‹ La renaissance de l'idéalismeChapitre 2 sur 2 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

(( Mon cher monsieur Brunetière, il y a plus d'idées là dedans , plus d'émotions , plus d'énigmes terrifiantes qu'il n'y en a dans tous vos auteurs du dix-septième siècle... Donnez-moi six mois , et rien qu'avec les journaux de ce matin, qui représentent un franc d'achat , je vous écrirai le plus étrange et le plus étonnant des livres. » C'est en ces termes, qu'au lendemain même du jour où j'avais prcmoncé à Besançon la conférence que Ton va lire, je me trouvais interpellé dans la Libre Parole j et le livre que ce Caelio » m'opposait en ces termes un peu emphatiques

c'était le livre déclamatoire du « patron »

du journal : De Vor^ de la houe et du sang^ de M. Edouard Drumont.

L'occasion serait belle de montrer que dans ce livre, — qui n'est qu'un recueil d'articles de la Libre Parole ^ — il n'y a ni tant a d'idées », ni tant « d'émotions », ni tant a d'énigmes terrifiantes ». Et après cela, disait le vieux Caton, je pense qu'il faut détruire Carthage; et c'était une ce idée », si l'on veut; mais, si l'on lèvent aussi, ce n'en était pas une ; et c'en était même le contraire, comme n'étant que l'expression d'une haine farouche , intransigeante et aveugle. Il n'y a pareillement qu'une idée dans le livre de M. Drumont, et pour être une idée fixe, elle n'en est pas une idée plus juste , ni surtout une idée plus féconde. Je pourrais également faire voir, qu'en dépit de Caelio, « le plus étrange » et le « plus étonnant des livres », n'a rien d'étonnant ni d'étrange que

— vu —

pour ceux qui n'en ont pas lu d'autre, si ce n'est pas d'hier, hélas! que toutes les histoires sont comme éclaboussées de sang, de boue et d'or. Mais c'est autre chose que je veux dire à M. Drumont, et c'est comme si son livre contenait, en eflfet, tout ce qu'il y croit avoir mis, que je veux lui répondre sur le dix-septième siècle et sur le temps présent.

Quelques mots y suffiront , si tout ce qu'il y a de dc terrifiant d , dans les temps où nous sommes, ne l'est qu'à deux conditions : dont la première est que la mort soit le plus grand des maux ; et la seconde que la vie n'ait pour objet et pour fin que de jouir. Oui, si la fortune est le plus grand des biens, — et non pas même pour ce qu'elle donne quelquefois de pouvoir, mais uniquement pour ce qu'elle procure de plaisirs, — oui, j'en conviens, il est donc alors « terrifiant- » d'être pauvre ; les menaces de M. Drumont sont de nature

à nous émouvoir ; et il nous faut trembler de voir diminuer nos occasions de jouissance.

Pareillement, si la mort est le plus grand des maux y et si le commencement de la sagesse est de ne jamais songer à la fin où nous courons tous, je veux bien en convenir, il est « terrifiant » alors de songer que Ton mourra sans avoir profité de Fexistence, et que peut-être en mourant ne laissera-t-on pas seulement de quoi se faire enterrer. Mais M. Drumont m'accordera sans doute, à son tour, qu'il n'y a rien de plus « matérialiste » ou de plus « grossier » que cette façon de concevoir la mort, si ce n'est cette manière d'entendre la vie , et peut-être comprendrat-il que je persiste à croire qu'il n'y ait pas moins « d'idées » ou « d'émotions » dans les Pensées de Pascal par exemple , ou dans les Sermons de Bourdaloue que dans la collection tout entière de lu Libre Parole. J'y ajouterai volontiers celle de l'Intransigeant.

Ce que j'aime en effet du dix-septième siècle, — et de tout un long passé qui Ta luimême précédé, — si Ton croyait que ce fussent <c des chefs-d'œuvre morts et à peu près desséchés » tels que le Cinna du grand Corneille par exemple, ou le Télémaque de Fénelon, on se tromperait ! Je ne fais pas non plus du Menteur ou de l'Avare plus de cas qu'il n'en faut faire; et, Favoueraî-je ingénument? je crois bien avoir lu les Contes de la Fontaine , mais je ne les ai jamais relus. Mais d'un autre côté, si Ton enseignait communément alors que ce n'est pas la mort qu'il nous faut craindre , mais la \ie , parce qu'elle est mauvaise, et que les jouissances que Ton croit qui nous en consoleraient ne servent qu'à nous en faire sentir toute la vanité , je ne vois guère de leçon qui soit encore aujourd'hui plus actuelle. On enseignait alors aussi que le principe de toute morale est dans la réformation de soi-même, et d'ailleurs, parce que

les hommes sont les hommes', on pouvait vivre à rebours de cet enseignement, ce la malice et la bonté du monde — c'est Pascal qui Ta dit, — étant en général la même », mais on n'avait pas inventé de faire de la concurrence économique ou de la lutte pour la vie ou pour Tor le « grand ressort moral »; et j'admire qu'en ce point M. Edouard Drumont se rencontre avec M. Yves Guyot. Il est peutêtre assez piquant d'en faire la remarque.

Mais qu'y a-t-il de plus a actuel » que de combattre ces idées? et M. Drumont entend-il maintenant l'espèce de secours que je demande à la tradition?

ce Mon cher monsieur Drumont, dirai-je donc à mon tour, si vous combattez au nom de la justice et de l'idéal, comme je n'en doute point, contre le matérialisme contemporain, il y a plus d'idées, il y a plus d'émotions que vous n'en avez su trouver dans les auteurs du dix-septième siècle ; » et ce n'est

point parce qu'ils sont du dix-septième siècle que nous nous en réclamons, ni parce qu'ils appartiennent au passé, mais pour ce que nous voyons de plus a actuel » en eux que dans vos journaux. Les idées que je crois que Ton ne saurait trop répandre, et sans un peu desquelles tous vos remèdes ne réussiront qu'à tuer votre malade , ce sont eux qui en ont fixé dans notre langue l'expression définitive; et je la préfère à celle que j'en pourrais donner. Vous seriez de mon avis, si vous les aviez pratiqués. Et ces idées qui vous semblent « mortes et à peu près desséchées »

elles vivront encore, soyez-en sûr, quand il ne sera plus question ni de moi, ni peut-être de vous, ni de la Libre Parole, ni du général Boulanger, ni de l'antisémitisme, ni de quoi que ce soit enfin de ce que vos yeux prévenus et votre imagination échaufi^ée trouvent si étonnant, si étrange, et si « terrifiant ».

tess auc i\ San voi voi me lui rai

Mesdames et Messieurs ,

Ce serait de l'ingratitude et de Timpolitesse, en prenant la parole devant ce brillant auditoire, que de ne pas vous remercier tout d'abord de votre empressement. Mais, si je ne saurais vous dissimuler ma satisfaction de vous voir si nombreux, je ne saurais non plus vous cacher mon émotion, mon inquiétude même ; et je me demande comment je réussirais à remplir votre attente , si deux considérations ne me rassuraient et ne me soute-

(1) Conférence faite à Besançon, le dlmanclie 2 février

naient. La première, c'est que je me flatte que, dans votre empressement même, il n'est pas entré moins de bienveillance et de sympathie que de curiosité; et la seconde, c'est l'intérêt lui-même de mon sujet, que je m'imagine qu'il me suffira de traiter avec sincérité, pour l'avoir traité convenablement.

Il y a donc cela vingt -cinq ou trente ans, quelques-uns d'entre vous se le rappellent peut-être , et les autres l'ont entendu conter, qu'une doctrine , qui affectait les allures d'une religion de la matière , régnait presque souverainement, en philosophie, sous le nom de positivisme, et en art et en littérature, sous les noms de réalisme ou de naturalisme. Elle nous venait en droite ligne du dix-huitième siècle, — le « grand siècle » , ainsi qu'on l'a quelquefois appelé, par moquerie sans doute, — mais en tout cas le moins « chrétien », comme on Ta bien mieux dît, et le moins « français » aussi de notre histoire (1). Les Diderot, les

[i) Emile Faguet : Dix-huitième siècle.

d'Alembert, les Condorcet, les Volney, les Cabanis en avaient été les prophètes; et le Coia's de philosophie positive d'Auguste Comte en était rÉvangile. Elle enseignait substantiellement qu'en dehors de ce qui se compte, de ce qui se pèse et de ce qui se mesure, en dehors de ce qui tombe sous la prise de Texpérience et des sens, en dehors des faits et des groupements qu'on en peut faire , il n'y a rien que d'hypothétique, d'incertain, et d'illusoire. Et, à la vérité, pour en tirer cette leçon, il avait fallu commencer par diviser ou plutôt et pour mieux dire, par altérer, par dénaturer, par mutiler la vraie pensée d'Auguste Comte (1) ;

(1) C'est ce qui était arrivé, bien ayant Comte, à l'auteur de la Critique de la Raison pure; et comme s'il n'était pas l'auteur aussi de la Critique de la Baison pratique, on en avait fait à peu près uniquement le grand théoricien de la Belativité de la connaissance. On affectait d'Ignorer une moitié de son œuvre, — la seconde, et la plus importante à ses yeux — pour n'en retenir que la première. On répétait, avec ce mauvais plaisant d'Henri Heine, qu'après avoir jonché la terre des débris de « l'ontologisme », et « privé Dieu de démonstration », eetait dans l'intérêt de son vieux domestique, par un effet de compassion ou de prudence bourgeoise, qu'Emmanuel Kant avait relevé, d'une main cauteleuse, dans

mais on n'y avait pas pris garde, puisque aussi bien il était mort ; et tel était renseignement qui ressortait de la critique de Taine et de la poésie de Leconte de Lisle , du théâtre d'Alexandre Dumas et du roman de Flaubert, de

la Critique de la Baison pratique, tout ce qu'il ayait jeté bas dans la Critique de la Raison pure, £t, des prémisses de son raisonnement on ayait réussi à en faire les conclusions, ou encore, de son point de départ le terme de sa dialectique. C'est ainsi que, jusque de nos jours, beaucoup de Comtistes, et non des moindres, semblent ignorer jusqu'à l'existence du Cours de Politique positive^ ou encore, ne retenant, du Cours de philosophie lui-même, que ce qui concerne la philosophie des sciences ou la « Loi des trois Etats, » — l'y réduisent. Ce n'en était pas cependant, aux yeux de l'auteur, la partie capitale, mais une préparation ou, si l'on veut, un acheminement à la sociologie, pour ne pas dire à la « religion M. « La vie d'Auguste Comte, a dit un de ses plus fidèles disciples, peut se partager en trois phases distinctes : dans la première, qui a surtout un caractère social, il conçoit et proclame la nécessité de la restauration spirituelle ; dans la seconde, principalement philosophique, il construit les bases systématiques de cette nouvelle autorité ; dans la troisième, essentiellement religieuse, il institue le culte et le régime correspondant au dogme préalablement élaboré. » Notice sur la vie et V œuvre d'Auguste Comtey par le docteur Robinet. De ces trois phases, beaucoup de Comtistes n'ont connu que la seconde, et c'était d'ailleurs leur droit, mais il ne faudrait pourtant pas oublier entièrement les deux autres.

l'esthétique de Gustave Courbet et de la philosophie de Littré. <( Il n'y a rien de plus méprisable qu'un fait , » avait dit Royer-Collard ; et on lui répondait maintenant : « Le fait est tout, puisqu'il est la seule réalité que nous puissions atteindre ; il n'y a de science que du fait; et tout ce que nous nommons des noms de métaphysique ou de religion , illusion du sentiment ou mirage de l'imagination, ne consiste qu'à vouloir nous émanciper, sans titre ni droit, de la salutaire tyrannie des faits (1 ) » .

(\) Est-ce que je me trompe? ou peut-être est-ce que j'eiagëre en donnant à la formule ce degré de précision ? Je ne le crois pas ; et, pour preuTe , je n'ai qu'à transcrire ici quelques passages d'un singulier et remarquable Éloge de Magendie, par Claude Bernard.

tt M. Magendie ayait pour l'esprit de système une répulsion vraiment extraordinaire. Toutes les fois qu'on lui parlait de doctrine ou de théorie médicale, il en éprouvait

instinctivement une espèce de sentiment d'horreur

M. Magendie a conservé toute sa vie cette antipathie pour le

raisonnement en médecine et en physiologie Il n'a jamais

voulu entendre parler que du résultat expérimental, brut et isolé, sans qu'aucune idée systématique intervint ni comme

point de départ, ni comme conséquence Chacun, me di*

sait-il, se compare dans sa sphère à quelque chose de plus ou moins grandiose, à Arcliimède, à Michel-Ange, à Newton,

C'est, Messieurs, cette doctrine que nous avons vue, dans ces dernières années, perdre insensiblement de son ancien crédit; et tout ce qu'elle perdait, je dis, — et je voudrais vous montrer aujourd'hui, — que c'est V Idéalisme qui l'a gagné.

