LA NATION ACADIENNE A L'HEURE PRÉSENTE
Comme on le voit, notre race, que l’on croyait définitivement extirpée du nord-est de l'Amérique, s’y est de nouveau solidement implantée et offre à l'admiration du monde le spectacle d'une étonnante vitalité.
On n’a pas oublié que la population acadienne, réduite, à la fin du siècle dernier, à 1,267 individus, comptait, dès l’année 1815, 25,000 âmes, et 80,000 cinquante ans plus tard. On évalue, à l'heure actuelle, le nombre de nos anciens compatriotes établis
dans les Provinces Maritimes, à plus de 125,000, soit 35,000 dans la Nouvelle-Ecose:, 63,000 dans le Nouveau-Brunswick, 12,000 dans l’île dn Prince-Edouard, 15,000 dans celle du cap Breton.
Ils forment la majorité dans certaines régions de l’Acadie, notamment dans un comté du Nouveau-Brunswick, celui de Madawaska, qui est tout entier entre leurs mains.
Sans doute, ils ne sont pas tous groupés en un seul bloc, comme leurs frères du bas Canada, mais ils sont unis par des liens étroits, obéissent à une direction générale, vivent d’une existence nationale distincte au milieu des populations anglo-saxonnes et ils conservent avec un soin jaloux leur langue, leurs mœurs, leur religion.
L'’Acadie française est, en outre, devenue le centre d’un mouvement intellectuel très intéressant à observer. Nos anciens compatriotes ont des journaux à eux et comptent dans leurs rangs des publicistes qui écrivent notre langue avec une élégante correction.
Leurs principaux journaux sont : le Moniteur acadien, de Shédiac, et le Commerce des Provinces Maritimes, de Bathurst, dans le Nouveau-Brunswick ; l'Evangéline, de Weymouth, dans la Nouvelle-Ecosse; enfin, l'Zmpartial, de Tignish, dans l'ile du Prince-Edouard.
Parmi les littérateurs français du nord-est de l'Amérique, on doit citer M. Pascal Poirier, de Shédiac, qui a écrit de main de maître la Vie du R. P. Lefebvre. Nous avons puisé dans cet ouvrage, remarquablement documenté, quelques-uns des renseignements qui précèdent.
À propos du mouvement intellectuel qui se manifeste parmi nos anciens compatriotes de l’Acadie, on doit encore faire observer qu'un nouveau collège français a été fondé, depuis quelques années, par les Pères Eudistes, à Church Point, dans la nouvelle Ecosse, et qu’il était non moins prospère que celui de Memramcook, quand, malheureusement, un incendie l’a presque entièrement détruit au mois de janvier dernier.
Mais, s’il est vrai que les Acadiens forment, dans le nord-est de l'Amérique, un peuple à part, vivant d’une existence distincte, on ne doit pourtant pas croire qu'ils se cantonnent dans un particularisme étroit. Ils ont, en effet, parfaitement compris que, s'ils se tenaient trop à l’écart de leurs concitoyens d’origine anglaise, ils entraveraient de leurs propres mains l’action qu'ils sont en droit d'exercer sur la marche des affaires intéressant l’ensemble du pays.
Par conséquent, ils’ne négligent auc ne occasion de s’iatroduire dans la société anglo saxonne pour remplir des fonctions libérales,
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occuper des emplois publics ou conquérir des sièges dans les assemblées législatives.
M. Pierre Landry, d'Halifax, est le premier Acadien qui, depuis la conquête, ait été admis, il y a une quinzaine d'années, à plaider devant les tribunaux des Provinces Maritimes. Il s’est créé une très haute situation par son honorabilité, son érudition et son élouence.
Ea outre, un Français 4 ouigine occupe, depuis assez longtemps déjà, un siège à la Cour .:uprème du Nouveau-Brunswick.
