LE MESSAGER
La population s'est insurgée et a ouvert les portes.
Vous aviez donc laissé une garnison insuffisante, Francesco-Maria ?
LE DUC d'uRBIN.
Très Saint-Père, je vous avais obéi de tous points»
C'est-à-dire que, selon vous, le cardinal de Pavie, cet Alidosio en qui j'ai toute confiance, est un sot, un lâche ou un traître? Répondez!
LE DUC d'uRBIN.
Il me semble que si quelqu'un doit avoir tort, c'est plutôt lui que moi
J'éclaircirai cette affaire... Elle m'est sensible... vous pouvez le croire, et aucune considération ne retiendra ma juste colère. Où est Michel- Ange?
MICHEL-ANGE
Ici, Très Saint-Père.
LE PAPE
Donne promptement tes ordres pour qu'on relève les défenses de la place et les mette en état de résister. Fais l'ouvrage dont nous avons parlé ensemble, et retourne à Rome en toute hâte pour avancer mon tombeau. Quand je vois ce que je vois et souffre ce que je souffre, je voudrais déjà y être descendu. Non! c'est trop de misères!
ROME
Un atelier de petite dimension. — Des meubles sculptés, de belles étoffes pourpre, bleu, or, argent ; une statue antique de Pallas ; un buste de Psyché ; des vases pleins de fleurs, dont l'odeur rafraîchit et parfume la chambre. — Raphaël devant son chevalet travaillant au portrait de Mme Béatrice de Ferrare. i
RAPHAËL
Ce n'est pas souvent qu'il m'arrive d'être seul... seul... longtemps... pouvant, à mon gré, penser et sentir... n'étant sous le poids d'aucune idée immédiate qui me commande et me traite en esclave... Nonî aujourd'hui, je suis à moi-même, je suis mon seul compagnon... je jouis à mon gré, et sans que rien me le dispute, de chaque bouffée du plaisir qui m'arrive de cette volupté de la solitude si pénétrante, si vive que les sens irrités ne sauraient la supporter longtemps. L'imagination de l'homme est si faible! Il lui faut constamment des secours extérieurs pour se soutenir dans les airs, et, quand ces secours sont trop rares et ne se renouvellent pas sans cesse, alors la pauvre oiselle retombe alanguie et ne bouge plus. Quel malheur!... car elle se sent beaucoup plus vivante dans ces courts instants où elle se suffît à elle-même! C'est alors que j'ai conçu ce que j'ai pu créer de plus beau. Oui, c'est alors que je me suis rapproché davantage du Créateur qui m'a fait ce que je suis, des objets çé-
lestes que je puis exprimer, de la tendresse plus divine encore que je puis ressentir... La nature est profonde; mais l'âme qui la pénètre est une flamme si joyeuse et si gaie! En vain toutes les calamités de la terre et des enfers pèsent sur l'homme, pèsent sur nous surtout, Italiens, tourmentés par les barbares, les princes, les républiques, les factions et tant de variétés de criminels! La joie, la vie, la fécondité nuus enlèvent; nous nageons, nous autres, dans un éther olympique ! Et les savants, et les poètes, et les littérateurs, et les antiquaires, et les imprimeurs, et les peintres, les sculpteurs, les architectes, les graveurs, les tailleurs d'images, les enlumineurs, tout, tout, tout ce qui dans une forme, d'une manière quelconque, est devenu capable d'exprimer une pensée, une nuance de la pensée, un atome tout mince et tout réduit d'une idée, tout est à l'œuvre, travaille, ne se laisse pas déranger, accumule les effets sur les effets, et traverse les désastres, la lumière du génie sur le front, le sourire aux lèvres et son œuvre à la main ! Qui nous donne une telle valeur, une telle vertu, cette puissance qu on ne vit jamais.? Athènes ne connaissait que les inventions grecques, une architecture admirable, une sculpture incomparable, mais une peinture esclave de sa glorieuse sœur, et les sciences limitées là où la poésie ne rétait pas. C'était son lit! Nous, quelles richesses supérieures nous comblent, et comme une lice bien autrement vaste est ouverte à nos efforts ! Ce que possédait l'antiquité, ne l'avons-nous pas, et de plus ce que nos pères se sont appris à eux-mêmes? Nous sommes tenus de représenter, comme Polyclète et
Zeuxis, les dieux des temps païens, mais aussi les saints de la Jérusalem céleste, et les philosophes, mais aussi les docteurs... Eh bien! nous suffirons à tout, nous arriverons à tout, et l'univers transformé par nos mains sera renouvelé; nous aurons réussi à expulser,, sinon tout le mal, au moins ce qu'il y en a de plus hideux! N'est-ce pas vrai, ce que je sens? La passion qui me transporte pourrait-elle me tromper? A quoi servirait-il de la ressentir? pourquoi le ciel, d'où certainement elle émane, me l'enverrait-il, si elle devait demeurer stérile?... Que ce portrait prend de réalité!... comme c'est ma Béatrice!.., comme le sang circule dans ce visage adoré !...
n se retourne, et aperçoit Béatrice sur le seuil de la porte.
Ah! te voilà toi-même! Vous voilà^ ma chérie! ma limiière, mon étoile!