Vous entendez bien que je ne prends pas ici ce mot à' Idéalisme dans le sens précis, technique et limitatif que lui donnent les philosophes. Il y a des définitions qui ne sauraient être trop étroites ! mais il y en a d'autres dont il est bon, nécessaire même, de laisser un peu flotter les termes. Ce que j'appelle du nom à' Idéalisme y c'est donc, Messieurs, la doctrine, ou plutôt, — car il y en

à Galilée, à Descartes... Loais XI V se comparait au soleil. Quant à moi, je suis beaucoup plus humble, je me compare À un chiffonnier : avec mon crochet à la niain et ma hotte sur le dos, je parcours le domaine de la science, et Je ro' masse ce que je trouve ».

A peine est-il ici besoin de lire, comme l'on dit, entre les lignes! Mais 1' 'esprit de Magendie a régné longtemps dans la science ; et de plus autorisés ou de plus compétents que nous pourraient dire de combien cet esprit a retardé les progrès de la science elle-même.

a plusieurs, — ce sont les doctrines qui, sans méconnaître Fincontestable autorité des faits, des événements de l'histoire ou des phénomènes de la nature, estiment qu'ils ne s'éclairent ni les uns ni les autres de leur propre lumière ; qu'ils ne portent pas avec eux leur signification tout entière ; et qu'ils relèvent de quelque chose d'ultérieur, de supérieur, et d'antérieur à eux-mêmes. V Idéalisme , c est encore la conviction que , si la science ou la connaissance de fait, la connaissance expérimentale, la connaissance rationnelle est une des « fonctions de l'esprit » , elle n'est ni la seule , ni peut-être la plus importante. Il y a plus de choses dans le monde que nos sens , — instruments merveilleux, je ne dis pas le contraire , mais instruments très bornés aussi , — n'en sauraient percevoir ou atteindre. Et ï Idéalisme c'est ^ enfin. Messieurs, la persuasion, l'intime persuasion, la croyance indestructible que derrière la toile , au delà de la scène où se jouent le drame de l'histoire et le spectacle de la nature, une cause invisible,

un mystérieux auteur se cache, — Deus absconditus , — qui en a réglé d'avance la succession et les péripéties.

Si vous m'accordez cette définition, et, je pense au surplus que les philosophes euxmêmes me l'accorderaient (1), je ne veux pas

(1) Nous sommes toujours matlres de nos définitions, et une fois posées, on n'a le droit de nous demander que d'y conformer notre langage. Mais, comme d'autre part, on ne saurait entièrement vider les mots du sens que l'usage y a comme attaché, nous risquerions de n'être pas compris si notre définition de l'Idéalisme était incompatible avec celle qu'en donnent les philosophes ou les métaphysiciens. Rappelons donc qu'en philosophie, — depuis Parménide jusqu'à Hegel, et si l'on le veut jusqu'à M. de Hartmann, — ï Idéalisme consiste à ne reconnaître pour vrai, et même pour existant réellement, que ce qui existe d'une manière permanente et durable.

On en a donné, — dans un excellent livre sur VIdéalisme en Angleterre au dix-huitième siècle, — dont Berkeley est naturellement le héros, une définition moins concise, et que nous' avons plaisir à reproduire. « Celte philosophie, y lisonsnous, prend le nom d'Idéaliste qui aperçoit, au-dessus du monde actuel, — j'aimerais mieux dire au delà, — tout un autre univers que nos pensées composent, dont un esprit omniprésent, le nôtre peut-être, fournit le théâtre. £lle ose plus. Au lieu que tout à l'heure, l'âme éprise du mieux se contentait d'inventer par delà les êtres ambians des types embellis, sur la consistance desquels elle ne se faisait

dire qu'il me sera facile, mais il me sera possible , Messieurs , de vous la montrer en action, depuis une dizaine d'années, ou davantage, non seulement dans la science, et ce sera mon premier point; — mais dans Fart et dans la littérature, ce sera le second; et, — si vous le voulez bien, ce sera le troisième, — jusque dans la politique ellemême. Oui, quelque sombre, je veux dire obscure et confuse, que soit Fheure présente, nous avons encore, nous avons toujours des raisons d'espérer; nous en avons peut-être plus et de plus fortes, de plus solides, que nous n'en avions il y a quelque dix ans. Je vois

nulle illusion, lesprit maintenant prend en lui-même assurance et foi. Le réel prétendu devient pour lui signe et symbole; et ce sont désormais ses pensées^ avec leurs lois inflexibles, leur inépuisable variété de formes et de contours qu'il estime seules de véritables existences ». V Idéalisme en Angleterre au dix-huitième siècle, par M. Georges Lyon, p. 1 et 2.

On n'apprendra pas sans un vif intérêt que cette déGnilion de l'idéalisme a jadis été dédiée à M. Marcelin Ber« thelot : « pour avoir apporté kVIdéalisme^ dont l'inscription aux nouveaux programmes de l'enseignement classique faisait l'objet de vives critiques, Pautorité victorieuse de sa parole »

ou je crois voir, si je regarde autour de moi, des symptômes non douteux d'une réaction, ou, si vous Faimez mieux, d'une renaissance prochaine, — c'est la même chose, jnais les deux mots n'évoquent pas le même cortège d'idées ; — et avec le secours de votre indulgence et de votre attention, ce sont ces symptômes que je vais essayer de caractériser.

Observons donc d'abord ensemble, Messieurs, que, si quelques savants, en ce tempslà, s'étaient formé de leur science, ou de la science en général, une idée trop étroite et vraiment misérable , en la réduisant à une constatation pure et simple et comme qui dirait à une statistique de faits; si l'on avait cru faire merveille en en chassant Timagination comme une « maltresse d'erreur » , nous connaissons encore quelques sectaires qui continuent de s'en former toujours la même idée , mais pas un vrai savant. « Il faut bien se

garder de proscrire T usage des idées et des hypothèses... On doit, au contraire, donner libre carrière à son imagination; c'est Vidée qui est le principe de tout raisonnement et de toute invention; c'est à elle que revient toute espèce d'initiative. On ne saurait Tétouffer ni la chasser sous prétexte qu'elle peut nuire... » Ces paroles ne sont pas d'un philosophe de profession, mais d'un physiologiste! Elles sont de Claude Bernard, c'est-àdire de l'homme qui , dans le siècle où nous sommes, avec Darwin et avec Pasteur, a renouvelé les sciences de la vie. Et tous les trois ensemble, s'ils les ont renouvelées, Messieurs, ne le savez-vous pas? c'est peut-être bien moins par la patience de leurs observations , qui fut cependant infinie, ou même par la précision presque mathématique de leurs expériences, que par la hardiesse de leurs vues, l'abondance de leurs idées, et l'ampleur grandiose de leurs hypothèses (1). S'ils

(1) On a iongtemps traduit le mot célèbre de Ne^^ton : Hypothèses non fingo, comme si Newton avait voulu dire

sont Darwin, Pasteur et Claude Bernard, c'est justement parce que les faits ne leur ont pas suffi, — comme à tant de garçons de laboratoire qui n'en croient pas moins avoir la science en tutelle et en garde; — c'est parce qu'on les a vus refuser de s'y soumettre quand les faits ont semblé quelquefois contredire l'idée dont ils se croyaient sûrs; c'est en deux mots parce qu'ils ont plutôt douté de l'infaillibilité de leurs sens, ou du résultat de leurs expériences, que delà vérité de leur sentiment.

Mais en même temps qu'ils faisaient rentrer l'hypothèse dans la science et qu'ils y ré-

qu'il tt ne se permettait aucuae hypothèse. » Mais nous pouvons le traduire aussi d'une autre manière; et si nous estimions que Newton a voulu dire que « ses hypothèses n'avaient rien d'imaginaire, étaient l'expression même de la réalité», la traduction ne vaudrait -elle pas mieux? et ne seraitelle pas plus voisine peut-être de la vraie pensée de Newton? 11 ne pouvait pas prouver l'attraction, et faute de preuves, elle demeurait donc une hypothèse; mais cette hypothèse expliquait mathématiquement le système du monde ; et les conséquences démontrables qui en résultaient la rendaient elle-même équivalente à une certitude.

tablissaîent ainsi ce que Fon pourrait appeler la souveraineté deTidée sur le fait, d'autres, d'un autre côté, limitaient le domaine de la science, et la dépossédaient de ce caractère de religion laïque, si je puis ainsi dire, que toute une génération lui avait presque reconnu (1).

(1) Je suis bien aise ici de reproduire uu passage d'un remarquable article sur /a M orale Bourgeoise^ de M. Charles Bonnier, dans le Devenir Social du mois de décembre 1895. L'auteur Tient de retracer à grands traits, un peu sommaires peut-être pour le dix* huitième siècle, l'évolution de la « morale bourgeoise » et il ajoute :

« Il y eut alors dans l'évolution un phénomène curieux, vers les années 1850, phénomène très bien étudié par J. J. Weiss, — dans un article que nous rappellerons nous-méme tout à Theure, — Vadorationde la science, fruit de la doctrine positiviste. A non tour elle servit de religion à la bourgeoisie. On ne croyait plus qu'aux faits, c'était la religion des résultats. La science devait prouver à la bourgeoisie, non seulement qu'elle avait eu raison d'entamer la lutte contre la classe privilégiée des nobles et des prêtres, mais encore que cet empire, qu'elle avait conquis, elle le garderait éternellement. Et Ton vit alors le parti libéral, transformé en parti républicain, proclamer sa dévotion à la science. L'hosannah qu'entonne Renan dans son Avenir de la science répondait à ce sentiment général ; on était enfin arrivé au port y on avait sa religion; et on pouvait se reposer, après cette lutte de plus de deux siècles. »

On ne saurait mieux dire, et c'est ce que reconnaîtront,

Et ici, Messieurs, puisque Foccasion s'en présente, je ne puis m'empècher de faire allusion à une controverse que j'ai soulevée moimême et dont les résultats, quoi qu'on en ait pu dire, me paraissent pour la plupart acquis. Avec plus d'habileté que de franchise, on a donc feint de ne pas me comprendre; et on m'a demandé, quand j'accusais la science d'avoir fait banqueroute, si je voulais dire qu'on allât plus vite et plus commodément de Paris à Besançon par le coche que par le chemin de fer. Non ! ce n'est pas ce que j'ai voulu dire ! ni non plus que Ton s'empoisonnât jadis à meilleur marché que de nos jours, — j'aurais dit plutôt le contraire, je crois même l'avoir dit; — et je n'ai pas parlé le premier de la « Banqueroute de la science »; et je n'en ai parlé que pour protester contre l'exagération et

tous les esprits impartiaux : La science a eu, eUe aura en, trente ou quarante ans durant, la prétention de remplacer les (( religions »; d'en être donc une elle-même; et à ce titre de se substituer dans les privilèges des religions.

rinjustice de Texpression (1). Mais, comme autant que je le puis, — et sans méconnaître qu'il n'y a rien de plus difficile ni de plus ambitieux au monde, — j'aime à user de termes précis, j'ai dit, et je répète avec une entière assurance que les sciences avaient fait des faillites partielles ; et, dans la langue de tout le monde , comme dans la langue du droit , faire faillite , Messieurs , c'est ne donner à ses créanciers que 75, ou 50, ou 25 ^ de sa dette, c'est ne tenir et ne réaliser que les troisquarts, ou la moitié, ou le quart de ses engagements.

Que m'a-t-on répondu là-dessus? Que les engagements que je lui reprochais de n'avoir pas tenus, — comme celui de nous apprendre un jour où nous allons, ce que nous sommes, d'où nous venons, — la science ne les avait pas pris? Mais pour prouver qu'elle les avait pris, je n'ai eu qu'à ouvrir le Discours sur la méthode^ de Descartes; Y Esquisse de rhistoire des progrès de V esprit humain^

(1) Voyez la Science et la Religion^ p. 13 et 14.

deCondorcet ;V Avenir de la science, de Renan ! et combien d'autres livres encore, qu'il serait trop facile d'y joindre! et Renan, Condorcet, Descartes, — pour ne rien dire de M. Berthelot , — sont-ils où ne sont-ils pas des savants? Moi, je le veux bien, si l'on le veut! On m'a fait observer encore que les « savants » n'étaient pas « la Science )> (1) ; et, en

(1) C'est ici ce que Ton pourrait appeler un bon exemple de « Faux Idéalisme » ou d' « Idéalisme à Rebours «, si l'argument, ou plutôt le sophisme, consiste à faire de la science, avec un grand S, une espèce d'onlité métaphysique. Mais parce que la « méthode des résidus », autrefois célébrée par Stuart M 111, dans son Traité de Logique Inductive, a quelque part des applications, ce n'est pas une raison de l'appliquer partout; et la distinction que l'on prétend établir entre la « Science » et les « savans » me parait aussi vaine, ou, pour ne pas la qualifier, elle est de même nature que celle que l'on essaierait d'établir par exemple entre a les Artistes » et « l'Art », ou encore entre « la Religion » et ses « ministres. « Je veux dire qu'évidemment si l'erreur ou le vice d'un prêtre n'est pas imputable à la religion, ni Terreur ou la sottise d'un savant à la science, ni l'erreur ou l'immoralité d'un artiste à l'art lui-même, il n'y en a pas moins une indivisible solidarité de l'art et des artistes, comme de la religion et de ses ministres, comme de la science et des savants.

Dira-t-on là-dessus que la science est plus impersonnelle ? Je le veux bien ; mais elle ne le devient qu'à la longue, et quand le temps a passé ses découvertes et ses théories

eflfet, ils n'en sont que les interprètes ; mais, dans la réalité de Thistoire et de la vie quoti-

comme au crible. Rappelons-nous plutôt, et sans remonter bien haut, quelles contradictions les Darwin, les Claude Bernard, les Pasteur ont essuyées de la part des savans de leur génération. C'est au nom de la a Science » que Flourens a combattu ï Origine des Espèces; c'est au nom de la « Science » que Yulpian ou Longet ont contesté les découvertes de Claude Bernard ; c'est au nom de la « Science » que le docteur Peter — et a?ec lui pendant un temps toute rÉcole de Médecine — ont combattu la théorie microbienne. Distinguaient-ils alors? Faisaient-ils deux parts de leurs objections? Était-ce en tant^que Peter ou que Flourens, qu'ils repoussaient la théorie microbienne ou la doctrine de la variabilité des espèces? Reconnaissaient-ils seulement la réalité des faits qu'apportaient Darwin ou Pasteur? Non, c'était les faits eux-mêmes qu'ils contestaient ; et, dans une matière infiniment complexe, qu'a-t-ii fallu pour triompher de leur opposition? Il a fallu que des générations nouvelles, formées pard'autres méthodes, et nourries d'une autre a Science » aient comme étoufië leur voix! ou, si l'on le veut encore, il a fallu que d'autres a savans », s'étant formés une autre idée de la a Science », en aient usé pour discréditer une « Science » qui n'en était plus une, quoique d'ailleurs elle eût passé cinquante ou soixante ans pour l'expression <c intangible » de la vérité. Elle avait cessé de plaire, comme il arrive aux produits de la Belle Jardinière. Et je ne sais pas« et personne au monde ne peut dire ce qu'il en sera dans un siècle ou deux de notre « Science » à nous, quelque impersonnelle qu'elle nous paraisse. Et les faits seront sans doute les faits, en gros, et

dienne, ce n'en sont pas moins eux qui parlent en son nom , eux seuls ! et voyez-les, de quel air de mépris ils nous reçoivent, quand nous leur demandons, timidement et respectueusement , si Tétat de leur science autorise quelques-unes des conclusions qu'ils en tirent? Oui, allez donc dire à ce naturaliste qu'il n'a pas le droit de conclure de l'animal à l'homme et de nous donner le gorille ou le chimpanzé pour ancêtre ! Dites à ce physiologiste, que, si la pensée aie cerveau pour organe , il n'en résulte pas que la pensée soit un attribut, une efflorescence, ou une sécrétion de la matière ! Dites encore à ce chimiste que, pour n'avoir trouvé dans ses matras que de l'inorganique, il ne s'ensuit pas delà que la vie ne soit qu'un consensus des forces physico-chimiques ! Ils prendront vos raisons en pitié! Ils vous demanderont où, dans quel

à moins qu'ils ne soient eux-mêmes détraits par d'autres faits, mais on n'en donnera pas les mêmes interprétations; et ce ne sont pas au fond les faits qui sont la « Science ^ mais les rapports qu'ils soutiennent entre eux, et par conséquent les interprétations qu'on en donne.

amphithéâtre, vous avez disséqué? dans quel laboratoire vous avez étudié? Et la foule en croira leurs grands airs ! Ils nous en imposeront à nous-mêmes ! Et si c'est par hasard quelqu'un de leurs confrères ou de leurs émules qui s'inscrit en faux contre leurs assertions, — vous le savez, j'en pourrais produire cent exemples ! — ils ne craindront pas d'insinuer qu'une certaine timidité... qu'une certaine étroitesse ou paresse d'esprit. . . qu'un certain respect des anciens préjugés... que sais-je encore? ont seuls empêché les Claude Bernard de conclure comme des Bûchner, les Darwin comme des Dodel, et les Pasteur comme des Pouchet.

Mais ceux qui sont plus francs reconnaîtront que « la Science » est responsable des promesses que « les savants » ont faites publiquement en son nom (1); et ces promesses, toutes les fois qu'elle ne les aura pas tenues, nous aurons le droit de dire qu'elle y a fait faillite. Que vous dirai-je, après cela, de ceux qui

(1) Voyez Berthelot, sur la Science et la morale, dans la Revue de Pains du !•' février 1895.

m'ont répondu que les sciences mathématiques, physico-chimiques, physiologiques, naturelles, philologiques n'étaient pas la science, ni même toutes les sciences, et qu'à côté, ou au-dessus d'elles, la philosophie, l'esthétique, la morale, la métaphysique devaient avoir part à l'honneur de ce nom (1)? J'y consen-

(1) C'est la réponse que M. Alfred Fouillée m'a opposée, dans un article de la Revue Philosophique du t^^ janvier 1896, sur l'Hégémonie de la science et de la philosophie, qui serait peut-être mieux intitulé : Sur l'Hégémonie de la Science ou de la philosophie; car si c'est la première qui est souveraine, comment la seconde le serait-elle? et si c'est la seconde, il semble que ce ne soit pas la première.

Quant à la grande objection de M. Fouillée, qui est qu'en « plaçant en face l'une de l'autre la religion et la science, nous aurions oublié la philosophie », il nous permettra de lui répondre que c'est là justement tout le problème. 11 nous est difficile, en effet, de concevoir, pour notre part, ce que c'est que la « philosophie », en dehors, et comme séparée de la science ou de la religion. Convaincue de la vérité d'une religion donnée, christianisme ou bouddhisme, la métaphysique n'a d'objet, en les laïcisant, pour ainsi dire, que de montrer ce que la révélation contient d'enseignements conformes à ceux de la raison ; et, par exemple, n'est-ce pas ce que saint Thomas a fait dans sa Somme? ou bien son ambition n'est que de répondre, par une interprétation des données de la science de son temps, comme l'a fait Hegel, dans sa Phénoménologie par exemple, aux questions que les religions décidaient par

tirai volontiers, pour ma part, quand les savants y auront consenti. Mais remarquez déjà, Messieurs, qu'à elle toute seule cette prétendue réponse est un aveu. Elle est surtout une preuve, ou un témoignage de la renaissance de ridéalisme. Car, dans quelque logomachie que l'on prenne ensuite plaisir à s'embarbouiller, s'il v a vraiment une science de la

' al

morale et une science de la métaphysique, il y a donc dans la nature quelque chose qui la dépasse ; que la portée de nos sens ne saurait jamais atteindre; il y a des questions capita-

un acte de foi. « L'hypothèse mosaïque de la création, dit M. Fouillée, nous donne une réponse à la question de savoir d'où nous venons... Mais l'hypothèse brahmanique de l'émanation, et en général, tous les récils des religions... nous donnent aussi une réponse à la même question. Elles ne peuvent être toutes valables. Gomment donc choisironsnous sans le secours de la philosophie »? Je réponds sans hésitation ! « avec le secours de l'histoire, » et finalement 'c par un acte de foi » ; mais jamais avec l'aide et par le moyen de la « philosophie ». La science, telle que la conçoivent les savans , quelques savans du moins , peut opposer des raisons .au dogme de la transsubstantiation; la philosophie n'y peut opposer que des raisonnemens ; et des raisonnemens ne sont en pareille matière que des mots, rien de plus. Sunt verba vocesque et prxlerea nihiU

— ailes, il y a des questions vitales, il y a des questions urgentes; et tout justement ce sont celles que les sciences de fait, que la physique et la chimie, que l'histoire naturelle, que l'exégèse et la philologie ne résoudront jamais.

Qu'est-ce à dire, Messieurs, sinon, que, dans la manière de penser qui est aujourd'hui la plus répandue, le mouvement, le progrès naturel de l'idéalisme a rétabli le sens de l'inconnaissable et celui du mystère? « Il n'y a plus de mystères, » s'écriait jadis un illustre chimiste; et, pour pousser ce cri de triomphe, quel moment choisissait-il? C'était le moment où, de toutes parts, l'insuffisance du positivisme et du naturalisme éclatait aux yeux même des plus prévenus.

C'était le moment où il apparaissait que toutes ces questions d'origine, de nature et de fin, qui échappent aux prétentions de la science, sont après tout les principales questions qui nous intéressent tous; et qu'en vain depuis cent ans avait-on scientifiquement

essayé de les résoudre, de les transformer pour les résoudre, de les reculer pour les transformer, elles continuaient de se dresser devant nous, plus obscures et plus énigmatiques, plus angoissantes, pourrait-on dire, de tout ce que Ton avait, pour les éclaircir, dépensé d'inutile patience et d' efforts vingt fois renouvelés et trompés. Oui, quel est le sens de la vie? Pourquoi sommes-nous nés? Et pourquoi mourons-nous? Comment devons-nous vivre? comme si nous étions destinés au néant, ou comme si nous étions promis à Timmortalité (1) ? Que sont nos semblables pour nous? Quelle conduite devons-nous tenir à leur égard? Jamais peut-être toutes ces questions mystérieuses ne se sont posées avec plus de force que depuis qu'on a proclamé qu'il « n'y avait plus de mystères » ; et jamais, plus

(1) Voyez sur ]a question de V « Immortalité » deux livres qui ne sont pas aussi connus qu'ils devraient l'élre ; — cela se voit quelquefois! — Le Problème de V Immortalité, par M . Petavel-Olliif, Paris, 1892, Fischhacher ; eil Immortalité au point de vue du naturalisme ëvolutionniste, par M. Armand Sabatier, Paris, 1895, Fischbacher.

qu'en cette fin de siècle il n'a fallu reconnaître la vérité de ce mot de Benjamin Constant : « qu'à mesure que la religion se . retire de ce que les hommes connaissent, elle se replace à la circonférence de ce qu'ils savent ». .

Autre erreur encore du positivisme ; autre bataille et autre défaite! Il avait méconnu quelques-uns des besoins essentiels de l'homme ; et que nous pouvons très bien vivre sans connaître les montagnes de la lune ou les propriétés de l'éther, mais non pas sans que l'imagination et le cœur exigent et réclament des satisfactions que la science et la raison sont impuissantes à leur donner. « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, »

disait Pascal; mais il a surtout des besoins que la science , bien loin de les combler, ne soupçonne seulement pas, et que, ne les soupçonnant pas, elle nie tout simplement.

Le fondateur lui-même du positivisme n'at-il pas dû s'en apercevoir quand, dans la dernière partie de sa carrière , il a couronné son œuvre, comme vous le savez, par une re-

ligion de sa façon — et quelle religion ! — dont il s'est institué le grand-prêtre ? On aura donc beau faire ! Toutes ces questions que la science est incapable de résoudre , non seulement nous n'en pouvons pas écarter l'obsession, mais nous le pourrions, que nous ne le voudrions pas ; et nous en voyons autour de nous la preuve. Spiritisme, occultisme, magisme, néo - bouddhisme , néo- christianisme , que signifient en effet , Messieurs, toutes ces doctrines, dont la forme a sans doute quelque chose de bizarre, d'inquiétant, je dirai de morbide, et qui pourrait devenir aisément dangereux? Vous ne pensez pas, je Fespère, que j'aie l'intention ici de vous les prêcher, ni que je méconnaisse combien il se mêle, au bruit que Ton en fait, de désir d'étonner et d'attirer à soi l'attention des bonnes âmes (1). Mais, au lieu de la forme,

(1) H faut, autant qu'on peut, obliger tout le inonde, a dit le fabuliste, mais il faut toutefois éviter d'être dupe, et je le répète donc en note : on me ferait de la peine si l'on me soupçonnait de quelque complaisance pour le major Olcott, — c'est bien ainsi^ je pense, qu'on l'appelle, — ou pour M"* Bla-

considérez-ea le principe ou le fond ; cherchez-en surtout la cause occasionnelle; et vous ne la trouverez pas ailleurs que dans une intime protestation de l'âme contemporaine contre la brutale domination du fait.

Car, de même que , dans Tliistoire de la philosophie , on a presque toujours vu Tèxcès de ridéalisme tendre vers le mvsticisme et fina-

Yastky. Je me défie également de ceux que l'oa a nommés <x les décadents du christianisme » ; et je ne ferais pas plus de cas des élucubratious de M. Karl-Joris Huysmans que des nostalgies de feu Baudelaire , si d'ailleurs le premier n'écrÎTait beaucoup mieux, d'un style bien plus original et bien plus a suggestif » que le second. Mais, après cela, puisqu'il existe aujourd'hui beaucoup plus de « néo chrétiens » ou de « néo bouddhistes » qu'il n'y en avait aux environs de 1850, ne le constaterons-nous pas? ou ne verrons-nous en eux que la rage de se singulariser? de nous scandaliser au besoin? de se faire de notre étonnement un « moyen de réclame »? et plutôt ne reconnaîtrons -nous pas qu'étant trop nombreux pour qu'il n'y en ait pas parmi eux de sincères, leur état d'âme est à sa manière une preuve de l'insuffisance du positivisme? C'est ce que ne savent pas voir les journalistes du Siècle, en général, formés jadis à l'école de l'illustre Havin, et ceux d'entre eux en particulier qui nous enseignent que tt dans les civilisations basées sur la science, la production et réchange, le grand ressort moral est la concurrence économique » 1

lement s'y confondre, pareillement, Messieurs, dansThistoire des idées contemporaines, vous n'auriez entendu parler ni de magisme, ni d'occultisme, ni de néo-bouddhisme, si la réaction, depuis quelques années, n'était universelle contre le positivisme et le naturalisme. On n'en veut plus ! Et parce que l'on n'en veut plus, on cherche tour à tour, et l'on tente l'un après l'autre tous les moyens de s'y soustraire ! Et ce qui prouve bien qu'il ne s'agit pas làd'une.mode d'un jour, c'est que, comme vous l'allez voir, si des hauteurs de la philosophie générale, nous descendons maintenant à l'application; si nous considérons quelquesunes des formes les plus concrètes de la pensée; si nous interrogeons la littérature ou l'art , nous allons retrouver partout et reconnaître les mêmes tendances.

Voici , par exemple , un art , c'est la musique, dont je ne puis, hélas! vous parler

qu'en profane, mais que je ne crois pas tout à fait innocent, pour le dire en passant, de cette espèce d'agitation fébrile, d'excitation sentimentale, et d'affolement intellectuel dont nous sommes aujourd'hui tous plus ou moins atteints. Oui, la musique , une certaine musique me parait une grande corruptrice! et je vous demande pardon si , pour me faire bien comprendre, je suis obligé de choisir mes exemples un peu bas, mais je ne suis jamais sorti d'un café-concert ou d'un théâtre d'opérette sans ressentir quelque honte, ou quelque humiliation, du genre de plaisir que j'y avais parfois éprouvé. C'est qu'en effet la musique a un côté purement sensuel , dont les anciens ont bien connu le pouvoir; — et quelques-uns de noscompositeurs ne l'ont pas ignoré (1). Pour nous en convaincre, ne suffîrait-il pas au surplus d'observer que, de tous nos arts , c'est le seul auquel certains animaux sont manifestement sensibles ! et dans ces con-

(1) Voyez sur celte musique F. Nietzsche, dans le Cas Wagner,

— ki —

ditions nous étonnerons-nous qu'elle remue quelquefois en nous ce qu'il y a de moins noble ou de tout à fait inférieur? Mais préciment, Messieurs, depuis quelques années, l'un des effets du wagnérisme n'a-t-il pas été de dégager de ce fond de sensualité ce que la musique a de plus intellectuel, de plus idéal, et je dirais volontiers de plus métaphysique. Schopenhauer a écrit de belles choses sur cette autre musique (1) ! Mais, pour ne pas trop mêler d'Allemands dans notre affaire, je ne sais si je ne préfère à tout ce qu'il en a dit une page du grand idéaliste anglais, Thomas Carlyle, dans un chapitre de son livre sur le Culte des héros :

(1) Le 3f onde comme volonté,., etc., t. ni, p. 258, tradaclion Burdeau : sur la Métaphysique de la Musique, a La Musique nous fait pénétrer jusqu'au fond dernier et caché du sentiment exprimé par les mots ou de l'action représentée par Topera, elle en dévoile la nature propre et véritable; elle nous découvre Tâme même des événements et des faits... » et plus loin: « La Musique... par son union avec les faits, les personnages, les paroles, devient l'expression de la signification intime de toute l'action et de la nécessité secrète et dernière qui s'y rattache».

Pour ma part, y dit-il, je trouve une signification considérable dans la vieille distinction vulgaire, que la poésie est métrique, a une musique en elle, est un chant... Une pensée musicale! Que de choses tiennent dans cela!

Une pensée musicale est une pensée parlée par un esprit qui a pénétré dans le cœur le plus intime de la chose, qui en a découvert le plus intime mystère, la mélodie qui gît cachée en elle, l'intérieure harmonie de cohérence qui est son âme, par qui elle existe et a droit d'être, ici, en ce monde. Toutes les plus intimes choses, pouvons-nous dire, sont mélodieuses, s'expriment naturellement en chant. La signification de a Chant » va loin. Qui estce qui, en mots logiques, peut exprimer l'efTet que la musique fait sur nous? Une sorte d'inarticulée et insondable parole , qui nous amène au bord de l'infini et nous y laisse quelques moments plonger le regard.

C'est en 1840, Messieurs, que Carlyle écrivait cette page; et si Richard Wagner ne Ta peut-être jamais lue, je n'en connais pas une, même de lui, Wagner, qui nous renseigne mieux sur le caractère

profondément idéaliste de sa réforme musicale. Incorporer lune à Tautre la musique et la poésie; faire servir la première à exprimer ce qu'il y a de plus intime et de plus général à la fois dans les sentiments dont la seconde est toujours une limitation; s'efforcer ainsi d'obtenir que ni Tune ni l'autre ne se développe pour ellemême et ne se satisfasse de sa propre virtuosité, tel a été le principal objet de Wagner, — si du moins nous en croyons les plus autorisés de ses commentateurs, — et non pas du tout d'opérer une révolution dans la musique en tant que musique, mais d'en mettre les moyens au service d'une conception nouvelle de l'art, plus haute et plus humaine. Il me faudrait être ici, Messieurs, pour me faire entendre, le musicien que je ne suis pas; et je ne puis vous donner que des indications trop sommaires et bien insuffisantes. Mais c'est assez pour notre objet si vous voyez que, dans l'Europe entière, on peut dire

du triomphe définitif du wagnérisme qu'il est une victoire de l'idéalisme. Sous l'enveloppe extérieure, et par delà les manifestations du geste ou de la parole même, Wagner a cru que la musique, pénétrant plus profondément dansTessence des choses, en pourrait vraiment saisir Tâme ; et il ne m'appartient pas, je le répète encore une fois, de juger ni d'examiner dans quelle mesure il y a réussi; mais ce que je sais très bien, c'est qu'il n'y a rien de moins sensuel que cette conception de la musique, ni rien de moins naturaliste que cette conception de « l'art de l'avenir »; et c'est tout ce que je voulais mettre en lumière (1).

Si j'y avais réussi, vous apercevriez en même temps le rapport du wagnérisme avec ce que l'on a chez nous appelé le symbolisme. Nos symbolistes, eux aussi, sont des idéalistes et, de tous les repro-

(1) Voyez le livre de M. Houston SIewart Chamberlain Richard Wagner y Munich, 1896, Brockmann.

ches qu'ils ont adressés aux Parnassiens, leurs prédécesseurs, je ne crois pas qu'il y en ait sur lequel ils soient plus souvent revenus que celui de s'être formé de leur art à tous une idée trop naturaliste ou trop matérialiste. Les vers eux-mêmes de Leconte de Lisle leur ont paru, non pas précisément trop parfaits, si vous le voulez, mais pourtant trop achevés de forme, trop pleins, trop denses, trop arrêtés en leur contour, et, dans l'un et l'autre sens du mot, des vers trop définitifs : j'entends par là des vers d'une beauté trop impersonnelle ; et des vers dont la précision gêne et comme emprisonne la liberté du rêve et de l'imagination. 11 y a du vrai dans cette critique et, comme Taine, comme Flaubert, comme en un autre art votre compatriote Courbet, il n'est pas douteux que Leconte de Lisle ait subi profondément, entre 1850 et 1860, l'influence du naturalisme ou du positivisme ambiant (1). Mais quand ils exagèrent

(1) C'est ce que j'ai développé dans les dernières leçons

la vérité du reproche, si les symbolistes en ont bien le droit, eux qui veulent faire autre chose que Leconte de Lisle, nous ne Tavons pas, nous qui parlons en historiens; et il nous faut ici rappeler ce qu'ils oublient, à savoir que Testhétique parnassienne a eu sa raison d'être à son heure et, par conséquent, sa légitimité dans l'évolution de l'art contemporain.

C'est ce que je voudrais vous montrer dans l'exemple d'un seul homme, qui, parce qu'il était auteur dramatique, — et à ce titre obligé, comme ils le sont tous un peu, de suivre la mode, quand il leur faudrait pour cela l'inventer quelquefois eux-mêmes, — a tout naturellement passé, sans presque s'en apercevoir, en moins de trente ans, du naturalisme de son Demi-Monde au symbolisme et à l'idéalisme de sa Femme de Claude et de son Étrangère :

de mon Évolution de la poésie Lyrique, t. II, et parliculîèrement dans la douzième : La Renaissance du Naturalisme, 113, 149.

j'ai nommé Alexandre Dumas. On a dit, de son premier drame : la Dame aux camélias, qu'il était dans l'histoire du théâtre contemporain une date peut-être aussi considérable qu!H€mani. Voudrez-vous le croire à Besançon? Et cependant on a eu raison.

Non pas qu'à première apparence la Dame aux camélias diffère bien profondément d'une comédie de Scribe ou d'un mélodrame du vieux Dumas, le père; et, d'autre part, il y a sûrement peu de sujets plus romantiques au monde que celui de la courtisane réhabilitée par l'amour. Mais où parait la nouveauté, c'est dans la condition du personnage principal, qui n'est ni Marion Delorme, ni Lélia, ni Clorinde, mais Marguerite Gautier, la courtisane professionnelle, qui s'était appelée Alphonsine Plessis, qui n'était pas morte encore depuis dix ans, dont on pouvait aller au cimetière Montmartre visiter le tombeau.

Ce qui était nouveau, c'étaient le choix des épisodes, et celui des accessoires, si je

puis ainsi dire; c'en étaient la fidélité d'imitation, l'accent de réalité, la ressemblance avec la vie contemporaine; c'en étaient les caractères; et c'en était enOn le stvle, — où abondaient sans doute les mots d'auteur, presque de vaudevilliste, — mais dont l'aUure n'en rappelait pas moins la conversation ordinaire des milieux très réels où fréquentait alors l'auteur. On y retrouvait Taccent du boulevard — qui de tous les accents de France n'est assurément pas le plus pur ni le plus harmonieux, — mais qui n'a rien que de très réaliste. Point de thèse avec cela, non plus que dans Diane de Lys , que dans le Demi- Monde y que dans la Question d'argent^ que dans Un père prodigue. Et pour tous ces motifs, jusqu'aux environs de 1860, dans les données générales du théâtre de Scribe, et de celui de son propre père, s'il y a eu un théâtre que l'on puisse appeler réaliste ou naturaliste, c'est celui d'Alexandre Dumas(l).

(1) Le (1 correspondant parisien » de la GazeUe de Lau-

Le temps cependant continuait de marcher; les idées se modifiaient; et ni le

sanne écrivait à ce sujet, sous la date du 17 février : « Cette façon de concevoir l'œuvre dramatique de Dumas est au moins surprenante. Jamais nous n'avions eu l'idée qu'elle pût, suivant les années, avoir appartenu à deux écoles aussi opposées » ! Mais ce qui est bien plus surprenant encore, c'est la surprise du correspondant de la Gazette de Lau» sanne; et je ne sais si je dois être heureux ou confus de l'avoir provoquée ; mais il faut qu'il ne connaisse ni le théâtre deDumas ni, — ce quiestici bien plus important, — l'idée que les contemporains se sont formée du Demi-Monde et du Fils naturel, ou de la Femme de Claude et de l'Étrangère, à leur première apparition. S*étonnera-t-il aussi de me voir insister sur ce point?