Les Acadiens comptent actuellement 8 des leurs dans les Chambres du Nouveau-Brunswick, 5 dans celles de la Nouvelle-Ecosse, 1 dans la législature de l’île du Prince-Edouard. Enfin, ils sont représentés par 2 députés à la Chambre fédérale d'Ottawa.
On ne saurait trop faire remarquer que les hommes distingués qui, depuis un certain nombre d'années déjà, honorent en Acadie le nom français par leur science ou leur haute situation, sont presque tous d'anciens élèves du collège de Memramcook.
Les Acadiens appartenant aux classes populaires se livrent, pour la plupart, à l'industrie de la pèche et à la culture des terres. On peut rappeler, à ce propos, que les fermiers d'origine française établis dans le nord-est de l'Amérique sont, comme l’étaient leurs pères avant la conquête anglaise, des agriculteurs émérites.
Quand on visite les villages occupés par les paysans acadiens, on pourrait se croire transporté plusieurs siècles en arrière, tant ces braves gens, malgré l'amour du progrès qu’ils manifestent à tant d'égards, sont restés attachés aux usages et aux modes qui existaient dans la France d'autrefois.
Avec ses chausses de futaine et son gros bonnet de couleur, le campagnard acadien est le portrait fidèle du paysan français au dix-septième siècle, et sa femme, coiffée d’une capeline originale, portant un fichu croisé sur sa poitrine, revêtue d’une robe de gros lainage confectionné par ses soins, donne parfaitement l'impression de ce que devaient être les ménagères du temps de Louis XIII ou de Louis XIV.
Il faut toutelois reconnaître que, depuis quelques années, les représentants des générations nouvelles semblent disposés à abandonner le costume de leurs pères pour adopter les modes anglaises.
Quels braves cœurs, ces paysans acadiens! Sous des dehors ,un peu frustes, ils cachent mille qualités solides, franchise, politesse, prévenance envers l'étranger, une impeccable honnêteté, le sentiment de l'honneur poussé à ses dernières limites.
Ea Acadie, la famille est solidement constituée et très remarq'ablement hiérarchisée. Dans ce pays, comme dans l’ancienne
France, le père de famille jouit d'une autorité presque absolue sur tous les siens et leur inspire un profond respect. Sa femme et ses enfants l’écoutent avec déférence, ne le tutoient jamais et lui obéissent sans observations. De même, les cadets disent toujours vous à leurs aînés qui, au contraire, les tutoient avec une affectueuse familiarité.
Le langage actuel des Acadiens appartenant aux classes populaires est encore celui qui était en usage au dix-septième siècle dans nos campagnes du Maine, de l’Anjou, de l’Aunis et du Poitou. On peut encore reconnaître l'accent des habitants de ces provinces sur les lèvres de leurs descendants établis en Amérique.
Ajoutons que, dans certaines paroisses de l’Acadie, on remarque assez souvent des mots dont la consonnance révèle une origine basque incontestable.
Le langage des Acadiens n’est donc pas tout à fait le même que celui des habitants de la province de Québec, dont les tournures de phrase, les expressions, l’accent particulier, dénotent la plus pure origine normande.
Par contre, aucune différence n’existe entre nos anciens concitoyens du nord et du sud du Canada, par rapport aux sentiments dont ils sont animés à l'égard de la France, le, berceau de leurs ancêtres.
Les uns et les autres sentent leur cœur tressaillir quand on leur parle de la grande nation qui leur a donné la vie, et tous se plaisent à répéter qu'après Dieu et l'Eglise, c'est encore la France qu'ils aiment le mieux.
Est-il rien de plus touchant que l'inaltérable amour de ces braves gens pour la patrie de leurs ancêtres, ‘que ni le temps ni l'éloignement n’ont pu leur faire oublier?
Nous devons donc applaudir de tout cœur ‘au! relèvement inattendu du peuple acadien, si fidèle dans ses sentiments, si longtemps frappé pur l'injustice du sort, et auquel, la fortune daigne enfin sourire,
Camille DEROUET: