette émouvante auto-biographie se trouve être un chapitre d'histoire générale; elle éclaire l'une des crises religieuses les plus intéressantes et les plus fécondes de l'Angleterre contemporaine ; elle donne la clef d'une transformation qui n'est pas terminée. A un point de vue plus abstrait, elle est une étude de haute et pénétrante psychologie sur l'évolution et la formation de la croyance dans un esprit naturellement critique, étude d'autant plus attachante et plus vraie qu'elle est prise sur le vif. Ajoutez par surcroît, une perfection de forme un charme de style qui, au témoignage de tous les juges compétents, font de VApologia l'un des chefsd'œuvre de la littérature anglaise.

Commencé comme une œuvre de combat, le livre se termine sur une note attendrie. Les dernières lignes sont un hommage de gratitude et d'affection au petit groupe dont l'attachement filial et confiant a consolé le maître des calomnies de ses adversaires et de ce qui est plus cruel encore, des suspicions de certains u. 23

de ses coreligionnaires ; il s'y mêle un souvenir ému à l'adresse des amis d'autrefois :

J'ai terminé cette histoire de moi-même, le jour de la fête de Saint-Philippe ; et dès lors à qui puis-je mieux l'offrir, comme témoignage d'affection et de reconnaissance, qu'aux fils de saint Philippe, mes chers frères dans cette maison, les prêtres de l'Oratoire de Birmingham, Ambroise Saint- John, H. A. Mills, H. Bittleston, Ed. Caswall, W. P. Neville, H. J. D. Ryder ? à ces amis qui m'ont été fidèles, qui ont eu un sentiment si délicat de mes besoins, qui ont été si indulgents pour toutes mes faiblesses, qui m'ont porté à travers tant d'épreuves, qui n'ont hésité devant aucun sacrifice, lorsque je le leur demandais, qui ont supporté, avec tant de sérénité, les découragements dont j'étais la cause, qui ont fait tant de bonnes choses dont ils m'ont laissé tout le mérite, avec qui j'ai vécu si longtemps et avec qui j'espère mourir. Et à vous spécialement, cher Ambroise Saint-John, que Dieu m'a donné, après m'avoir retiré tous les autres ; à vous qui êtes le lien entre ma vie ancienne et ma vie nouvelle, qui, depuis vingt-quatre ans, avez été, pour moi, si dévoué, si patient, si zélé, si tendre, qui m'avez laissé m'appuyer si pesamment sur vous, qui avez veillé sur moi de si près, qui n'avez jamais pensé à vous lorsqu'il s'agissait de moi. En vous, je réunis et je rappelle à ma mémoire ces compagnons, ces conseillers familiers et affectueux qui, à Oxford, m'avaient été donnés, l'un après l'autre, pour être ma consolation journalière et mon soulagement; et tous les autres, de grand renom, de noble exemple, qui ont été mes vrais amis et m'ont montré un attachement sincère, dans des temps déjà bien loin; et aussi tant d'hommes plus jeunes qui ne m'ont jamais été infidèles, ni en parole ni en action ; et, parmi tous ces amis, liés à moi par des relations si diverses, je pense urtout à ceux qui se sont réunis, après moi, à

l'Église catholique. Je prie ardemment pour tous, espérant, contre toute espérance, que nous, qui étions autrefois si unis et si heureux de notre union, nous pourrons être amenés, par le pouvoir de la divine Providence, à ne former « qu'un seul troupeau sous un seul pasteur».

Tous les témoignages contemporains constatent l'effet extraordinaire produit par VApologia. La parole deNewman vaau cœur de l'Angleterre et, d'un seul coup, retourne complètement l'opinion . S 'il y a encore quelques voix discordantes, elles sont étouffées et couvertes par l'applaudissement universel. Jamaislivre, croyons-nous, n'a eu un tel résultat : c'est un écrivain très protestant, le docteur Fairbairn, qui en convient lui-même, en s'étonnant qu'un homme ait pu ainsi déterminer luimême le jugement d'une époque sur sa propre vie, et faire accepter du public, et d'un public hostile, l'interprétation qu'il donnait de sa conduite. Newman a accompli ce tour de force, de faire comprendre, admettre par une opinion si prévenue contre le papisme, l'honorabilité, la légitimité des motifs qui l'y avaient conduit. Des accusations portées contre lui, de son accusateur lui-même, personne ne se soucie plus, si bien que, dès la seconde édition de son livre, il supprime, comme étant devenu sans objet, ce qui est controverse personsonnelle avec Kingsley. Après avoir été, pendant près de vingt ans, si contesté, si suspect, si décrié même, il retrouve, auprès de ses compatriotes, une faveur qui le suivra jusqu'à sa mort, bien plus, qui lui survivra. Désormais, il n'est plus considéré comme un transfuge, un traître qui s'est disqualifié lui-même; la nation

l'a réadmis au nombre de ses enfants et de ceux qui lui font le plus d'honneur. Le secret de cet étonnant succès, c'est sans doute le génie de l'écrivain; c'est plus encore sa sincérité, sa candeur manifeste, la beauté devenue visible et lumineuse de son âme ; mais c'est aussi ce je ne sais quoi dans l'allure, dans l'accent, qui prouvait que, tout papiste qu'il fût devenu, il était demeuré un Anglais; ce qui faisait dire, peu après, au Salurday Review : « Le docteur Newman écrit comme il est et comme il sera toujours, c'est-à-dire comme un homme qui est, par la pensée, par le sentiment, par l'éducation, anglais jusqu'à la moelle des os^ »

VU

Si l'on est fondé à dire que YApologia seule a rendu à Newman crédit et faveur auprès de l'opinion anglaise, il n'en faudrait pas conclure que, dès avant cette publication, un changement n'eût pas commencé à s'opérer dans ses rapports avec certains Anglicans. Il avait eu, en effet, la consolation de renouer peu à peu des relations affectueuses avec quelques-uns des anciens amis dont il lui avait été si douloureux d'être séparé par son changement de religion : rapprochements, il est vrai, purement individuels et non connus du public. Newman, pour son compte, n'avait pas cessé, un seul jour, d'aimer ces anciens amis, de les estimer, de re-

1 20 mars 1866.

connaître leur bonne foi, mais, par une sorte de fierté discrète, au lendemain de sa conversion, se rendant compte que c'était lui qui s'était éloigné, il s'était cru tenu d'attendre, sans le devancer, le jour où il leur conviendrait de rentrer en communication avec lui. Certains d'entre eux qui ne souffraient pas moins que lui de la séparation, finirent par s'y décider. En 1861, la correspondance reprenait sur le ton de la vieille affection, avec Church alors vicar dans une paroisse de campagne '. Ce devait être, jusqu'à la fin, la plus tendre des amitiés protestantes de Nev^man. Carissime^ c'est ainsi que celui-ci commence ses lettres à Church. En 1870, il lui dédiera un de ses volumes de sermons, en rappelant, avec une gratitude émue l'appui reçu de lui autrefois à Oxford. Un converti a pu dire de Church que, s'il fût devenu catholique, il aurait été choisi pour recevoir, comme un nouvel Elisée, le manteau du maître, avec lequel il avait, plus que personne, des traits de ressemblance^. En 1863, c'est un autre ami très cher d'autrefois, Rogers, que nous trouvons en visite chez Newman, à Birmingham, causant affectueusement du passé'. A la même époque, Isaac Williams échangeait avec lui des lettres amicales'* Quelques années auparavant, en 1838, nous voyons Pusey écrire à Newman, pour l'interroger, comme il eût pu le faire autrefois, sur la façon de réfuter les

1 Life and Le tiers of Dean Church, p. 158.

2 Article de Kegan Paul {Month, février 1S95). s Letters of lord Blachford, p. 246.

* Autobiography of Isaac Williams, p. 130

objections tirées des découvertes géologiques, et Newman s'empressait de lui répondre ^ Pusey n'était pas sans prévention contre les convertis qu'il ne comprenait pas, mais il faisait exception pour Newman : il disait volontiers que « tous avaient été gâtés par leur conversion, sauf Newman dont la nature était si parfaite que rien, même son passage à Rome, ne pouvait l'altérer, et sauf Ward qui était déjà si mauvais que rien ne pouvait le rendre pire^ ». Keble tarda un peu plus, mais, le 4 août 1863, il adressait, à son ancien ami, cette lettre où respirait la tendresse si délicate et si chaude de son cœur :

Mon cher Newman,

C'est une grande chose pour moi, je le sais, de demander, après tant d'années, que vous regardiez avec bienveillance ce qui vient de moi... Ce que j'ai occasionnellement appris de Grawley et de Gopeland sur l'impression que vous faisait le silence de votre vieil ami, me touche peutêtre autant ou plus que tout; et c'est une des nombreuses! choses que maintenant je désire voir changer. J'aurais dû sentir, plus que je ne l'ai fait, quel douloureux fardeau' vous portiez par raison de conscience, et que c'était le devoir de nous tous de le diminuer plutôt que de l'aggraver, autant, du moins, que d'autres devoirs le permettaient A vrai dire, je crois que la dernière communication a été, de mon côté, avec la Lyra Innocentium. Depuis lors, j'ai été, plus d'une fois, sur le point de vous écrire. Mais quelque chose survenait toujours qui semblait m'arrêter. Je sup-

1 Life of Pusey, t. IV, p. 78, 79.

2 Ce propos était rapporté par Ward lui-même qui s'en amusait. (\V. G. Wai'd and the Oxford Movement, p. 3G8.)

pose que je me suis dit que ce ne pourrait être que froid et contraint, et ainsi je m'abandonnai à mes habitudes dilatoires, et cela m'effraie maintenant de penser comme le temps s'est écoulé. Je puis seulement demander que, si j'ai été, avec vous, trop comme si vous étiez mort, vous veuillez maintenant être, envers moi, comme si j'étais mourant, ce qui doit être naturellement presque ma condition; car, quoique, grâce à Dieu, étonnamment bien, je suis dans ma soixante-douzième année. Pardonnez-moi donc, mon chervieil ami, ce qui a été mon tort en ceci, — je peux le voir en une certaine mesure, mais je crois qu'il y en a plus que je ne vois pas, — et laissez-moi avoir la consolation de penser que votre souvenir de moi ne sera plus, dorénavant, rendu amer par rien de plus que ce qui est inséparable de notre triste condition, comme je suis sûr que votre bonté pour moi a toujours été la même. Et maintenant, cher Newman, laissez-moi dire : « Dieu soit avec vous, et puisse-t-Il nous pardonner et nous réunir tous, comme il veut et quand il veut I » Je sais que vous voudrez bien m'écrire une ligne ou deux, pour me dire que vous me croyez encore et toujours affectueusement vôtre

J. Keble^.

De telles paroles trouvaient écho dans le cœur de Newman, qui avait gardé une particulière vénération pour les vertus de Keble. N'avait-il pas écrit à sa sœur, en 1847, alors qu'il se disposait à devenir le fils spirituel de saint Philippe de Néri, que « ce grand saint lui rappelait, sous beaucoup de rapports, Keble », qu'il leur trouvait la même physionomie morale, et que cela lui permettait de « se figurer ce que Keble eût été, si

1 John Keble, par Lock, p. 185.

la volonté de Dieu l'avait fait naître en un autre lieu et dans un autre temps * » ?

Cependant Keble, comme Pusey, se borna tout d'abord à échanger des lettres avec Newman. Les anciens amis ne devaient se revoir qu'après VApologia, à la fin de 1865. Newman a raconté lui-même cette entrevue, après la mort de Keble, à la demande de son biographe, sir John Coleridge^. On me permettra de reproduire son récit ; tout est intéressant, quand il s'agit de telles âmes et de telles amitiés:

Keble avait désiré que je vinsse à lui; mais la maladie de sa femme qui les retint à Bournemouth, l'obligea à remettre ma visite. A son retour à Hursley^, je lui écrivis à ce sujet et je proposai un jour. Ayant appris ensuite que Pusey, de son côté, devait se rendre à Hursley, au jour choisi par moi, j'écrivis à Keble que je renvoyais à plus tard ma visite. Je crois lui en avoir donné la raison : je ne les avais vus, ni l'un ni l'autre, depuis vingt ans; les revoir tous deux à la fois, c'eût été, je le craignais, plus que je n'aurais pu supporter. En conséquence, je lui mandai que je quittais Birmingham pour m'en aller, tout d'abord, chez des amis dans l'île de Wight, et que je me rendrais à Hursley au retour. Cela se passait en septembre 1865. Mais quand, le 42 de ce mois, je me trouvai dans le train de Birmingham àReading, je sentis qu'il y avait une sorte de couardise à éviter cette rencontre, et je changeai encore de résolution. En dépit de ce que j'avais écrit, j'allai coucher à Southampton, et, le lendemain, sans être attendu, je me présentai à Hursley. Keble était sur sa porte, causant avec un ami. Il

1 Letters and Correspondence of Newman, t. II, p. 474.

2 Memoirs of Rev. J. Keble, par sir J. Goleridge, p. 528 à 530.

3 C'était la paroisse de Keble.

ne me reconnut pas et me demanda mon nom. Le plus étonnant est que moi, qui venais sciemment dans sa demeure, je ne le reconnus pas non plus, et n'osant lui demander qui il était, je lui tendis ma carte sans rien dire. Quand, à la fin, nous nous fûmes retrouvés l'un l'autre, il me dit, avec cette tendresse émue que je me rappelais si bien, que sa femme avait été prise, le matin même, d'un accès de son mal, qu'il ne pouvait me recevoir comme 3 eût désiré le faire ; que, d'ailleurs, il ne m'attendait pas du tout, « car, murmura-t-il tout bas, Pusey, comme vous le savez, est dans la maison m. Il me fit alors entrer dans son cabinet de travail, m'embrassa avec la plus grande affection; il ajouta qu'il allait préparer Pusey et me l'envoyer.

Je crois que j'étais arrivé dans la matinée et que je restai quatre ou cinq heures. Le dîner eut lieu à une ou deux heures. Tout le temps que je fus chez lui, Keble alla et vint, veillant sur sa femme ; je restais avec Pusey. Je me souviens très peu de la conversation qui eut lieu pendant le repas. Pusey était plein de la question de l'inspiration des saintes Écritures. Keble exprimait sa joie qu'il y eut là un sujet commun sur lequel je ne pouvais avoir d'opinion bien différente de la leur...

Un peu avant mon départ, Pusey nous quitta pour aller lire le service du soir à l'église et je restai en plein air, seul avec Keble. Celui-ci me dit qu'il m'écrirait à l'île de Wight, dès que sa femme irait mieux ; qu'à ce moment, je devrais m'arranger pour venir passer une journée avec lui. Nous nous promenâmes un peu, puis nous nous arrêtâmes à regarder en silence l'église et le cimetière, qui formaient un tableau si beau et si calme. Il se mit alors à causer avec moi, avec presque plus encore d'intimité qu'autrefois, comme si nous n'avions jamais été séparés. Je fus bientôt obligé de m'en aller.

Je restai dans l'île de Wight, jusqu'à l'arrivée de la lettre

promise. Keble m'y apprit que la maladie de sa femme s'était aggravée et qu'il devait renoncer à recevoir ma visite. Si donc je n'avais pas été le voir, le 13 septembre, comme j'avais été sur le point de ne pas le faire, je ne l'aurais jamais revu''.

Les journaux, sur le moment, parlèrent de cette rencontre avec quelque malveillance envers Keble et Pusey ; celui-ci en fut peiné ; il écrivit au directeur du Guardian pour protester contre ceux qui parlaient de « réconciliation» entre lui et Newman. « L'affection profonde qui nous unit, ajouta-t-il, et qui remonte maintenant à plus de quarante ans, n'a jamais été le moins du monde obscurcie. L'acte par lequel il nous a quittés, a été l'un des profonds chagrins de ma vie ; mais il entraînait une séparation dans les situations, non une diminution d'affection*. »

Le succès de VApologia profitait naturellement au catholicisme. N'était-ce pas pour venger l'honneur de ses frères autant que le sien propre, que Newman s'était décidé à parler? Quelque chose de son prestige, de sa popularité reconquise, rejaillissait sur tous les catholiques. De cette date, le nom de « converti » a cessé d'être décrié. « J'ose dire, a écrit un biographe protestant de Newman, que ce livre a plus fait que tout le

1 Keble, en effet, mourut peu après cette visite. » Life of Pusey, t. IV, p. 112.

reste de la littérature religieuse de notre temps, pour abattre la défiance des Anglais à l'égard des catholiques romains, et pour amener, entre ceux-ci et les membres des autres Églises, de bonnes et cordiales relations * . » Aussi n'est-on pas surpris de voir alors les catholiques se réjouir d'une victoire dont ils partageaient les profits et en témoigner leur reconnaissance à celui qui s'est fait leur champion : tel le synode du diocèse de Birmingham, qui, en juin 1864, vote une adresse à Newman, pour le remercier. On a le droit au contraire d'être surpris, quand on voit des catholiques, et non des moindres, bouder ce succès et s'en alarmer. Ils n'osent le faire ouvertement, de peur de trop heurter le sentiment général, mais ils s'épanchent dans l'intimité. Manning, en écrivant à M*' Talbot, se plaint qu'à propos de ce qu'il appelle un peu dédaigneusement « cette affaire Kingsley », le chanoine Oakeley et le D' Maguire se soient follement engoués de Newman ; il craint que l'influence, à son avis, dangereuse, de ce dernier n'en soit accrue ; cette Ajpologia tant admirée et dont il ne peut lui-même, par moment, contester le passionnant intérêt, lui paraît l'œuvre d'un minimiser de la doctrine catholique, et il déclare que l'un de ses effets sera de « faire rester les anglicans où ils sont^ ».

Une si étrange attitude n'avait pas seulement pour cause la méfiance générale où, depuis quelque temps, Manning et ses amis étaient de Newman. Elle tenait à

1 Cardinal Newman, par Richard H. Hutton, p. 230. » Life of Manning, t. II, p. 206 et 326.

ce que celui-ci, dans la dernière partie de VApologia, avait abordé quelques-unes des questions débattues entre les « libéraux » et les « ultramontains ». Non qu'il eût voulu, plus que par le passé, se mêler à des polémiques où il n'approuvait aucune des thèses en conflit ; mais, toujours préoccupé de l'accusation de mensonge, il avait jugé nécessaire de ne pas laisser sans réponse ceux qui, prenant prétexte de certaines exagérations, prétendaient que sa nouvelle religion l'obligeait à des croyances qu'il ne pouvait sincèrement accepter, et que dès lors il devait ou abdiquer sa raison dans une servitude dégradante, ou se soulager par une infidélité secrète et hypocrite. Comme dans le reste de VApologia, il paraissait donc n'avoir en vue que ses accusateurs protestants. Je n'affirmerais pas cependant qu'il n'eût saisi avec plaisir cette occasion de marquer sa ligne entre les deux fractions extrêmes de ses coreligionnaires, sans les provoquer directement à aucune controverse. En tous cas, c'était la première manifestation publique de ses opinions sur ces questions brûlantes, et, à ce titre, elle mérite que nous nous y arrêtions.

L'auteur déclare d'abord que « du jour où il est devenu catholique, il s'est senti dans une paix et un contentement parfait et qu'il n'a jamais éprouvé un seul doute ». Il affirme sa foi entière à toutes les vérités catholiques, même à celles autour desquelles peuvent s'élever ce qu'il appelle des « difficultés intellectuelles » ; « car, dit-il finement et justement, je n'ai jamais pu voir aucune connexité entre le sentiment, si

vif qu'il puisse être, de ces difficultés, entre leur nombre, si grand qu'on le suppose, et le doute sur les doctrines auxquelles elles sont attachées ; suivant moi, dix mille difficultés ne sont pas un doute ; difficulté et doute ne se jugent pas d'après la même mesure » Abordant ensuite l'une des vérités catholiques qui éveillait le plus d'ombrages, l'infaillibilité de l'Eglise, il en montre la convenance, la nécessité, le bienfait, et déclare y être « absolument soumis ». Il proclame sa foi à tout le dogme révélé, « tel qu'il est infailliblement interprété par l'autorité à laquelle il a été confié, et, implicitement, tel qu'il sera interprété par cette même autorité, jusqu'à la fin des temps ». Il ajoute, évidemment avec la pensée de se séparer de certaines témérités du Rambler :

Je me soumets de plus aux traditions de l'Église, universellement reçues, dans lesquelles se trouve la matière des nouvelles définitions dogmatiques qui sont faites de temps en temps et qui sont, à toutes les époques, le vêtement et la manifestation du dogme catholique déjà défini. Et je me soumets à ces autres décisions du Saint-Siège, théologiques ou non, prononcées par les organes qu'il a lui même désignés; lesquelles, même si je laisse de côté la question de leur infaillibilité et si je les considère au point de vue le moins élevé, se présentent à moi avec un droit à être acceptées et obéies. Je considère aussi que, graduellement et dans la suite des temps, l'investigation catholique a pris certaines formes déterminées et est devenue une science, avec une méthode et une phraséologie qui lui sont propres, sous l'action de grands esprits, tels que saint Athanase, saint Augustin et saint Thomas ; et je ne me sens

nullement tenté de mettre en pièces ce grand legs intellectuel qui nous a été transmis pour les temps où nous sommes.

Mais, non moins préoccupé des exagérations de l'école opposée, Newman s'attache à démontrer que l'infaillibilité n'a nullement pour conséquence l'espèce de « captivité intellectuelle » préconisée par Ward, qu'elle n'implique, à aucun degré, ces définitions multipliées et, en quelque sorte, continues, qui décourageraient tout travail indépendant, cette surveillance ombrageuse et oppressive de tous les actes, de toutes les paroles du fidèle, qui le réduirait « à combattre, comme les soldats perses, sous le fouet, de telle sorte qu'on pourrait dire de lui, avec vérité, que la liberté de son intelligence est morte sous les coups ». Il expose toutes les raisons de droit et de fait qui limitent l'exercice de cette infaillibilité ; il montre, par l'histoire, que les définitions sont rares, lentement préparées pendant des siècles et qu'elles ne font jamais que constater des croyances admises antérieurement; il insiste notamment sur ce que l'infaillibilité laisse subsister le libre travail préparatoire des esprits et qu'on se fait une idée fausse et incomplète du catholicisme, en n'y voyant que le principe de l'autorité ^

1 « Chaque fois, dit Newman, que l'infaillibilité s'exerce, son action résulte d'une opération intense et variée de la raison, agissant à la fois comme son alliée et comme son adversaire ; et, son œuvre accomplie, elle provoque, à son tour, une réaction de la raison contre elle ; et comme, dans un gouvernement civil, l'État existe et se soutient par le moyen de la rivalité et de la collision, des empiétements et des défaites des partis qui le com-

De ce qu'il existe un don d'infaillibilité dans l'Eglise catholique, Newman n'en conclut pas que les autorités en possession de ce don soient infaillibles dans tous leurs actes ; il admet, au contraire, que « l'histoire de l'Église fournit des exemples d'un pouvoir légitime, exercé avec dureté ». Mais il estime que, d'ordinaire, ceux qui ont été ainsi îrappés avaient tort, sinon au fond, du moins au point de vue de l'opportunité. Seulement, il comprend que, dans le cas de quelques-unes de ces interventions, l'autorité soit jugée défavorablement, surtout quand « elle se trouve momentanément soutenue par un parti exagéré et violent, qui exalte des opinions jusqu'à en faire des dogmes et qui a surtout à cœur de détruire toute école de pensée autre que la sienne ». Ici, Newman n'est plus seulement dans l'histoire ; il est en face de la crise du moment, de celle dont il souffre et dont il voit souffrir autour de lui :

Un tel état de choses peut être, pendant qu'il existe, irritant et décourageant pour deux ordres de personnes :

posent, de même la chrétienté catholique n'est pas une simple manifestation d'absolutisme religieux, mais elle présente un spectacle continuel de l'autorité et du jugement privé, avançant ou reculant alternativement, comme le flux et le reflux de la marée. C'est un vaste assemblage d'êtres humains, aux intelligences indociles et aux passions sauvages, réunis par la beauté et la majesté d'im pouvoir surhumain, dans ce qu'on pourrait appeler une grande école de correction ou d'éducation; non comme dans un hôpital ou une prison, non pour être couchés dans un lit ou pour être ensevelis vivants ; mais, s'il m'est permis de changer ma métaphore, pour être rassemblés dans quelque grande manufacture morale où se fond, s'affine et se moule, par un incessant et bruyant travail, la matière brute de la nature humaine, si excellente, si dangereuse, si propre à réaliser la pensée divine. »

pour les hommes modérés qui voudraient réduire, autant que loyalement elles peuvent l'être, les différences entre les opinions religieuses, et aussi pour ceux qui perçoivent vivement les maux de leur époque et sont honnêtement avides d'y remédier, maux que les théologiens de tel ou tel pays étranger ignorent absolument, et que, même aux lieux où ils existent, il n'est pas donné à tous d'apprécier. C'est là l'état des choses, à la fois dans le passé et dans le présent. Nous vivons dans un siècle surprenant; l'élargissement du cercle des connaissances profanes, aujourd'hui, cause une vraie perplexité, d'autant plus qu'il promet de s'élargir encore et cela avec plus de rapidité et des résultats plus frappants. Or, ces découvertes, certaines ou probables, ont, en fait, une action indirecte sur les opinions religieuses, et alors surgit cette question • Comment les droits respectifs de la révélation et de la science naturelle pourront-ils se concilier?

Newjnan entrevoit, pour beaucoup d'âmes « séduites par le ton audacieux des écoles de la science profane, le danger de se laisser entraîner dans l'abîme sans fond du libéralisme de la pensée». Parmi ces « libéraux », il distingue des éléments très divers. Il en est qui ont une sorte d'irritation, d'animosité personnelle contre la vérité révélée. D'autres sont indifférents et étrangers aux questions religieuses. Ceux dont il se préoccupe davantage, sont « ces hommes nombreux, appartenant aux rangs élevés de la société et animés d'un esprit sincère, lesquels, suivant la disposition particulière de chacun d'eux, sont, ou simplement troublés, ou effrayés et conduits au désespoir, par la confusion entière où les découvertes et les théories récentes ont jeté leurs idées les plus élémentaires sur

la religion ». Suit ua morceau que je tiens à citer, car Newman s'y révèle tout entier, avec son âme droite et son esprit complexe, avec sa foi ferme et sa compréhension sympathique des idées de son temps, avec sa généreuse sollicitude des consciences troublées et son sens aigu des difficultés à surmonter pour leur venir en aide, avec ses aspirations d'apôtre, ses intuitions de voyant, et aussi avec ses hésitations à conclure, ses répugnances à agir :

Qui ne serait ému en pensant à la situation de tels hommes? Qui pourrait avoir contre eux une parole sévère? Je rappelle, en leur faveur, ces belles paroles de saint Augustin : Itli in vos szvicint, etc. : « Que ceux-là soient, pour vous, sévères qui n'ont pas connu les difficultés qu'on éprouve à distinguer l'erreur de la vérité et à trouver le vrai chemin de la vie au milieu des illusions du monde! » Combien de catholiques se sont, dans leur pensée, attachés à de tels hommes, dont beaucoup sont si bons, si vrais, si nobles! Combien de fois ne s'est pas élevé, dans leur cœur, le désir de voir sortir des rangs catholiques, un champion pour défendre la vérité révélée, contre ceux qui l'attaquent! Bien despersonnes, catholiques ou protestantes, m'ont demandé de le faire moi-même ; mais j'ai été arrêté par de graves difficultés. Une des plus grandes est que, dans le moment actuel, il est fort embarrassant de préciser ce qu'il faut attaquer et renverser. Je suis loin de nier que les connaissances scientifiques ne soient réellement en progrès; mais c'est par accès et par bonds: des hypothèses s'élèvent et tombent ; il est difficile de prévoir quelles sont celles qui resteront debout, ou quel sera l'état de la science par rapport à elles, d'année en année. Dans cet état de choses, il m'a paru peu digne, pour un catholique, de s'appliquer à cette œuvre vaine, de poursuivre ce qui ne u. 24

sera peut-être bientôt plus que des fantômes, et de chercher, en vue de quelques objections spéciales, à inventer ingénieusement une théorie qui, avant d'être achevée, aura peut-être fait place à quelque autre théorie plus récente, et cela parce que ces objections premières auront été mises à néant par l'apparition d'objections nouvelles. Il m'a semblé que nous étions dans un temps où les chrétiens étaient appelés à la patience, et otî ils n'avaient d'autres moyens de venir en aide à ceux qui s'alarment que de les exhorter à avoir un peu de foi et de courage et à « se garder » comme dit le poète « de tout pas dangereux ». Plus j'ai réfléchi sur cet ordre d'idées, plus il m'a paru évident, et j'ai été conduit à supposer que, si je tentais ce qui promettait si peu de succès, je trouverais la plus haute autorité catholique opposée à cette tentative, et que j'aurais perdu mon temps et le travail de ma pensée à faire ce qu'il serait imprudent, sous quelque forme que ce fût, de mettre sous les yeux du public, ou ce qui, si je le faisais, ne servirait qu'à compliquer davantage des choses déjà trop compliquées sans mon intervention. C'est dans ce sens que j'interprète les actes récents de cette autorité. Je les comprends comme liant les mains d'un controversiste tel que je l'eusse été moi-même, et nous enseignant cette vraie sagesse que Moïse enseignait à son peuple, lorsque les Égyptiens le poursuivaient : «Ne craignez pas et restez eu repos; le Seigneur combattra pour vous, et vous vous tairez. » Et, bien loin de trouver aucune difficulté à obéir en cette circonstance, j'ai toute raison d'être reconnaissant et satisfait d'avoir une direction si claire dans un cas difficile.

C'est ainsi que Newman, sans vouloir traiter le sujet à fond et surtout sans engager de controverse, marquait, à l'adresse, non seulement des protestants, mais aussi des catholiques, les grandes lignes de la via média où

il entendait se tenir, entre les témérités de certains libéraux et les exagérations des ultras. Que ces derniers vissent là une répudiation de leurs thèses extrêmes, je n'en suis pas surpris. Mais qu'ils y trouvassent motif à suspecter l'orthodoxie et la fidélité du grand converti, c'est ce qu'on aurait peine à comprendre, si l'on ne savait jusqu'où peuvent aller, dans les esprits même les plus sincères et les plus élevés, les préventions de parti.

Ces préventions allaient se manifester, à ce moment même, en une affaire qui devait être particulièrement pénible à Newman. Celui-ci, dès sa conversion, avait été frappé de la nécessité de faire cesser l'infériorité où, par suite des anciennes proscriptions, les catholiques étaient demeurés dans le domaine de la haute culture universitaire. C'est pour cette raison qu'il avait accepté le rectorat de l'Université fondée parles évêques irlandais, et qu'en dépit de tant de causes de découragement, il avait prolongé son effort durant sept années. Il professait alors qu'une Université pleinement et exclusivement catholique, comme celle à laquelle il cherchait à insuffler la vie, était bien préférable à l'Université mixte ou neutre, sans nier cependant que, dans certains cas et faute de mieux, il ne pût devenir opportun de recourir à cette dernière solution; seulement alors, certaines précautions s'imposeraient. En 18o4, l'aboli-

tion des tests religieux, exigés jusque-là pour l'immatriculation aux Universités d'Oxford et de Cambridge, le conduisit à envisager de plus près cette éventualité de la fréquentation des Universités protestantes ; il ne lui échappait pas, en effet, que les jeunes catholiques anglais, qu'il avait tant de peine à attirer à Dublin, seraient tentés de profiter de la porte qui leur était ainsi ouverte ; ce pouvait être la ruine de l'œuvre à laquelle il se dévouait en Irlande. Il s'en expliqua, à cette date même, dans une lettre à l'un des évêques anglais, M^^' Grant : il lui signala quels dangers courrait la jeunesse catholique, si on la laissait se mêler aux étudiants protestants, sans avoir préalablement fondé, dans la ville universitaire, un collège catholique, ou tout au moins une maison d'études, un hall qui lui servît de centre et de point d'appui ; il ne put se retenir d'ajouter que, si l'on tentait quelque fondation de ce genre à Oxford, il s'y sentirait plus à sa place qu'à Dublin. C'est qu'au fond, cet Oxford qui avait occupé tant de place dans sa vie. et dont, depuis le 22 février 1846, « il avait, disait-il, seulement aperçu les flèches de loin, en passant», lui tenait au plus intime de l'âme, par des liens que rien n'avait pu rompre. « De toutes les choses humaines, écrivait-il à un de ses anciens amis anglicans, Oxford est peut-être celle qui est le plus près de mon cœur, et je ne puis parvenir à me convaincre que je ne reverrai jamais ce que j'aime tant^ » En dépit du grand

1 Autobiography of Isaac Williams, t^. 130.

changement survenu dans sa vie, il était demeuré un Oxford-man.

Après s'être démis, en 1858, de son rectorat irlandais, Newman se sentit encore plus porté à regarder du côté de son cher Oxford. Quelques jeunes étudiants catholiques commençaient à y arriver, encore peu nombreux, parce que les collèges, toujours maîtres des admissions, ne s'étaient pas encore habitués à les recevoir. Mais il fallait s'attendre à ce que ce nombre augmentât. Les familles catholiques d'un certain rang attachaient grand prix aux avantages sociaux que la fréquentation des Universités devait assurer à leurs enfants'. Certains membres du clergé, dont plusieurs évêques, n'en paraissaient pas trop effarouchés et rêvaient d'un collège catholique à établir à Oxford. Le cardinal Wiseman, entre autres, avait été tout d'abord séduit à l'idée de voir ses coreligionnaires rentrer ainsi dans cette métropole intellectuelle dont ils étaient ex^ dus depuis trois siècles ; cette rentréelui semblait faire partie de l'œuvre de réparation et de rapprochement qu'il avait si largement conçue. Naturellement, à ceux qui pensaient que les catholiques pouvaient revenir à Oxford, le nom de Newman se présentait tout de suite^ comme celui de l'homme qui aurait qualité pour présider à ce retour, et serait le mieux placé pour en écarter ou en atténuer les dangers. Newman, de son côté,

1 Voyez notamment l'opinion d'un ancien converti, fort mêlé à toute l'action catholique, M. Ambroise Phillipps de Lisle, et d'un converti plus récent, légiste éminent, M. Bellasis. {Life and letters of Ambrose Phillipps de Lisle, p. 2 à 4, et Memorials of Sergeant Beliàsis, p. 194, 195.)

était prêt à répondre à l'appel qui lui serait adressé ; sans idée arrêtée sur ce que les circonstances permettraient d'entreprendre, il était tout frémissant à la pensée de se retrouver sur le théâtre de son premier apostolat, et il avait l'instinct que le souvenir encore vivant de la domination morale qu'il y avait si longtemps exercée, l'aiderait à y faire plus de bien qu'ailleurs.

En 1864, l'occasion attendue parut s'offrir. Newman trouva à acheter à Oxford un terrain assez étendu. D'accord avec son évéque, Mgr Ullathorne, et avec plusieurs catholiques de marque, il annonça l'intention d'y élever une église et d'y établir un couvent de l'Oratoire. Point n'était question, pour le moment, d'y fonder un collège ou une maison d'études, ni de rien faire qui impliquât une coopération quelconque à l'œuvre universitaire. Partant de ce fait que des jeunes gens catholiques venaient à Oxford, et qu'ils y étaient sans protection contre le danger réel des fréquentations protestantes, le fondateur du nouvel Oratoire entendait seulement leur apporter cette protection, sans se prononcer sur le point de savoir si leur venue à Oxford devait être ou non approuvée et encouragée. Son but était donc bien limité, bien modeste. Mais Newman de nouveau à Oxford, cela seul était en soi un événement considérable, gros de conséquences. Que ne pouvaient pas en craindre les protestants, en espérer les catholiques?