Que « le relèvement de Marguerite Gautier par l'amour ne puisse être appelé du naturalisme », je le yeux donc bien, et même je croyais l'avoir dit, dans le texte même de la conférence, en disant « qu'il y a peu de sujets plus romantiques au monde ». N'ai-je pas dit également que je retrouvais encore dans la Dame aux Camélias les procédés ordinaires de la comédie de Scribe, et du mélodrame du premier Dumas? Mais pour établir après cela que, dans la Dame aux Camé" lias elle-même, — et à plus forte raison dans le Demi-Monde ou dans le Fils naturel, — ce que les contemporains ont vu, c'est bien l'avènement de la comédie réaliste, je n'ai qu'à relever quelques passages d'un article de J. J. Welss, dans la Revue contemporaine du 15 août 1858 : « M. Alexandre Dumas fils, y disait-il, à gui nous devons la haute comédie réaliste, a réussi, c'est le grand mot... » 11 examinait alors les romans de Dumas, qu'il trouvait conformes à la liberté de l'esthétique ro-

naturalisme ni le positivisme ne cessaient de régner, mais on commençait à se sen-

mantique ; il s'en étonnait; il se demandait : « Comment a-t*îi pu arriver qu'un romancier qui s'abandonne ainsi à toutes les bizarreries de l'imagination... devint au théâtre le héros d'une école do» ^ la prétention spéciale est de bien observer, de reproduire sans choix et sans gré tout ce que fournit l'observation, de rejeter tout ce qui émane d'une autre source, et d'interdire à l'artiste de s'élever au-dessus de la copie mécanique... » Et là-dessus, pour qu'on n'en ignorât^ il intitulait tout un long chapitre : Des comédies de M, Dumas fils et du réalisme au théâtre.

Que répondra le correspondant parisien de la Gazette de Lausanne^ Qu'il ne partage pas l'opinion de J. J. Weiss? Et assurément c'est son droit. Mais ce qui ne l'est pas, c'est de nier qu'entre 1850 et 1858, les comédies d'Alexandre Dumas aient marqué a Tavènementdu Réalisme au théâtre» ; et c'est tout ce que j'ai voulu dire ; et il me semble bien que c'est tout ce que j'ai dit.

Mais pour achever de dissiper les doutes, je reproduirai la définition que, dans le même article, et à l'occasion du théâtre de Dumas, Weiss donnait du réalisme. « Se passer dégoût^ disait-il, n'avoir point d'esprit ou l'avoir vulgaire; ne garder de ce qui constitue l'art que la partie élémentaire, l'observation, et n'observer que ce qui s'observe d'instinct et sans qu'on lé veuille, les surfaces; mettre les signes à la place des sentimens; reproduire des gestes pour se dispenser d'être un interprète de l'âme ; manquer la poésie là où elle naît elle-même de la réalité, voilà jusqu'à présent le plus clair des théories nouvelles en littérature ». On ne saurait, je pense, parler plus nettement, et, pour les contemporains.

tir impatient du poids de leur domination.

Sans modifier ses procédés, Dumas liii-

le caractère des premières comédies de Dumas a bien élé celui que dans un autre article, sur la Littérature brutale, le in6me Weiss rapprochait du caractère des romans de Flaubert et des vers de Charles Baudelaire.

Si je faisais une étude sur le Théâtre d'A lexandre Dumas, c est ici que je montrerais, dans son A mi des femmes, ce que j'appellerais yolon tiers le combat de sa seconde manière naissante contre la première, dont on dirait qu'il commence à reconnaître lui-même ou à soupçonner la yulgarité. Mais ce n'en est pas le lieu, dans une note explicative ; et puisque le correspondant parisien de la Gazette de Lausanne me demande ce que je Tois d'idéalisme dans la Femme de Claude ou dans Y Étrangère, je me hâte de le lui dire, ou, — ce qui vaudra mieux, — de le lui faire dire par Dumas lui-même.

« Il y a longtemps que je me suis préoccupé de l'absorption du masculin par le féminin, de Thommepar la femme, de la force et du droit par la passion. La béte aux sept cornes dorées dont l'haleine grise et empoisonne, élargit chaque jour le cercle de ses mouvemens Pour peu que son influence dure encore et se propage, nous ne serons plus, nous et nos institutions, que des momies... C'est là que nous en sommes... Or, de ce déclassement fondamental dérivent un nombre infini de déclassemens douloureux et désastreux. L'objet de nos efforts s'impose donc avec évidence : il s*agit de rétablir Tordre, de remettre en sa place ce qui n'y est pas. » Et à la vérité, ces lignes ne sont pas de lui, mais il les a faites siennes, en les reproduisant dans la préface de l'Étrangère et en les faisant suivre de ces mots : « L'auteur de l'ar-

même avait domié, parmi ses autres drames, son Fils naturel^ — qui n'était après tout que l'expression d'une rancune personnelle contre la société, — et il avait

ticle, — M. de Fourcaud, — avait si bien vu et si bien dit ce que j'avais voulu dire, qu'en écrivant la vraie préface de 1'^trangère, je ne pouvais pas ne pas citer une partie de la sienne, d'abord parce que j'y trouvais une excellente formule de ma pensée personnelle, et ensuite »

Que répondra encore le correspondant parisien de la Gazette de Lausanne? Tout ce qu'il voudra! Mais, comme en lui laissant toute liberté de discuter les « moyens » de VÉtrangère, personne sans doute ne lui accordera qu'il ait mieux connu que Dumas lui-même les « intentions » de Dumas écrivant son mélodrame, ou sa comédie, je n'en demande pas davantage. Dumas a voulu que son Étrangère eût une portée ou une signification qui passât Tintérôl de curiosité qu'elle pouvait d'abord provoquer; iL a voulu qu'après avoir diverti son œuvre fit penser; et il a voulu enfin subordonner les moyens propres de son art à une idée dont ils ne fussent que l'expression. C'est justement ce que j'appelle de V Idéalisme, conformément à la définition que j'en ai posée dans la présente conférence.

Oserai-je maintenant conseiller au correspondant parisien de la Gazette de Lausanne^ une autre fois, de triompher plus modestement des paradoxes qu'il prête lui-même aux gens? de s'informer plus exactement des choses dont il veut parler? et quelque opinion qu'il ail, sur quelque sujet que ce soit, de trouver moins « surprenant » qu'on ne la partage pas? J'admire, en vérité, l'assurance de nos

conçu l'idée d'un théâtre nouveau, dont les Idées de Madame Aubray sont la pièce la plus caractéristique. Mais, bien plus caractéristiques, bien plus significatives encore sont les Préfacées qu'il écrivait alors, en 1867 et en 1868, celle du Fils naturel, entre autres, dont je détache le passage suivant ;

Le théâtre n'est pas un but, ce n'est qu'un moyen. L*homme moral est déterminé, l'homme social reste à faire. Par la comédie, par la tragédie, par le drame, par la bouffonnerie, dans la forme qui nous conviendra le mieux, inaugurons donc le théâtre utile, au risque d'entendre crier les apôtres de l'art pour l'art, trois mots absolument vides de sens. Toute littérature qui n'a pas en vue la perfectibilité, la moralisation, l'idéal, l'utile en un mot, est une littérature rachitique et malsaine. La reproduction pure et simple des faits et des hommes rCest qu'un travail de greffier et de phO' (ographe.

journalistes, et le ton de décision ou d'autorité qu'ils prennent pour trancher les questions dont ils ne connaissaient pas seulement l'existuncc avant que l'ac^t/a^i^^ les leur eût révélées !

Voilà, n'est-ce pas? qui est, comme je le disais, assez significatif déjà; mais un autre passage de la même Préface me semble l'être plus encore, et le voici :

La vieille société s*écroule de toules parts; toutes les lois originelles, toutes les institutions fondamentales sont remises en question...

L'homme ne se retrouve plus dans ce qu'il était jadis, il se cherche avec curiosité, avec désespoir, avec ironie, avec terreur. Il traverse une de ces nuits de Tâme... immenses, éternelles au premier aspect... Poltron, il chante à tue-tête, croyant donner le change à celui qui Técoute et le regarde passer dans Tombre, mais il pressent, malgré tout, une destinée autre, et distingue par moments, au-dessus de Thorizon, une lueur vague, qui lui rend à de certaines heures la terre transparente.

Qu'il y ait là, Messieurs, beaucoup de romantisme, je ne le nierai point ; et la phraséologie du père, quand il essayait de se hausser jusqu'au style, reparaît ici dans la prose du fils! En ce temps-là, d'ailleurs, le succès récent encore des Misérables; celui de George

Sand, — dans cette dernière manière dont le Marquis de Villemer est le chef-d'œuvre ; — le succès des Comédies de Musset, qui n'ont ja mais été plus souvent ni mieux jouées, tout cela rendait au romantisme comme un reflet de sa brillante jeunesse. Mais n'était-ce pas aussi le signe que Ton commençait à se lasser du réalisme?

Ai-je besoin maintenant de vous rappeler que Dumas n'en est pas resté là? et ne connaissez-vous pas tous la Femme de Claude ou r Étrangère? En vérité, non seulement, — parce que l'auteur n'y fait servir les moyens habituels de son art qu'à discuter des idées qui n'ont rien de particulièrement dramatique, — ce sont des comédies oa des drames idéalistes, mais on pourrait dire que ce sont déjà des drames symboliques ou symbolistes ; et, aussi bien, ne l'a-t-on pas assez dit et redit quand on les opposait, tout récemment encore, aux drames d'Ibsen : le Canard sauvage ou Maison de poupée? Je ne veux point instituer ici de parallèle ni même de comparai-

son sommaire entre le Norvégien et le Français. Mais si nous concevons un théâtre qui ne soit pas à soi-même son but ; qui se propose un tout autre objet « que la reproduction pure et simple des faits et des hommes » ; et qui, bien loin d'imiter enfin la nature ou la société, se propose de leur montrer la réalité de ce qu'elles sont sous le brillant de leurs apparences, ou l'image de ce qu'elles devraient être, ne sera-ce pas le théâtre d'Alexandre Dumas (1)? C'est ainsi, comme je vous le disais, que, dans la rapide carrière d'un seul homme, qui n'a été qu'auteur dramatique et à peine une ou deux fois romancier, nous pouvons suivre comme en raccourci toute une évolution du goût et des idées littéraires.

Cor si e ricorsi, tours et retours, action et réaction, comme disait Vico. La première moi-

(1) J'ai tâché de montrer, — dans mes Époques du théâtre français^ — que, par une rencontre assez imprévue desdeux parts, les défauts que les uns reprochent et les qualités dont les autres font honneur à la comédie de Scribe, se ra^ menaient essentiellement à l'erreur ou au mérité d'avoir fait au théâtre a de l'art pour l'art ».

tié du siècle avait évolué du romantisme au naturalisme; la seconde a évolué, elle évolue présentement du naturalisme à Tidéalisme, et, révolution étant plus lente, il y a lieu de croire que les résultats en seront plus durables.

Mais le roman a son tour, Messieurs, nepensez-vous pas, ou plutôt ne savez-vouspas que, si nous rinterrogions, il nous rendrait aussi, lui, le même témoignage? Si nos jeunes poètes adressent à nos Parnassiens les reproches que je vous ai rappelés, ce sont les mêmes, vous le savez, que nos jeunes romanciers adressent aux maîtres du naturalisme ; et , comme les poètes, je sais bien, qu'en dépit d'eux, ces jeunes gens subissent encore Tinfluence de l'esthétique qu'ils ont en horreur, mais j'espère qu'enfin ils réussiront à s'en dégager. Si je n'insiste pas plus longuement, c'est que j'ai dit autrefois tout ce que j'avais à dire du naturalisme en général, et de M. Zola en particulier (1). Et puis. Messieurs, comme je ne vou-

(11 Ajoutez que je ne nie pas qu'à son heure le « natu-

drais pas abuser de votre bienveillance, j'ai hâte d'achever ma démonstration en vous faisant voir dans la fortune actuelle de l'art qui d'abord semble parler le plus directement aux sens, — c'est la peinture, — une

ralisme » ait eu sa raison d'être. Wei&s écrivait encore à ce propos, dans l'article que nous avons déjà deux fois cité : « Si le réalisme ne se proposait que de rétablir le juste rapport des idées et du langage avec les objets, nous serions réalistes. Si le goût du positif ne renaissait dans les esprits que pour en bannir les illusions dangereuses, pour y ranimer avec le sentiment des réalités sévères de la vie le sentiment et le respect des devoirs qu'elle impose, nous applaudirions sans réserve Ce respect des devoirs vulgaires et ce ferme bon sens ne seraient en efifet qu'une forme de ridéal, la plus austère et la plus relevée. » Mais, hélas! qui ne le sait, ce n'est pas précisément là ce qu'ont opéré chez nous le u réalisme » ou le « naturalisme » ; et Madame Bovary peut bien d'ailleurs avoir toute sorte de mérites; elle n*a pas celui d'insinuer « le respect des devoirs vulgaires u et le « sentiment des réalités sévères de la vie. » Nous en dirons autant de Pot Bouille et de la Fille Élisa. Quant à « rétablir le juste rapport des idées et du langage avec les objets » le naturalisme contemporain se l'est peutêtre proposé, mais je ne trouve pas qu'il y ait réussi, chez nous du moins, et an contraire, dix ou douze ans durant, ce que pour ma part je lui ai le plus vivement reproché, c'est d'avoir lui-même compromis, par les exagérations de sa rhétorique, ce qu'il y avait de vérité dans son principe.

autre preuve encore des progrès de Tidéalisme.

Quel est le maître, en effet, que la jeunesse acclame aujourd'hui? c'est le peintre de Sainte Geneviève et de V Hémicycle de la Sorbonne, c'est le peintre de V Hiver et de VÉté; ce n'est plus Tombre de Courbet, votre compatriote , ni celle de Manet , son émule ; c'est M. Puvis de Chavannes. L'année dernière, presque à pareille époque, — et dans un banquet où nous étions presque aussi nombreux qu'au banquet de Saint-Mandé, — je le félicitais d'avoir « aéré » la peinture contemporaine (1)

(1) Je reproduis ici ce discours :

<( Je voudrais, avant tout, non pas tous louer ni vous féliciter mais TOUS remercier d'aToir a aéré » la peinture. On respire dans Totre œnTre, à l'ombre de tos bois sacrés; l'air circule à flots dans tos plaines ; des souffles mystérieux, caressants et légers y soulèTent, y élèTent, y soutiennent rimagination de tos admirateurs à la hauteur de Totre rêve de grâce et de beauté. Gomment rendrai-je, avec des mots, cette impression si particulière et si neuve que vous nous avez seul donnée? Peintre de la Provence ou de la Norman* die, évocateur égalenHint inspiré du plus lointain passé de notre race ou des plus secrètes harmonies de la terre natale, tout ce que l'art du paysage a, dans notre temps, réalisé

et, avec Tair, d'y avoir fait entrer ou rentrer uoe aisance et une liberté perdues. Me permettrez- vous de redire aujourd'hui quelque chose

de conquéles durables, tous vous en êtes emparé, comme de votre bien, pour en faire l'âme fluide et diffuse de la peinture monumentale. Sans autre artifice que celui de la simplicité, vous nous avez donné la sensation de ces rapports subtils qui font de Têtre bumain la créature de son milieu, l'expression du sol, des airs et des eaux; vous avez fixé l'impalpable. Et plus beureux que les philosopbes euxmêmes, qui continuent toujours de disserter sur la nature de Vespace, vous, vous l'avez su peindre.

La forme et la couleur en ont aussitôt pris dans votre œuvre une signification et une portée nouvelles. Vous ne leur avez point attribué de valeur a symbolique » ; vous n'avez point essayé de leur faire parler une langue dont elles ne sont point l'alpbabet; vous n'avez point vu d'énigme dans le bleu, ni cbercbé de mystère dans le rouge. Mais si la couleur et la forme, en raison même du pouvoir de séduction qu'elles exercent sur nos sens, ont quelque chose de trop matériel parfois, vous les avez « spiritualisées. » . £n subordonnant la signification de la forme aux exigences de la pensée, vous l'avez simplifiée. Vous avez atténué ce que l'éclat de la couleur a souvent de trop aveuglant, ou de trop brutal même, pour des yeux un peu délicats. Vos compositions se sont ainsi peuplées et animées de figures idéales qui toutes exprimaient un fragment de votre pensée. N'est-ce pas dire que les sens ne vous ont jamais servi que d'intermédiaires? Vous les avez comme épurés, ou, en d'autres termes encore, c'est à l'esprit que vous avez voulu sur-

de plus, et pourtant de semblable ? La composition ou ridée, voilà, qu'on le sache ou non, ce que Ton admire et ce que Ton aime

tout TOUS adresser; et qu'y a-t-il d'étonnant si c'est aussi l'esprit qui vous a répondu?

Car il me faut bien ajouter un dernier mot : en aérant et en spiritualisant la peinture, tous l'aTez a poétisée ». Elle était devenue quelque peu prosaïque, vers le milieu du siècle où nous sommes, et, je ne sais sous quelle influence, on eût dit qu'elle avait renié ses plus nobles ambitions. L'imitation de la nature, qui en est l'indispensable commencement, semblait en être devenue, non seulement la fin, mais le tout. Vous n'avez pas protesté contre l'étroitesse de cette leçon : telle n'est pas votre manière, et votre mode&tie a égalé votre génie. Mais, vous avez demandé à la nature le secret des harmonies enchanteresses qu'elle compose avec des éléments quelquefois si grossiers; vous vous en êtes rendu pleinement maître ; et quand vous l'avez été, vous l'avez réduite au rôle d'interprète de l'idéal que vous trouviez en vous. Ludus pro patria, le Bois sacré cher aux muses, Inter artes et naturam, l'hémicycle de la Sorbonne, toutes ces belles allégories n'ont connu qu'en vous leur modèle. Elles sont bien à vous, parce qu'elles sont bien de vous.

La nature ne vous a fourni qu'une matière ou qu'un prétexte; c'est vous qui avez fait le reste; et le reste, n'est-ce pas tout ce que nous nommons du nom de poésie? Je veux dire : le pouvoir d'évoquer des visions qui réjouissent et qui purifient les yeux des hommes; parle moyen de ces visions, le pouvoir de nous suggérer des rêves qui s'achèvent en pensées; et le pouvoir enfin, sur les ailes de ces pensées,

dans ces belles pages : Inter artes et naturarrij Ludus pro patria, le Bois sacré cher aux Muses; et si, d'ailleurs, nous tenons compte du

de nous enlever aux soucis de la vie présente et aux préoccupations de la réalité.

Et c'est pourquoi, cher et illustre mattre, de tous les points de l'horizon, nous sommes accourus ce soir en foule autour de vous. Par tous vos chefs-d'œuvre, si vous appartenez à l'histoire de votre art, vous n'appartenez pas moins — et je viens d'essayer d'en dire quelques-unes des raisons •« à l'histoire des idées de ce siècle. Beaucoup de choses que Ton avait crues mortes, qu'en tout cas on avait bruyamment enterrées, pour se donner peut-être l'illusion de leur mort, vous leur êtes silencieusement, mais obstinément demeuré fidèle, et maintenant qu'on les voit revivre, c'est maintenant aussi que commence de nous apparaître, dans sa plénitude et dans son étendue, la vrûe signification de votre œuvre. Vous n'avez donc pas pensé que l'objet de l'art fût de faire éclater la virtuosité de l'artiste ni surtout de flatter la mode, et d'achever de la corrompre en lui obéissant. Vous n'avez pas cru davantage que son rôle fût de se faire le miroir de la nature et d'exciter notre admiration, selon le mot célèbre, par l'imitation de choses dont nous n'admirons point les originaux. Mais, portant plus haut vos regards, vous lui avez donné la sincérité pour objet et pour loi. Sachant bien que le peintre, comme le poète, a vraiment charge d'âmes, vous avez fait exprimer à vos compositions ce que nous appelons des idées. Par la douceur et par la beauté de votre imagination vous avez versé l'apaisement dans les

temps écoulé, de la différence des milieux et des tempéraments, de ce que la technique a fait de progrès depuis lors, c'est, Messieurs, ce que nous n'avions pas vu depuis Tillustre Nicolas Poussin. On l'appelait, vous le savez, le plus « philosophe » des peintres, et en effet il méritait ce nom. Dirai-je qu'il y a aussi de la « philosophie » dans la peinture de M. Pu vis de Chavannes? Mais en tout cas, je puis lui appliquer un mot d'un autre peintre et dire à son propos que, si la « pensée, quand elle prétend s'introduire dans les petites toiles, les rapetisse » , et en fait des anecdotes plus ou moins habilement coloriées, il n'y a pas de grande peinture sans pensée, j'entends sans quelque chose qui dépasse l'imitation de la nature et de l'histoire et qui se les subordonne. Un biographe de M. Puvis de Chavannes écri-

cœnrs. Vons avez rendu Tart à la dignité de sa fonctioa ou de sa mission sociale... Ce sont là de grandes choses ; et je ne crains pas que personne me démente, si je dis qu'elles tous assurent, dès à présent, dans l'avenir, avec ie titre, le rang, et la gloire de Tun des maîtres de la peinture, ceux aussi d'un bienfaiteur de votre temps et de l'humanité.

vait récemment, à propos de sa Sainte Geneviève :

Les costumes de tous ces personnages sont-ils bien ceux des paysans des environs de Paris, au temps où vivait sainte Geneviève? Saint Germain et saint Loup porlent-ils des chasubles, des mitres et des crosses d'une exactitude contrôlée par Tarchéologie? Pourquoi en avoir souci?... Avant de peindre son Polyptyque du Panthéon , Puvis de Ghavannes n*a lu ni les boltandistes, ni la Gallia chrisiiana, ni Augustin Thierry, ni Michelet, ni Monteil; il n'a pas songé à visiter les musées de Cluny, de Saint-Germain, de Troyes. La nature vivante lui a suffi comme source d'inspiration et comme document. Il est allé un jour dans la plaine de Nanterre pour s'en mettre dans les yeux l'atmosphère et le paysage... puis il est venu s'enfermer dans son atelier de Neuilly, ne demandant qu'à la représentation sévère de l'humanité, d'après le modèle; le secret de la vie dont son œuvre est remplie (1).

A la « représentation de l'humanité » , je

(1) M. Ma nus Vachon, Puvis de Chavannes.

le veux bien, Messieurs, et « diaprés le modèle », je n'en doute pas davantage; mais bien plus encore, j'ose le dire, à la méditation intérieure, et à l'harmonie des détails avec l'idée que le peintre s'était formée de l'ensemble et de la signification poétique de son sujet. Et voyez la conséquence! Ce que nous avons dit tout à l'heure qu'un autre avait fait pour la musique, d'en dégager, comme du milieu de ces combinaisons de sons qui n'étaient qu'une caresse ou un amusement pour l'oreille , ce que la musique a de plus intellectuel, M. Puvis de Chavannes l'a fait dans la peinture contemporaine , et , du. milieu de ces jeux de couleurs qui sont plus que la joie, qui sont la volupté des yeux, il en a dégagé l'élément .idéal de la peinture. Avez-vous en effet remarqué, Messieurs , que presque toutes ses grandes œuvres sont des allégories (1)? et qu'ainsi de toutes

(1) C'est qu'en effet, oq aura beau dire, on ne lera pas que, de même que le « Symbolisme » sera toujours le fond de toute poésie yraiment digne de ce nom, ainsi, en peinture

les formes de Fart, par une étrange ironie de la fortune, c'est donc celle qu'on a trouvée si longtemps la plus surannée , que le plus moderne de nos peintres a rajeunie, renouvelée, remise parmi nous en honneur? C'est qu'il l'a lui-même animée de sa vie ou de sa pensée. Mais, surtout, c'est qu'il a compris que, comme Dumas nous le disait tout à l'heure du théâtre , et Wagner de la musique , l'imitation de la nature ne saurait être le terme de l'art de peindre et que , pour admirer selon le mot de Pascal ces « imitations de choses dont nous n'admirons pas les originaux » , il faut que la pensée de l'artiste ait démêlé en elles quelque chose de caché, d'intime, et d'ultérieur, que n'y discernait pas le regard du vulgaire.

el en sculpture « rallégorie » ue soit toujours Ja forme préférée du grand art. L'École d'Athènes et le Jugemenl dernier sont-ils autre chose que des « allégories » ? Voyez à ce sujet, dans le beau livre de John Addington Symonds : Re» naissance in Italy^ le premier chapitre des deux Tolumes qu'il a consacrés aux Beaux^Arts.

Ainsi, Messieurs, vous le voyez, partout, dans tous les arts, même dans ceux dont les moyens , dont les procédés demeurent comme engagés encore dans la matière et ne sauraient jamais s'en afiranchir, — que serait-ce en effet que la peinture , si les séductions de la forme et de la couleur n'en étaient pas le premier attrait (1)? — même en peinture, nous assistons à une renaissance de l'idéalisme . Mais ce qui vous paraîtra plus paradoxal encore, ce sera si j'essaye de vous montrer la

(1) n est très évident qae V idéalisme ne saurait consister en peinture à spirituallser la couleur jusqu'à la faire évanouir ni, si j'ose ainsi dire, à « sublimer » le dessin jusqu'à le supprimer. C'est ce que n'ont pas toujours bien compris, quanta eux, les imitateurs de M. Puvis de Chavannes, et ce grand matlre, comme tous les maîtres, aura fait quelques mauvais copistes. L'idéal n'est pas « l'irréel », encore bien moins le « fantomatique u ; et nous n'avons garde ici de plaider la cause de ces esthètes ou de ces dilettantes qui s'en vont célébrant dans les primitifs de la Flandre ou de l'Ombrie leur gaucherie même, l'enfance, et les premiers balbutiements de l'art.

même renaissance jusque dans la politique; et j'avoue qu'il faut commencer pour cela par écarter les apparences qui nous masquent la réalité du mouvement.