A la première nouvelle de ce projet, Pusey se montra inquiet, troublé. 11 comprenait sans doute que les catholiques romains l'eussent conçu, il s'étonnait même

qu'ils n'y eussent pas pensé plus tôt ; mais, à son point de vue, il redoutait l'action de Newman sur la jeunesse; il craignait que sa présence à Oxford n'y ruinât l'influence du parti High church et ne réveillât les passions ultra-protestantes. Il chercha donc, par des moyens indirects, à le faire renoncer à son dessein * Il n'y avait pas là de quoi arrêter Newman. Des difficultés plus sérieuses et plus inattendues s'élevèrent du côté catholique. C'est que la question de la fréquentation des Universités nationales était devenue une de celles sur lesquelles portait la controverse entre les libéraux du Rambler ou du Home and Foreign et leurs adversaires de la Revue de Dublin. L'ardeur avec laquelle les premiers préconisaient cette fréquentation, la nature de quelques-uns de leurs arguments, l'agitation indiscrète de tel de leurs partisans, par exemple d'un certain Ffoulkes qui devait bientôt retourner au protestantisme, rendaient la thèse suspecte aux esprits qu'inquiétait le libéralisme, Manning, Ward s'étaient prononcés hautement contre elle, dans la Revue de Dublin. Ils arguaient des condamnations tout récemment encore prononcées par Pie IX, contre l'éducation mixte. Sans doute il y avait réponse à cet argument, et la preuve en est qu'aujourd'hui les autorités religieuses, à commencer par celles de Rome, permettent aux catholiques, en Angleterre, la fréquentation des Universités nationales; il leur paraît que, somme toute, étant données les conditions particulières de ce pays,

1 Life ofPusey, t. IV,p. 103 à 105.

376 l,A RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE

elle a encore moins d'inconvénients que d'avantages, et l'expérience de chaque jour leur donne raison. Mais il a fallu du temps pour arriver à cette conclusion. Sur le premier moment, beaucoup se laissaient troubler par les objections des adversaires de la fréquentation.

Aussitôt annoncé, le projet de Newman se heurte donc à une opposition puissante, conduite par Ward et Manning. Ce dernier emploie, à le faire échouer, tout son crédit et toute son habileté. Vainement fait-on observer que l'entreprise, réduite à la fondation d'une maison de l'Oratoire à Oxford, ne tranche pas la question de la Iréquentation universitaire et que Newman a eu soin de ne pas émettre d'opinion à ce sujet, les opposants répondent que le seul fait de la présence de Newman à Oxford aura pour résultat d'y attirer la jeunesse catholique; ils la voient déjà se pressant en foule sur les pas d'un tel maître, et le danger qu'ils redoutent pour elle, ce n'est pas seulement la contamination protestante des professeurs et des étudiants de l'Université, c'est aussi, peut-être surtout, l'influence de Newman lui-même, devenu suspect à leurs yeux. Des représentations sont portées jusqu'à Rome où Ton dénonce le danger d'une éducation qui rendra les jeunes catholiques plus anglais et moins romains, et où l'on ne manque pas de faire apparaître, derrière Newman, le spectre du libéralisme, alors si suspect au Vatican. La congrégation de la Propagande, saisie de ces plaintes, invite l'épiscopat anglais à se réunir pour en délibérer. Manning agit sur les évêques, et telle est son influence sur Wiseman vieilli, que celui-ci se prononce contre la

fréquentation universitaire qu'il avait d'abord vue de bon œil. A ceux des évêques qui, sentant la nécessité d'un enseignement supérieur pour la jeunesse catholique, étaient disposés, à défaut de solution meilleure, à examiner les conditions d'une participation aux Universités nationales, il fait entrevoir, comme une solution possible et même prochaine, la création d'une Université purement catholique. Quelques jours avant la réunion épiscopale, il rédige, sur l'opportunité de la fréquentation des Universités, un questionnaire signé du cardinal; ce questionnaire est adressé aux convertis, anciens Oxford-men,et généralement aux prêtres ou laïques en mesure de donner un avis autorisé. Tel est l'esprit qui préside à cette enquête qu'on omet précisément d'interroger celui de ces Oxford-men qui est à la fois le plus interressé et le plus compétent : Newman est tenu systématiquement à l'écart, sans que personne lui demande son avis. Ainsi préparée, la délibération des évêques, qui a lieu le 13 décembre 1864, aboutit à déclarer inopportune la fondation projetée d'un Oratoire. Dans une lettre adressée à la Propagande, les évêques insistent sur la nécessité de décourager les catholiques d'envoyer leurs enfants à Oxford; toutefois plusieurs d'entre eux qui, au fond, répugnent aux mesures extrêmes, déclarent que, dans l'état des choses, il y aurait lieu de beaucoup réfléchir avant d'édicter une prohibition formelle ^ S'inclinant

1 Life of Manning, t. Il, p. 289 à 297 ; — W. G. Ward andthe Catholic Revival, p. 189 à 194; — Life of Wiseman, t. II, p. 47o à 477; — Life andLellers ofAmbr. Phillipps de Lisle, t. II, p. 1 à 9.

devant le jugement des évêques,Newman écrit aussitôt à M^"" Ullathorne qu'il abandonne son projet. Peu après, il revend son terrain à l'Université.

Newman, dont nous avons déjà pu observer plus d'une fois l'âme « sensitive », prompte à se replier douloureusement sur elle-même quand elle se sentait mal comprise et mal jugée, fut fort attristé, moins encore de l'échec du projet lui-même, que de la défiance qui lui avait été témoignée par les chefs de son Église. A M. Phillipps de Lisle qui lui reprochait d'avoir abandonné la partie, il écrivait : « La raison de ma conduite est que je savais l'opposition dirigée, non pas tant contre un Oratoire à Oxford, que contre moi ^ » Il avait conscience de mériter mieux. Et comment se serait-il défendu d'une certaine amertume, en voyant qu'à l'heure où ceux qu'il avait quittés, convaincus par l'^pologia, lui rendaient justice, cette même justice lui était refusée par ceux auxquels il était venu, au prix de si grands sacrifices? Il n'ignorait pas la part considérable prise par Manning à cette affaire ; il en garda une impression qui tendit plus encore ses rapports avec lui. Quant au revirement de Wiseman, il fut d'autant plus affecté, qu'il l'avait en plus haute estime. Peu de mois après, au lendemain de la mort de ce prélat, il écrivait à un de ses amis : « Le cardinal a accompli une grande œuvre. Hélas ! je voudrais bien qu'il n'eût pas accompli son dernier acte. Il a vécu juste assez, pour mettre un éteignoir sur le projet d'Oxford,

• Life and Letters of Ambr. Phillipps de Lisle, t. II, p. 9.

contrairement à tout ce qu'il avait désiré et dit, les années précédentes * . »

Comme on le verra plus tard, cette question d'Oxford n'était pas définitivement terminée ; elle devait renaître. Mais les décisions auxquelles elle avait donné lieu, dans cette première phase, étaient regrettables ; ce n'était pas seulement à raison de la solution trop timide et trop étroite, donnée àun problème, après tout, nouveau et embarrassant ; c'était surtout parce qu'on y avait vu naître, chez les autorités religieuses, prévenues par des dénonciations mal fondées, un parti-pris de tenir à l'écart et comme en état de suspicion le plus illustre et non le moins pur des catholiques anglais, celui qui méritait le plus d'être honoré par elles, et cela, à l'heure même où l'étonnant succès de VApologia leur montrait qu'elles ne pouvaient avoir un plus puissant champion, une meilleure caution auprès de l'opinion britannique. Et ce n'était là que le point de départ d'une situation qui allait se prolonger. Cette quasi- mise à l'index devait se continuer, en s'aggravant, pendant plusieurs années, jusqu'au jour, malheureusement tardif, de la grande réparation, quand Newman, devenu presque octogénaire, recevra la pourpre des mains de Léon XIII. A ce spectacle, on a le sentiment douloureux et humiliant, non seulement d'une injustice, mais d'une inexplicable maladresse. On se rappelle le pronostique de Stanley, s'écriant,à la nouvelle de la conversion de Newman : « Les conséquences en

* Life of Wiseman, t. II, p. 477.

seront incalculables. Après tout ce qu'a fait Newman anglican, on ne peut dire ce que, s'il vit, ne peut pas faire un Newman romain ' . » Devait-on supposer que ce seraient des catholiques qui s'appliqueraient à entraver cette action de Newman romain ?

Notre humiliation s'accroîtencore, quand nous voyons que les anciens amis anglicans du grand converti n'étaient pas sans s'apercevoir de l'espèce de disgrâce où il était auprès d'une partie de ses nouveaux coreligionnaires, et qu'ils s'apitoyaient à son sujet. Dès 1861, Church, à propos d'une lettre affectueuse qu'il recevait de Newman, y notait la réserve que celui-ci gardait sur sa situation présente. « Sûrement, ajoutait-il, il n'y a pas eu plus de gratitude chez nos frères romains qu'il n'y en avaiteuchez nous-mêmes^. » Deux ans plus tard, en septembre 1863, Rogers, au retour d'une visite faite à Newman, dans sa maison d'Egbaston, tout en rappelant l'accueil charmant et touchant de son ancien maître, disait ne pouvoir penser sans tristesse à sa situation, telle qu'elle lui était apparue dans cette visite et telle que la lui avait montrée, peu après, une convertion avec Ward. « Là, disait-il, il est presque seul, sans aucun de ses vieux amis auprès de lui, surmené de travail, et dans une voie qui n'est pas la sienne, qui ne rentre pas dans les plans qu'il avait formés pour lui et auxquels il semblait préparé, rejeté par la communion à laquelle il s'est dévoué, et évidemment sensible

i Life ofDean Stanley, t. I, p. 343.

* Life andLellers of Dean CImrch, p. 158.

DIVISIONS ENTRE CATHOLIQUES 38i

à ce fait d'être rejeté. » Peu de temps après, dans une autre lettre, il disait que Newman lui paraissait « un poisson hors de l'eau » ; il insistait sur son isolement, séparé qu'il était de presque tous ses amis d'autrefois, en froid avec les anciens catholiques romains, n'ayant plus d'intérêt que dans les soixante-dix ou quatre-vingts enfants de convertis, élevés dans son école. Il le voyait délaissé par Dalgairns, par Faber, n'ayant plus que Saint-John qui lui demeurât attaché. Il rappelait enfin l'opposition qu'il avait rencontrée chez les évêques irlandais, quand il était à la tête de l'Université de Dublin. « Après avoir, disait-il, abandonné l'Église anglaise pour la romaine, et l'Angleterre et ses amis anglais pour l'Irlande et les Irlandais, il doit avoir été mortifiant et triste d'être renvoyé à la place qu'on avait quittée en brisant tous ou presque tous les liens qui vous y attachaient *. » Que, dans ce tableau, la compassion de l'ami ou les préventions du protestant aient forcé quelques traits, je le veux bien ; mais combien il était fâcheux d'avoir fourni aux anglicans l'occasion de telles réflexions ! Etait-ce le moyen de les déterminer à se convertir à leur tour ?

Du moins, Rogers et Church ne se faisaient pas l'illusion de croire, comme quelques autres qui voyaient les choses de plus loin, que de tels désappointements pussent ébranler la foi de Newman et le ramener à son ancienne communion. Celui-ci, d'ailleurs, avait pris soin de ne laisser, sur ce point, aucun doute. Il ne

» Letters of lord Blachford, p. 246 à 250.

manquait aucune occasion d'affirmer sa fidélité catholique. Dès 1862, il avait écrit, à l'adresse de ceux qui le croyaient tenté de revenir à l'anglicanisme :

Je n'ai pas eu une hésitation d'un moment, dans ma foi en l'Église catholique, depuis que j'ai été reçu dans son bercail. J'éprouve et j'ai toujours éprouvé une suprême satisfaction dans son culte, dans sa discipline etdanssadoctrine... Je déclare, au contraire, que le protestantisme est la plus triste des religions possibles; que la pensée du service anglican me fait frisonner et que celle des « Trente-neuf Articles » me fait frémir. Retourner à l'Église d'Angleterre î Non! « Le filet est rompu, et nous sommes délivrés.» Je serais un fou achevé (pour me servir d'un terme modéré) si, dans ma vieillesse, je quittais « la terre où coulent le lait et le miel », pour la cité de confusion et la maison de servitude*.

Un homme eût pu paraître appelé, par sa situation, par ses idées, à s'interposer dans les malheureuses divisions des catholiques, à mettre à la raison les partis extrêmes, à faire prévaloir une politique de conciliation et de pacification ; c'était le chef de l'Église d'Angleterre, l'archevêque de Westminster, le cardinal Wiseman. Il n'aimait pas les partis extrêmes et violents. Sa belle humeur, pleine de cordialité, avait besoin de se

1 Cité dans le livre de Henry Jennings sur le Cardinal Newman, p. 103.

sentir en paix et en bonne entente avec tout le monde. Son intelligence ouverte aux idées larges et généreuses, répugnait aux exagérations, aux étroitesses, à l'esprit d'exclusivisme et d'excommunication. Loin de se plaire à maudire son temps, son désir avait toujours été de dissiper les malentendus qui le séparaient du catholicisme ; il rêvait de voir l'Eglise s'associer aux grands mouvements du monde moderne, en y infusant son esprit, en les sanctifiant. Il professait qu'il avait toujours été dans le génie et dans la tradition de cette Eglise, de s'assimiler ce qu'avaient de bon les civilisations successives au milieu desquelles elle devait vivre. C'était la thèse qu'il avait développée, en 1861, dans le discours d'inauguration de l'Académie de la religion catholique, fondée sous ses auspices, à Londres.

Mais, à l'époque où nous sommes arrivés, la volonté du cardinal qui n'avait jamais été très énergique, était encore affaiblie par l'âge et la maladie. Loin de chercher à dominer la bataille, il était plutôt soucieux de se tenir à l'écart des luttes et des tracas. Obligé souvent, par sa santé, de se retirer à sa maison de campagne, il y prolongeait volontiers ses séjours, se plaisant alors à vivre des souvenirs du passé, ou bien trouvant son repos et sa distraction dans la composition d'hymnes latines et de drames destinés à être joués par des pensionnaires de couvents. L'impression pénible qu'il gardait du long conflit avec son coadjuteur, augmentait encore cette soif de tranquillité. « Il est timide, disait de lui, en 1863, Manning, dans une lettre à M«' Talbot, et il désire finir ses jours en n'ayant plus

de troubles^. » Et plus tard, le môme Manning évoquant les souvenirs de ce temps, rappelait que la vieil-, lesse de Wiseman apparaissait à ses amis, « comme ces dernières heures de l'après-midi, où le travail commence à languir, où le silence du soir approche ». Il ajoutait ailleurs : « On eût dit qu'il se reposait, après vingt années d'incessant labeur. C'était pour lui le temps de se souvenir et de faire un retour sur soi-même. Avec ceux qui l'entouraient, il aimait à revenir sur le passé et à rappeler les changements dont il avait été le témoin ^. » Manning profitait de cet état d'esprit, pour imprimer à l'administration ecclésiastique une direction conforme à ses vues propres. Depuis l'affaire Errington, le cardinal avait, plus que jamais, pris l'habitude de s'en remettre à lui pour beaucoup de questions à traiter ; il avait confiance dans son zèle, avait expérimenté son habileté et subissait l'action de sa volonté plus forte. Que souvent il fût ainsi conduit là où il ne fût pas allé de lui-même, on ne saurait le contester. En abandonnant à Ward la direction de la Revue de Dublin, il couvrait d'avance de son patronage toutes les thèses extrêmes qui allaient y être exposées. Il en venait même, sous la pression de Manning, à se prononcer personnellement pour quelques-unes de ces thèses, parfois au risque de se donner un démenti ; ainsi l'avonsnous vu faire, quand il s'agit de faire échec au projet d'Oratoire à Oxford. Il en fut de même dans une autre affaire dont j'aurai l'occasion de parler au cours de ces

ï Life of Manning, t. II, p. 175.