Convenons-en donc d'abord : ce ne sont pas les idées qui semblent aujourd'hui gouverner notre politique ; ce ne sont pas même les grands intérêts, — les intérêts généraux , l'intérêt de la grandeur ou de la prospérité nationale, — mais des intérêts particuliers, des appétits et des convoitises. Oui, la scène politique, et nos Chambres elles-mêmes, sont encore , sont toujours, depuis vingt-cinq ans, encombrées de vieux hommes, dont on peut bien dire que, depuis vingt-cinq ans, ils n'ont rien oubhé ni surtout rien appris. Contemporains d'Homaîs , l'immortel pharmacien de Madame Bovary y lequel était lui-même, en 1858, contemporain déjà d'un autre âge ; fermes et comme immobilisés dans leur intolérance ; contents d'eux-mêmes et portant partout avec eux un air de suffisance et de supériorité, ils ne se doutent pas que tout a changé

depuis vingt-cinq ans autour d'eux, et qu'ils ne sont plus parmi nous que les représentants d'une espèce bientôt à jamais disparue, les fossiles de l'anticléricalisme (1), le corps mort de la République, et le véritable obs-

(I) Un rédacteur du Siècle, après m'avoir reproché, — comme il convenait à un journal dont le nom seul est synonyme d'élévation d'esprit, de distinction de style, et de courtoisie dans la discussion — « le défaut de connaissance du sujet que j'ai youIu traiter dans cette conférence, le vide absolu des idées, et une rare vulgarité de vues », s'est demandé ce que pouvaient bien m'avoir fait les députés, a et en particulier les députés républicains », pour que j'eusse Taudace de les traiter ainsi de Homais, d'intolérans, de représenlans d'une espèce bientôt à jamais disparue, de fossiles, et le reste? Mais ils ne m'ont rien fait, rien du tout, j'entends rien de personnel, et je ne leur en veiix, comme au Siècle lui-même, que de retarder dn vingt-cinq ou trente ans sur leur temps. On ne peut pas « être » et « avoir été », dit un commun proverbe; et c'est pourquoi, fidèle à la chronologie, je ne les ai point traités de Bouvard ou de Pécuchet, mais de Homais, parce qu'enfin Bouvard et Pécuchet ne laissent pas d'avoir eu des curiosités, ou même des doutes, qui n'ont jamais effleuré l'imperturbable assurance d*Homais. J'en trouverais la preuve au besoin dans l'article du Siècle, où, conformément à la Morale de la concurrence^ on veut bien m'enseigner que « l'intérêt, les besoins, les appétits individuels sont le vrai ressort des sociétés, le seul facteur du progrès dans tous les domaines de l'action » ; et je connais fort bien la doctrine, mais je ne croyais pas qu'au-

tacle qui s'oppose au progrès social. Mais , ce progrès même, — qu'ils célèbrent dans leurs discours et qui ne consiste pour eux que dans l'avancement de leurs proprés affaires, — c'est ce progrès même qui les condamne ,

cun <c économiste » osât encore la professer. On raisonnait ainsi vers 1860!

Ce que je reproche à nos députés en général — et « en particulier aux députés républicains », qu'il faut bien qu'on accuse de n'avoir rien fait, puisque étant le nombre et la force, eui seuls, depuis vingt ans, eussent pu faire quelque chose, — • c'est donc de raisonner comme on raisonnait alors, et, tandis qu'autour d'eux tout changeait, d'être toujours ce qu'ils étaient en 1860. Voilà trente ans maintenant passés que leur montre marque la même heure, et qu'ils ne semblent pas avoir éprouvé le besoin de la remonter. Bien loin de les aider à se nidifier, leur expérience des hommes, de la vie, du pouvoir, ne leur a servi qu'à s'ancrer eux-mêmes plus profondément dans leurs vieilles doctrines, ils croient encore, ils croient toujours à la vertu des étiquettes, aux « bienfaits de Tinstruction », à l'esprit de Voltaire, à la poésie de Béranger, à l'éloquence de Garnier-Pagès, aux a dan* gers du cléricalisme », aux principes de 89, au « progrès des lumières », à la moralité du théâtre, à la légende des Girondins... Ainsi pensait Bornais, d'immortelle mémoire ; et n'ayant pas à Besançon le temps de le dire plus longuement, c'est tout ce que j'ai voulu dire, et, grâce à Flaubert, je crois bien l'avoir dit, si j'en juge par l'empressement que le Siècle a mis à s'en indigner.

ou plutôt qui les a condamnés , et de nouvelles générations les poussent de Tépaule qui les auront bientôt achevés de renverser.

Et nous, en attendant, si nous les écartons, si nous leur accordons déjà le bénéfice de l'oubli dans lequel ils seront bientôt ensevelis, que voyons-nous, Messieurs? et quelle est , à votre avis , non seulement chez nous , mais dans TEurope entière, la portée du mouvement socialiste?

J'aborde ici, je le sais bien, une matière déUcate , et pour que vous m'accordiez en retour le droit de la traiter en toute liberté , je vous déclare avant tout qu'au sens actuel, au sens politique du mot, je ne suis pas socialiste. Je le regrette, — ou, pour mieux parler, je regrette que l'abus que l'on a fait du mot m'empêche de m'en servir ; je regrette qu'un mot qui ne devrait être, comme je le disais dans une récente occasion, qu'on n'avait inventé que pour être l'antithèse du mot d'égoïsme et le synonyme de solidarité , en soit venu jusqu'à ne signifier que haine et

misérable envie; je regrette qu'on Tait compromis dans de criminelles aventures; et en d'autres temps, moins troublés, moins confus, où je n'aurais pas risqué d'être mal compris, j'aurais aimé à me dire socialiste, mais je ne le suis pas; et de toutes les réformes prochaines dont le socialisme nous menace , depuis la « nationalisation du sol » jusqu'à la « désintégration de l'idée de patrie », je n'en admets aucune. Mais, après tout cela, Messieurs, comme ces réformes, ou d'autres encore, ne sont qu'une expression variable et transitoire de la doctrine, croyez bien et rendez-vous compte que , s'il se dissimule sous son nom plus d'un sentiment méprisable, la vraie force du socialisme, qui la rend redoutable, et dont nous ne saurions triompher qu'en lui opposant une force de la même nature, c'est d'être un idéalisme (!)•

(1) On ne se lasserait pas de citer le Siècle. « Nous nouft étonnons de ce que les journaux socialistes n'aient pas reproduit avec éloges la dernière partie de cette conférence, » dirait-il le H févriçr; et, le 14 février, sous la signature de M. Ytcs Guyot lui-même ». M. B. peut être fier

« Nous avons, s'écriait naguère un des chefs du socialisme allemand, nous avons ce qui constitue la force de la religion... la foi

du succès de sa conférence de Besançon auprès des socialistes ». Entend-on bien ce que cela yeutdire? Hélas! cela veut dire qu'il n'est permis de penser « qu'en bloc » ; et quelque doctrine que l'on discute , cela veut dire que, si quelques vérités s'y trouvent mêlées à beaucoup d'erreurs, on n'a pas le droit de les y voir. Nous avons beau savoir qu'en sociologie, comme en politique, et comme en philosophie, quelque système que l'on essaie de construire, il est ruineux en tant que système, et il n'y en a jamais que les morceaux qui soient bons, on n^en persiste pas moins à rendre responsables du système entier ceux qui n'ont pris la parole ou la plume que pour séparer les vérités qu'il contient des erreurs qui les enveloppent. C'est ce que nous appellerons le grand combat de l'esprit « logique » et de 1* esprit « critique ».

M. Guyot s'écrie : « L'idéal du socialisme. . . c'est la spoliation yiolente de la richesse acquise par le travail ou conservée par l'épargne des autres » ; et d'abord il ne s'aperçoit pas qu'avant d'être celui du Socialisme, cet idéal a été celui de cetteRévolution qu'en toute circonstance il oppose aux revendications socialistes. La Révolution n'a été dans son principe et dans ses effets immédiats, elle n'a été dans son essence, — comme l'a si bien démontré l'illustre auteur des Origines de la France contemporaine f — qu'une c translation de propriété» et, cette translation, ai-je besoin de rappeler de quelles <£ violences » elle s'est accompagnée? Mais ce que M. Guyot n'a surtout pas vu, c*est combien sa déûnition de i' c idéal

dans la victoire de la justice et de Tidée, la ferme coQviction que le droit doit triompher et rinjustice avoir un terme... Cette religion

du socialisme » était inexacte, illégitime, et antiscientifique.

1^ Inexacte; — si, comme je le dis un peu plus loin, on ne saurait soupçonner le cardinal Manning ou US' de Kette- 1er d'avoir jamais rêvé, ni prêché « la spoliation de la richesse acquise par le travail ou conservée par Tépargne des autres » ; et, parmi plusieurs définitions du Socialisme, si je crois avoir le droit de préférer celle de Msrde Kelteler ou du cardinal Manning à celle de Karl Marx. 11 y a d'ailleurs un sophisme caché sous l'inexactitude de la définition, M. Guyot afiTectant de croire que toute « richesse » est une acquisition du travail ou un produit de l'épargne, et toute la question sociale roulant en quelque sorte sur ce point. Les « économistes ]» prétendent que la a richesse » est le fruit du travail ou de l'épargne; mais les « socialistes j> leur répondent qu'entre tons les moyens d'acquérir la « richesse » l'épargne et le travail sont aujourd'hui les derniers, les moins rapides, et les moins favorisés. La question est-elle de médiocre importance? et croit-on Tavoir résolue en comparant l'idéal socialiste À celui a des brigands de grand chemin et des cambrioleurs de tout genre. »

2^ Illégitime; — si les définitions des mois qui ont une étymologie certaine ne sont pas absolument libres, et s'il importe qu'elles retiennent toujours quelque chose de leur signification primitive. Je l'ai fait observer bien des fois : il y a des mots qui ne veulent d'eux-mêmes rien dire, comme le mot de Romantisme; et il y en a, comme le mot de Natu^

ne nous fera jamais défaut, — c'est toujours lui qui parle, — car elle ne fait qu'un avec le socialisme... Oui, nous avons encore la foi,

ralisme dont on ne saurait admettre que le sens devienne contradictoire à tout ce qu'exprime le mot de Nature, G*est ce que je dirai du mot de Socialisme. Qui l'a inventé, de Louis Reybaud ou de Pierre Leroux? l\ semble bien que ce soit le second, et il ne l'a inventé que pour être, comme nous le disions, l'antithèse du mot d Individualisme. Aussi , ce que le mot de Socialisme exprime essentiellement, et la partie de sa définition que l'on n'en saurait Jamais exdure, est-ce l'idée que les droits de la société sont antérieurs à ceux de l'individu, puisqu'aussi bien ils les fondent. Vauvenargues a écrit quelque part : « Nous naissons, nous croissons à l'ombre de ces conventions solennelles (qui sont les lois de la société) ; nous leur devons la sûreté de noire vie, la tranquillité qui l'accompagne. Elles sont aussi le seul titre de nos possessions : dès l'aurore de notre vie nous en recueillons les doux fruits, et nous nous engageons à elles par des liens toujours plus forts ». Toutes les fois qu'une doctrine qui se prétendra Socialiste s'écartera de celte idée, nous aurons donc le droit d'essayer de l'y ramener. Et, dès à présent, au lieu de déclamer, n'est-ce pas ce qu'il faudrait que l'on s'efforçât de faire, si l'on ne veut pas que, comme il est arrivé plus d'une fois dans l'histoire, le discrédit d'un mot ne finisse par entraîner celui de toute une grande doctrine?

3^ £t enûn qu'y a-t-il de plus antiscientifique que de définir une théorie quelconque, philosophique ou sociale, par ce qu'il y a de plus transitoire en elle? Qui donc a dé-

nous savons que nous marchons à la conquête du monde (1). » Et je crois, Messieurs, j'espère qu'il se flattait; mais ce qui est vrai , et ce qu'il faut lui accorder, pour l'honneur de l'humanité , c'est que ce n'est pas en faisant appel à leurs appétits que l'on agite, que l'on remue, que l'on soulève les masses; ce n'est pas même en leur présentant leurs véritables intérêts; mais toujours et partout, fausses ou vraies, bienfaisantes ou redoutables, justes ou dangereuses, ce n'a toujours été qu'avec des idées.

montré que la « nationalisation du sol » ou la « négation de ridée de patrie » fussent des conséquences nécessaires de l'idée socialiste? ou pourquoi ferait-on du mot de « Socialisme » le synonyme de « Collectivisme »? Quelques socialistes ne sont pas tout le socialisme. Les excès des uns ne sauraient nous empêcher de reconnaître ce qu'il peut y avoir de légitime dans les revendications des autres. Et tout au plus alors, quand on risquerait pour cela de ne plaire ni aux uns ni aux autres, faudra-t-il prendre ses précautions; se laisser accuser de « subtilité », si c'est l'accusation que l'on adresse d'abord à tous ceux qui s'efforcent de conformer leur langage à la complexité des faits; et ne pas plus se soucier enfin de « l'approbation d des socialistes que des anathèmes des économistes.

(1) Liebknecht.

C'est aussi bien ce que reconnaissent euxmêmes les critiques impartiaux du socialisme , je veux dire tous ceux dont la crainte n'a pas comme rétréci et rapetissé les idées. « Quoique nous condamnions le socialisme, écrivait tout récemment l'un d'eux, que nous reconnaissions que les projets de reconstruction sociale, qui menacent de bouleverser la société et qui passionnent les foules, sont le plus souvent des rêves d'esprits malades et d'idéalistes à qui manque le sens de la réalité ; quoique nous blâmions la conception brutale de la vie qui forme l'idéal de la démocratie sociale, nous sentons qu'en cette masse de contradictions, d'erreurs, d'incertitudes qui forme la base du socialisme Al y a quelque chose qui résiste à nos critiques. Si les systèmes du socialisme sont ou faux , ou contradictoires , ou utopiques, la morale du socialisme est de beaucoup supérieure à celle de ses adversaires. » Entendons bien ce mot. Messieurs! Il est d'un adversaire ; et je l'emprunte à la préface d'un gros livre dont le principal objet n'est juste-

ment que de montrer les contradictions, la fausseté, l'impossibilité de réalisation des systèmes socialistes. Mais, comme l'adversaire est loyal, il ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il y a dans le socialisme « quelque chose qui résiste à toutes les critiques »; et ce quelque chose , en admettant que ce ne soit pas précisément la « morale » il faut au moins que ce soit Toldée » (1).

(1) Le livre auquel j'emprunte celte série de citations est celui de M. Mitti^ traduit de ritalien, et publié par la librairie Guillaumin (1894) sous le titre de : Le Socialisme Catholique. Si ce n'est pas peut-être le plus original, c'est assurément le plus m complet d, et je crois pouYolr dire le plus ff impersonnel », conséquemment le plus « impartial ■ qu'on ait écrit sur le sujet.

Voyez encore la brochure de M. Charles Périn, le savant professeur de l-uniTersité de LouTsin, et retenez-en cette déclaration : <c S'il plaisait à l'École libérale de qualifier de socialisme toute tentative de faire triompher dans notre monde les vraies lois de la vie sociale, qui sont des lois de charité et de mutuelle assistance autant que de justice, contre le régime pernicieux et trompeur de 1789, nous n'aurions plus aucune raison de repousser cette qualification. »

Quant à la « supériorité de la morale du socialisme sur celle de ses adversaires », on n'aura pour la constater qu'à lire la brochure de M. Guyot : la Morale de la concurrence^ où cet ancien ministre des travaux publics, s'tnspirant

Et comment, Messieurs, s'il en était autrement, nous expliquerions-nous la formation de ce qu'on a de nos jours appelé « le socialisme catholique »? Oui, s'il n'y avait rien de juste au fond des revendications du socialisme, s'il n'y avait que haine et qu'envie, que basses convoitises et qu'appétits déchaînés, qu'est-ce donc « qui résisterait aux critiques de ses adversaires » ? et comment nous expliquerions-nous que des hommes tels que l'ancien et illustre évèque de Mayence, M^ de Kette- 1er, en Allemagne, que le cardinal Manning, en Angleterre, que le cardinal Gibbons, en Amérique, que M. Decurtins, plus près de vous, en Suisse, et tant d'autres encore, — parmi lesquels vous entendez bien que c'est avec intention que je ne nomme aucun Français, — oui, comment nous expliquerions-nous que de tels hommes, qui n'étaient sans doute

d'une définition du plus cynique des barons allemands, — c'est d'Holbach que je yeux dire, — nous enseigne qu^en toute occasion a l'intérêt du producteur » est une assez sûre garantie de sa a moralité » .

animés ni d'aucune ambiJiiton personnelle, ni d'aucun intérêt temporel, aient pris comme à tâche et tenu à honneur de faire valoir quelques-unes au moins de ces revendications?

« Supprimer tous les moyens de protection, laisser rhomme avec toutes ses différences naturelles et sociales concourir chaque jour avec tous ses semblables , est un vrai crime contre r humanité! » Ces paroles hardies sont de Tévèque de Mayence ; et celles-ci, non moins hardies, non moins vraies, sont du cardinal Manning. « Nous avons été étouffés par un individualisme excessif, et le siècle prochain fera voir que la société humaine est plus grande et plus noble que tout ce qui est individuel. C'est cette doctrine qui est taxée de socialisme par les esprits légers et présomptueux.» Plus courageux que je n'oserais l'être , il n'avait pas peur de ce que recouvrait le mot, — notez que ces paroles sont datées de 1890, — et sans doute il se flattait qu'il en pourrait triompher! Mais comment l'auraitil pu, Messieurs, je veux dire comment s'en

serait-il flatté, s'il n'avait bien senti qu'autant qu'une révolte d'intérêts le socialisme, d'une manière générale, était un mouvement d'idées? L'existence toute seule du socialisme catholique suffît à nous montrer ce qu'il y a d'idéalisme au fond de tout socialisme; et que, ce qu'il est dans l'imagination des foules, même souffrantes, avant d'être une utopie réalisable sur terre, c'est une aspiration vers un idéal qui remplace pour elles celui que leur ont jadis enlevé nos libres-penseurs (1). Voulez-vous maintenant que je vous le définisse, cet idéal, — ou plutôt, car je m'oublie et je n'ai pas tant de prétention que de vouloir le définir, — voulez-vous que j'en dégage deux ou trois points seulement? Nos socialistes croient donc, avec le cardinal Manning, vous venez de l'entendre, que leur grand ennemi

{1} La conclusion de ce développement est sans doute assez claire : on ne triomphera du « socialisme » qu'en lui opposant un idéal moral supérieur à celui qui fait présentement sa force, et à cet égard, la première chose à faire est de consentir à voir en lui quelque chose de plus qu une révolte d'intérêts.

c'est rindividualisme; etrindividualisme, vous le savez, c'est le culte de soi, c'est Tégoïsme, ce sont les ressources et les moyens de la civilisation détournés de l'usage de la communauté pour n'être plus que les serviteur de nos instincts ou de nos appétits, de nos caprices ou de nos fantaisies (1). Mais donner à l'individu un autre objet ou une autre fin que lui-même ; vouloir le replacer dans la société pour en faire l'ouvrier d'une œuvre qui le dépasse ; assigner à son activité des effets ou un but dont il ne jouira pas, est-ce bien là du socialisme? n'est-ce pas plutôt déjà delà mo-

(1) On proteste énergiquement contre cet essai de définition de \ Individualisme y et l'on prétend creuser entre lui et YÉgolsme je ne sais quel profond ou plutôt quel infranchissable abtme. Mais je doute qu'on y réussisse et j'en ai donné quelques-unes des raisons dans mon Évolution de la Poésie Lyrique^ T. T. Dès que l'indiTidu ne peut conrtpter que sur lui-même, et n'a d'autres armes dans « la lutte pour la TÎe que sa force ou son intelligence, il en arrive promptement et nécessairement à se faire a le centre » du monde. Quelques différences que l'on puisse donc théoriquement établir entre YÉgoîsme et V Individualisme, elles ne tardent pas à b'eflacer dans la pratique ou dans l'exercice de la vie, si je puis ainsi dire ; et c'est ce que l'on a vu plusieurs fois dans l'histoire.

raie? et n'est-ce pas surtout le premier pas vers ridéal? C'en est un second que de ne pas vouloir admettre que les sociétés humaines, dans leur développement, soient asservies à des lois fatales, à des lois naturelles, à des lois de fer et d'airain, dont aucun effort, aucune bonne volonté ne puisse assouplir l'inflexible rigidité. Oui, de même que l'homme n'existe vraiment en tant qu'homme et ne se perfectionne qu'exactement dans la mesure où il réussit à se libérer de la nature elle-même ; pareillement, l'objet de l'institution sociale est de réparer les maux qui semblent résulter de son fonctionnement, et de ne jamais consentir à les reconnaître comme irrémédiables. Sanabiles fecit nationes orbis terrarum ! Et je ne sais pas si c'est du socialisme que de refuser aux lois de l'économie politique ce caractère de nécessité, que n'ont peut-être pas les lois ellesmêmes delà physique ou de la chimie, mais assurément c'est de l'idéalisme. Et n'en est-ce pas encore. Messieurs, au premier chef et par définition, que de croire que la vie nous a

été donnée pour autre chose que pour Tentretenir? Il n'y aura jamais trop de vérité ni trop de justice dans le monde. Et si c'est là ce que pensent les meilleurs d'entre les socialistes, c'est une des raisons pour lesquelles nous ne leur refuserons pas le nom d'Idéalistes.

D'essayer après cela de dire au profit de qui s'opère, de quelle politique, de quelle morale ou de quelle religion, cette rénovation de l'idéalisme dont je viens d'essayer de vous montrer quelques-uns des effets, dans toutes les directions de la pensée et de l'action contemporaines, c'est le secret de l'avenir; et, Messieurs, vous me permettrez de ne pas me donner à ce propos le ridicule de prophétiser. « Le mouvement du monde, a écrit quelque part Ernest Renan, est la résultante du parallélogramme de deux forces, — je ne sais si vous goûtez beaucoup cette métaphore ! — le libéralisme d'une part, — il aurait mieux fait de dire l'individualisme, — et le socialisme de l'autre... le socialisme tenant compte avant

tout de la justice entendue d'une façon stricte et du bonheur du grand nombre, souvent sacrifiés dans la réalité aux besoins de la civilisation et de rÉtat. » On pourrait dire également que ridéalisme et le naturalisme sont deux tendances dont ilconvienttantAtd' encourager l'une et de retenir l'autre, ou réciproquement. Le naturalisme a ses dangers, mais l'idéalisme a aussi les siens, jusque dans l'art même, dans la littérature ou dans la musique, et nous ne saurions, en vérité, ni d'une part permettre à l'art de ne se proposer d'autre fin que luimême, ni d'autre part consentir qu'il se subordonne entièrement à l'utile. Nous ne saurions méconnaître la grandeur de la science, mais nous ne saurions admettre non plus qu'elle se fasse l'arbitre de la vie humaine. Qu'est-ce à dire, Messieurs, sinon qu'il y a des temps d'être idéaliste? et des temps d'être naturaliste? et cette conclusion est prudente, mais je crains qu'elle ne vous paraisse un peu bien opportuniste (1).

(1) Voilà un bon exemple encore de ce que peuvent

Pour en corriger le mauvais efifel, je m'empresse donc d'ajouter que le temps est maintenant d'être idéaliste, et, de toutes les manières, dans toutes les directions, de réagir contre ce que nous avons tous, pour ainsi parler, de naturalisme dans le sang. Quelle que soit en effet rheureuse multiplicité des symptômes que j'ai voulu vous signaler, ce ne sont là toutefois que des lueurs, et nous n'avons pas à craindre que de longtemps encore elles embrasent l'horizon. Récitons donc ensemble le beau sonnet du vieux poète :

Si notre vie est moins qu'une journée En réternel ; si l'an qui fait le tour Chasse nos jours sans espoir de retour; Si périssable est toute chose née;

Que songes-tu, mon âme emprisonnée?

Pourquoi te plaît l'obscur de notre jour, Si, pour voler en un plus clair séjour.

Tu as au dos l'aile bien empennée !

devenir les mots quand on les abandonne à leur fortune el qu'on les laisse comme accaparer, chemin faisant, par des partis qui les dénaturent.

Là est le bien que tout esprit désire Là, le repos où tout le monde aspire, Là est Tamour, là le plaisir encore!

Là, ô mon âme^ au plus haut ciel guidée,

Tu y pourras reconnaître l'idée

De la beauté qu'en ce monde j'adore 1

Non, Messieurs, nous n'avons rien à craindre de ces sentiments. S'il se contient dans ces limites, l'idéalisme n'a rien que de sain. Soyons donc idéalistes! Soyons-le, vous l'avez vu, dans notre intérêt même, si nous ne pouvons nous défendre des dangers qui nous menacent qu'en opposant à des idées des idées plus nobles et plus hautes.

Soyons-le, dans l'intérêt de la littérature et de l'art, qui ne seraient simplement que des métiers^ — et j'ajoute des métiers inutiles y des occupations de mandarins, — si l'objet n'en était pas de pénétrer tous les jours plus profondément dans la connaissance de la nature et de l'humanité. Et enfin, soyons-le, dans l'intérêt de la science elle-même ou de la vérité, dont les progrès seraient bien insi-

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