» Life of Wiseman, t. II, p. 453.

études, l'affaire de « rAssociation pour promouvoir l'union de la chrétienté »,

Dans le camp où le prélat vieilli se laissait ainsi entraîner, il devait éprouver parfois un certain malaise et se sentir hors de sa voie. Après le congrès de Malines, quand le discours de Montalembert fut dénoncé à l'Index, les liens existant entre Ward et le cardinal firent croire et dire que ce dernier avait appuyé catte dénonciation. Informé de ce bruit, Wiseman se hâta de le démentir, déclarant que, s'il ne partageait pas toutes les idées politiques de Montalembert, il ne voyait, dans son discours, « aucune erreur sur les choses de foi et de morale, de nature à provoquer une dénonciation » , et il le fit assurer que « le respect et l'affection qu'il lui portait, n'étaient en rien diminués * », Quand parurent le Syllabus et l'Encyclique, il souffrit évidemment des interprétations qui semblaient prendre plaisir à proclamer, entre l'Eglise et la société moderne, un divorce contraire à toutes ses vues. Les efforts de l'épiscopat français pour faire prévaloir une interprétation différente, l'intéressèrent vivement. Il eut la velléité de faire, lui aussi, quelque chose, mais sans aboutir. « Les évêques français ont agi, disait-il, avec regret, au cours de sa dernière maladie, mais je n'ai encore rien fait 2. »

Si désireux qu'il fût de repos, Wiseman sortait encore parfois de sa retraite, pour quelque démonstration publique. Ainsi, au congrès de Malines, avait-il, à côté

> Life of Wiseman, t. II, p. 462.

« Ibid., t. II, p. 512.

de Montalembert et devant les catholiques de tous pays, prononcé un discours où il exposait les progrès du catholicisme en Angleterre. Autant que sa santé le lui permettait, il continuait à faire des lectures sur des sujets variés. Son succès était vif, et les comptes-rendus des journaux de plus en plus favorables. Il constatait avec plaisir « cette unanimité étonnante ». « C'est certainement un phénomène, écrivait-il en 1863, à un ami; personnellement, cela m'importe peu; mais, comme action sur l'opinion publique, je crois que c'est beaucoup. » Et il ajoutait, revenant sur une idée qui lui était chère : « J'ai souvent pensé et dit que le lecture platform est à nous, si nous le voulons. » En cette même année, sur la demande expresse d'un clergyman protestant, fondateur de vastes écoles, il parlait, au musée de Kensington, dans une salle remplie d'ouvriers et d'ouvrières. « J'ai rarement, écrivait-il, éprouvé plus de satisfaction. » De toutes parts, les sociétés savantes et littéraires, les comités philanthropiques sollicitaient son concours et lui rendaient hommage. Pendant ses maladies, arrivaient constamment des lettres d'ecclésiastiques de confessions diverses, qui suggéraient des remèdes. Wiseman jouissait de cette popularité et se plaisait à la comparer aux clameurs haineuses de la campagne contre « l'agression papale^ ». Pour être ainsi en coquetterie avec l'opinion anglaise, il ne la ménageait pas cependant, quand elle s'égarait; en 1864, il flétrissait, dans

1 Life of Wiseman, t. II, p. 491 à 498.

nn mandement indigné, les honneurs inouïs, rendus à Garibaldi, alors en visite à Londres, non seulement par le populaire, mais par les plus hauts représentants de la société anglaise, y compris les évêques ; il rappelait à ces prélats les déclarations sauvages d'impiété et d'athéisme, tout récemment faites parle condottiere. Le Times essayait de contester cette dernière assertion, mais, après réplique du prélat, il devait s'avouer vaincu.

En cette même année 1864, l'Angleterre s'agitait pour préparer la célébration du troisième centenaire de Shakespeare. Des démarches furent faites auprès de Wiseman, par l'Institut royal et par des délégués ouvriers, représentant deux millions et demi d'adhérents, pour l'inviter à siéger dans le comité d'organisation et à faire, en cette grande solennité, une conférence publique. « J'ai considéré, écrivait-il à un ami, le 24 octobre 1864, comme une affaire capitale pour la religion, d'accepter cette lecture^ en raison du bon effet qu'il y aura à voir un sujet national confié à un membre de la hiérarchie catholique ^ . » Après divers ajournements, la conférence fut fixée au 27 janvier 1865.

En dépit de sa santé de plus en plus ébranlée, le cardinal s'était mis à l'œuvre avec ardeur. Mais, dans les premiers jours de janvier 1865, il se trouva tout à coup plus mal, et il fut bientôt visible que la fin approchait. "Wiseman s'en rendit compte. Il languit quelques semaines, édifiant ceux qui l'entouraient par sa douceur, sa foi et sa piété, réglant lui-même tout ce qui concer-

1 Life of Wiseman, t. II, p. 503,

nait ses funérailles. Aux heures de répit, il revenait volontiers sur le revirement de l'opinion anglaise à son sujet : « Je pense, dit-il un jour, que beaucoup me regretteront, j'entends des protestants. Je ne crois pas qu'ils veuillent toujours me regarder comme un si grand monstre. » Ses derniers conseils aux membres du chapitre, furent pour leur recommander la paix et l'union, même au prix de l'abandon de leurs opinions personnelles. Il demanda qu'on fît revenir Manning alors à Rome, mais eut peine à le reconnaître quand il arriva. Il s'éteignit quelques jours après, le 15 février ^ Ses funérailles furent un événement. A voir l'affluence des prêtres, des religieux, des fidèles, l'éclat des cérémonies, on put juger du développement qu'avait pris la vie catholique en Angleterre, sous sa primatie ; à voir l'émotion du pays tout entier, les témoignages de regrets et de déférence venant des protestants eux-mêmes, les éloges à peu près unanimes de la presse, la présence aux obsèques de plusieurs hauts personnages, et surtout l'affluence inouïe, inattendue de la foule défilant devant son corps ou se pressant, dans les rues, sur le passage du convoi, tous les signes en un mot d'un deuil national que le Times surpris comparait à celui des funérailles du duc de Wellington, on put mesurer quelle place, au milieu de tant de traverses, le cardinal Wiseman avait su conquérir dans la société anglaise, pour sa personne, pour la dignité dont il était revêtu et pour l'Église qu'il représentait.

î Life of Wiseman, t. II, chap. xxx.

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